L’histoire du sionisme: deux conceptions opposées face à deux « frères politiques »

Né en 1940, juriste, politologue et économiste, ancien ministre de l’économie du Liban, Georges Corm a traversé les décennies turbulentes du Proche-Orient. Il a produit une riche littérature sur l’histoire de la région et les nombreux conflits qui ont déchiré la région.

Ces réflexions sont issues de l’ouvrage de Georges Corm:

Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté, 1956-2003, Gallimard, Paris, 2003, 1068 p.

Les deux  » frères ennemis »: sionisme de droite et sionisme travailliste

« Le sionisme a en effet, été à la fois « visée normalisatrice » de l’existence juive, dans une conception moderne, libérale et séculière de la nation, et « pulsion messianique » de reconquête des origines bibliques en Palestine, dans une conception de l’élection divine qui a fait du peuple juif antique l’inventeur du monothéisme. Il est douteux, à notre sens, que la première branche ait eu quelque chance de réussir sans l’autre branche. Frères ennemis, le sionisme séculier de Ben Gourion, fondateur du Parti travailliste, qui tient le pouvoir sur le terrain dès les débuts du mandat britannique sur la Palestine, et le « révisionnisme » de Jabotinsky, père spirituel de la droite dite « nationaliste » israélienne se sont en fait épaulés dans l’entreprise de construction de l’Etat israélien, mais aussi dans le renouveau du judaisme qu’ils ont prôné tous les deux sur des modes différents. (…)

Jabotinsky

A l’origine, les différences ne sont pas considérables entre les deux tendances du sionisme, car Jobotinsky et ses premières troupes, dont font partie Begin et Shamir, ne sont pas des juifs pratiquants ou orthodoxes. Tout autant que Weizman ou Ben Gourion, ils sont des hommes de leur siècle, pétris de culture européenne moderne ; ils ne pensent guère à bâtir un Etat religieux. Mais Jabotinsky, plus que Weizman ou Ben Gourion, a eu le pressentiment de la catastrophe que le nazisme allait entrainer pour les juifs d’Europe. Il chercha donc à accélérer la conquête de la Palestine pour que le plus grand nombre de juifs puissent y trouver refuge. Il ne pense pas que l’on puisse ménager les Arabes qui ne sont pas, selon lui des « imbéciles qu’on peut escroquer ». Son langage est franc et direct :

«  Les Arabes de Palestine, n’accepteront jamais la transformation de la Palestine arabe en un pays de majorité juive. Que le lecteur passe en revue tous les exemples de colonisation dans d’autres contrées. Il n’en trouvera pas un seul où elle se soit faite avec l’accord des indigènes. Que ces indigènes soient ou non civilisés, que ces colons soient ou non civilisés, les premiers ont toujours combattu les seconds avec acharnement les seconds. Les compagnons d’un Cortès ou d’un Pizarro, ou bien nos ancêtres hébreux, des temps de Josué, ont eu un comportement de brigands ; alors que les premiers pionniers venus d’Angleterre, d’Ecosse en Amérique du Nord étaient imbus des plus hautes valeurs morales. (…). Dans les deux cas, les indigènes ont combattu les colonisateurs, les mauvais comme les bons ».

 (Jabotinsky, extrait issu de l’ouvrage de Marius Schattner, Histoire de la droite israélienne. De Jabotinsky à Shamir, Complexe, Bruxelles, 1991, p. 84-85)

A la différence de l’impatience de la tendance dite « révisionniste » dont le héros est Jabotinsky, les premiers dirigeants sionistes en Palestine, rompus à la diplomatie internationale, proches des cercles dirigeants européens et très respectueux de leur puissance impériale, se veulent beaucoup plus prudents dans leur entreprise. Eux aussi désirent tout le territoire palestinien de la Méditerranée au Jourdain, mais pensent en terme d’étapes, de respect des contraintes de la géopolitique des puissances, de l’opinion européenne qu’il faut ménager. C’est au départ la différence principale qui les sépare. Le rapport de l’Etat à la religion n’est pas en cause dans cette différence. Jabotinsky et Ben Gourion ont tous les deux des pulsions messianiques, sont tous les deux des prophètes de nature séculière, mais qui ont l’ambition de rétablir les juifs dans une souveraineté politique pour en finir avec les menaces permanentes d’extermination ».

Pages 852 à 854

Une autre voix juive et sioniste: la voix de la coexistence pacifique d’Ahad Haam

« Pourtant, à la fin du XIXème siècle, une grande voix juive et sioniste avait mis en garde contre une dynamique brutale et sans nuances de la colonisation (…) Il s’agit d’Ahad Haam dont le nom est aujourd’hui effacé des mémoires et qui écrivait déjà en 1891 » :

«  Il nous faut traiter la population locale avec amour et respect et – cela va sans dire – conformément au droit et à la justice. Que font nos frères en Eretz-Israël ? Exactement le contraire ! Esclaves dans les pays de l’exil, les voila qui jouissent d’une liberté sans entraves, d’une liberté anarchique uniquement possible dans l’Empire ottoman. Ce changement soudain a éveillé leur inclination au despotisme comme chaque fois qu’un « esclave devient roi ». Ils traitent les Arabes avec hostilité et cruauté, empiètent sur leurs propriétés, les frappent sans raison, s’en vantent même, et il n’y a personne pour les réfréner, pour mettre fin à ces pratiques éhontées et dangereuses. »  

(Ahad Haam, extrait issu de l’ouvrage de Marius Schattner, Histoire de la droite israélienne. De Jabotinsky à Shamir, Complexe, Bruxelles, 1991, p. 31)

Pages 864-865.

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