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Prise de notes sur l’ouvrage de Mark Mazower, Le continent des ténèbres, une histoire de l’Europe du XXème siècle

Marc MAZOWER, Le continent des ténèbres, Une histoire de l’Europe du XXème siècle, 2021, 1ere édition 1998, 688 p.

Mazower adopte une démarche comparatiste à l’échelle européenne. Refusant les histoires nationales, il met en évidence les circulations d’idées, les influences réciproques et les expériences politiques communes qui traversent le continent tout au long du XXᵉ siècle.

La démocratie n’est jamais gagnée

Mazower part d’une idée simple. La victoire de la démocratie n’est pas irréversible. Elle est la conséquence de la victoire des forces démocratiques sur les régimes autoritaires et conservateurs. Elle n’est pas définitive car le régime démocratique, faisant l’objet de critiques légitimes, peut aussi être sacrifié au profit de régimes bien plus autoritaires.

Pour étayer sa thèse de départ, Mazower montre, par exemple, que, pour Churchill, pourtant dirigeant d’un régime parlementaire, la démocratie est l’exception. Il est prêt, pour cela, à s’allier avec l’Italie mussolinienne au début des années 1920. Dans l’Europe des années 1920-1930, l’anticommunisme l’emporte sur la démocratie dans toute l’Europe centrale, avec l’instauration de régimes autoritaires de droite. Mussolini affirme : « Le siècle actuel est le siècle de l’autorité, un siècle de « droite », un siècle fasciste. » Dans le même temps, la démocratie peut parfois creuser sa propre tombe par son absence de dialogue politique et de consensus démocratique. Les contradictions sont si aiguës que le cadre démocratique ne peut plus exister, comme ce fut le cas de la République de Weimar.

Mussolini rend visite à Hitler en 1940 à Munich.

Ainsi, la conception démocratique du pouvoir d’État est toujours en jeu. Cet ouvrage interroge le passé, mais il questionne aussi le présent. Il montre que les forces démocratiques peuvent être mises en minorité. Dans ces cas, la suppression de la liberté de conscience se retourne contre les peuples de façon très concrète.

L’idée démocratique rencontre le nationalisme

Le nationalisme déstructure les attachements dynastiques et religieux et crée de nouvelles solidarités. La communauté devient nationale ; pourtant, les territoires de ces États-nations ne sont pas homogènes. Ainsi, plusieurs modèles de règlement de l’hétérogénéité nationale apparaissent :

  • L’URSS lance une tentative de solution fédérale où les élites locales se déploient dans un cadre administratif territorial. L’enseignement dans les républiques soviétiques se réalise dans les langues locales, mais l’État est dirigé de façon très centralisée par le PCUS.
  • Les États libéraux et démocratiques tentent, après la Première Guerre mondiale, avec la SDN, de former de nouveaux États-nations garantissant des droits aux minorités. Cette SDN, pourtant, ne reconnaît pas l’égalité des peuples : la proposition japonaise d’égalité des races est repoussée. Ces États ont bien du mal à imposer leurs conceptions aux nouveaux venus au banc des nations. En Pologne, par exemple, le parti paysan polonais défend l’égalité des droits, sauf pour les Juifs, qui seraient une « nation étrangère et consciente de l’être ».
  • Enfin, se développe un nationalisme exclusiviste, porté à son paroxysme par les partis fascistes, dont, en premier lieu, le parti nazi. Pour Carl Schmitt, une démocratie de masse réclame « d’abord l’homogénéité et ensuite, si nécessaire, l’élimination ou l’éradication de l’hétérogénéité ». Il affirme également qu’« une démocratie démontre sa force politique en sachant rejeter ou tenir en lisière tout ce qui, lui étant étranger et inégal, menace son homogénéité ». Il défend ainsi la vision d’un peuple pur et mythifié, uni comme un seul homme. Toute division susceptible d’affaiblir cette unité serait alors considérée comme antinationale.

Le modèle fasciste face à la démocratie

« Qui n’a pas la force de lutter pour sa propre santé perd le droit de vivre dans ce monde de lutte » (Hitler). Cette citation résume toute la conception nazie du rôle de l’individu dans la société : un darwinisme social dans lequel le plus fort triomphe du « faible ».

Caricature antisémite montrant un Juif qui tient en laisse un fonctionnaire soviétique. Légende : « La personne “idéale” pour le peuple élu : les goûts, ça ne se discute pas. »

Cependant, dans ce combat entre démocratie et fascisme, la défense de la liberté, à elle seule, ne peut suffire, d’après Mazower, à combattre le fascisme ni à entraîner les larges masses dans la défense de la démocratie. C’est pourquoi la victoire de la démocratie sur le nazisme s’accompagne également d’une « conception nouvelle de la solidarité sociale et de la cohésion nationale ». De la même façon, la défaite des fascismes a fait émerger un « consensus antiraciste international ».

Le fascisme entend rétablir le modèle familial remis en cause par la révolution industrielle. Il s’oppose ainsi au modèle soviétique, qui cherche à émanciper les femmes à travers la lutte contre l’Église et les pouvoirs patriarcaux, même si un retour en arrière s’opère sur leur condition à partir des années 1930. Plus largement, les États favorisent la natalité afin de préparer de futurs soldats.

Cette conception de la domination du fort sur le faible conduit à un eugénisme radical : stérilisation forcée des malades mentaux, des criminels, des délinquants, des Tsiganes et des enfants métis.

La crise du capitalisme : modèle soviétique et exacerbation des nationalismes

Avec la crise économique et la destruction de denrées destinées à maintenir les prix, le capitalisme de marché apparaît de moins en moins rationnel. Les gouvernements tentent de répondre à la crise par des politiques d’austérité et de déflation qui, loin de la résoudre, contribuent à l’aggraver.

Dans ce contexte, le système soviétique peut apparaître comme une alternative. En 1929, Staline impose, par la force, la collectivisation de l’agriculture afin de mieux approvisionner les villes. L’URSS met ainsi durablement son agriculture en difficulté, pour plusieurs générations. De nouvelles villes industrielles surgissent rapidement, comme Magnitogorsk, alors la plus grande aciérie du monde. Cette industrialisation à marche forcée favorise une véritable ascension sociale pour de nombreux paysans et ouvriers. Toutefois, cette promotion sociale s’effectue au prix de leurs libertés. Ainsi, près de 10 % des paysans ayant bâti Magnitogorsk meurent lors de la construction de la ville. Comme l’écrit Mazower, « le stalinisme, c’était la terreur et la répression, mais c’était aussi d’excitantes opportunités d’ascension sociale, à la différence de la société tsariste figée dans sa hiérarchie ».

Usine de tracteurs de Magnitogorsk – https://www.johndclare.net/Russ11_Magnitogorsk.htm

En Europe de l’Ouest, les États répondent également à la crise par des politiques de planification, une politique commerciale protectionniste et l’instauration de barrières douanières. En Allemagne, un service de travail obligatoire est instauré, avec un contrôle des salaires et des campagnes contre le travail féminin. Grâce à la remilitarisation, l’Allemagne atteint le plein-emploi en 1939. La reprise économique de l’Italie et de l’Allemagne est notamment liée à la militarisation de leur État. En outre, dans les relations entre ouvriers et patrons, les régimes fascistes arbitrent largement en faveur de ces derniers. Ils demeurent ainsi des économies fondées sur de bas salaires.

