
Cet article tente de donner un cadre historique aux évènements du 7 octobre 2023. Il n’aborde pas l’idéologie et les représentations des différents acteurs (les courants du sionisme ou les idéologies laïques ou religieuses palestiniennes).
Introduction: Un conflit pour la Terre
Le conflit israélo-palestinien est un conflit pour le contrôle de la terre de Palestine entre les populations autochtones (palestiniennes) et les migrants juifs arrivant en Palestine et voulant créer un « Etat juif ».
Pour le comprendre, il faut partir de l’Europe. Au XIXème siècle, en effet, règne un puissant antisémitisme en Europe de l’Est. Ces persécutions se traduisent par des pogroms (des massacres de juifs), des discriminations alors que les juifs vivent en général dans des conditions de vie misérables. Beaucoup d’entre eux (2,5 millions) fuient alors de l’empire russe vers le Monde anglo-saxon. C’est donc àdans ce contexte que nait le sionisme autour de Théodor Herzl qui publie l’Etat juif en 1897 et prône un retour des juifs sur la « Terre Promise », la Palestine. Au départ, son courant pour la création d’un Etat juif est marginal puisque nombre de juifs souhaitent s’intégrer aux pays dans lesquels ils vivent. Cependant le début du XXème siècle en Europe favorise la solution préconisée par Herzl.
En 1917, l’empire ottoman qui administrait jusqu’alors la Palestine disparait sous les coups de la Première Guerre Mondiale (1914-1918). Arthur Balfour, secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères promet un « foyer national pour le peuple juif » sans porter atteinte aux droits des Arabes, auxquels il est promis un Etat, ce qui peut paraître « paradoxal » (Billion, 2019). Les persécutions antisémites dans toute l’Europe entre 1933-1945 poussent nombre de juifs à fuir l’Allemagne et le « vieux continent » pour établir leur foyer en Palestine. Dès les années 1930, ces migrants créent « le tissu d’un véritable Etat » (F Encel, p. 16). Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, l’ONU tranche en faveur d’un Etat israélien sur le territoire palestinien. La Palestine est donc coupée en deux entre un Etat israélien et un Etat arabe. Le 14 mai 1948, l’Etat d’Israël est proclamé: « La terre d’Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que s’est formée son identité spirituelle, religieuse et nationale ». Cet Etat sera un foyer pour les juifs du monde entier : « l’Etat juif sera ouvert à l’immigration de tous les juifs » (Déclaration d’indépendance du 14 mai 1948).

Cependant, avec l’arrivée de nombreux colons juifs, dans les années 1920 et 1930, des révoltes arabes ont lieu contre le rachat de terres par ces migrants juifs. En 1936-1939, c’est une véritable « Intifada paysanne » qui a lieu: les paysans palestiniens, déracinés, dépossédés des terres sur lesquelles ils travaillaient, contraints de partir dans les villes, réclament la fin des migrations juives. Ils obtiennent gain de cause. En 1939, la Grande Bretagne interrompt les migrations juives. Il n’est donc pas étonnant que celle-ci se soit abstenue lors du plan de partage de l’ONU de 1947, sentant monter une situation explosive sur le terrain. Effectivement, depuis lors, le territoire est entré dans un cycle de violences qui n’a toujours pas pris fin aujourd’hui.
Au niveau international, la partition de la Palestine donne lieu à d’âpres débats. L’URSS, la France, les Etats-Unis encouragent la création d’Israël. Il s’agit pour eux d’éliminer l’influence britannique au Moyen-Orient et de trouver un nouvel allié. De leur côté, les pays arabes (Transjordanie, Syrie, Egypte, Liban…) et ceux nouvellement décolonisés (Inde, Pakistan…) votent contre la création de l’Etat d’Israël refusent le plan de partage et le principe de l’implantation de l’Etat d’Israël. En effet, en plein mouvement de décolonisation, l’émergence d’un Etat juif en Palestine est ressentie comme une forme de colonialisme. Nehru, qui dirige l’Inde fraichement indépendante s’exprime ainsi: « Il est clair aussi […] que le peuple de l’Inde […] a toujours dit que la Palestine est fondamentalement un pays arabe et qu’aucune décision ne peut être prise sans le consentement des Arabes. » . Néanmoins, Nehru propose une solution fédérale pour un Etat à majorité arabe avec une autonomie pour les régions juives, « ceci était non seulement une solution juste et équitable du problème, mais l’unique véritable solution». (Nehru, cité dans GROLLEAU Magali, « Inde-Israël : l’impossible amitié (1947-1966) », Relations internationales, 2012/2 (n° 150), p. 53-69). Il n’est pas écouté et la partition de la Palestine aboutit à la constitution de forces antagoniques se disputant cette terre et creusant un fossé indentitaire se voulant de plus en plus irréconciliable.

