Kuczinski J., Les origines de la classe ouvrière, Paris, Hachette, 1967, 256 pages

Notes de lecture Kuczinski J., Les origines de la classe ouvrière, Paris, Hachette, 1967, 256 pages

Introduction : qu’est-ce qu’un « ouvrier moderne » ?

« Les ouvriers modernes (…) se distinguent des travailleurs du passé en ce qu’ils sont libres et n’utilisent pas les mêmes moyens de production, les mêmes instruments qu’autrefois. Ils sont donc modernes à la fois par leur position sociale de personnes libres, n’étant ni esclaves, ni serfs, et par les nouveaux instruments dont ils disposent. Les deux choses ont (…) un rapport étroit (…) parce que seuls des travailleurs libres pouvaient travailler avec le matériel nouveau ».  « L’ouvrier travaille dans un atelier dont ni les murs, ni l’équipement ne lui appartiennent. (…) Rien dans l’entreprise n’est à lui. ». C’est notamment la différence avec l’artisan qui peut vivre dans le même type de maison, dans la même condition, mais dont les outils, le lieu de propriété appartient. L’ouvrier est libre de passer d’un lieu de travail à un autre.

  1. Les ouvriers d’avant la révolution industrielle

Les 1ers ouvriers continuaient de cultiver un jardin, un champ en dehors de leurs heures de salariat dans les manufactures.

  • Les ouvriers des manufactures

Au 17è-18è siècle, la concentration industrielle est encore très faible. Les industries se réalisent souvent à domicile.

Il existe quelques types de concentrations dans les manufactures centrales : ex des manufactures royales en France où les ouvriers travaillent à plein temps, sont logés dans des « internats ». Leur temps de travail-repos est réglementé.

En Allemagne, dans chaque prison, il y a des filatures : les gens condamnés deviennent ouvriers. Le bénéfice servait à payer les frais de prison.

La contrainte joue donc un rôle important dans le développement des manufactures.

  • Les mineurs

Vivant souvent dans des villes construites pour eux, les mineurs sont considérés au départ comme presque inférieurs aux êtres humains, vivant souvent dans de misérables cabanes, groupées en villages

  • Les compagnons et apprentis de l’artisanat

Groupe d’ouvrier le plus nombreux avant la révolution industrielle. Tout compagnon peut devenir maître, propriétaire d’atelier ; fonction reconnue par la société. Cependant, face à la concurrence, l’accès à la maitrise pour devenir maitre-artisan devient plus compliqué. Nombre de compagnons deviennent artisans de façon illégales et vendent leurs produits. Ils se caractérisent néanmoins par la propriété de leurs ateliers et outils.

Il y a avant même la révolution industrielle, une différenciation des ouvriers selon leurs conditions de vie, de travail, leur considération sociale.  Certains ne possèdent rien, d’autres disposent de quelques instruments de production voire d’atelier.

  • Les ouvriers agricoles

Souvent, les ouvriers sont des vagabonds et journaliers, tantôt à la ville, tantôt à la campagne (c’est le cas en Angleterre).

Beaucoup ont une possibilité de se déplacer limitée car ils sont encore parfois reliés par des liens féodaux.

Conglomérat de couches sociales totalement différentes.

  • Le prolétariat

C’est dans le rang de ces différentes couches sociales que va se recruter le prolétariat. Jamais avant la révolution, ces gens, ces différentes couches sociales ne se sont appréhendées comme un tout. Objectivement et subjectivement, ils ne le sont d’ailleurs pas.

  • La classe ouvrière apparait

Au début du processus de la révolution industrielle, l’ouvrier est comparé à un accessoire de la machine.

  • Marx évoque dans le Capital ce double aspect progrès/aliénation de l’ouvrier : « La machine, prise en soi raccourcit le temps de travail, facilite le travail, permet à l’homme de triompher des forces naturelles, augmente la richesse du producteur, mais par l’emploi capitaliste, elle prolonge la journée de travail, accroit l’intensité du travail, assujettit l’homme aux forces naturelles, appauvrit le producteur ».

Ce processus entraine « le divorce entre l’ouvrier et le processus de travail, la « suppression de la partie intellectuelle » de ce dernier » frappe d’ailleurs les contemporains.

  • Le libéral K. Biedermann écrit : « l’introduction du travail à la machine (…) réduit le travail humain à être purement mécanique et donne à l’intelligence et au capital de l’entrepreneur une supériorité encore plus grande sur l’ouvrier » ;

La machine à vapeur est souvent mise au centre de la révolution industrielle. Pour autant, celle-ci « précède sensiblement la révolution industrielle » (notamment dans les mines et manufactures).