En France, Mazower tend à minimiser l’expérience du Front populaire. Il estime que les acquis obtenus étaient, pour la plupart, déjà en vigueur dans d’autres pays européens et que la politique du franc fort a finalement sonné le glas de cette expérience.

Le nouvel ordre hitlérien : un ordre européen au service de la domination allemande

Hitler souhaite établir en Europe de l’Est un véritable « empire des Indes », fondé sur une hiérarchie raciale clairement définie. À ses yeux, l’Allemagne est légitime à dominer l’Europe, de la même manière que les États-Unis contrôlent l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Au cours de sa guerre européenne, il fait peser le poids de l’économie de guerre sur les territoires conquis afin de garantir au peuple allemand un niveau de consommation satisfaisant. C’est pourquoi il accorde peu d’importance aux nazis locaux, qu’il méprise.

Les nazis mènent une guerre à la fois totale et raciale. Les prisonniers de guerre soviétiques meurent par millions, alors même que le Reich manque de main-d’œuvre. Cette guerre entraîne une radicalisation constante du régime : les élites polonaises sont éliminées, les universités sont fermées et les Polonais sont réduits à une simple obéissance envers les Allemands. Cette radicalisation à l’Est conduit finalement à l’extermination des Juifs.

L’émergence d’un nouvel ordre démocratique dans une paix violente

Pendant la guerre, Léon Blum évoque l’idée d’une « démocratie populaire », appelée à devenir une « démocratie sociale ». De son côté, William Beveridge défend l’idée d’un « communisme dans des conditions démocratiques ». La question d’une démocratie fondée sur la solidarité sociale est alors posée. Durant cette période, les opinions publiques évoluent vers la gauche et valorisent davantage les expériences collectives ainsi que les politiques de solidarité. À l’inverse, Friedrich von Hayek dénonce, dès 1944, le « socialisme démocratique ». Pourtant, en Europe, des économies mixtes et des protections sociales se mettent progressivement en place. Parallèlement, les droits des femmes, l’antiracisme, le droit international et les droits de l’homme s’affirment.

La Seconde Guerre mondiale est d’abord un affrontement militaire engagé par Hitler, mais elle constitue également une guerre entre races, groupes religieux et communautés ethniques. Elle est aussi une guerre de classes et une succession de guerres civiles opposant collaborateurs et résistants. Même après la Libération, un fort antisémitisme subsiste en Pologne, poussant de nombreux Juifs à émigrer vers Israël. Comme l’écrit Mazower, les Arabes palestiniens « durent payer le refus de l’Europe de réintégrer ce qui restait de sa population juive ». Par ailleurs, cinq millions d’Allemands d’Europe orientale sont déplacés vers l’Ouest.

La Libération est particulièrement violente dans les régions où les résistances sont les plus fortes et les plus divisées, et où le conflit s’est transformé en véritable guerre sociale, comme en Grèce ou en Yougoslavie. Dans les démocraties populaires, les purges permettent aux nouveaux régimes de consolider leur pouvoir et de renforcer, dans un premier temps, leur popularité.

Les démocraties populaires à l’Est : le progrès social au milieu de la terreur

À l’Est, l’URSS ne se prépare pas à une nouvelle guerre. Mazower remet ainsi en cause le mythe d’une Union soviétique « le fusil au pied », prête à envahir l’Europe occidentale. L’URSS s’appuie au contraire sur des élites locales afin de promouvoir un nationalisme associé à « une utopie urbaine et industrielle ». Les dirigeants communistes entreprennent ainsi une modernisation rapide de leurs pays. En Hongrie, par exemple, Gerő est présenté comme un bâtisseur, symbole de cette politique de modernisation.

Cependant, les communistes éliminent progressivement leurs opposants par la marginalisation politique, la censure, l’interdiction de nombreux ouvrages et la mise en place de régimes policiers. Dès 1947, la terreur et la planification deviennent les fondements du système. Des progrès importants sont néanmoins réalisés dans le domaine de la santé, avec la multiplication des hôpitaux, le développement des universités et la gratuité des soins. Les inégalités sont également limitées. Toutefois, les pénuries, la corruption et les prélèvements économiques imposés par l’URSS finissent par fragiliser ce modèle.

L’imposition d’un modèle démocratique en Europe de l’Ouest

Après-guerre, les sociétés européennes expriment une forte demande de solidarité sociale, qui se traduit notamment par des taux d’imposition élevés destinés à financer l’État-providence. Toutefois, les inégalités de revenus demeurent importantes et les principaux bénéficiaires de ce système sont ceux qui profitent du plein-emploi. Dès les années 1950 et 1960, cependant, l’individualisme et la consommation de masse ébranlent progressivement cet État-providence. Les solidarités collectives sont peu à peu érosées par la montée de l’individualisme, entraînant un affaiblissement de la conscience collective.

Avec Mai 68, les femmes obtiennent des avancées importantes. Mazower évoque notamment l’exemple de Franca Viola, jeune Italienne violée qui refuse, pour la première fois, d’épouser son agresseur. Plus largement, Mai 68 nourrit une critique de toutes les formes d’autorité — politique, militaire, patronale — et conduit, dans plusieurs pays, à un renforcement des moyens accordés aux universités.

Franca Viola

La crise du contrat social

Le choc pétrolier met en évidence la « vulnérabilité du capitalisme européen ». Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher entreprend de démanteler l’État-providence par une politique de privatisations et un renforcement des pouvoirs de l’État face aux mouvements sociaux, notamment lors des grèves des mineurs. Aucun autre pays européen ne suit intégralement ce modèle, même si la France engage également plusieurs vagues de privatisations. C’est sous Thatcher qu’émerge le concept de société post-industrielle, reléguant au second plan le rôle fondamental de l’industrie dans l’économie.

Grèves dures en Angleterre (1984-1985) et répression de l’Etat par la Dame de fer,

Les années 1980 et 1990 sont marquées par un changement de regard sur la pauvreté : les pauvres sont de plus en plus considérés comme responsables de leur propre situation. Les sociétés européennes tolèrent davantage les inégalités sociales ; en 1993, près de 17 % de la population de l’Union européenne vit sous le seuil de pauvreté. Les immigrés deviennent progressivement la cible privilégiée des partis d’extrême droite, même si les politiques d’expulsion restent encore peu soutenues par l’opinion publique à la fin des années 1990. Mazower évoque ainsi un véritable « désenchantement démocratique » nourri par ces incertitudes économiques et sociales.

L’effondrement du communisme

Au cours des années 1980, le modèle communiste entre dans une phase de stagnation caractérisée par les pénuries, la désindustrialisation et les catastrophes écologiques. Surtout, les partis communistes connaissent un « effondrement de la foi dans l’idéologie socialiste ». En Pologne, face à Solidarność, les militaires prennent le pouvoir. Dans les autres démocraties populaires, les directions vieillissantes cherchent parfois à renforcer leur légitimité en mobilisant le nationalisme.

C’est avant tout la crise de l’Union soviétique qui desserre son emprise sur les démocraties populaires. Les pays baltes revendiquent davantage d’autonomie et affirment la supériorité de leurs lois sur la législation fédérale. La Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche et, en Pologne, des gouvernements non communistes accèdent au pouvoir.

Les politiques inspirées du modèle thatchérien sont alors rapidement mises en œuvre : privatisations massives, recul de la protection sociale, hausse des inégalités et progression du chômage. L’individualisme s’impose progressivement au détriment de l’économie morale héritée du communisme. Dans le même temps, le nationalisme remplace rapidement le communisme comme principal référent politique. La disparition du bloc de l’Est fait également ressurgir des antagonismes nationaux longtemps contenus. Certains mouvements nationalistes développent alors un discours exclusif, parfois antisémite, et réhabilitent d’anciens collaborateurs des nazis, tels qu’Antonescu en Roumanie, Pavelić en Croatie ou Tiso en Slovaquie.

