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Les Jeux olympiques de Berlin – 1936 – Ressources pédagogiques

Affiche officielle des Jeux de Berlin – 1936

Avant les Jeux Olympiques, alors que le CIO demande des garanties sur les non-discriminations dans l’Allemagne nazie, Carl Diem pour le Comité Olympique allemand affirme qu’aucune discrimination ne touchera les athlètes étrangers. A ceux qui prétendent qu’il n’était pas possible de deviner la Shoah, c’est certainement une réalité. Mais l’Allemagne était néanmoins déjà devenue un Etat raciste : boycott des commerces juifs en 1933, lois de Nuremberg en 1935. Impossible de nier cette réalité et les propos racistes, voire ultra-violents à l’encontre des juifs, des « nègres », l’enfermement des opposants politiques, les violences qu’ils subissent. Un avertissement clair est lancé entre les jeux d’hiver et les jeux de l’été 1936, l’Allemagne remilitarise la Rhénanie sans que cela ne suscite de réactions internationales. Comme le remarque Albert Speer, « quelques mois après la réussite de l’opération en Rhénanie, Hitler se montra satisfait de l’atmosphère harmonieuse qui entourait les Jeux olympiques et qui montrait que tout mécontentement international avait disparu. Il donna des instructions pour que les nombreuses personnalités étrangères présentes aient l’impression d’avoir devant elles une Allemagne éprise de paix » (Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105).

C’est dans ce contexte que se tiennent les Jeux olympiques de Berlin, des jeux « défigurés ».  

Olympisme et accommodement de ses idées avec le régime national-socialiste allemand

Pierre de Coubertin

«  La première caractéristique essentielle de l’olympisme ancien aussi bien que moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau » (Pierre de Coubertin, « Les assises philosophiques de l’olympisme moderne », message radiodiffusé de berlin, 4 août 1935)

Henri de Baillet-Latour

Le 6 novembre 1935, le président du CIO Baillet-Latour fait cette déclaration depuis Berlin :

« J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que l’entretien que j’ai eu avec le chancelier d’Allemagne ainsi que l’enquête à laquelle je me suis livré m’ont convaincu que rien ne s’oppose au maintien des Jeux de la Xième Olympiade à Berlin et à Garmish Partenkirchen. Les conditions requises ont été respectées par le Comité Olympique allemand. Les visiteurs et participants peuvent être assurés de trouver un accueil parfaitement cordial sans courir le risque de rencontrer quoi que ce soit d’offensant pour leurs principes ».

Ce même Baillet-Latour qui écrit à Brundage (président du comité olympique américain) le 31-10-1933 par rapport aux demandes d’annulation des JO de Berlin, dans les milieux juifs américains : « Personnellement, je n’aime ni les juifs ni leur influence (…) Je sais qu’ils ont l’habitude de pousser les hauts cris bien avant d’avoir des raisons valables de le faire ».

Des jeux « modernes »

« Les Jeux de Berlin furent les premiers Jeux vraiment modernes. Organisés avec tout l’apparat symbolique propre aux nazis, ils furent ceux qui en fixèrent le protocole presque définitif : lâcher de pigeons, flamme olympique avec son trajet depuis Olympie, défilés massifs, décompte officieux des médailles obtenues par les nations, etc. D’autre part, ils bénéficièrent de toutes les innovations technologiques qui par la suite transformeront les Jeux en un immense show publicitaire. Avec les Jeux de Berlin s’instaure pour la première fois le spectacle du monde qui se donne en spectacle »

JM Brohm, les Jeux Olympiques à Berlin, page 18

L’antisémitisme et le racisme des nazis aux travers des Jeux Olympiques et du sport

  • Le racisme antisémite

Bruno Malitz, idéologue nazi des sports écrit en 1933:

« Le sport et les exercices physiques créent des valeurs corporelles, spirituelles et intellectuelles. Le juif essaye de s’emparer de toutes les choses qui créent de la valeur parce qu’il anéantit et détruit. C’est ainsi qu’il aspirait aussi, pour le malheur du peuple allemand, à la direction du sport (…) le national-socialisme lutte contre la juiverie dissolvante et efféminée (…) Les dirigeants sportifs juifs et ceux qui sont contaminés par le judaïsme, les pacifistes et les réconciliateurs des peuples (…), n’ont pas de place dans la patrie allemande. Ils sont pire que le choléra, la tuberculose, la syphilis, pires que les hordes incendiaires des Kalmouks, pires que l’incendie, la famine, l’inondation, les grandes sécheresses, pires que les invasions de sauterelles, les gaz asphyxiants, pires que tout cela car ces éléments-là ne détruisent que des Allemands alors que les juifs anéantissent l’Allemagne même ».

  • La haine des noirs 

Le Völkischer Beobachter (L’Observateur populaire), journal du parti nazi, le 19-08-1932, lors des JO de Los Angeles :

« Les nègres n’ont rien à faire aux olympiades (…) On peut malheureusement constater de nos jours que des hommes libres doivent souvent disputer la palme de la victoire à des noirs esclaves, à des nègres. C’est une honte et un avilissement sans pareil de l’esprit olympique et les anciens Grecs se retourneraient sûrement dans leurs tombes s’ils savaient ce que les hommes modernes ont fait de leurs jeux nationaux sacrés. (…) Les prochains Jeux olympiques auront lieu en 1936 à Berlin. Nous espérons que les responsables savent quel est leur devoir. Les noirs doivent en être exclus. Nous l’escomptons ».

Campagne de Boycott des JO

L’Union des Athlètes Amateurs des Etats-Unis prend au début une position contre les JO de Berlin, en novembre 1933 :

« Si des athlètes juifs d’Allemagne n’étaient pas autorisés à se préparer à s’entrainer en vue des Jeux Olympiques à Berlin, voire à y participer, les athlètes des Etats-Unis n’y participeraient pas non plus ».

Un comité contre les JO de Berlin se met en place aux EU : personnalités sportives, politiques, du mouvement ouvrier -> fondation du Committee on Fair-play in sports. Ce mouvement devient international avec une conférence antifasciste internationale à Paris en décembre 1935.

Le mouvement ouvrier international (socialiste-communiste) se mobilise notamment après le VIIème congrès de l’Internationale communiste et sa tactique des fronts populaires. Le Congrès de la Fédération internationale des organisations sportives et ouvrières appellent à boycotter les JO de Berlin mais aussi ceux de Tokyo de 1940 : « le Japon actuel, tout comme l’Allemagne fasciste, n’est pas un lieu approprié pour la prochaine olympiade. Le Japon est en ce moment un foyer de guerre en Extrême Orient et il menace la paix mondiale. »  (7-8 mars 1936, réunion à Prague)

Une contre olympiade est organisée à Barcelone.

« Les JO de Berlin ont le but de propager l’esprit du national-socialisme, de l’esclavage, de la guerre et de la haine raciale. L’olympiade populaire de Barcelone, au contraire, veut défendre le véritable esprit olympique qui reconnait l’égalité des races et des peuples et estime que la paix est la meilleure garantie pour l’éducation saine des sportifs et de la jeunesse de toutes les nations ».

Humanité 12-05-1936, « Déclaration du comité d’organisation de l’olympiade populaire de Barcelone ».

Judith Deutsch, une sportive nageuse autrichienne juive renonce aux JO de Berlin :

 «  Messieurs, je vous prie d’excuser mon abstention pour les raisons suivantes : je maintiens ce que j’ai déjà déclaré à l’occasion du serment exigé de moi pour l’entrainement olympique. Je ne peux pas participer en tant que juive aux Jeux olympiques parce que ma conscience me l’interdit. Je déclare que j’ai pris cette décision en toute liberté et indépendance. Vous voudrez bien, je vous prie, vous rendre compte à quel point cette décision est grave pour moi parce que j’ai pleinement conscience que je renonce ainsi à la plus haute distinction sportive, celle d’avoir le droit de concourir aux Jeux olympiques dans l’équipe autrichienne »

Judith Deutsch, lettre du 11 juillet 1936 adressée au comité olympique autrichien.