  • « Elle n’engendra aucune révolution des méthodes de production et servit à augmenter la puissance des installations de pompage, qui permettaient maintenant de pomper l’eau des puits plus rapidement et en plus grande quantité, par conséquent de faire des puits plus profonds et d’exploiter plus rationnellement les puits de charbon. »

Cette machine à vapeur n’était économique que dans les pays capitalistes, là où l’on cherchait à augmenter la production.

C’est la « machine-outil » qui a véritablement révolutionné les productions, en remplaçant les « fonctions intellectuelles » de l’ouvrier, et remplaçant les vieux outils.

  • Introduction en 1er lieu dans le tissage et l’industrie cotonnière avec de nouvelles méthodes de tissage et de filage. Développement de la 1ère fabrique grâce à la 1ère machine d’Arkwright en 1771 : il utilise la force hydraulique pour permettre le fonctionnement d’une machine à filer perfectionnée.

Avec ces perfectionnements successifs, le travail de la machine est victorieux du travail à la main dans les principales branches de l’industrie anglaise. Fin 18ème, la machine et la fabrique commence leur essor.

  1. La haine de la machine

La classe ouvrière est le produit de la machine. Elle n’est pas un rassemblement politique ou une impression subjective. « Elle est constituée d’individus dont l’outil est la machine – outil qui est beaucoup trop cher pour être la propriété d’un seul ouvrier ». C’est pourquoi l’ouvrier moderne est aussi prolétaire, c’est-à-dire d’un individu ne disposant que de sa « capacité de travail ». Nombre d’outils devenaient démodés. Une haine de la machine se développa, haine contre l’instrument et non pas contre celui qui possédait cet instrument.

  • Développement du luddisme (des briseurs de machine).
  • Au départ crainte des anciennes classes dirigeantes, des propriétaires terriens contre ce développement industriel. L’intelligentsia non technique était remonté contre la machine : Blake fait des vers contre les « usines sataniques » (satanic mills). Pour beaucoup de catégories, la nouveauté était inquiétante, et ils avaient peur de ce que l’avenir allait apporter. Dans l’autre sens, un groupe de révolutionnaire brise les machines pour partir à l’assaut du système.
  • Il y a des briseurs de machines partout où celles-ci sont introduites.
  • La condition de la classe ouvrière

Nombreux témoignage sur la condition ouvrière : villermé, V. Hugo, etc. qui évoquent ses femmes, ses enfants, maigres, sales, en haillon.

  • Témoignage du docteur Hawkins à Manchester qui évoque « la petitesse et la fragilité » de ces ouvriers.

Nombre de ces ouvriers étaient des femmes et des enfants car la révolution industrielle, en détruisant la tâche complexe du travail a introduit le travail féminin et enfantin.

  • Ch Wilson à Londres théorise même cet aspect là : « il est presque impossible de faire un travailleur d’usine utilisable de quelqu’un qui a dépassé l’âge de la puberté, qu’il vienne de l’agriculture ou de l’artisanat ».

Nombre d’arguments sont utilisés pour justifier le travail des enfants : il faut compléter le salaire des familles vivant dans la misère, l’Etat ne peut pas se substituer au chômage de l’enfant…

Il existe de grandes différences de salaires entre artisans qualifiés, ouvriers qualifiés et non qualifiés. D’ailleurs les ouvriers d’usines non qualifiés viennent surtout de la paysannerie et de la main d’œuvre à domicile, et peu de l’artisanat et des ouvriers qualifiés qui sont vus comme des « ouvriers d’élite ».

Les 1ers ouvriers d’usine se recrutaient dans des catégories souvent « déclassées », souffrant d’une mauvaise réputation. Beaucoup de femmes rejoignent les usines car elles deviennent indépendantes de la maison, mais elles y sont souvent pointées du doigt.

Beaucoup de ces ouvriers voient l’usine, non comme un travail stable mais comme un « travail occasionnel qui dure ».

Au début des usines, importance de la discipline pour domestiquer le corps et l’esprit de l’ouvrier. Introduction d’un système pénal rappelant davantage la prison qu’une entreprise industrielle.

  • Hobsbawm explique : « tous les travailleurs devaient commencer par apprendre à travailler comme l’industrie le demandait ». Discipline de travail contre la « paresse » de l’ouvrier.

En conclusion, « l’usine est le creuset où se fondent en un seul alliage ces différents groupes, ces individus qui viennent de milieux si hétérogènes ».