Conclusion

Pour Mazower, le véritable vainqueur de 1989 n’est pas la démocratie, mais le capitalisme. Celui-ci a progressivement détruit les anciennes solidarités de classe et accru l’insécurité sociale des individus. Face à cette montée de l’individualisme, les formes d’identités collectives apparaissent comme des repères essentiels, voire comme des refuges. Dans cette perspective, l’État-nation et le sentiment d’appartenance nationale demeurent des références majeures. Finalement, Mazower met en lumière plusieurs enseignements essentiels pour comprendre la situation contemporaine :

  1. La démocratie et la liberté ne suffisent pas, à elles seules, à assurer la pérennité d’un régime démocratique. À l’ère des sociétés de masse, elles doivent intéresser la majorité de la population et s’accompagner d’une politique de justice sociale capable de répondre aux attentes des citoyens.
  2. Le fascisme, lorsqu’il vainc ses adversaires, s’en prend rapidement aux minorités que la démocratie protégeait. Il cherche à éliminer tout ce qui fait obstacle à une homogénéité nationale largement mythifiée. Or, une nation rassemble des individus aux origines, aux cultures, aux expériences sociales et aux opinions diverses. Elle peut être unifiée par un pouvoir autoritaire, mais aussi par un cadre politique démocratique. Dans la pensée nationaliste, la nation est présentée comme une communauté capable de transcender les divisions sociales et les intérêts de classe.
  3. Les régimes communistes ont pu apparaître, pendant un temps, comme une véritable alternative au capitalisme. Ils ont cependant échoué, tant sur le plan démocratique qu’économique, à susciter une adhésion durable et à favoriser un progrès individuel suffisant, notamment à partir du tournant des années 1950-1960.
  4. La victoire sur le fascisme en 1945 a permis, durant plusieurs décennies, d’associer le développement de la démocratie à d’importants progrès sociaux : consolidation de l’État social, lutte contre le racisme, affirmation des droits des femmes, développement du droit international et promotion des droits humains.
  5. Depuis les années 1980, la montée du capitalisme libéral s’accompagne d’une hausse globale des revenus, mais aussi d’une remise en cause du contrat social construit après 1945. Cette évolution fragilise les conceptions démocratiques héritées de l’après-guerre.

Roman national : Héritage ou imposture ? avec Sophie Bessis & Paule Petitier

Sophie Bessis et Paul Petitier analysent la construction et la légitimation du mythe entourant l’histoire française depuis le XIXe siècle. Ils explorent comment les manuels scolaires et la mémoire collective ont façonné un récit héroïque, tout en occultant certaines réalités historiques.

Le roman national est de plus en plus remis en cause. Pourquoi ? Ce roman est-il un héritage ou une imposture historique ?

Paule Petitier et Sophie Bessis se rencontrent au Collège des Bernardins pour échanger sur ce thème lors d’un débat exceptionnel.

Une rencontre animée par Alexandre Wirth.

Trois femmes dans le gouvernement Léon Blum

En juin 1936, les femmes n’ont pas encore le droit de vote. Pour autant, trois d’entre-elles entrent dans le gouvernement du Front populaire, en qualité de sous-secrétaire d’Etat. Cette innovation revient à Léon Blum. Son choix s’est porté sur trois personnalités qui se sont illustrées par leurs compétences professionnelles ou leur combat afin d’étendre les droits des femmes dans la société.

Irène Joliot-Curie (1897-1956) est la fille de Pierre et Marie Curie. En 1935, elle obtient le prix Nobel de chimie. L’année suivante, elle accepte sa nomination en qualité de sous-secrétaire d’Etat à la Recherche scientifique, afin de prouver que les femmes peuvent accéder à tous les postes.

Suzanne Lacore (1875-1977), institutrice et militante socialiste, est nommée à la Santé publique, où elle s’occupe plus particulièrement de la protection de l’enfance.

La radicale Cécile Brunschvicg (1877-1946), présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, devient sous-secrétaire d’Etat à l’Education nationale. A la suite de ces nominations, les féministes attendent beaucoup de Léon Blum qui, en 1925-1926, avait déposé des propositions de loi tendant à accorder aux femmes électorat et éligibilité. Mais la guerre survient sans que leur situation dans la société n’ait été améliorée.

Source : https://www.senat.fr/connaitre-le-senat/lhistoire-du-senat/dossiers-dhistoire/d35/les-femmes-et-le-pouvoir-21.html

« Trois hirondelles ne font pas le printemps »

« Trois hirondelles ne font pas le printemps » : la formule est signée de la journaliste Louise Weiss. Pour certaines militantes, l’arrivée de ces trois ministres est un leurre qui ne va pas changer la situation politique des femmes. Elles accusent même Léon BLum de vouloir endormir le combat féministe. Le seul combat qui vaille, c’est le droit de vote. 

D’ailleurs, l’entrée de ces trois femmes au gouvernement n’a pas suscité de controverse, n’a pas créé de scandale. Était-ce un geste inoffensif et symbolique ? La question peut se poser. Mais les symboles sont importants. En 1937, le gouvernement du Front Populaire prend fin et avec lui cette parenthèse historique. On peut considérer – pour voir le verre à moitié plein – que ces trois pionnières ont fait évoluer les mentalités, en montrant qu’elles étaient dignes de la fonction. Elles ont préparé le terrain pour la suite. Le droit de vote fut accordé aux femmes en 1944.  

Le nazisme et les femmes

Les nazis sont parvenus au pouvoir en 1933 en Allemagne. A ce moment-là, l’Europe reste encore largement dominée par le modèle patriarcal. Mais les nazis vont radicaliser « l’idéologie de la différence des sexes » en imposant des « stéréotypes de féminité et masculinité ». L’image de l’homme combattant par exemple est très fortement mise en avant par les nazis, d’autant plus que la guerre pour venger la défaite de 1918, ou encore pour favoriser la victoire du « fort » sur le « faible » est un idéal nazi.

Les acquis féministes de la République de Weimar sont rejetés: les femmes sont renvoyées à leur fonction procréatrice et à l’espace domestique. Les nazis défendent un modèle nataliste. Des aides financières sont versées aux femmes qui ont de nombreux enfants. A l’inverse, les nazis ancrent les sociabilités masculines et virilistes, encourageant les lieux de rencontre où l’alcool, le duel, le culte du corps sont très présents pour les hommes.

Comme le remarquent des historiens dans Le Monde nazi 1919-1945, « Dans les textes et les discours de Hitler, la haine des femmes et des homosexuels n’est jamais très loin de celle des juifs considérés comme les corrupteurs des femmes allemandes ». Avec les lois de Nuremberg, les relations sexuelles entre juifs et Allemands sont interdites tout comme celles avec les « nègres » et les Tziganes aussi. Les femmes ne respectant pas ces interdits sont publiquement exhibées en public et subissent des sorts humiliants : pancartes infâmantes, tonte de leurs cheveux en place publique.