Le débat sur le Boycott en France

En France, le front populaire est hésitant sur l’attitude à tenir. Un débat a lieu :

Le député communiste Florimond Bonte, le 9 juillet 1936, lance l’idée de Boycott et de favoriser l’olympiade populaire de Barcelone :

«  Aller à Berlin, c’est accepter une sorte de complicité avec les bourreaux, c’est river les fers aux pieds des victimes, et c’est couvrir leurs plaintes que de chanter en chœur avec un Hitler l’hymne à la gloire du sport (…) Le sport national-socialiste considère la guerre comme une étape nécessaire au progrès de l’humanité, comme la mère de toutes choses. Il déifie l’esprit belliqueux et cultive le chauvinisme (…) Le sport nazi est devenu un facteur important dans le plan de guerre de l’état-major allemand. C’est pourquoi, tous ceux qui voient dans le sport un facteur de civilisation, d’entente entre les peuples, ne peuvent que regretter que les Jeux olympiques aient lieu à Berlin, où les sportifs seront attelés au char de l’impérialisme hitlérien (…) Des Jeux tenus sous le protectorat d’Adolf Hitler ne peuvent servir la cause de la paix. Ils ne peuvent être qu’une grandiose manifestation servant de paravent aux préparatifs guerriers, méthodiques et minutieux, de l’Allemagne national-socialiste ».

C’est un député de droite François Pietri qui répond, membre du comité international olympique : « il importe de savoir que ce n’est pas l’Allemagne qui invite aux Jeux Olympiques ; c’est le comité international olympique, et Mr Bonte a rappelé lui-même que ce Comité était une institution d’origine essentiellement française. Il a été créé vers 1896 par un grand Français, le baron Pierre de Coubertin (…) Invite-t-il des gouvernements ou des Etats ? En aucune façon. Il invite directement, par l’entremise des comités olympiques nationaux, les fédérations sportives de tous les pays. Elles ont toutes, et partout, accepté cette invitation et je ne sache pas, tout de même, que la France soit le seul pays du monde qui puisse se flatter d’être un pays libre. (…) Le CIO a mis, en quelque sorte, l’Allemagne en demeure de dire si elle entendait ou non respecter, à cet égard, le serment olympique. Et voici ce qui a été répondu et dont l’exactitude s’est trouvée vérifiée : le Reich prend l’engagement formel d’enrôler dans propre équipe les Allemands non aryens que leurs performances imposent aux chois des sélectionneurs et de donner à ces athlètes toutes les possibilités d’entrainement (…) d’ailleurs, le pourcentage actuel des athlètes israélites dans les équipes allemandes représente un peu plus que ce qu’il y a été il y a quatre ans, à Los Angeles (…) Croyez-vous par exemple, qu’aux Etats-Unis les Noirs, que nous considérons, nous comme nos égaux, soient si facilement accueillis dans les clubs sportifs ? (…) Il n’est pas possible que la Chambre française empêche de jeunes Français d’aller participer à cette grande compétition internationale uniquement parce que le régime intérieur ou les idées particulières des Allemands ne lui conviennent pas. Ce serait à la fois une inconséquence et une incorrection ».

Les crédits olympiques sont votés par 521 voix contre 1 (Pierre Mendès France). Les 72 députés communistes, ne voulant pas s’opposer au gouvernement Blum refusent de participer au vote.

L’art contre les JO de Berlin

Le 1er août 1936, une exposition d’art antifasciste est lancée à Amsterdam sur le thème : L’Olympiade sous la dictature :

L’organisation des JO de Berlin – 1936

Hitler lui-même planifie la construction du nouveau stade de Berlin de 100.000 places pour accueillir les compétitions : il donne lui-même à ce stade le titre de « Olympia-Stadion ».

