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Prise de notes sur l’ouvrage de Mark Mazower, Le continent des ténèbres, une histoire de l’Europe du XXème siècle

Marc MAZOWER, Le continent des ténèbres, Une histoire de l’Europe du XXème siècle, 2021, 1ere édition 1998, 688 p.

Mazower adopte une démarche comparatiste à l’échelle européenne. Refusant les histoires nationales, il met en évidence les circulations d’idées, les influences réciproques et les expériences politiques communes qui traversent le continent tout au long du XXᵉ siècle.

La démocratie n’est jamais gagnée

Mazower part d’une idée simple. La victoire de la démocratie n’est pas irréversible. Elle est la conséquence de la victoire des forces démocratiques sur les régimes autoritaires et conservateurs. Elle n’est pas définitive car le régime démocratique, faisant l’objet de critiques légitimes, peut aussi être sacrifié au profit de régimes bien plus autoritaires.

Pour étayer sa thèse de départ, Mazower montre, par exemple, que, pour Churchill, pourtant dirigeant d’un régime parlementaire, la démocratie est l’exception. Il est prêt, pour cela, à s’allier avec l’Italie mussolinienne au début des années 1920. Dans l’Europe des années 1920-1930, l’anticommunisme l’emporte sur la démocratie dans toute l’Europe centrale, avec l’instauration de régimes autoritaires de droite. Mussolini affirme : « Le siècle actuel est le siècle de l’autorité, un siècle de « droite », un siècle fasciste. » Dans le même temps, la démocratie peut parfois creuser sa propre tombe par son absence de dialogue politique et de consensus démocratique. Les contradictions sont si aiguës que le cadre démocratique ne peut plus exister, comme ce fut le cas de la République de Weimar.

Mussolini rend visite à Hitler en 1940 à Munich.

Ainsi, la conception démocratique du pouvoir d’État est toujours en jeu. Cet ouvrage interroge le passé, mais il questionne aussi le présent. Il montre que les forces démocratiques peuvent être mises en minorité. Dans ces cas, la suppression de la liberté de conscience se retourne contre les peuples de façon très concrète.

L’idée démocratique rencontre le nationalisme

Le nationalisme déstructure les attachements dynastiques et religieux et crée de nouvelles solidarités. La communauté devient nationale ; pourtant, les territoires de ces États-nations ne sont pas homogènes. Ainsi, plusieurs modèles de règlement de l’hétérogénéité nationale apparaissent :

  • L’URSS lance une tentative de solution fédérale où les élites locales se déploient dans un cadre administratif territorial. L’enseignement dans les républiques soviétiques se réalise dans les langues locales, mais l’État est dirigé de façon très centralisée par le PCUS.
  • Les États libéraux et démocratiques tentent, après la Première Guerre mondiale, avec la SDN, de former de nouveaux États-nations garantissant des droits aux minorités. Cette SDN, pourtant, ne reconnaît pas l’égalité des peuples : la proposition japonaise d’égalité des races est repoussée. Ces États ont bien du mal à imposer leurs conceptions aux nouveaux venus au banc des nations. En Pologne, par exemple, le parti paysan polonais défend l’égalité des droits, sauf pour les Juifs, qui seraient une « nation étrangère et consciente de l’être ».
  • Enfin, se développe un nationalisme exclusiviste, porté à son paroxysme par les partis fascistes, dont, en premier lieu, le parti nazi. Pour Carl Schmitt, une démocratie de masse réclame « d’abord l’homogénéité et ensuite, si nécessaire, l’élimination ou l’éradication de l’hétérogénéité ». Il affirme également qu’« une démocratie démontre sa force politique en sachant rejeter ou tenir en lisière tout ce qui, lui étant étranger et inégal, menace son homogénéité ». Il défend ainsi la vision d’un peuple pur et mythifié, uni comme un seul homme. Toute division susceptible d’affaiblir cette unité serait alors considérée comme antinationale.

Le modèle fasciste face à la démocratie

« Qui n’a pas la force de lutter pour sa propre santé perd le droit de vivre dans ce monde de lutte » (Hitler). Cette citation résume toute la conception nazie du rôle de l’individu dans la société : un darwinisme social dans lequel le plus fort triomphe du « faible ».

Caricature antisémite montrant un Juif qui tient en laisse un fonctionnaire soviétique. Légende : « La personne “idéale” pour le peuple élu : les goûts, ça ne se discute pas. »

Cependant, dans ce combat entre démocratie et fascisme, la défense de la liberté, à elle seule, ne peut suffire, d’après Mazower, à combattre le fascisme ni à entraîner les larges masses dans la défense de la démocratie. C’est pourquoi la victoire de la démocratie sur le nazisme s’accompagne également d’une « conception nouvelle de la solidarité sociale et de la cohésion nationale ». De la même façon, la défaite des fascismes a fait émerger un « consensus antiraciste international ».

Le fascisme entend rétablir le modèle familial remis en cause par la révolution industrielle. Il s’oppose ainsi au modèle soviétique, qui cherche à émanciper les femmes à travers la lutte contre l’Église et les pouvoirs patriarcaux, même si un retour en arrière s’opère sur leur condition à partir des années 1930. Plus largement, les États favorisent la natalité afin de préparer de futurs soldats.

Cette conception de la domination du fort sur le faible conduit à un eugénisme radical : stérilisation forcée des malades mentaux, des criminels, des délinquants, des Tsiganes et des enfants métis.

La crise du capitalisme : modèle soviétique et exacerbation des nationalismes

Avec la crise économique et la destruction de denrées destinées à maintenir les prix, le capitalisme de marché apparaît de moins en moins rationnel. Les gouvernements tentent de répondre à la crise par des politiques d’austérité et de déflation qui, loin de la résoudre, contribuent à l’aggraver.