De ce fait, le parti nazi est un parti d’hommes. Alors que le parti communiste allemand (KPD) et le parti socialiste allemand (SPD) accueillent respectivement 16,9 % et 20 % de femmes, le parti nazi n’a dans ses rangs que 5 % de femmes, et surtout, il n’y eut jamais de femme députée nazie. Cela n’empêche pas que les électrices soient quasi aussi nombreuses que les électeurs à voter pour le parti nazi. L’idéologie nazie de l’inégalité des sexes s’est donc imposée chez de nombreux hommes mais aussi chez une part importante des femmes.

mrcabanneshg.wordpress.com

Quelques documents pédagogiques sur le nazisme et les femmes

Une vision sexiste

Les sociabilités masculines et virilistes

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Antisémitisme et humiliation des femmes

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Aller plus loin :

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Dermandjian G. (coord), La place des femmes dans l’histoire, une histoire mixte, Belin, Paris, 2010

Biard C., Les filles de Marianne, Histoire des féminismes, 1914-1940, Fayard, Paris, 1995

Gérard Noiriel, le peuple français, histoire et polémiques

L’historien Gérard Noiriel défend les causes du peuple contre les populismes (extrait du Monde)

Dans « Le Peuple français. Histoire et polémiques », l’historien analyse la manière dont les Français ont su résister aux tentatives de détournement des principes démocratiques.

« La principale secousse qui ébranle la République depuis son avènement repose sur une contradiction sociale, analyse l’auteur. Dans un pays aussi étendu que la France, la démocratie ne peut être directe, mais les représentants du peuple sont majoritairement issus des classes privilégiées – sur 577 députés, il n’y a eu que six ouvriers élus en 2024, alors que cette catégorie sociale représente 20 % de la population active. Un écart qui agrandit la domination symbolique et accroît le ressentiment, carburant des populistes. Gérard Noiriel rappelle ainsi que les élites économiques et politiques qui déplorent aujourd’hui la désindustrialisation de la France sont celles qui ont justifié les démantèlements des usines et les délocalisations dans les années 1970-1980. »

Extrait de: https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/18/l-historien-gerard-noiriel-defend-les-causes-du-peuple-contre-les-populismes_6641750_3232.html

Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine

Un article intéressant pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de la société française actuelle.

L’article en ligne à l’origine ici: https://laviedesidees.fr/Vivons-nous-encore-dans-une

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

par Olivier Schwartz , le 22 septembre 2009

Désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance, réticence d’une partie des catégories modestes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres. Tels sont les trois faits qui, selon Olivier Schwartz, peuvent constituer des sources de difficultés pour reconstruire une cité de semblables. De ce panorama, il ressort que la France est à la fois plus et moins une société de classes qu’il y a une quarantaine d’années.

Ce texte est la version rédigée de l’allocution prononcée par l’auteur lors du forum Réinventer la démocratie, organisé par La République des Idées à Grenoble en mai 2009. Olivier Schwartz participait à une table-ronde consacrée au thème « Classes, générations, âge », aux côtés de Louis Chauvel et de François Héran. L’enregistrement audio de cette table-ronde est disponible en podcast sur le site de La République des Idées].

Photo : (cc)Alain Bachellier

La question de la démocratie qui nous est posée aujourd’hui, c’est au fond celle de savoir dans quelle mesure nous sommes aujourd’hui capables, pour reprendre une expression de Robert Castel, de continuer à former, ou de recommencer à former une société qui soit une « société de semblables ». Une société de semblables, c’est-à-dire une société qui soit vraiment capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Pour contribuer à la discussion sur cette question, je voudrais simplement ici proposer trois observations factuelles et une remarque épistémologique. Les trois observations porteront sur des faits qui peuvent constituer aujourd’hui des sources de difficultés, des obstacles pour aller précisément dans ce sens, celui de la refondation d’une cité de semblables.

Pour que mon propos soit sans ambiguïté, il va de soi que j’adhère complètement et pleinement à cet objectif à la fois civique et politique. Ma seule préoccupation est de m’arrêter sur des faits qui peuvent faire difficulté dans cette voie, et sur lesquels il faut par conséquent réfléchir. Ces faits, ces observations, ne prétendent nullement être exhaustifs. Il y aurait certainement bien d’autres éléments à mentionner. J’ai par contre délibérément choisi trois faits qui vont me conduire à me situer à des niveaux différents de la hiérarchie sociale.

Extension du domaine du désavantage social

Le premier fait est – malheureusement – d’une grande banalité : il s’agit de l’ampleur qu’a atteint, dans notre société, ce que l’on peut appeler le phénomène du désavantage social, le phénomène que représente l’existence de « groupes désavantagés ». J’entends par là des groupes dont les membres sont en situation vulnérable, sont exposés au chômage, à la précarité, aux emplois durs et mal rémunérés, à la relégation dans certains cas… Lorsque l’on regarde la société française telle qu’elle est aujourd’hui (et de ce point de vue, je suis profondément d’accord avec les critiques que Louis Chauvel n’a cessé de formuler, ces dernières années, contre la thématique de la moyennisation), on ne peut pas ne pas être frappé par l’étendue du phénomène et par le nombre de groupes qu’il affecte. Il y a d’une part tout un pan des salariés d’exécution du secteur privé : ces ouvriers frappés, aujourd’hui plus que jamais, par le chômage, la marginalisation, le fait de travailler dans des entreprises en déclin, et plus largement par tout ce processus de détérioration de la condition ouvrière sur lequel, depuis plusieurs années déjà, des travaux de sociologues ont attiré l’attention ; ces salariés occupant, dans les services et le tertiaire, ce qu’il est convenu d’appeler les emplois peu qualifiés… Tout un pan du salariat d’exécution du privé est aujourd’hui en situation de désavantage social.

Et par ailleurs, il y a les jeunes. Les jeunes de familles populaires, bien sûr, d’abord et avant tout, et notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais c’est aussi toute une partie des jeunes diplômés de l’université qui rencontre, aujourd’hui, on le sait, de grandes difficultés pour accéder à l’emploi, et qui n’y parvient que dans des conditions précaires, marquées par le déclassement…

De la politique de l’excellence aux inégalités intracatégorielles

La deuxième observation que je voudrais faire, pour me déplacer dans la hiérarchie sociale, concerne les catégories supérieures. Il me semble qu’il y a aujourd’hui un trait assez largement commun à la culture d’une grande partie de ces catégories, en tout cas si l’on considère les fractions de ces catégories occupant des positions dirigeantes. Cet aspect, c’est l’importance qu’a prise, dans ces catégories, la culture de l’excellence, de la performance, de la compétence. Au coeur de cette culture, il y a une idée qui concerne la gouvernance des entreprises et des organisations. C’est l’idée qu’il faut aller vers une gouvernance qui, beaucoup plus qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, valorisera la performance et l’excellence, individualisera les carrières offertes aux uns et aux autres, et ceci en fonction des performances, des compétences, des résultats obtenus par les uns et par les autres. Il me paraît assez clair que cette conception de la gouvernance est aujourd’hui un élément central de la culture des catégories dirigeantes. Une caractéristique de cette culture est qu’elle peut être tout à fait favorable, d’un côté, en tout cas sur le principe, à des mesures visant à lutter contre les inégalités et les discriminations liées à l’origine (par exemple à l’origine ethnique) ; mais d’un autre côté, elle est profondément favorable à l’introduction, dans les entreprises et les organisations, d’un surcroît d’inégalités en fonction du « mérite » et des performances.

