Jack GOODY, extrait d’un entretien pour le magazine L’Histoire

Jack Goody (1919-2015) était anthropologue à l’Université de Cambridge. Mondialement connu, il est l’auteur d’une œuvre abondante qui porte notamment sur les fonctions sociales de l’écriture, la famille ou encore l’usage des fleurs.  Ses dernières œuvres ont été consacrées à la critique de l’eurocentrisme. Son travail a été traduit en de nombreuses langues (y compris en chinois) et est discuté dans le monde entier.

A quoi sert l’écriture pour la pensée  ?

« Je pense pour ma part, que ce qui est central pour expliquer la domestication de la pensée, c’est l’écriture. Avec l’écriture, la pensée devient beaucoup plus avancée que dans les sociétés sans écriture. Ce n’est pas une différence de mentalité ou de rationalité entre les hommes, c’est vraiment une différence d’ « outils d’intelligence ». l’écriture, c’est un outil à la disposition de l’esprit humain, que toute société peut adopter. Et sous l’effet de l’écriture, les changements sont très rapides. Les enfants des sociétés villageoises africaines qui sont allés à l’école ont une rationalité en tout point semblable à « la nôtre ». Ce n’est pas une question de mentalité. »

La pensée se transforme avec l’écriture

« La parole est toujours liée à la personne qui parle, elle procède d’une communication en face à face. L’écriture est un objet hors de moi, c’est un mode de communication plus impersonnel, plus abstrait, qui n’est pas lié aux événements comme l’est la parole. La parole est toujours dans le présent. L’écrit se situe hors du contexte immédiat. Il établit une distance. C’est ce qui permet d’élaborer une vraie science. »

La science, la philosophie sont-elles possibles sans écriture ?

« Le passe, sans l’écrit, s’évanouit. Il y a des mémoires des événements mais forcément restreintes. La mémoire, ce n’est pas l’histoire. On ne peut pas dire non plus que les peuples sans écriture n’aient pas de pensée philosophique, mais c’est forcément une philosophie embryonnaire. (…) La mémoire des hommes est limitée. »

Le mythe, la religion des sociétés orale ne sont pas fixes

« Le mythe dans les sociétés orales n’est pas fixe. Il serait impossible de se rappeler exactement ce que l’on a entendu dans une cérémonie, il faut inventer pour remplir les trous. On peut garder des choses courtes en mémoire, mais pas de longs textes. (…) Et la religion des sociétés orales se transforme aussi assez souvent. Beaucoup plus souvent que chez nous, où nous disposons d’un livre écrit. Leurs mythes, leur littérature sont en constante évolution. On a longtemps cru que la précision de la mémoire y était meilleure que la nôtre. Mais, là encore, ce n’est sans doute pas vrai : nous mémorisons des textes plus facilement, car nous pouvons les lire et les relire ».

Aujourd’hui, une écriture pour tous

«  il faut rappeler que, au cours des premiers cinq milles ans de l’écriture, jusqu’à la fin du XIXème siècle, la capacité à lire et à écrire n’a concerné qu’une petite minorité de la population. La civilisation a progressé avec une minorité de lettrés. Aujourd’hui, notre ambition est que tout le monde sache lire et écrire. C’est une étape nouvelle dans l’histoire de l’humanité ».

Extrait tiré de « Entretien avec Jack Goody », Les collections de L’Histoire, n° 29, 2005, p. 10-11.

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