Dans ce contexte, le système soviétique peut apparaître comme une alternative. En 1929, Staline impose, par la force, la collectivisation de l’agriculture afin de mieux approvisionner les villes. L’URSS met ainsi durablement son agriculture en difficulté, pour plusieurs générations. De nouvelles villes industrielles surgissent rapidement, comme Magnitogorsk, alors la plus grande aciérie du monde. Cette industrialisation à marche forcée favorise une véritable ascension sociale pour de nombreux paysans et ouvriers. Toutefois, cette promotion sociale s’effectue au prix de leurs libertés. Ainsi, près de 10 % des paysans ayant bâti Magnitogorsk meurent lors de la construction de la ville. Comme l’écrit Mazower, « le stalinisme, c’était la terreur et la répression, mais c’était aussi d’excitantes opportunités d’ascension sociale, à la différence de la société tsariste figée dans sa hiérarchie ».

Usine de tracteurs de Magnitogorsk – https://www.johndclare.net/Russ11_Magnitogorsk.htm

En Europe de l’Ouest, les États répondent également à la crise par des politiques de planification, une politique commerciale protectionniste et l’instauration de barrières douanières. En Allemagne, un service de travail obligatoire est instauré, avec un contrôle des salaires et des campagnes contre le travail féminin. Grâce à la remilitarisation, l’Allemagne atteint le plein-emploi en 1939. La reprise économique de l’Italie et de l’Allemagne est notamment liée à la militarisation de leur État. En outre, dans les relations entre ouvriers et patrons, les régimes fascistes arbitrent largement en faveur de ces derniers. Ils demeurent ainsi des économies fondées sur de bas salaires.

En France, Mazower tend à minimiser l’expérience du Front populaire. Il estime que les acquis obtenus étaient, pour la plupart, déjà en vigueur dans d’autres pays européens et que la politique du franc fort a finalement sonné le glas de cette expérience.

Le nouvel ordre hitlérien : un ordre européen au service de la domination allemande

Hitler souhaite établir en Europe de l’Est un véritable « empire des Indes », fondé sur une hiérarchie raciale clairement définie. À ses yeux, l’Allemagne est légitime à dominer l’Europe, de la même manière que les États-Unis contrôlent l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Au cours de sa guerre européenne, il fait peser le poids de l’économie de guerre sur les territoires conquis afin de garantir au peuple allemand un niveau de consommation satisfaisant. C’est pourquoi il accorde peu d’importance aux nazis locaux, qu’il méprise.

Les nazis mènent une guerre à la fois totale et raciale. Les prisonniers de guerre soviétiques meurent par millions, alors même que le Reich manque de main-d’œuvre. Cette guerre entraîne une radicalisation constante du régime : les élites polonaises sont éliminées, les universités sont fermées et les Polonais sont réduits à une simple obéissance envers les Allemands. Cette radicalisation à l’Est conduit finalement à l’extermination des Juifs.

L’émergence d’un nouvel ordre démocratique dans une paix violente

Pendant la guerre, Léon Blum évoque l’idée d’une « démocratie populaire », appelée à devenir une « démocratie sociale ». De son côté, William Beveridge défend l’idée d’un « communisme dans des conditions démocratiques ». La question d’une démocratie fondée sur la solidarité sociale est alors posée. Durant cette période, les opinions publiques évoluent vers la gauche et valorisent davantage les expériences collectives ainsi que les politiques de solidarité. À l’inverse, Friedrich von Hayek dénonce, dès 1944, le « socialisme démocratique ». Pourtant, en Europe, des économies mixtes et des protections sociales se mettent progressivement en place. Parallèlement, les droits des femmes, l’antiracisme, le droit international et les droits de l’homme s’affirment.

La Seconde Guerre mondiale est d’abord un affrontement militaire engagé par Hitler, mais elle constitue également une guerre entre races, groupes religieux et communautés ethniques. Elle est aussi une guerre de classes et une succession de guerres civiles opposant collaborateurs et résistants. Même après la Libération, un fort antisémitisme subsiste en Pologne, poussant de nombreux Juifs à émigrer vers Israël. Comme l’écrit Mazower, les Arabes palestiniens « durent payer le refus de l’Europe de réintégrer ce qui restait de sa population juive ». Par ailleurs, cinq millions d’Allemands d’Europe orientale sont déplacés vers l’Ouest.

La Libération est particulièrement violente dans les régions où les résistances sont les plus fortes et les plus divisées, et où le conflit s’est transformé en véritable guerre sociale, comme en Grèce ou en Yougoslavie. Dans les démocraties populaires, les purges permettent aux nouveaux régimes de consolider leur pouvoir et de renforcer, dans un premier temps, leur popularité.

Les démocraties populaires à l’Est : le progrès social au milieu de la terreur

À l’Est, l’URSS ne se prépare pas à une nouvelle guerre. Mazower remet ainsi en cause le mythe d’une Union soviétique « le fusil au pied », prête à envahir l’Europe occidentale. L’URSS s’appuie au contraire sur des élites locales afin de promouvoir un nationalisme associé à « une utopie urbaine et industrielle ». Les dirigeants communistes entreprennent ainsi une modernisation rapide de leurs pays. En Hongrie, par exemple, Gerő est présenté comme un bâtisseur, symbole de cette politique de modernisation.

Cependant, les communistes éliminent progressivement leurs opposants par la marginalisation politique, la censure, l’interdiction de nombreux ouvrages et la mise en place de régimes policiers. Dès 1947, la terreur et la planification deviennent les fondements du système. Des progrès importants sont néanmoins réalisés dans le domaine de la santé, avec la multiplication des hôpitaux, le développement des universités et la gratuité des soins. Les inégalités sont également limitées. Toutefois, les pénuries, la corruption et les prélèvements économiques imposés par l’URSS finissent par fragiliser ce modèle.