Cette conception de la gouvernance est repérable, dès le début des années 1990, dans les évolutions qui affectent la gestion du personnel dans les entreprises privées, notamment dans les grandes entreprises. Ce sont les politiques d’individualisation des rémunérations, qui se développent nettement à partir des années 1990. C’est l’apparition, dans les réflexions menées au sein du MEDEF, d’une philosophie de la gouvernance substituant la logique de la compétence à la logique de la qualification, etc. Et ce qu’il faut aussi souligner, c’est que cette philosophie est aujourd’hui également repérable, de manière très claire, dans toutes sortes de politiques menées dans le secteur public. Sans revenir d’ailleurs sur les mouvements récents à l’Université, il me semble, là encore, assez clair que cette conception de la gouvernance des organisations est la philosophie sur laquelle ont reposé une grande partie des réformes qui ont été menées depuis deux ans à l’Université et dans le monde de la recherche.

Une précision tout d’abord : je ne me dissimule pas que toutes ces questions sont compliquées. Je n’ignore évidemment pas que ce type de conception du fonctionnement des entreprises et des organisations, avec l’idée qu’il faut valoriser l’excellence, individualiser les trajectoires en fonction de l’évaluation des performances des uns et des autres, ne manque pas d’arguments. Elle peut parfaitement se plaider et se défendre. Il n’empêche qu’on ne peut pas ne pas constater que si la mise en œuvre d’une telle philosophie devait se poursuivre, s’étendre et s’accentuer dans les prochaines années, dans le secteur privé comme dans le secteur public, il y aurait là un facteur assez considérable de creusement et d’accentuation d’inégalités, non pas tant entre catégories sociales différentes mais entre membres d’une même catégorie, ces fameuses inégalités « intracatégorielles » sur lesquelles de nombreux économistes et sociologues ont réfléchi depuis une quinzaine d’années. Il semble bien, en effet, qu’une des évolutions caractéristiques de notre société comme plus largement de nombreuses sociétés occidentales contemporaines est qu’aux inégalités sociales classiques, entre catégories sociales différentes, s’ajoutent de plus en plus des inégalités « intracatégorielles », entre membres d’une même catégorie socio-professionnelle. Ces inégalités ont été très largement causées par l’éclatement et la diversification des statuts d’emploi, mais il saute aux yeux que la politique de l’excellence, des compétences, de la valorisation des performances et surtout de l’individualisation des trajectoires pourrait être à l’avenir un facteur extrêmement important d’accentuation des inégalités intracatégorielles, et donc aussi de remise en cause des solidarités au sein des groupes.

« C’est nous qui payons pour tout le monde » : la tripartition de la conscience sociale dans les catégories modestes

Je descends maintenant, ce sera ma troisième observation, à des niveaux intermédiaires de l’espace social. Je ferai brièvement référence à une enquête que je mène depuis longtemps, pour m’arrêter sur l’un des constats auxquels elle m’a conduit. Je travaille depuis plusieurs années sur les conducteurs des bus de la RATP en région parisienne, ceux qu’on appelle les machinistes, c’est-à-dire des gens dont on peut dire qu’ils sont à la frontière des catégories populaires et des classes moyennes salariées. Dans la division sociale du travail au sein de leur entreprise, les conducteurs des bus de la RATP occupent une position subordonnée. Ils sont en bas de la hiérarchie : même s’ils disposent d’une large autonomie dans la conduite de leur travail, ce sont des exécutants, qui mettent en œuvre des consignes et des tâches qui leur sont données par leur hiérarchie. Avec comme conséquence que, comme beaucoup d’ouvriers et d’employés, beaucoup d’entre eux adhèrent spontanément à une représentation binaire de la société, fondée sur une opposition entre le haut d’une part – les dirigeants, les puissants, ceux qui possèdent l’instruction, la puissance, l’argent – et d’autre part ceux qui sont en dessous, les simples exécutants, les ouvriers, les employés, ceux dont ils estiment de manière générale faire partie. De sorte que pendant assez longtemps, j’ai pensé retrouver chez eux tous un type de représentation sociale dont Richard Hoggart avait montré, dans des textes très connus, l’importance dans le monde des ouvriers et des classes populaires anglaises des années 1950 : une opposition entre « eux », ceux du haut, et « nous », ceux du bas, les exécutants.

Mais je me suis finalement rendu compte que pour une partie d’entre eux, les choses étaient plus compliquées, même si c’est pour une partie d’entre eux seulement. Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux. Cette pression venant du bas, (c’est moi qui dis les choses ainsi bien sûr, mais les propos qui m’ont été tenus à plusieurs reprises par des conducteurs vont clairement dans ce sens), c’est par exemple l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RMI ou des aides sociales, qui se dispensent par conséquent de chercher du travail, et qui peuvent s’en dispenser parce que d’autres paient des impôts pour eux : d’autres qui, eux, travaillent, parmi lesquels, bien sûr, les conducteurs de bus. Ou encore, ce peut être l’idée que dans certaines familles immigrées, on vit sans travailler, grâce aux allocations, c’est-à-dire grâce à des aides sociales qui, là encore, sont financées par ceux qui travaillent et grâce à leurs impôts. À plusieurs reprises, j’ai rencontré, chez mes enquêtés, ce sentiment d’être lésés à la fois par des décisions qui viennent du haut mais aussi par des comportements qui viennent de ceux du bas, d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres. L’un d’entre eux me disait par exemple un jour : « C’est nous qui payons pour tout le monde », et il est clair qu’il avait alors en tête à la fois le haut et le bas.

Cette tripartition de la conscience sociale, les auteurs d’un livre qui s’appelle La France des petits moyens, qui enquête sur de petits propriétaires de pavillons en région parisienne, l’ont retrouvée eux aussi. Et je crois qu’elle est importante parce qu’elle constitue elle aussi une source possible de difficultés si l’on souhaite aller vers une cité plus solidaire, dans la mesure où une politique destinée à venir en aide aux plus pauvres ou aux plus démunis peut éventuellement rencontrer une forme de réticence ou d’hostilité dans une fraction des catégories modestes qui a le sentiment qu’une partie de ses problèmes ne vient pas seulement du haut, mais précisément aussi de ces plus pauvres, et qui a parfois tendance à penser que ces plus pauvres, peut-être, on les aide un petit peu trop… Telle est la représentation que l’on peut trouver chez une partie de ceux qui ont été appelés par les auteurs du livre les « petits-moyens ».

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

Vivons-nous toujours dans une société de classes ?

Pour terminer, je voudrais faire une remarque complémentaire sur le terme de classes sociales. Je ne l’ai pas employé pour présenter les trois éléments évoqués précédemment tout simplement parce qu’il me semble que, pour l’instant, nous ne disposons pas d’une analyse de la structure de classe de la France contemporaine, d’une lecture de la France contemporaine en termes de classe qui soit satisfaisante, qui tienne compte des évolutions et des transformations qui ont affecté cette société depuis la fin des années 1970, et qui puisse par conséquent s’appliquer à ce que cette société est aujourd’hui. Il me semble que si l’on veut employer le terme de « classes », il faudrait que, nous, sociologues, nous nous attelions vraiment à élaborer un lexique et une analyse qui répondent à ces exigences.