Israël domine la Palestine grâce à ses victoires militaires et son soutien diplomatique
L’Etat d’Israël fondé en 1948 grâce à la partition de la Palestine en deux Etats, entre dès sa fondation, en guerre contre les pays arabes (Egypte, Transjordanie). Armé par les grandes puissances, Israël remporte la guerre contre les pays arabes et occupe 78 % du territoire à la place des 55 % prévus par le partage de l’ONU. Face à l’avancée victorieuse des forces israéliennes détruisant des villages et s’en prenant parfois aux civils, 700.000 Palestiniens fuient leurs villes et villages et deviennent des réfugiés (aujourd’hui, ils sont 5,8 millions de réfugiés/déplacés dans le Monde). Ils ne pourront jamais retrouver leur foyer puisque l’Etat israélien les empêchera de revenir chez eux. En 1948, les deux acteurs principaux (Israël et les pays arabes) refusent une paix durable. Israël occupe grâce à ses conquêtes militaires plus que les 55 % initialement attribués par l’ONU. Les Etats arabes, se sentant lésés, n’acceptent pas l’existence de l’Etat d’Israël au Proche-Orient.
Au début des années 1950, le monde se divise en deux entre le Bloc de l’Ouest dont les Etats-Unis sont les chefs de file et de l’autre côté le Bloc de l’Est dominé par l’URSS. Israël fait le choix de soutenir les Etats-Unis et reçoit une aide militaire et financière importante. D’après l’historien Arno Mayer, « Israël est depuis 1948 le pays du monde qui a touché l’aide financière américaine la plus considérable, avec un montant cumulé de quelques 100 milliards de dollars ». Côté palestinien, l’URSS a envoyé de l’armement aux armées arabes (Egypte, Syrie, Transjordanie) ou aux groupes armés palestiniens. Cependant, dès 1967, Israël entre dans le club fermé des puissances nucléaires. Sa guerre éclair menée en 1967 (Guerre des six jours) fait d’elle le maître de la Palestine et la première puissance militaire au Proche-Orient: elle occupe Gaza, la Cisjordanie et fait la conquête du Golan syrien et du désert du Sinaï égyptien

Cependant, malgré leur position d’infériorité, les Arabes et les Palestiniens affirment leur volonté de reprendre les territoires conquis par Israël. Ils le font par la guerre du Kippour en 1973 (nouvel échec). Les Palestiniens quant à eux s’organisent directement avec l’OLP – Organisation de Libération de la Palestine – qui mène des actions armées avec les fedayins (combattants palestiniens) et l’intifada (en 1987 et en 2000, révolte, mouvement d’opposition populaire contre l’armée israélienne). La revendication palestinienne d’un Etat souverain reste d’actualité.
Dans les années 2000, le conflit israélo-palestinien connait de nombreuses montées de violences : guerre du Liban en 2006, opération plomb durci en 2008-2009, opération « Bordure protectrice » en 2014. Ces conflits montrent à chaque fois l’aspect asymétrique de ce conflit.

Le cas de Gaza, « prison à ciel ouvert »
Au cours de l’été 2005, Israël évacue Gaza qui était occupée depuis 1967. L’autorité isréalienne impose un blocus après la victoire électorale du Hamas en 2006 : depuis 2007 aucun gazaoui ne peut en sortir à moins d’être muni d’une autorisation spéciale comme un permis de travail ou un certificat de santé. La bande de Gaza est ainsi fermée sur ses frontières terrestres et maritimes. D’après l’Organisation des Nations-Unies (ONU), ce blocus « conduit à un approvisionnement limité en énergie et en eau, à la dégradation du système de santé et au très fort taux de chômage » (cité dans Billion D., Géopolitique des Mondes arabes, Editions Eyrolles, Paris, 2019).