  • Façons de penser et d’agir de la classe ouvrière

Dans nombre de récits contemporains au XIXème siècle, le prolétaire est vu comme classe dans la misère mais qui en a conscience et est prêt à se battre pour une nouvelle position.

  • Depuis la révolution française, le prolétariat est entré en scène et a participé à des mouvements insurrectionnels de la vie politique, à la lutte pour l’augmentation des salaires.
  • Dès avant 1848, les limites du prolétariat ne sont pas clairement définies mais le sentiment d’être une classe sociale se développa très rapidement, plus que chez les artisans du MA. La technique industrielle, la discipline, les logements les rapprochaient. Il ‘agit d’un « sentiment de classe » et non encore d’une conscience.
  • L’idée de s’organiser collectivement se développe : Comme dit Hobsbawm, « cet ordre socialiste devait représenter une réplique effective, pratiquement réalisable et durable, à l’ordre bourgeois ».
  • En même temps, la révolution industrielle enfonce l’ouvrier dans une misère plus profonde avec l’allongement de la journée de travail. L’alcool est souvent vu comme recours pour sortir de sa vie. 
  • Beaucoup d’enfants sont perdus pour l’institution scolaire car employés au travail et « abrutis » à ces tâches : incapables de suivre un enseignement car trop épuisés.
  • Certains dans les classes dirigeantes considéraient l’éducation comme un « phénomène dangereux » . Pour Giddy, membre du Parlement, « l’éducation apprendrait aux pauvres à haïr leur situation au lieu d’en faire de bons domestiques dans l’agriculture ou d’autres métiers, ce à quoi leur place dans la société les a destinés. »  « Elle les rendrait impertinents envers leurs supérieurs ».
  1. Le début des organisations
  • Le mérite de Marx-Engels, d’après l’auteur, est d’avoir saisi le fait que dans toute société une classe sociale s’est libérée du travail pour s’occuper des affaires de l’état, de droit, des arts des sciences et qu’elle a toujours chargé les classes laborieuses d’un fardeau plus pesant. Mais grâce à la grande industrie, le travail pourrait être réparti entre tous, pour que tous réduisent le temps de travail afin de participer aux affaires communes de la société.
  • A partir de 1830, le combat pour réduire le temps de travail devient réalité. A partir de 1848 en France, la diminution du temps de travail débute.
  • Fin XVIIIè-début XIXème, développement de syndicats qui sont interdits en France puis en Angleterre (1799-1800).
  • Au début des organisations ouvrières, il est difficile de distinguer entre syndicat et parti politique. D’après Hobsbawm, « le mouvement ouvrier était (…) un instrument d’autodéfense, un organe de protestation, un instrument de la révolution ». C’était aussi un « mode d’existence ».
  • En Angleterre, l’organisation des travailleurs est le plus avancé avec le chartisme. Millions de signatures pour obtenir le droit de vote. + utilisation de la grève pour l’obtenir.
  • Ces organisations sont mises sur pied par des hommes qui n’ont rien pour vivre, qui travaillent jours et nuits. Beaucoup sont analphabètes mais non dépourvus d’idées. Des représentants d’autres couches sociales leur viennent en aide : R. Owen (industriel) ; Charles Fourrier (riche héritier), Engels (industriel), Horace Greeley (éditeur), Blanqui (précepteur), Marx (famille d’avocat)
  • L’éducation de la classe ouvrière

Avec la révolution industrielle, vision différente sur l’éducation qui se dépouille de ses formes religieuses. Une éducation scientifique, technique voit le jour. « Savoir c’est pouvoir » disait Bacon.

  • Une partie de l’élite libérale souhaitait diffuser le savoir aux ouvriers. Cas de Carlite Richard en Angleterre qui fut tout de même condamné à 9 années de prison. Cette élite souhaitait que la classe ouvrières, grâce à l’éducation, assure sa propre autonomie de pensée.
  • Un autre courant était plus paternaliste au niveau éducatif pour que les masses laborieuses restent à leur place et respectent l’ordre.
  • Les ouvriers tentent aussi autour de certains lettrés d’ouvrir leurs propres instituts ou bibliothèques.
  • Histoires nationales de la naissance de la classe ouvrière

Comme révolution industrielle, l’Angleterre est souvent vue comme « exemple classique ». Différence de la France qui connait une « faiblesse relative de son développement économique » mais une « force relative de son développement politique ». Jusqu’en 1850, l’auteur voit l’Allemagne comme un pays « semi-féodal ».

  1. L’Angleterre, modèle classique

La naissance de la classe ouvrière date de 1760. Notamment autour d’ l’industrie cotonnière, surtout implantée à la campagne.