Cela dit, tout cela ne veut en aucun cas dire que, de mon point de vue, cette notion de classe soit désormais obsolète ou dépourvue de pertinence pour parler de la France contemporaine. Au contraire. Je pense, comme bien d’autres, que la société française d’aujourd’hui demeure une société de classes. Ou plus exactement, il me semble que l’on peut dire qu’elle l’est à la fois moins et plus qu’elle ne l’était à la fin des 1970. Elle est certainement moins structurée en classes qu’il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, et cela pour des raisons bien connues, notamment le fait que le sentiment d’appartenance de classe a considérablement diminué dans les catégories les plus modestes de la hiérarchie sociale. Il a considérablement diminué dans le monde ouvrier et dans les catégories populaires. On ne trouve plus majoritairement aujourd’hui un sentiment d’appartenir à une classe ouvrière comme on pouvait le constater très majoritairement dans les années 1960. À cela s’ajoutent de nombreux phénomènes : l’école et les médias ont pénétré dans tous les milieux ; les frontières culturelles se sont atténuées ; nous ne sommes plus du tout dans une société qui se caractériserait par des cultures de classes tranchées. En ce sens, à bien des égards, la société dans laquelle nous vivons est beaucoup moins nettement structurée en classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années.

Et en même temps, sur d’autres plans, on peut aussi dire que le caractère de classe de cette société s’est à certains égards accentué. Non seulement les grandes inégalités sociales se sont pour l’essentiel maintenues en se déplaçant, mais il n’est pas exagéré de dire que certaines se sont durcies. Les inégalités salariales, par exemple, qui baissaient dans les années 1960 et 1970, ne diminuent plus aujourd’hui. Plus largement, ce sont aussi certaines frontières sociales qui se sont durcies. Une partie des catégories populaires, par exemple, a été aspirée par des situations de précarité, alors que, de l’autre côté de la hiérarchie sociale, les sociologues de l’urbain (on peut notamment penser ici aux travaux d’Edmond Préteceille) nous montrent qu’en termes de logement, de choix du quartier, de choix de la résidence et du lycée pour les enfants, les comportements d’une partie importante des catégories supérieures, notamment les cadres du privé et les professions libérales, sont de plus en plus autoségrégatifs et manifestent un évitement systématique de la mixité sociale. De nouvelles frontières sociales sont apparues avec l’importance prise par le diplôme. Les mobilités ouvrières dans les entreprises, par exemple, sont aujourd’hui quasiment bloquées au-delà d’un certain seuil : faute de diplômes, il est de plus en plus difficile pour les ouvriers professionnels de sortir de la condition ouvrière. C’est en ce sens qu’il me semble que l’on peut dire que la société qui est aujourd’hui la nôtre est à la fois moins et plus, plus et moins une société de classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années. C’est la raison pour laquelle cette notion me paraît toujours pertinente, et encore une fois, ce serait une tâche urgente pour les sociologues que de construire une analyse de classe de la France contemporaine qui soit satisfaisante ; une tâche intellectuellement urgente, et politiquement nécessaire.

La Knesset rejette toute création d’un État palestinien

L’Humanité, 19-17-2024, Pierre Barbancey

© UPI/ABACA

Proche-Orient Alors que les bombardements s’intensifient sur Gaza, les députés du Parlement israélien ont confirmé leur opposition à une solution à deux États. Seuls les élus communistes et arabes ont voté contre cette résolution.

La proposition n’est pas venue de l’extrême droite mais de la droite israélienne. Le New Hope-The United Right (Nouvel Espoir-la Droite unie), une scission du Likoud de Benyamin Netanyahou, a présenté une résolution, le 18 juillet au matin, devant la Knesset (le Parlement israélien) dans laquelle il est mentionné que « l’établissement d’un État palestinien au coeur de la terre d’Israël constituerait une menace existentielle pour l’État d’Israël et ses citoyens, perpétuerait le conflit israélo-palestinien et déstabiliserait la région ».

Le président de Nouvel Espoir, Gideon Sa’ar, a expliqué que « la décision de résolution est destinée à exprimer l’opposition générale qui existe parmi le peuple (israélien) à l’établissement d’un État palestinien, ce qui mettrait en danger la sécurité et l’avenir d’Israël ». La résolution « signale à la communauté internationale que la pression pour imposer un État palestinien à Israël est futile ».

Une motion votée par 68 députés, sur les 120 que compte la Knesset, 9 s’y opposant (ceux du groupe communiste et Taal, ainsi que les parlementaires arabes de Raam et Avoda). Aucun parti sioniste ne s’est exprimé contre. Un vote que l’organisation La paix maintenant a qualifié de « populiste, nuisible et préjudiciable aux chances d’un accord régional et de mettre fin à la guerre ».

Les travaillistes se sont abstenus et les députés du parti Yesh Atid, du chef de l’opposition Yaïr Lapid, ont quitté la séance. L’ancien ministre de la Défense, Benny Gantz, et les parlementaires de l’Unité nationale ont voté en faveur de cette résolution « exprimant son opposition à un État palestinien », car la création de celui-ci serait perçue comme « une récompense pour la terreur et le Hamas », après le massacre du 7 octobre. Le ministre des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, du Parti sioniste religieux, s’est exclamé sur X : « Avec une majorité décisive de 68 contre 9, la Knesset a voté contre l’établissement d’un État terroriste arabe en Israël, pas maintenant, pas à l’avenir, pas unilatéralement et pas dans un accord. Le réveil de l’écrasante majorité de la société israélienne est incroyable. C’est maintenant le temps de la souveraineté. » Une allusion directe à l’annexion de la Cisjordanie.

Pour le député communiste Ayman Odeh, « ceux qui ont voté contre un État palestinien ne veulent pas la paix et ne veulent pas de sécurité, et surtout ne veulent pas de justice. Celui qui met sa voix contre la paix et la sécurité est un traître aux véritables intérêts de son peuple. Il y aura un État palestinien à côté de l’État d’Israël. Tout le monde sera en sécurité. Il y aura aussi la paix. La question est de savoir combien de morts nous devrons enterrer, combien d’êtres chers nous devrons pleurer jusqu’à ce que nous y arrivions. » Hussein Al Sheikh, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), estime que la décision de la Knesset confirme le « racisme  » d’Israël, « le mépris du droit international » et « la politique visant à perpétuer l’occupation ».

En Cisjordanie, les colons se déchaînent

Formellement, ce vote n’a aucune portée. Il revêt pourtant une importance politique forte. D’abord, il met en lumière le refus d’un État palestinien de la part de la majorité des députés israéliens, et pas seulement de Netanyahou et de l’extrême droite. Depuis plusieurs semaines, les États-Unis n’ont pas caché leur préférence pour un Benny Gantz, qui, à leurs yeux, serait plus rassembleur et apte à mettre fin à la guerre.

Mais cet ancien chef d’état-major a montré son véritable visage, qui n’est guère différent de celui d’un Netanyahou. Car, s’il est important d’arriver à un cessez-le-feu pour que la population de Gaza ne disparaisse pas tout entière sous les bombes, il convient également de préparer l’avenir, c’est-à-dire la fin de l’occupation et la création d’un État palestinien.

Netanyahou doit s’exprimer devant le Congrès des États-Unis, le 24 juillet, et rencontrer Joe Biden à la Maison-Blanche. Il vient d’ores et déjà d’envoyer un message clair au monde entier et à tous ceux qui, depuis le 7 octobre, le soutiennent et ne tentent pas d’arrêter sa politique génocidaire à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie, où les colons se déchaînent. Benyamin Netanyahou fait un bras d’honneur au droit international et à la justice. La Cour pénale internationale (CPI) pourrait délivrer un mandat d’arrêt à son encontre d’ici à deux semaines et, ce 19 juillet, la Cour internationale de justice (CIJ) rendra publiques ses conclusions concernant les « conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ». Rien de mieux que la guerre pour échapper à toutes poursuites.