« Le stade doit être construit par le Reich, c’est une tâche du Reich. Quand on a invité le monde entier, il faut construire quelque chose de beau et de grandiose (…) et quand on a 4 millions de chômeurs, il faut leur donner du travail ; quelques millions de plus ne jouent alors aucun rôle ».

Le Olympian-Stadium, pouvant accueillir jusqu’à 100.000 personnes

  • L’importance des JO pour les nazis

Goebbels, en 1934, ministre de la propagande et responsable du comité de propagande de l’Olympiade estime que les JO doivent donner une image positive de l’Allemagne. Dans une brochure, le comité de propagande de l’Olympiade définit ces objectifs :

«  La publicité olympique a plusieurs tâches spécifiques (…) Nous connaissons tous l’importance des Jeux olympiques en tant que facteur économique et moyuen de fournir du travail, mais aussi parce qu’un grand nombre d’étrangers se rendront en Allemagne à l’occasion des Jeux. (…) Mais il n’y a pas que l’effet économique, car les Jeux sont aussi l’occasion d’une publicité politique extérieure. Nous pouvons en effet montrer à l’étranger comment se passent réellement les choses chez nous. (…) C’est pourquoi, une publicité olympique correctement conçue sert non seulement nos intérêts économiques, mais aussi nos objectifs politiques nationaux ».

  • Les nazis créent des symboles « olympico-nazis originaux » (JM Brohm)

Cloche des JO, « j’appelle la jeunesse du Monde » qui a été portée dans toute l’Allemagne, escortée par des SS.

« Une innovation importante fut l’œuvre de Carl Diem. Celui-ci, pétri d’hellénisme, imagina un relais de la torche olympique allant de l’antique Olympie au stade olympique de Berlin. L’avantage idéologique conscient ou non était évident. D’une part, le relais de la flamme olympique symbolisait la continuité des jeux antiques et des jeux modernes et l’Allemagne nouvelle en était à présent la dépositaire. D’autre part, il indiquait clairement les racines « aryennes » du peuple allemand qui, en tant que « kultur-volk » (peuple civilisé) ne pouvait que se reconnaitre dans les luttes viriles de l’Antiquité. Enfin, l’usage du feu, symbole dont les connotations fascistes sont très fortes, ajouta au pouvoir attractif de la fête olympique. (…) Sur près de 3.075 kilomètres la flamme olympique fut ensuite transmise de la main à la main par 3.300 athlètes, chaque relais durant environ 5 minutes ».  (JM Brohm, Les Jeux Olympiques à Berlin 1936, p. 131-132)

Richard Strauss est utilisé par le Reich et Hitler pour composer l’hymne olympique. Signe de compromission avec les nazis, il estimera nécessaire de faire auditionner son hymne auprès de Hitler en personne.

  • Une anecdote autour de Hitler et Jesse Owens

« La série des victoires remportées par l’étonnant coureur noir américain, Jesse Owens, le mit de fort méchante humeur. Des hommes dont les ancêtres vivaient encore dans la jungle, avaient, prétendait-il en haussant les épaules, sur les Blancs civilisés la supériorité athlétique du primitif ; ils étaient des concurrents à part et, en conséquence, ils devaient à l’avenir être exclus des Jeux et de toutes les compétitions sportives ». Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105.

  • Les nazis masquent leur racisme et antisémitisme

La direction des SA, le 22 juillet 1936 :

« Notre tâche est de convaincre tous les étrangers que la paix, l’ordre et la sécurité règnent en Allemagne et que le peuple allemand souhaite la paix de tout cœur. La présente olympiade est une occasion unique d’en faire la démonstration aux yeux du monde entier. De presque tous les Etats du monde des sportifs ou des spectateurs vont venir ici et à leur retour ils rendront compte de ce qu’ils auront vu en Allemagne (…). Nous voulons, au cours de ces semaines olympiques, prouver aux étrangers qu’il est mensonger d’affirmer qu’il y a des persécutions contre les juifs en Allemagne (…) C’est pourquoi les chants de lutte de l’époque antérieure à la prise de pouvoir ne devront pas être chantés car ils pourraient éveiller à cet égard de fausses impressions ».