Début XIXème, remplacement de l’énergie hydraulique par thermique

La croissance extraordinaire des villes anglaises fait disparaitre les jardins potagers des villes.

La classe dirigeante face à ces changements (notamment ces nouvelles concentrations humaines) faisait face à des problèmes nouveaux et difficiles.

L’Angleterre dispose ainsi par sa précocité industrielle d’un « prolétariat héréditaire ». + recrutement de la main d’œuvre ouvrière en Irlande qui est très pauvre, et qui recherche son salut en Angleterre et répond aux besoins des industriels en main d’œuvre.

En Angleterre, les campagnes ont été davantage dépeuplées qu’ailleurs par l’élimination des petites paysans par les propriétaires fonciers.

  • La France, la tradition révolutionnaire

La classe ouvrière en France avait un niveau de maturité politique plus élevé qu’ailleurs. De ce point de vue, la révolution française a eu une très importante influence.

Révolution de 1830 où se mêlent des revendications politiques, sociales et économique. « Agitation populaire causée par le marasme économique ».

Le prolétariat s’approprie l’héritage de la révolution française autour d’organes journalistiques qui apparaissent avec Cabet (Le Populaire) , Fourrier (Le Nouveau Monde), St Simon (Le Globe).

Pour Kuczinski, la révolution française, son héritage, son mode d’intervention politique (action directe, diffusion des idées, combat politique et non seulement économique) joue un rôle essentiel dans la prise de conscience politique, socialiste des ouvriers français. Ce n’est donc pas un hasard si l’auteur considère le niveau de conscience ouvrière plus élevé qu’ailleurs. Cet aspect a souvent ensuite était minoré, même par les mouvements communistes se revendiquant de ce mode de fonctionnement.

1830 à 1848, Nombre d’émeutes ouvrières secouent la France : émeutes à Paris en juin 1832, les ouvriers de Lyon en 1831-34, insurrection blanquiste en 1839, troubles à Lille, Toulouse… + rôle de 1848 où les ouvriers sont durement réprimés.

L’autre caractéristique de la France est la lenteur de sa révolution industrielle. Les auteurs ont mis en avant plusieurs raisons :

  • Faiblesse de la croissance démographique
  • Forte polarisation des revenus
  • Gros investissements outre-mer + emprunts gouvernementaux.
  • Faibles investissement en capital + consommation en bien.
  • Faibles ressources en charbon et industrialisation
  • Politique protectionniste
  • Puissante bureaucratie de l’Etat

Mais pour l’auteur, c’est la victoire de la propriété paysanne durant la révolution qui freine la révolution industrielle : « ils se cramponnèrent malgré la misère et malgré l’endettement qui commencèrent avec la Restauration ». Différence fondamentale avec l’Angleterre où les paysans avaient en grande partie disparu.

En France, l’artisanat est aussi important pour les travailleurs manuels. Mis à part Paris, il n’existe pas au début du XIXème siècle de masse compacte d’ouvriers.

En 1831, on assiste à une insurrection ouvrière, la révolte des soyeux de Lyon : ils prennent la ville mais sont écrasés par 20.000 hommes et canons. Il s’agissait d’émeutes de la faim. Même si elle est peu politique, il s’agit de la 1ère insurrection autonome en tant que catégorie sociale.

La classe ouvrière a deux particularités :

  • « un développement politique extrêmement vigoureux et rapide (…) dans une société nourrie d’une tradition révolutionnaire ».
  • « le développement industriel extrêmement lent – dans une société où le paysan et l’artisan jouent un rôle relativement grand – avec ses conséquences sur le rythme de croissance d’un prolétariat industriel moderne ».
  • L’Allemagne : la révolution industrielle dans une société semi-féodale

En Allemagne, rôle du féodalisme très tardivement. La transition fut lente. Les féodaux dominaient l’administration de l’Etat ainsi que l’armée. Ils passent très progressivement à une exploitation capitaliste de leurs terres.

Force de la discipline du travail : les jeunes ouvriers des mines, les apprentis, les compagnons doivent porter l’uniforme même lorsqu’ils vont au travail et en reviennent. Rôle de la discipline militaire et féodale. Jusqu’en 1850 au moins, la pensée des ouvriers reste proches de ces conceptions militaristes ou en tous les cas éloignée du mouvement ouvrier français.

Rôle de la construction des chemins de fer dans ces années-là qui permettent de détruire le morcellement de l’Allemagne en petits Etats. De ce point de vue, le rôle de ces ouvriers, des saisonniers est historique dans la construction d’une nation allemande. En même temps, une solidarité ouvrière commence à naitre sur ces chantiers.

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