L’imposition d’un modèle démocratique en Europe de l’Ouest

Après-guerre, les sociétés européennes expriment une forte demande de solidarité sociale, qui se traduit notamment par des taux d’imposition élevés destinés à financer l’État-providence. Toutefois, les inégalités de revenus demeurent importantes et les principaux bénéficiaires de ce système sont ceux qui profitent du plein-emploi. Dès les années 1950 et 1960, cependant, l’individualisme et la consommation de masse ébranlent progressivement cet État-providence. Les solidarités collectives sont peu à peu érosées par la montée de l’individualisme, entraînant un affaiblissement de la conscience collective.

Avec Mai 68, les femmes obtiennent des avancées importantes. Mazower évoque notamment l’exemple de Franca Viola, jeune Italienne violée qui refuse, pour la première fois, d’épouser son agresseur. Plus largement, Mai 68 nourrit une critique de toutes les formes d’autorité — politique, militaire, patronale — et conduit, dans plusieurs pays, à un renforcement des moyens accordés aux universités.

Franca Viola

La crise du contrat social

Le choc pétrolier met en évidence la « vulnérabilité du capitalisme européen ». Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher entreprend de démanteler l’État-providence par une politique de privatisations et un renforcement des pouvoirs de l’État face aux mouvements sociaux, notamment lors des grèves des mineurs. Aucun autre pays européen ne suit intégralement ce modèle, même si la France engage également plusieurs vagues de privatisations. C’est sous Thatcher qu’émerge le concept de société post-industrielle, reléguant au second plan le rôle fondamental de l’industrie dans l’économie.

Grèves dures en Angleterre (1984-1985) et répression de l’Etat par la Dame de fer,

Les années 1980 et 1990 sont marquées par un changement de regard sur la pauvreté : les pauvres sont de plus en plus considérés comme responsables de leur propre situation. Les sociétés européennes tolèrent davantage les inégalités sociales ; en 1993, près de 17 % de la population de l’Union européenne vit sous le seuil de pauvreté. Les immigrés deviennent progressivement la cible privilégiée des partis d’extrême droite, même si les politiques d’expulsion restent encore peu soutenues par l’opinion publique à la fin des années 1990. Mazower évoque ainsi un véritable « désenchantement démocratique » nourri par ces incertitudes économiques et sociales.

L’effondrement du communisme

Au cours des années 1980, le modèle communiste entre dans une phase de stagnation caractérisée par les pénuries, la désindustrialisation et les catastrophes écologiques. Surtout, les partis communistes connaissent un « effondrement de la foi dans l’idéologie socialiste ». En Pologne, face à Solidarność, les militaires prennent le pouvoir. Dans les autres démocraties populaires, les directions vieillissantes cherchent parfois à renforcer leur légitimité en mobilisant le nationalisme.

C’est avant tout la crise de l’Union soviétique qui desserre son emprise sur les démocraties populaires. Les pays baltes revendiquent davantage d’autonomie et affirment la supériorité de leurs lois sur la législation fédérale. La Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche et, en Pologne, des gouvernements non communistes accèdent au pouvoir.

Les politiques inspirées du modèle thatchérien sont alors rapidement mises en œuvre : privatisations massives, recul de la protection sociale, hausse des inégalités et progression du chômage. L’individualisme s’impose progressivement au détriment de l’économie morale héritée du communisme. Dans le même temps, le nationalisme remplace rapidement le communisme comme principal référent politique. La disparition du bloc de l’Est fait également ressurgir des antagonismes nationaux longtemps contenus. Certains mouvements nationalistes développent alors un discours exclusif, parfois antisémite, et réhabilitent d’anciens collaborateurs des nazis, tels qu’Antonescu en Roumanie, Pavelić en Croatie ou Tiso en Slovaquie.

Conclusion

Pour Mazower, le véritable vainqueur de 1989 n’est pas la démocratie, mais le capitalisme. Celui-ci a progressivement détruit les anciennes solidarités de classe et accru l’insécurité sociale des individus. Face à cette montée de l’individualisme, les formes d’identités collectives apparaissent comme des repères essentiels, voire comme des refuges. Dans cette perspective, l’État-nation et le sentiment d’appartenance nationale demeurent des références majeures. Finalement, Mazower met en lumière plusieurs enseignements essentiels pour comprendre la situation contemporaine :

  1. La démocratie et la liberté ne suffisent pas, à elles seules, à assurer la pérennité d’un régime démocratique. À l’ère des sociétés de masse, elles doivent intéresser la majorité de la population et s’accompagner d’une politique de justice sociale capable de répondre aux attentes des citoyens.
  2. Le fascisme, lorsqu’il vainc ses adversaires, s’en prend rapidement aux minorités que la démocratie protégeait. Il cherche à éliminer tout ce qui fait obstacle à une homogénéité nationale largement mythifiée. Or, une nation rassemble des individus aux origines, aux cultures, aux expériences sociales et aux opinions diverses. Elle peut être unifiée par un pouvoir autoritaire, mais aussi par un cadre politique démocratique. Dans la pensée nationaliste, la nation est présentée comme une communauté capable de transcender les divisions sociales et les intérêts de classe.
  3. Les régimes communistes ont pu apparaître, pendant un temps, comme une véritable alternative au capitalisme. Ils ont cependant échoué, tant sur le plan démocratique qu’économique, à susciter une adhésion durable et à favoriser un progrès individuel suffisant, notamment à partir du tournant des années 1950-1960.
  4. La victoire sur le fascisme en 1945 a permis, durant plusieurs décennies, d’associer le développement de la démocratie à d’importants progrès sociaux : consolidation de l’État social, lutte contre le racisme, affirmation des droits des femmes, développement du droit international et promotion des droits humains.
  5. Depuis les années 1980, la montée du capitalisme libéral s’accompagne d’une hausse globale des revenus, mais aussi d’une remise en cause du contrat social construit après 1945. Cette évolution fragilise les conceptions démocratiques héritées de l’après-guerre.