Le travail des femmes au XIXème siècle

Michelle Perrot, grande historienne du travail des femmes, estime que la révolution industrielle a mis sur le devant de la scène le travail productif et a séparé davantage le travail à l’usine, à l’extérieur de celui au domicile de l’ouvrière (exemples : l’artisanat de la chaise, machine à coudre…). Pour comprendre, l’histoire du travail féminin, il faut d’abord saisir le caractère primordial de la famille, des rapports de sexe et sociaux. Le travail peut contribuer à l’émancipation des femmes mais la famille en tant que rapport social doit aussi être transformée. Autrement dit, l’obtention d’un travail par les femmes ne suffit pas à les émanciper (c’est une condition nécessaire mais insuffisante).

Avant 1914, les femmes sont employées pour beaucoup d’entre elles comme nourrices et domestiques : environ un million d’entre elles. Mal payées, elles sont plus « libres » que les ouvrières mais souvent plus seules et solitaires.

En 1906, les ouvrières représentent 25 % de l’emploi féminin. Les trois quarts de ces ouvrières travaillent dans le textile. Ce travail féminin est souvent vue comme un travail d’appoint, donc sous-payé, intermittent, lié au statut matrimonial (grossesse, enfants…). Le travail féminin accorde une place particulière au corps : « décence » de présentation, rectitude du geste. Les femmes doivent supporter tout un code de discipline. Elles ont un statut d’éternelle mineure. Pourtant nombre de ces femmes ne se laissent pas faire et résistent  : bavardages malgré l’interdiction en usine, chants, absentéisme, grève, manifestation…

Le cas des ouvrières d’Etat du tabac et des allumettes

Les femmes travaillant dans ces usines subissent une discipline tatillonne et lourde : elles servent la machine. Cependant, comparé à d’autres secteurs, les femmes sont bien mieux payées, nombre d’entre elles sont d’ailleurs qualifiés. Ces dernières réalisent un apprentissage de deux années et confectionnent des cigares, il s’agit presque d’un travail artisanal. Pour les moins qualifiées qui manient des machines, deux mois suffisent mais elles ont besoin de dextérité car elles manient de lourdes machines.

Pour les ouvrières des allumettes, le travail est à la chaine. Les ouvrières sont cependant solidaires entre elles car leur métier est dangereux : le phosphore blanc provoque des nécroses, ce qui entraine la perte d’une partie de la mâchoire. Même des ouvrières de 20-25 ans pouvaient voir la moitié de leur mâchoire retirée. Peu d’entre elles survivaient après l’opération. Cela montre bien les conditions de travail dangereuses dans lesquelles évoluaient ces ouvrières. D’ailleurs entre 1893-1895, des grèves éclatent pour qu’on cesse d’appliquer ce produit toxique.

Dans ces usines d’Etat, la discipline est forte : les ouvrières doivent disposer d’un « certificat de bonne vie et mœurs ». Ces usines sont souvent comparées à des « couvents laïques » tant la discipline est forte pour ces femmes : la cloche annonce le début et la fermeture du travail : un retard entraine la perte d’une journée de travail. Elles sont souvent fouillées en cas de vol, une humiliation quotidienne mal supportée. Beaucoup d’entre se syndiquent pour humaniser leurs conditions de travail. Cependant, l’existence d’une retraite, la stabilité de leur emploi amène beaucoup de ces femmes à faire carrière.

Aller plus loin :

Michelle Perrot (dir), « travaux de femmes dans la France du XIXème siècle », Mouvement social n°105, octobre-décembre 1978.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57317237

La grève victorieuse des allumettières anglaises, https://www.retronews.fr/politique/echo-de-presse/2022/02/28/la-greve-victorieuse-des-matchgirls-anglaises

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_des_ouvri%C3%A8res_des_manufactures_d%E2%80%99allumettes_%C3%A0_Londres_en_1888

La condition ouvrière : l’usure au travail au XIXème siècle

L’usure est très importante pour expliquer la condition ouvrière. La notion d’usure est pour Alain Cottereau, la « fatigue ou somme des facteurs de mauvaise santé accumulés dans le cours d’une vie de travail ». Cet historien constate que la révolution industrielle a instauré une « pression productiviste permanente ». Cette pression sur le corps et la santé entrainent une difficulté à poursuivre le travail après 45-55 ans.

Une usure prématurée par le travail durant la révolution industrielle

Nombre de médecins décrivent l’état physique des ouvriers. Villermé en fait une description intéressante mais il ne relie pas leur condition de travail à leur état de santé. Certains métiers sont pourtant particulièrement exposés comme celui de peintre en bâtiment à cause d’un produit toxique, la céruse, qui élimine petit à petit les ouvriers à partir de 45 ans (intoxication au plomb : saturnisme). Dans les industries textiles, beaucoup d’ouvriers ont des affections chroniques des voies respiratoires. Dans ce travail souvent féminisé, la pression sur les cadences est permanente. Les ouvrières contractent des tuberculoses, des bronchites prolongées, des déformations verticales, un épuisement nerveux, « un vieillissement prématuré ». Dès qu’ils peuvent quitter les emplois les plus éprouvants, les ouvriers partent travailler dans des secteurs plus sécurisés. Ce sont ainsi souvent les orphelins, les migrants qui subissent cette exploitation forcenée.

A la mine : la dureté des conditions de travail

            L’invalidité chez les mineurs intervient aux alentours des 40 ans. C’est pourquoi les organisations ouvrières de mineurs revendiquent la retraite à 45-50 ans. D’ailleurs, le patronat est conscient de cette réalité puisque les mines du Nord n’embauchent pas de nouveaux ouvriers après 35 ans. Ceux qui travaillent au fond des mines sont en général jeunes. A Carmaux, en 1890, la moyenne d’âge est de 33 ans. En moyenne, au début du XXème siècle, un mineur de Carmaux mourrait à 54 ans.

Les causes de cette surmortalité sont multiples :

  • Le travail en milieu souterrain provoque des gênes respiratoires, des étourdissement, la chaleur et le manque d’air oppressent. Le travail torse-nu entraine des chauds-froids et des rhumatismes.
  • Les éboulements et les coups de grisous peuvent provoquer de graves accidents du travail, souvent mortels.
  • Travail physique : les mineurs poussaient des wagonnets de 250 kg contenant 5 hectolitres de charbon, d’autres piquent le charbon avec leurs pioches/pics, d’autres enfin boisent les mines et les raccommodent pour ne pas qu’elles s’effondrent.

Les compagnies minières, par les conditions de travail qu’elles imposent, sont en partie responsables de cette usure. Côté organisations ouvrières et syndicales, on cherche surtout à limiter la vie de travail pour ralentir l’usure (demande de la journée de 7 heures de travail continue, salaire fixe minimum, nationalisation des mines…).

Aller plus loin :

Cottereau A (dir), « L’usure au travail », Le mouvement social, n°124, 1983. Lire l’ensemble du numéro en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56211227/f1.item

Clara Zetkin, la femme qui a inventé la journée internationale des droits des femmes

Ecoutez ce podcast de France Info sur l’histoire du 8 mars, journée internationale des droits des femmes et lisez l’article de France Info:

C’est dans l’esprit de cette féministe socialiste allemande qu’est née l’idée de créer une journée internationale des droits des femmes, en 1910.

C’est dans l’esprit de cette féministe socialiste allemande qu’est née l’idée de créer une journée internationale des droits des femmes, en 1910.