Israël, un Etat militarisé
Israël fait partie des premières puissances mondiales. Les dépenses militaires israliennes sont importantes: cet Etat appartien aux 15 premières puissances militaires mondiales en terme de budgets militaires. On peut donc parler d’Israël comme d’un Etat fortement militarisé. En 2019, c’était le pays consacrant le 2ème plus gros budget à la défense nationale par rapport à son PIB: 5,3 %. De plus, les hommes et les femmes sont mobilisés avec un service militaire obligatoire de deux années. La construction de murs pour protéger les Israéliens d’attaques sur leur territoire, la militarisation du pays montrent un choix politique de défiance et de méfiance envers leurs voisins. Si la militarisation permet à l’Etat israélien de dominer son territoire conquis, elle n’assure pas réellement de paix avec les Palestiniens, ce qui ne « facilite pas son insertion dans la région » (Blanc P., Chagnollaud JP, Atlas du Moyen Orient, aux racines de la violence, Editions Autrement, Paris, 2023, p. 26).


Côté Palestinien, il est difficile d’avoir une idée du niveau d’armement. Cependant, les forces armées palestiniennes ne disposent pas d’aviation, de navires de guerre ou de blindés. Le Times of Israël estime que le Hamas « dépense 100 millions de dollars par an pour son infrastructure militaire », dépense difficile à vérifier. Toujours est-il que le Hamas bénéficie de soutiens financiers et militaires du Qatar ou de l’Iran. Son budget est sans commune mesure avec le budget militaire israélien.
Un bilan humain lourd et asymétrique
De 2008 à 2020, le total des victimes est largement inégal: 251 tués chez les Israéliens contre 5.590 chez les Palestiniens. Ces statistiques relevées par les Nations-Unies montrent l’aspect assymétrique du conflit. Ce différentiel dans le nombre de victimes démontre bien qu’Israël dispose d’une puissance militaire largement supérieure aux Palestiniens. Sa capacité de contrôle, de surveillance permet de
Les statistiques prennent en compte les morts (en noir) et les blessés (en rouge).

Après l’échec des accords de paix et d’une solution durable, une situation conflictuelle entre Israéliens et Palestiniens

Après la guerre des six jours, le conflit israélo-palestinien redevient un sujet de discussion international. La question palestinienne émerge dans l’opinion mondiale et des tentatives émergent pour solutionner le conflit. Les accords d’Oslo de 1993 et 1995 changent la donne et créent une Autorité Palestinienne censée dominer la Cisjordanie et Gaza. Cela aboutit partiellement à la fin de l’occupation en Cisjordanie. L’Etat d’Israël est reconnue par l’OLP et l’Etat d’Israël reconnait l’OLP. Cependant, ces accords n’aboutissent pas. Et depuis ces échecs, l’Etat palestinien est toujours en suspens parce que les accords d’Oslo ne prévoyaient pas (en l’état des négociations) un Etat palestinien viable.
Le cas de la Cisjordanie

En Cisjordanie, la souveraineté est accordée, de façon restreinte (la zone A et partiellement la B) à l’Autorité palestinienne à partir des Accords d’Oslo de 1995. Cependant, la colonisation se poursuit en Cisjordanie (surtout en zone C, contrôlée par les Israélien) faisant de ce territoire un lambeau d’Etat palestinien. Certains villages palestiniens sont même enclavés. Quant aux Israéliens, ils installent des « implantations » (F Encel) ou « colonies » (JP Chagnollaud) dans les territoires palestiniens de Cisjordanie. En 2023, elles sont au nombre de 158 sur le Plateau du Golan (territoire syrien) ou en Cisjordanie. Elles se créent souvent sur « la hauteur afin de dominer le village arabe situé en contrebas ». Il s’agit d’une « stratégie face à l’habitat palestinien : par blocs ou ceintures, elles incarnent selon les cas une présence tactique de confinement, de dislocation et de contrôle » (F Encel, Atlas géopolitique d’Israël, Autrement, Paris, 2023, 96 p., pages 34-35).
Dans la même dynamique que cette logique de colonisation, Israël décide de construire un mur de séparation en 2002 pour limiter les attentats suicides en territoires israéliens. Ainsi, un mur de 730 kilomètres voit le jour dans les années 2000. Il sert à « séparer et enfermer » (P Blanc, JP Chagnollaud, 2017). La communication est rendue difficile pour les Palestiniens vivant autour. Nombre de terres agricoles palestiniennes sont situes au-delà du mur et des villages sont enfermés ou enclavés. C’est le cas pour le village de Qalqilyah