Refonder la République, la démocratie (1944-1947)

Doc 4 p. 185

  1. Présente ce document. Qu’est-ce qu’un préambule ?
  2. Montre que le préambule de la Constitution de 1946 instaure de nouvelles conceptions de l’égalité.
  3. Quels nouveaux droits sont défendus par la nouvelle République? 
  1. Quand les femmes votent-elles pour la première fois ?
  2. Quand ont-elles obtenu le droit de vote ?
  3. Pour quelles raisons les femmes ont obtenu le droite de vote aussi tardivement ?
  4. Qu’est-ce qui a favorisé le droit de vote des femmes ?

Activité, pages 182-183

  1. Doc 1 : Quand et par qui le programme du CNR a-t-il été rédigé ?
  2. A l’aide du dossier et de la vidéo, complète le tableau suivant

Je rédige un article de presse. Journaliste, vous rédigez un article pour le journal Franc-Tireur issu de la Résistance française. Dans cet article, vous présenterez les réformes mises en place à la Libération et qui s’inspirent du programme du Conseil National de la Résistance.

Aide :

Les titres : doivent inciter à lire ; doivent être concis, accrocheurs, originaux.

Les intertitres : doivent ménager un circuit de lecture au lecteur.

Le chapeau : doit résumer brièvement l’essentiel de l’article.

L’attaque (début de l’article) : doit accrocher l’attention du lecteur, l’inciter à poursuivre.

La chute : (fin de l’article) moment de prendre congé du lecteur : touche finale d’émotion, d’humour, d’originalité ou ouverture de la réflexion

Quelle laïcité voulons-nous ?

Par Pierre Kahn,
 Propos recueillis par Jean-François Courco

https://shs.cairn.info/revue-cahiers-pedagogiques-2023-8-page-12?lang=fr

Objet de multiples interprétations et récupérations politiques, la laïcité fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt nourri et d’une quantité impressionnante de publications. Dans cette masse, cet ouvrage court et engagé se démarque. Empruntant à la philosophie et à l’histoire, Pierre Kahn appelle ses concitoyens au débat et en pose les termes de manière éclairante. Facile d’accès, le livre n’en demeure pas moins riche et subtil.

Dans le premier chapitre, il oppose deux manières de « penser la laïcité ». Argüant du fait que sa définition consensuelle, articulant les trois principes indissociables de liberté de conscience, d’égalité de droit et de recherche de l’intérêt général, n’évite pas les profonds désaccords concernant l’application concrète de ces principes, l’auteur défend une approche ancrée dans le cours de l’histoire envisageant la variété des « régimes de laïcités » (Jean Baubérot) contre une approche conceptuelle déconnectée des facteurs contextuels et historiques.

Partant de l’existant pour penser la laïcité, Pierre Kahn s’efforce, dans le deuxième chapitre, de saisir l’esprit des lois qui la fondent. À partir de la loi du 28 mars 1882, qui laïcisa les enseignements de l’école primaire, et celle du 9 décembre 1905, qui sépara les Églises et l’État, l’auteur affirme le caractère libéral du dispositif juridique laïque de la IIIe République : « La laïcité est une réponse démocratique et libérale au problème posé par le pluralisme religieux des sociétés modernes. »

Le troisième chapitre questionne la neutralité de l’État, déduite de la séparation. Neutralité et séparation ne doivent être conçues que comme des moyens et non comme des fins. Or, Pierre Kahn montre à quel point le « tournant sécuritaire de la laïcité française » (Philippe Portier) en cours depuis les années 1990, confondant fin et moyen, a conduit, par un certain nombre de lois (depuis celle du 15 mars 2004 jusqu’à la loi « séparatisme » d’aout 2021), à étendre la neutralité attendue de l’État à la sphère sociale, réduisant ainsi les libertés.

Le quatrième chapitre présente le cœur de sa démonstration : la distinction entre laïcité procédurale et laïcité(s) substantielle(s). La laïcité procédurale « définit des règles de droit rendant possible le pluralisme des valeurs, c’est-à-dire la liberté mutuelle des conceptions du bien qui coexistent au sein d’une société démocratique ». Les laïcités substantielles, qu’elles soient anticléricale, philosophique, socialiste ou culturelle, ont comme point commun de « conférer un contenu déterminé à l’idéal laïque et tend à attendre des individus qu’ils se l’approprient ». Pierre Kahn valorise la laïcité procédurale : ce n’est pas à l’État de dicter ce qu’un individu doit croire, seul lui importe que des groupes religieux ne cherchent pas à régenter l’espace public ou à limiter la liberté d’autrui.

Qu’on soit favorable ou pas à la position de Pierre Kahn, on doit lui savoir gré de nous aider à distinguer laïcité procédurale et laïcité substantielle. Les personnels d’éducation, habitués qu’ils sont à faire respecter un cadre légal tout en adoptant une posture de neutralité dans le cadre de leur action, trouveront dans cette distinction conceptuelle beaucoup de pertinence ainsi qu’un précieux outil pour la concevoir, pour agir et pour la transmettre. Souhaitons que la discussion à laquelle il appelle puisse se tenir avec autant de sérieux que sa démonstration, sans hystérisation, sur la base d’arguments aussi solides et rationnels que ceux présentés. Le débat est ouvert.

Questions à Pierre Kahn

Vous aviez déjà consacré un livre à la laïcité, en 2005. Qu’estce qui vous amené à écrire ce nouvel ouvrage ?

Il s’agissait en 2005, comme l’indique le titre de la collection dans laquelle le livre a été publié (« Idées reçues » sur…), de faire sur le thème de laïcité des mises au point utiles pour les lecteurs intéressés par le sujet. Il procédait donc d’un souci de clarification, d’autant plus nécessaire que le problème que la laïcité posait en France était, depuis les premières affaires de voile, en 1989, un problème public, conflictuel et confus. Cette clarification ne masquait pas les orientations qui étaient déjà les miennes sur ce sujet. Cependant, le but n’était pas de les défendre et de les justifier, mais de procéder à un état des lieux de la question.