  • Pas pour bien longtemps

Congrès de Nuremberg, dit de « l’Honneur », 8 au 14 septembre 1936

Dès septembre 1936, le NSDAP tient son 8ème Congrès : les propos racistes sont nombreux sur le « judéo-bolchévisme », la « juiverie mondiale », les « soviet-juden », les « impérialistes judaïques ».

« L’Allemand a toujours été un bon soldat. Il se peut que des temps sérieux arrivent. Jamais vous ne serez lâches, car nous savons que le royaume des cieux n’est jamais conquis par des moitiés d’hommes. Aucun lâche ne conserve la liberté et l’avenir n’appartient qu’au courage. Vous deviendrez une génération plus saine, durcie à l’air pur et forte dans son caractère (…). Les Juifs de Moscou voudraient introduire la catastrophe espagnole en Allemagne. Que deviendrait l’Allemagne si la désastreuse gestion économique du judaïsme bolchevique y sévissait ? (…) Nous avons aussi combattu le bolchevisme parce que nous ne voulons pas que notre peuple soit conduit à l’abattoir pour des buts impérialistes judaïques (…) Je ne nie pas les sympathies qui m’unissent à ceux qui combattent le communisme, car le national-socialisme veut l’anéantissement du communisme ».

Hitler, cité dans Le Journal, 15/09/1936.

Cérémonie d’Ouverture des Jeux de Berlin, recolorisée

Documentaire Dans les secrets des JO de Berlin 1936

Documentaire: Nous les Ouvriers – en replay sur France 2

France 2 consacre mardi une soirée au monde ouvrier avec notamment la diffusion à 21h10 de ce film qui revient sur les sacrifices des ouvriers, bras armés de l’industrialisation française.

« Si on te met à la retraite à 50 ans, ce n’est pas pour te faire plaisir. C’est parce que tu es foutu. » Les mots (et maux) d’Aimable Patin, mineur pendant près de trente ans, racontent une vie de labeur. Les heures passées à l’ouvrage, à trimer, ont peu à peu détruit les corps. Ces vies sont racontées avec finesse dans le documentaire Nous les ouvriers, réalisé par Fabien Béziat et Hugues Nancy. Diffusé mardi 10 octobre sur France 2, le film revient, à grand renfort d’images d’archives, sur le rôle majeur de ces travailleurs, au prix de grands sacrifices, depuis les débuts de l’industrialisation.

Ces hommes et femmes évoquent leurs luttes, leurs espérances et leurs conditions de travail. Ils plongent les téléspectateurs dans un univers souvent invisibilisé, même si les silhouettes d’ouvriers ont été les premières à être immortalisées en 1895 par les caméras des frères Lumière, inventeurs du cinématographe.

Des chiffres qui restent effrayants

Mines, usines de textile, sites de sidérurgie ou chaînes de production automobiles… Quels que soient les secteurs dans lesquels évoluent les ouvriers, ces derniers sont exposés aux charges lourdes, aux poussières et autres produits chimiques. Christian Corouge, aujourd’hui retraité, était chargé de la « garniture », nom donné à la pose de revêtements en tissus à l’intérieur des voitures Peugeot dans l’usine de Sochaux (Doubs). Pour lui, le terme « pénibilité » n’est pas un vain mot. « Avec la garniture, les médecins du travail disaient : ‘Au bout de six ans, tu auras une articulation usée.’ Quand tu y restes 25 ans, ce n’est plus de l’usure. Tu vis avec les restes », confie l’ex-ouvrier dans le film. « Quand un mineur arrive à 55 ans, c’est que c’est un robuste », poursuit Aimable Patin. 