Article rédigé par franceinfo – Manon Mella

Publié le 08/03/2021 12:35

Clara Zetkin, la militante socialiste allemande qui a inventé la journée des droits des femmes. (STÉPHANIE BERLU / FRANCE-INFO)
Clara Zetkin, la militante socialiste allemande qui a inventé la journée des droits des femmes. (STÉPHANIE BERLU / FRANCE-INFO)

Le principe de créer une journée internationale autour de la cause des droits femmes est né en 1910 à Copenhague, à l’occasion de la deuxième conférence internationale des femmes socialistes. Lors de cette conférence, l’Allemande Clara Zetkin prononce un discours et propose de créer une journée internationale des femmes qui serait organisée par les socialistes de tous les pays, chaque année. Le but est de servir la lutte pour le droit de vote des femmes.

Clara Zetkin naît en 1857 dans le royaume de Saxe, au sein de l’Empire allemand. Son père, Gottfried Eissner, est instituteur et sa mère, Josephine Vitale Eissner, se consacre aux questions féministes. À l’époque, les facultés allemandes n’acceptent pas les femmes mais sa mère parvient quand même à l’inscrire dans un institut d’éducation des jeunes filles à Leipzig, pour devenir institutrice. Sa professeure de littérature, Auguste Schmidt, est celle qui a fondé la première association féministe d’Allemagne, l’Allgemeiner Deutscher Frauenverein (ADF, Association générale des femmes allemandes). Clara Zetkin évolue donc dès le plus jeune âge dans cette sphère féministe.

À 18 ans, elle rencontre son compagnon, Ossip Zetkin, un révolutionnaire russe en exil. Petit à petit, elle découvre à ses côtés les idées du socialisme révolutionnaire. Elle obtient son diplôme de professeure et décide de s’éloigner de sa famille et du « féminisme bourgeois » qu’elle juge trop libéral et individualiste. Clara Zetkin rejoint le parti socialiste ouvrier d’Allemagne (Sozialistische Arbeiterpartei, ou SAP) à partir de 1878. Elle a 21 ans. En 1882, elle s’installe à Paris avec compagnon qui vient d’être expulsé d’Allemagne. Elle fréquente les socialistes de Paris, dont la fille de Karl Marx.

La socialiste allemande Clara Zetkin dans les années 1890. (ULLSTEIN BILD DTL VIA GETTY IMAGES)
La socialiste allemande Clara Zetkin dans les années 1890. (ULLSTEIN BILD DTL VIA GETTY IMAGES)

En 1889, alors que son compagnon vient de succomber à la tuberculose, se tient à Paris le congrès fondateur de la Deuxième Internationale ouvrière, grande organisation mondiale du mouvement socialiste. Clara est attendue pour faire un rapport sur la condition des travailleuses allemandes, mais elle décide plutôt de parler du principe même du travail des femmes et de leur rôle dans la lutte des classes. Au moment où elle prononce ce discours, les socialistes sont encore très divisés sur la question du travail des femmes. Certains pensent que cela pourrait faire baisser les salaires, d’autres estiment encore que leur place est au foyer.

Elle a structuré un important mouvement social-démocrate féminin

Dans ce discours, Clara Zetkin insiste sur l’importance de l’indépendance économique mais aussi sur le fait que, pour elle, l’émancipation des femmes passe également par une émancipation vis-à-vis du capitalisme. Elle s’en prend aussi à ce qu’elle appelle « le féminisme bourgeois ».

De même que le travailleur est sous le joug du capitaliste, la femme est sous le joug de l’homme et elle le restera aussi longtemps qu’elle ne sera pas indépendante économiquement.Clara Zetkin

Congrès fondateur de la Deuxième Internationale ouvrière, Paris (1889)

Son discours est remarqué et on peut dire que ce jour-là, une ligne Clara Zetkin est née. Après ça, en 1892, elle fonde le journal Die Gleichheit (« L’Egalité »). Outil d’éducation populaire des femmes ouvrières, le journal permet à Clara Zetkin de diffuser ses idées jusqu’en 1917. Le journal participera à structurer un important mouvement social-démocrate féminin.

À ce moment-là, les femmes n’ont pas le droit d’adhérer à un parti politique mais cela n’empêche pas Clara Zetkin de créer une structure parallèle au parti social-démocrate allemand (SPD). Dans cette structure à moitié clandestine, on retrouve Rosa Luxemburg, fidèle amie de Clara. Les adhérentes de ce parti tentent d’organiser une conférence des femmes socialistes mais celle-ci est empêchée par la police. Ce n’est qu’en 1900 que cette conférence parvient à exister. Elle se réunira avant chaque congrès du parti. 

Clara Zetkin (au centre) avec deux membres du SPD (Mathilde Wurm et Lore Agnes), en 1920. (ULLSTEIN BILD DTL VIA GETTY IMAGES)
Clara Zetkin (au centre) avec deux membres du SPD (Mathilde Wurm et Lore Agnes), en 1920. (ULLSTEIN BILD DTL VIA GETTY IMAGES)

Vers 1906, les lois qui interdisaient la politique aux femmes s’assouplissent peu à peu et celles-ci peuvent officiellement adhérer au SPD. La section féminine du parti y est officiellement rattachée. 

Elle organise la première Internationale des femmes socialistes

En 1907, Clara Zetkin organise à Stuttgart la toute première Internationale des femmes socialistes. 59 représentantes de 15 pays différents se rencontrent pour la première fois. La conférence est un véritable succès sur le plan de la fréquentation. Clara Zetkin devient la présidente de l’internationale et son journal, Die Gleichheit, son organe officiel. Ce jour-là, la conférence adopte une résolution sur le droit de vote des femmes.

En août 1910, à Copenhague (Danemark), se tient la deuxième Internationale des femmes socialistes. Clara Zetkin y prononce un discours dans lequel elle propose de créer une journée internationale des femmes. Celle-ci serait organisée par les socialistes de tous les pays du monde entier chaque année. Aucune date n’est avancée. Le but est de servir la lutte pour le droit de vote des femmes.

Mais attention, pour Clara Zetkin, il n’est pas question de lutter main dans la main avec les féministes bourgeoises. Car si les femmes sont opprimées c’est à cause du système capitaliste, estime Clara. Cette ligne lui vaudra pas mal de critiques.

Mais peu importe. Sa proposition est adoptée et c’est le 19 mars 1911 que la journée est célébrée pour la première fois. Ce jour-là, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, plus d’un million de femmes descendent dans les rues pour manifester. En parallèle, la Russie célèbre une Journée internationale des ouvrières le 3 mars 1913, puis le 8 mars 1914. D’après la chercheuse Alessandra Gissi, il s’agit du premier véritable 8 mars. 

Le 8 mars 1917, des ouvrières manifestent à Saint-Pétersbourg

Le 8 mars 1917, à Saint Petersbourg, des manifestations d’ouvrières éclatent. Les femmes réclament du pain et le retour de leurs maris partis au front. C’est le premier jour de la Révolution russe. Le 8 mars 1921, Lénine décide de fixer cette date pour célébrer une journée internationale des femmes en souvenir de ces ouvrières de Saint-Pétersbourg. Et ce n’est qu’après la guerre, après 1945, qu’elle sera célébrée dans les pays socialistes du monde entier. L’ONU l’officialise ensuite en 1977.

En France, cette journée voit le jour le 8 mars 1982, à l’initiative du Mouvement de libération des femmes (MLF) et de la ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy. Ce jour-là, le président Mitterrand reçoit 400 femmes à l’Elysée.


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Le livre “Je veux me battre partout où il y a de la vie », éditions Hors D’Atteinte.

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