Il en va tout autrement de l’ouvrage de 2023, qui, comme son titre l’indique suffisamment, est un essai. Son ambition est d’intervenir dans le débat public en proposant une analyse historique et philosophique de la laïcité et se situe clairement, de façon critique, en regard d’autres analyses.

Vous l’indiquez nettement : la laïcité est complexe à saisir et sa définition conventionnelle ne suffit pas à en épuiser le sens. Quelle définition proposeriez-vous à des élèves et quelles démarches conseillez-vous aux enseignants pour aider les élèves à mieux la concevoir ?

La meilleure façon de définir auprès des élèves la laïcité est d’insister sur le principe de liberté qui en constitue le cœur. Ce qui implique, d’une part, de ne pas systématiquement la présenter, comme c’est trop souvent le cas, comme une source d’interdictions, et d’autre part, de la faire vivre au sein de la communauté scolaire et ne pas se contenter de l’enseigner. C’est d’ailleurs là une recommandation que j’étendrais volontiers à l’ensemble des valeurs de la République que l’école se doit de transmettre.

Vous critiquez l’idéal « d’émancipation laïque » que l’État ne devrait pas assumer, car cela le conduirait à « afficher une préférence publique pour certaines formes de conception du bien ». N’y a-t-il pas là une contradiction avec l’idéal d’émancipation qui anime l’école publique (et laïque) ?

Il est vrai qu’il y a dans mon livre une critique de l’idée d’émancipation, qui me parait toujours exposée au risque du paternalisme. De quoi l’école doit-elle émanciper ? Des préjugés ? Des croyances ? De la famille ? On ne s’émancipe que d’une servitude ou d’une aliénation : qui a donné à l’institution scolaire le droit de définir les « servitudes » dont il s’agirait d’émanciper les élèves ?

Votre ouvrage est publié dans un contexte particulièrement sombre pour les enseignants. Ne craignez-vous pas que votre ouvrage soit mal compris ? Voire d’être accusé d’affaiblir la laïcité dans un contexte où elle semble menacée ?

Ma crainte est réelle de voir le sens de mes analyses mal compris. Elle existait avant le bouleversement provoqué par l’assassinat de Dominique Bernard, mais elle ne peut bien sûr que croitre dans le climat dramatique de ces derniers jours. Il me faut à cet égard préciser trois choses. D’une part, un des buts de ce livre est de mettre en garde contre ce que le philosophe Ruwen Ogien a appelé, à la suite du sociologue britannique Stanley Cohen, une panique morale dont on peut penser qu’elle affecte trop souvent les débats actuels sur la laïcité et que le terrorisme islamiste ne peut qu’attiser. D’autre part, le minimalisme laïque que je défends ici, je le dis de mille manières dans le livre, n’est en rien une version faible de la laïcité ; il est au contraire le résultat d’une réflexion que je me suis efforcé de rendre aussi rigoureuse et aussi informée que possible.

De ce point de vue, opposer, comme on l’a parfois fait, ma conception de la laïcité à une laïcité « stricte », c’est user d’une terminologie impropre. Je défends une laïcité que je crois assez « strictement » fidèle à l’esprit de la loi de 1905. Parler comme je le fais de minimalisme en matière de laïcité, ce n’est finalement rien d’autre que d’affirmer ceci : il est préférable, du point de vue des libertés que la laïcité a pour fin de garantir, de la ramener autant qu’il est possible au cadre juridique posé par le législateur en 1905, plutôt que d’y voir un enjeu de civilisation, et de l’inscrire dans ce que Max Weber appelait le polythéisme des valeurs. J’ajoute enfin que le terrorisme menace moins la laïcité que des vies humaines et que c’est précisément en cela qu’il terrorise. Il faut rappeler que dans une république démocratique et laïque comme la nôtre, on a le droit d’être opposé à la république et à la laïcité dès lors que cette opposition s’exprime dans le cadre de la loi.

Un débat en classe sur la démocratie en sixième

Un débat intéressant avec les élèves à partir de Thésée et de la démocratie face à l’envoyé de Thèbes. Les élèves ont construit un bon débat argumenté à partir des idées de Thésée défendant la démocratie et qui fait face à l’envoyé de Thèbes défendant la tyrannie. Les élèves se sont exprimés librement sur les avantages et défauts de la démocratie. Ils ont pu expérimenté la prise de parole libre et voter. Le débat a principalement porté sur la capacité de tous à se construire un avis, notamment grâce à l’instruction, l’ouverture du droit de parler politique et du vote aux pauvres, aux femmes. Autrement dit, ils ont pu constater que la démocratie était le système dans lesquels ils pouvaient partager leur parole aux autres et décider. Quasi unanimement, les élèves ont opté pour la démocratie comme étant le meilleur système. Ils ont pu constater que dans ce mode de fonctionnement, tous avaient le droit à l’expression.

Une expérience à reproduire en classe.

Document de première, extrait : Le chant des Ouvriers par Pierre Dupont.

Écrite, publiée, et diffusée en 1846-1847, cette chanson témoigne de l’éveil de la conscience de la classe ouvrière peu de temps avant la Révolution de 1848 et met en avant l’amour de l’humanité.

Couplet 1

Nous dont la lampe, le matin,

Au clairon du coq se rallume,

Nous tous qu’un salaire incertain

Ramène avant l’aube à l’enclume,

Nous qui des bras, des pieds, des mains,

De tout le corps luttons sans cesse,

Sans abriter nos lendemains,

Contre le froid et la vieillesse,

Refrain

Aimons-nous, et quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons (ter)

A l’indépendance du monde !

Couplet 3

Quel fruit tirons-nous des labeurs

Qui courbent nos maigres échines !

Où vont les flots de nos sueurs ?

Nous ne sommes que des machines.

Nos Babels(1) montent jusqu’au ciel,

La terre nous doit ses merveilles :

Dès qu’elles ont fini le miel,

Le maître chasse les abeilles.