Les difficultés liées aux conditions de travail ne s’arrêtent pas aux portes des usines. Elles entrent dans les foyers et ont une incidence sur la vie quotidienne, comme l’explique Christian Corouge. « Moi, c’était surtout le mal de mains (…) J’ai encore des douleurs infectes la nuit. »

« C’est presque de l’humiliation de me dire que mes conditions de travail arrivent à influer sur ma vie sexuelle, ma vie sentimentale, ma vie avec mes enfants. »Christian Corouge, ancien ouvrier chez Peugeot

dans le documentaire « Nous les ouvriers »

Surtout, la fréquence des accidents du travail qui endeuillent le monde ouvrier interpelle. Aujourd’hui encore, en France, près de deux personnes meurent chaque jour en moyenne à cause d’un accident professionnel, selon l’Assurance-maladie. Une campagne de prévention des accidents du travail a été lancée le 25 septembre pour alerter l’opinion publique.

Le documentaire Nous les ouvriers, réalisé par Fabien Béziat et Hugues Nancy est diffusé mardi 10 octobre sur France 2 à 21h10 et sur la plateforme france.tv. 

Extraits:

A revoir un replay ICI

Les grèves de mai-juin 1936 et la solidarité ouvrière et populaire

Introduction 

Cette brève analyse historique est née dans le contexte du mouvement social contre la réforme des retraites de 2023. Lors d’une réunion publique , plusieurs interventions ont fustigé les salariés actuels qui n’étaient pas prêts à sacrifier l’intégralité de leur salaire pour gagner la lutte. Ces prises de paroles, proches d’un certain « virilisme ouvrier »[1] flattaient les ouvriers de 1936 qui auraient fait grève alors qu’ils étaient dans la misère.  Cependant, la comparaison historique de deux moments éloignés n’est pas toujours justifiées. Surtout, cette comparaison est biaisée car elle repose sur un mythe. Elle sous-estime notamment la force des organisations ouvrières pour rendre cette grande grève victorieuse. En 1936, la solidarité s’est organisée massivement. Il est nécessaire de tenir compte de cet aspect pour les luttes actuelles et comprendre les mentalités des travailleurs d’aujourd’hui, afin de pouvoir agir plus efficacement sur les mouvements sociaux en cours.

Faire l’histoire des solidarités reste complexe car il y a peu d’études sur ces questions et  ce n’est pas cet aspect là que les contemporains, ou les sources mettent en avant[2]. C’est plutôt le rapport de force, les revendications, l’état de la mobilisation du moment, les grands acteurs du mouvement qui attirent l’attention. Malgré tout, en arrière plan, des informations filtrent sur la solidarité, les soutiens dont ont bénéficié les luttes. C’est le cas en 1936 avec le journal de la CGT, La Vie Ouvrière, qui ne donne très certainement qu’un maigre aperçu des solidarités qui ont pu existé.

Mai-juin 1936 est restée dans la mémoire ouvrière et populaire comme la victoire de deux grands acquis : les deux semaines de congés-payés, la semaine de 40 heures. Réduction du temps de travail, accès aux loisirs, la classe ouvrière acquiert la dignité qui lui était refusée depuis plus d’un siècle[3]. Ce mouvement reste d’autant plus dans la mémoire qu’il s’agit du seul véritable moment purement ouvrier du siècle[4].

Cependant, la mémoire reste toujours à distinguer de l’histoire dans le sens où elle peut distordre le processus réel dans lequel s’est déroulé ce mouvement social. C’est pour cela qu’il faut remettre en avant deux idées importantes permettant de comprendre mai-juin 1936 :

  1. Ce mouvement s’est développé dans un contexte particulier et favorable
  2. Ce mouvement s’est nourri d’une solidarité populaire active et massive, solidarité organisée par les partis, syndicats, associations membres du front populaire.

Pour ce faire, l’étude du journal La Vie Ouvrière lors des mois de juin-juillet 1936[5], montre bien les deux dimensions évoquées précédemment.

Un contexte favorable à la lutte revendicative

12.000 entreprises ont connu des grèves et 9.000 ont été occupées. Il s’agit de grèves venues « d’en bas »[6], spontanées dans le sens où elles n’ont pas été organisées centralement par la CGT ou le front populaire, même si des syndicalistes (souvent unitaires) en prennent la direction et les organisent.