Le cas de la bande de Gaza
Gaza est évacué par les Israéliens en 2005. Les 9.000 colons israéliens, peuplant les meilleurs terres doivent quitter ce territoire. En 2006, le Hamas remporte les élections législatives et prend le contrôle de la bande de Gaza en 2007. Israël décide alors du blocus de Gaza sur terre et mer et avec une surveillance aérienne de la bande. Seuls des tunnels clandestins permettent de relier ce territoire avec l’Egypte. (voir carte et notes plus haut).
Le statut spécial de Jérusalem Est
Lors du partage de la Palestine en 1947, les Nations-Unies font de Jérusalem une ville sous contrôle international. Cependant, la guerre de 1948 entraine la prise de contrôle israélienne sur Jérusalem Ouest. Après sa victoire en 1967, l’Etat hébreu proclame Jérusalem « capitale éternelle d’Israël ». Pour autant, les Palestiniens arabes peuplent encore Jérusalem Est. Toute la stratégie israélienne consiste alors à « annexer, exproprier, judaïser » (P Blanc et JP Chagnollaud, Atlas des Palestiniens, Autrement, Paris, 2017, 96 p., p. 69) les quartiers arabes de Jérusalem Est. Les autorités israéliennes font venir des Israéliens à Jérusalem et cherchent à faire partir les Palestiniens. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas la citoyenneté israélienne et ne dépendent pas de l’autorité palestinienne. Ils sont donc considérés comme des « résidents », qui ont le droit de vivre à Jérusalem mais ils n’ont pas de passeport et de droit de vote. Le statut de « résident » peut d’ailleurs leur être retiré par les autorités israéliennes.

Conclusion: échec d’une résolution politique et pacifique du conflit
« Les rapports de force sont tellement déséquilibrés sur le terrain qu’un Etat palestinien digne de ce nom demeure encore aujourd’hui très hypothétique » (P Blanc, JP Chagnollaud, Atlas du Moyen-Orient, aux racines de la violence, Autrement, Paris, 2023, 96 p.). C’est clairement ce qui se produit aujourd’hui :
- un refus israélien (en situation de rapport de force militaire, soutenu par les Etats-Unis et désormais par les Etats de l’Union Européenne) de négocier avec les organisations palestiniennes, qui sont divisées entre elles et dont les gouvernements israéliens successifs ont appuyé sur les divisions (voir JP Filiu, le dessous des cartes du 20-10-2023). Le gouvernement Netanyahou (lui-même opposé au processus d’Oslo) est opposé à tout processus de paix. L’incapacité ou l’absence de volonté israélienne à « freiner son dynamisme colonisateur et conquérant » est « un obstacle majeur à une intégration pacifique de l’Etat d’Israël au Proche Orient » (G. Corm, Le Proche Orient éclaté, 1956-2003, Gallimard, Paris, 2003, p. 890.)
- Un manque de crédibilité de l’Autorité palestinienne qui s’est compromise avec les gouvernements israéliens et qui est corrompue. Un Hamas islamiste qui vise la stratégie du pire (crimes de guerre contre des civils) sans plans politiques pour la résolution du conflit. Sans oublier que nombre de dirigeants palestiniens comme Marwan Barghouti (Fatah) ou Ahmed Saad’at (FPLP) qui pourraient être des interlocuteurs pour une solution politique sont dans les prisons israéliennes.
Ainsi, « l’échec » ou le « piège d’Oslo », la colonisation s’est poursuivie sans que l’autorité palestinienne obtienne la souveraineté sur un Etat palestinien, (P Blanc et JP Chagnollaud, 2017) se referme sur les peuples israéliens et palestiniens car, la triste actualité nous le rappelle. L’histoire nous enseigne depuis 1948 qu’aucun des deux peuples ne pourra vivre en paix tant qu’une résolution politique, pacifique et juste ne sera pas trouvée pour les deux peuples. Dans l’histoire plusieurs solutions ont été évoquées: deux Etats se cotoyant (un Etat juif, un Etat arabe dont il reste à définir les frontières), un Etat démocratique et laïc avec des juifs et des arabes vivant ensemble… La solution politique au problème n’a pas encore vu le jour. Le chemin reste à tracer.
Post Scriptum :
Les deux auteurs cités, P Blanc et JP Chagnollaud, estimaient quant à eux que l’initiative de Genève de 2003 pourrait servir de base à une solution au conflit (voir documents ci dessous), étant donnée qu’elle traite des colonies, de Jérusalem, des réfugiés (qui pourraient venir en Palestine, et création d’un fond international de réparation). En voici les cartes de référence.


P Blanc, JP Chagnollaud, Atlas des Palestiniens, Autrement, Paris, 2017, 96 p.