Couplet 5

Mal vêtus, logés dans des trous,

Sous les combles, dans les décombres,

Nous vivons avec les hiboux,

Et les larrons, amis des ombres ;

Cependant notre sang vermeil

Coule impétueux dans nos veines ;

Nous nous plairions au grand soleil,

Et sous les rameaux verts des chênes.

Les Jeux olympiques de Berlin – 1936 – Ressources pédagogiques

Affiche officielle des Jeux de Berlin – 1936

Avant les Jeux Olympiques, alors que le CIO demande des garanties sur les non-discriminations dans l’Allemagne nazie, Carl Diem pour le Comité Olympique allemand affirme qu’aucune discrimination ne touchera les athlètes étrangers. A ceux qui prétendent qu’il n’était pas possible de deviner la Shoah, c’est certainement une réalité. Mais l’Allemagne était néanmoins déjà devenue un Etat raciste : boycott des commerces juifs en 1933, lois de Nuremberg en 1935. Impossible de nier cette réalité et les propos racistes, voire ultra-violents à l’encontre des juifs, des « nègres », l’enfermement des opposants politiques, les violences qu’ils subissent. Un avertissement clair est lancé entre les jeux d’hiver et les jeux de l’été 1936, l’Allemagne remilitarise la Rhénanie sans que cela ne suscite de réactions internationales. Comme le remarque Albert Speer, « quelques mois après la réussite de l’opération en Rhénanie, Hitler se montra satisfait de l’atmosphère harmonieuse qui entourait les Jeux olympiques et qui montrait que tout mécontentement international avait disparu. Il donna des instructions pour que les nombreuses personnalités étrangères présentes aient l’impression d’avoir devant elles une Allemagne éprise de paix » (Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105).

C’est dans ce contexte que se tiennent les Jeux olympiques de Berlin, des jeux « défigurés ».  

Olympisme et accommodement de ses idées avec le régime national-socialiste allemand

Pierre de Coubertin

«  La première caractéristique essentielle de l’olympisme ancien aussi bien que moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau » (Pierre de Coubertin, « Les assises philosophiques de l’olympisme moderne », message radiodiffusé de berlin, 4 août 1935)

Henri de Baillet-Latour

Le 6 novembre 1935, le président du CIO Baillet-Latour fait cette déclaration depuis Berlin :

« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que l’entretien que j’ai eu avec le chancelier d’Allemagne ainsi que l’enquête à laquelle je me suis livré m’ont convaincu que rien ne s’oppose au maintien des Jeux de la Xième Olympiade à Berlin et à Garmish Partenkirchen. Les conditions requises ont été respectées par le Comité Olympique allemand. Les visiteurs et participants peuvent être assurés de trouver un accueil parfaitement cordial sans courir le risque de rencontrer quoi que ce soit d’offensant pour leurs principes ».

Ce même Baillet-Latour qui écrit à Brundage (président du comité olympique américain) le 31-10-1933 par rapport aux demandes d’annulation des JO de Berlin, dans les milieux juifs américains : « Personnellement, je n’aime ni les juifs ni leur influence (…) Je sais qu’ils ont l’habitude de pousser les hauts cris bien avant d’avoir des raisons valables de le faire ».

Des jeux « modernes »

« Les Jeux de Berlin furent les premiers Jeux vraiment modernes. Organisés avec tout l’apparat symbolique propre aux nazis, ils furent ceux qui en fixèrent le protocole presque définitif : lâcher de pigeons, flamme olympique avec son trajet depuis Olympie, défilés massifs, décompte officieux des médailles obtenues par les nations, etc. D’autre part, ils bénéficièrent de toutes les innovations technologiques qui par la suite transformeront les Jeux en un immense show publicitaire. Avec les Jeux de Berlin s’instaure pour la première fois le spectacle du monde qui se donne en spectacle »

JM Brohm, les Jeux Olympiques à Berlin, page 18

L’antisémitisme et le racisme des nazis aux travers des Jeux Olympiques et du sport

  • Le racisme antisémite

Bruno Malitz, idéologue nazi des sports écrit en 1933:

« Le sport et les exercices physiques créent des valeurs corporelles, spirituelles et intellectuelles. Le juif essaye de s’emparer de toutes les choses qui créent de la valeur parce qu’il anéantit et détruit. C’est ainsi qu’il aspirait aussi, pour le malheur du peuple allemand, à la direction du sport (…) le national-socialisme lutte contre la juiverie dissolvante et efféminée (…) Les dirigeants sportifs juifs et ceux qui sont contaminés par le judaïsme, les pacifistes et les réconciliateurs des peuples (…), n’ont pas de place dans la patrie allemande. Ils sont pire que le choléra, la tuberculose, la syphilis, pires que les hordes incendiaires des Kalmouks, pires que l’incendie, la famine, l’inondation, les grandes sécheresses, pires que les invasions de sauterelles, les gaz asphyxiants, pires que tout cela car ces éléments-là ne détruisent que des Allemands alors que les juifs anéantissent l’Allemagne même ».

  • La haine des noirs 

Le Völkischer Beobachter (L’Observateur populaire), journal du parti nazi, le 19-08-1932, lors des JO de Los Angeles :

« Les nègres n’ont rien à faire aux olympiades (…) On peut malheureusement constater de nos jours que des hommes libres doivent souvent disputer la palme de la victoire à des noirs esclaves, à des nègres. C’est une honte et un avilissement sans pareil de l’esprit olympique et les anciens Grecs se retourneraient sûrement dans leurs tombes s’ils savaient ce que les hommes modernes ont fait de leurs jeux nationaux sacrés. (…) Les prochains Jeux olympiques auront lieu en 1936 à Berlin. Nous espérons que les responsables savent quel est leur devoir. Les noirs doivent en être exclus. Nous l’escomptons ».