A quoi est dû ce mouvement ? Sur le temps court, l’arrivée au pouvoir du front populaire favorise un tel mouvement. Il s’agit d’une « occasion favorable » car le front populaire a suscité de « l’espoir »[7]. Comme le remarque la Vie Ouvrière début juin 1936, « maintenant l’heure est venue d’obtenir satisfaction. Le triomphe du front populaire a (…) un sens précis et concret. Ils (Les ouvriers) ont voté pour la politique du pain, de la liberté et de la paix. Ils ont voté pour que ça change »[8].

Le mouvement n’est pas seulement favorisé par la victoire électorale mais aussi par la « mobilisation populaire qui l’a précédé » notamment les manifestations de rue issues des mobilisations antifascistes depuis février 1934[9]. La réunification syndicale de 1935 entre la CGT et la CGTU, les perspectives unitaires ont donné aux masses une impulsion décisive pour que les ouvriers se lancent aussi largement dans la lutte. Bien entendu, les raisons ne sont pas seulement politiques. La crise économique frappe le pays (certes pas aussi fortement que dans d’autres pays) et surtout l’imposition de la taylorisation avec sa « surexploitation systématique » favorise la colère ouvrière, la recherche de la dignité en se soustrayant au temps de l’exploitation.

Un mouvement de grève nourri de la solidarité populaire

La Vie Ouvrière du 19 juin 1936.

Rien de plus faux que d’estimer que les grèves de 1936 seraient une grève de désespoir. Au contraire, l’espoir que rien ne sera plus comme avant et sera meilleur guide leur grève. C’est en 1936 que la lutte s’est liée à la fête. Antoine Prost évoque un « aspect festif de la grève »[10], aspect que l’on retrouve d’ailleurs, pour le moment, dans le mouvement actuel.

Rien de plus faux non plus que d’affirmer qu’en 1936, les ouvriers n’avaient rien d’autre que leur salaire de misère pour s’en sortir. Leur lutte a été victorieuse notamment parce qu’elle s’est appuyée sur la solidarité ouvrière et populaire des organisations de la CGT mais aussi des organisations du front populaire.

La Vie Ouvrière, hebdomadaire de la CGT se fait largement l’écho de cette solidarité multiforme et insiste de plus, pour l’inscrire dans les principes du syndicalisme sous le front populaire. Si les chiffres ou l’action de solidarité peuvent être grossis (difficile de vérifier ce qui est énoncé dans La Vie Ouvrière), ce qui est certain, c’est que les syndicalistes CGT incitent à développer partout la solidarité comme raconté dans les différents articles.

Les actions concrètes de solidarité

Les secteurs non engagés dans la grève apportent leur contribution, montrant une solidarité de classe de tous envers tous. Dans la commune de Landry, les cheminots envoient des sommes d’argent à leurs camarades des usines voisines en grève[11]. Les ouvriers de l’usine à gaz de Clichy, non touchée par la grève, ont récolté 600 francs pour les ouvrières en grève souvent algériennes des usines autour[12]. La VO insiste aussi sur les chômeurs de Denain qui ont récolté des fonds pour les grévistes auprès de la population locale[13]. Les autres catégories peuvent aussi se montrer solidaires, les paysans et les commerçants. A Cholet, dans les grèves d’usines de chaussures, « parmi les commerçants, citons Mr Diot, pâtissier, qui ravitaille les grévistes avec des brioches »[14].  Cette solidarité est aussi perçue comme nécessaire pour vaincre et n’est pas annexe ou à l’arrière plan du mouvement. « Les souscriptions et collectes ont déjà produit plusieurs millions de francs et ce mouvement de solidarité, s’élargissant, permettra à tous les grévistes de tenir jusqu’à la victoire »[15]. La solidarité envers les grévistes en lutte est aussi avancée en principe des structures syndicales de lutte. Le 19 juin 1936, un article explique le travail du centre syndical du 18ème arrondissement de Paris durant les grèves. Son activité est prise comme modèle pour le reste de la CGT. Ce centre syndical a eu à organiser et coordonner le mouvement de grève de 143 établissements, à prendre des renseignements, à donner des conseils d’organisation aux grévistes. Et surtout à organiser la solidarité : « un effort important fut aussi accompli pour aider pécuniairement les grévistes. Près de 50.000 francs furent distribués grâce à la diffusion de 39.000 cartes de grèves éditées par nous. Le collectage chez les fonctionnaires, les ouvriers des services publics, dans les organisations du front populaire et auprès de la population de tout l’arrondissement fut fait »[16]. La caisse de grève est donc perçu en 1936 comme un élément essentiel de la lutte, pour tenir, pour apporter la solidarité, pour montrer l’intérêt du syndicat. D’ailleurs, le manque de liaison d’usines en grève avec les structures syndicales est parfois relevé, notamment à Boulogne Billancourt où les directions syndicales sont surtout occupées à suivre la situation des grosses boites comme Renault. Du retard a lieu dans la solidarité avec les grévistes. Mais petit à petit, lorsque le contact se réalise « s’organise le ravitaillement, couchage et surtout divertissement »[17].