Campagne de Boycott des JO

L’Union des Athlètes Amateurs des Etats-Unis prend au début une position contre les JO de Berlin, en novembre 1933 :

« Si des athlètes juifs d’Allemagne n’étaient pas autorisés à se préparer à s’entrainer en vue des Jeux Olympiques à Berlin, voire à y participer, les athlètes des Etats-Unis n’y participeraient pas non plus ».

Un comité contre les JO de Berlin se met en place aux EU : personnalités sportives, politiques, du mouvement ouvrier -> fondation du Committee on Fair-play in sports. Ce mouvement devient international avec une conférence antifasciste internationale à Paris en décembre 1935.

Le mouvement ouvrier international (socialiste-communiste) se mobilise notamment après le VIIème congrès de l’Internationale communiste et sa tactique des fronts populaires. Le Congrès de la Fédération internationale des organisations sportives et ouvrières appellent à boycotter les JO de Berlin mais aussi ceux de Tokyo de 1940 : « le Japon actuel, tout comme l’Allemagne fasciste, n’est pas un lieu approprié pour la prochaine olympiade. Le Japon est en ce moment un foyer de guerre en Extrême Orient et il menace la paix mondiale. »  (7-8 mars 1936, réunion à Prague)

Une contre olympiade est organisée à Barcelone.

« Les JO de Berlin ont le but de propager l’esprit du national-socialisme, de l’esclavage, de la guerre et de la haine raciale. L’olympiade populaire de Barcelone, au contraire, veut défendre le véritable esprit olympique qui reconnait l’égalité des races et des peuples et estime que la paix est la meilleure garantie pour l’éducation saine des sportifs et de la jeunesse de toutes les nations ».

Humanité 12-05-1936, « Déclaration du comité d’organisation de l’olympiade populaire de Barcelone ».

Judith Deutsch, une sportive nageuse autrichienne juive renonce aux JO de Berlin :

 «  Messieurs, je vous prie d’excuser mon abstention pour les raisons suivantes : je maintiens ce que j’ai déjà déclaré à l’occasion du serment exigé de moi pour l’entrainement olympique. Je ne peux pas participer en tant que juive aux Jeux olympiques parce que ma conscience me l’interdit. Je déclare que j’ai pris cette décision en toute liberté et indépendance. Vous voudrez bien, je vous prie, vous rendre compte à quel point cette décision est grave pour moi parce que j’ai pleinement conscience que je renonce ainsi à la plus haute distinction sportive, celle d’avoir le droit de concourir aux Jeux olympiques dans l’équipe autrichienne »

Judith Deutsch, lettre du 11 juillet 1936 adressée au comité olympique autrichien.

Le débat sur le Boycott en France

En France, le front populaire est hésitant sur l’attitude à tenir. Un débat a lieu :

Le député communiste Florimond Bonte, le 9 juillet 1936, lance l’idée de Boycott et de favoriser l’olympiade populaire de Barcelone :

«  Aller à Berlin, c’est accepter une sorte de complicité avec les bourreaux, c’est river les fers aux pieds des victimes, et c’est couvrir leurs plaintes que de chanter en chœur avec un Hitler l’hymne à la gloire du sport (…) Le sport national-socialiste considère la guerre comme une étape nécessaire au progrès de l’humanité, comme la mère de toutes choses. Il déifie l’esprit belliqueux et cultive le chauvinisme (…) Le sport nazi est devenu un facteur important dans le plan de guerre de l’état-major allemand. C’est pourquoi, tous ceux qui voient dans le sport un facteur de civilisation, d’entente entre les peuples, ne peuvent que regretter que les Jeux olympiques aient lieu à Berlin, où les sportifs seront attelés au char de l’impérialisme hitlérien (…) Des Jeux tenus sous le protectorat d’Adolf Hitler ne peuvent servir la cause de la paix. Ils ne peuvent être qu’une grandiose manifestation servant de paravent aux préparatifs guerriers, méthodiques et minutieux, de l’Allemagne national-socialiste ».

C’est un député de droite François Pietri qui répond, membre du comité international olympique : « il importe de savoir que ce n’est pas l’Allemagne qui invite aux Jeux Olympiques ; c’est le comité international olympique, et Mr Bonte a rappelé lui-même que ce Comité était une institution d’origine essentiellement française. Il a été créé vers 1896 par un grand Français, le baron Pierre de Coubertin (…) Invite-t-il des gouvernements ou des Etats ? En aucune façon. Il invite directement, par l’entremise des comités olympiques nationaux, les fédérations sportives de tous les pays. Elles ont toutes, et partout, accepté cette invitation et je ne sache pas, tout de même, que la France soit le seul pays du monde qui puisse se flatter d’être un pays libre. (…) Le CIO a mis, en quelque sorte, l’Allemagne en demeure de dire si elle entendait ou non respecter, à cet égard, le serment olympique. Et voici ce qui a été répondu et dont l’exactitude s’est trouvée vérifiée : le Reich prend l’engagement formel d’enrôler dans propre équipe les Allemands non aryens que leurs performances imposent aux chois des sélectionneurs et de donner à ces athlètes toutes les possibilités d’entrainement (…) d’ailleurs, le pourcentage actuel des athlètes israélites dans les équipes allemandes représente un peu plus que ce qu’il y a été il y a quatre ans, à Los Angeles (…) Croyez-vous par exemple, qu’aux Etats-Unis les Noirs, que nous considérons, nous comme nos égaux, soient si facilement accueillis dans les clubs sportifs ? (…) Il n’est pas possible que la Chambre française empêche de jeunes Français d’aller participer à cette grande compétition internationale uniquement parce que le régime intérieur ou les idées particulières des Allemands ne lui conviennent pas. Ce serait à la fois une inconséquence et une incorrection ».

Les crédits olympiques sont votés par 521 voix contre 1 (Pierre Mendès France). Les 72 députés communistes, ne voulant pas s’opposer au gouvernement Blum refusent de participer au vote.