Enfin, le contexte favorable d’arrivée au pouvoir du front populaire fait que le gouvernement n’envoie plus la force pour déloger les grévistes. De plus, les organisations du front populaire, fortes de leurs succès organisent la solidarité. A Villejuif, 12.000 francs sont récoltés[18], à Sevron, le conseil municipal vote un secours de 5.000 francs « destiné aux grévistes les plus nécessiteux »[19]. La Vie Ouvrière ne donne que quelques exemples limités de cette solidarité mais Maurice Thorez, dirigeant du PCF, tirant un bilan des grèves, estime que les communistes sont « dévoués à la cause du peuple. Nous avons manifesté une solidarité agissante à l’égard des grévistes »[20]. Là aussi, cela montre que hors de la CGT, des forces politiques ont aussi déployées leurs militants pour aider les grévistes à tenir jusqu’à satisfaction des revendications.

Terrain peu défriché par les historiens, la solidarité ouvrière par le biais des caisses de grève, analysée dans la seule Vie Ouvrière de juin 1936 (en plein cœur du mouvement néanmoins) montre sa place centrale dans les moyens utilisés pour faire plier le patronat. Prôner l’engagement collectif, en se donnant les moyens de perdre le moins possible, tout en étant le plus fort possible (tension paradoxale, difficile à obtenir), reste, à la lumière de cette brève analyse historique, une nécessité pour renforcer les mouvements sociaux.


[1] VIGNA, Xavier. De la conscience fière au stigmate social : le virilisme ouvrier à l’épreuve des années 1968 In : Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Genre et masculinités [en ligne]. Lyon : ENS Éditions, 2014 (généré le 14 juillet 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/enseditions/8402&gt;.

[2] Voir cependant l’ouvrage de référence, Delalande N., La Lutte et l’entraide : L’Âge des solidarités ouvrières, Editions du Seuil, Paris, 2019, 368 p.

[3] Sans oublier les conventions collectives, l’augmentation des salaires, la reconnaissance des délégués d’ateliers.

[4] X. Vigna, Histoire des ouvriers au XXème siècle.

[5] Dont l’accès est libre sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32889252n/date

[6] A. Prost, « les grèves de mai juin 1936 revisitées », Le mouvement social, 2002/3, p. 33-54.

[7] Idem.

[8] La Vie Ouvrière, 5 juin 1936

[9] A. Prost, « les grèves de mai juin 1936 revisitées », Le mouvement social, 2002/3, p. 33-54.

[10] Idem.

[11] La Vie Ouvrière, 5 juin 1936.

[12] La Vie Ouvrière, 19 juin 1936.

[13] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.

[14] La Vie Ouvrière, 26 juin 1936.

[15] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.

[16] La Vie Ouvrière, 19 juin 1936.

[17] La Vie Ouvrière, 3 juillet 1936.

[18] Idem

[19] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.

[20] M. Thorez, « La lutte pour le pain », Œuvres choisies, tome 1, 1924-1937, Editions sociales, p. 341.