L’art contre les JO de Berlin

Le 1er août 1936, une exposition d’art antifasciste est lancée à Amsterdam sur le thème : L’Olympiade sous la dictature :

L’organisation des JO de Berlin – 1936

Hitler lui-même planifie la construction du nouveau stade de Berlin de 100.000 places pour accueillir les compétitions : il donne lui-même à ce stade le titre de « Olympia-Stadion ».

« Le stade doit être construit par le Reich, c’est une tâche du Reich. Quand on a invité le monde entier, il faut construire quelque chose de beau et de grandiose (…) et quand on a 4 millions de chômeurs, il faut leur donner du travail ; quelques millions de plus ne jouent alors aucun rôle ».

Le Olympian-Stadium, pouvant accueillir jusqu’à 100.000 personnes

  • L’importance des JO pour les nazis

Goebbels, en 1934, ministre de la propagande et responsable du comité de propagande de l’Olympiade estime que les JO doivent donner une image positive de l’Allemagne. Dans une brochure, le comité de propagande de l’Olympiade définit ces objectifs :

«  La publicité olympique a plusieurs tâches spécifiques (…) Nous connaissons tous l’importance des Jeux olympiques en tant que facteur économique et moyuen de fournir du travail, mais aussi parce qu’un grand nombre d’étrangers se rendront en Allemagne à l’occasion des Jeux. (…) Mais il n’y a pas que l’effet économique, car les Jeux sont aussi l’occasion d’une publicité politique extérieure. Nous pouvons en effet montrer à l’étranger comment se passent réellement les choses chez nous. (…) C’est pourquoi, une publicité olympique correctement conçue sert non seulement nos intérêts économiques, mais aussi nos objectifs politiques nationaux ».

  • Les nazis créent des symboles « olympico-nazis originaux » (JM Brohm)

Cloche des JO, « j’appelle la jeunesse du Monde » qui a été portée dans toute l’Allemagne, escortée par des SS.

« Une innovation importante fut l’œuvre de Carl Diem. Celui-ci, pétri d’hellénisme, imagina un relais de la torche olympique allant de l’antique Olympie au stade olympique de Berlin. L’avantage idéologique conscient ou non était évident. D’une part, le relais de la flamme olympique symbolisait la continuité des jeux antiques et des jeux modernes et l’Allemagne nouvelle en était à présent la dépositaire. D’autre part, il indiquait clairement les racines « aryennes » du peuple allemand qui, en tant que « kultur-volk » (peuple civilisé) ne pouvait que se reconnaitre dans les luttes viriles de l’Antiquité. Enfin, l’usage du feu, symbole dont les connotations fascistes sont très fortes, ajouta au pouvoir attractif de la fête olympique. (…) Sur près de 3.075 kilomètres la flamme olympique fut ensuite transmise de la main à la main par 3.300 athlètes, chaque relais durant environ 5 minutes ».  (JM Brohm, Les Jeux Olympiques à Berlin 1936, p. 131-132)

Richard Strauss est utilisé par le Reich et Hitler pour composer l’hymne olympique. Signe de compromission avec les nazis, il estimera nécessaire de faire auditionner son hymne auprès de Hitler en personne.

  • Une anecdote autour de Hitler et Jesse Owens

« La série des victoires remportées par l’étonnant coureur noir américain, Jesse Owens, le mit de fort méchante humeur. Des hommes dont les ancêtres vivaient encore dans la jungle, avaient, prétendait-il en haussant les épaules, sur les Blancs civilisés la supériorité athlétique du primitif ; ils étaient des concurrents à part et, en conséquence, ils devaient à l’avenir être exclus des Jeux et de toutes les compétitions sportives ». Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105.

  • Les nazis masquent leur racisme et antisémitisme

La direction des SA, le 22 juillet 1936 :

« Notre tâche est de convaincre tous les étrangers que la paix, l’ordre et la sécurité règnent en Allemagne et que le peuple allemand souhaite la paix de tout cœur. La présente olympiade est une occasion unique d’en faire la démonstration aux yeux du monde entier. De presque tous les Etats du monde des sportifs ou des spectateurs vont venir ici et à leur retour ils rendront compte de ce qu’ils auront vu en Allemagne (…). Nous voulons, au cours de ces semaines olympiques, prouver aux étrangers qu’il est mensonger d’affirmer qu’il y a des persécutions contre les juifs en Allemagne (…) C’est pourquoi les chants de lutte de l’époque antérieure à la prise de pouvoir ne devront pas être chantés car ils pourraient éveiller à cet égard de fausses impressions ».

  • Pas pour bien longtemps

Congrès de Nuremberg, dit de « l’Honneur », 8 au 14 septembre 1936

Dès septembre 1936, le NSDAP tient son 8ème Congrès : les propos racistes sont nombreux sur le « judéo-bolchévisme », la « juiverie mondiale », les « soviet-juden », les « impérialistes judaïques ».

« L’Allemand a toujours été un bon soldat. Il se peut que des temps sérieux arrivent. Jamais vous ne serez lâches, car nous savons que le royaume des cieux n’est jamais conquis par des moitiés d’hommes. Aucun lâche ne conserve la liberté et l’avenir n’appartient qu’au courage. Vous deviendrez une génération plus saine, durcie à l’air pur et forte dans son caractère (…). Les Juifs de Moscou voudraient introduire la catastrophe espagnole en Allemagne. Que deviendrait l’Allemagne si la désastreuse gestion économique du judaïsme bolchevique y sévissait ? (…) Nous avons aussi combattu le bolchevisme parce que nous ne voulons pas que notre peuple soit conduit à l’abattoir pour des buts impérialistes judaïques (…) Je ne nie pas les sympathies qui m’unissent à ceux qui combattent le communisme, car le national-socialisme veut l’anéantissement du communisme ».

Hitler, cité dans Le Journal, 15/09/1936.

Cérémonie d’Ouverture des Jeux de Berlin, recolorisée

Documentaire Dans les secrets des JO de Berlin 1936