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Pour une pédagogie du refuge : entre deux feux, accueillir ses élèves après un été brûlant

Comment ne pas faire une rentrée comme d’habitude, en faisant comme si les canicules et les incendies de l’été n’étaient qu’un épiphénomène ? Par exemple, en proposant aux élèves un questionnaire pour les aider à mesurer ce qu’il s’est passé cet été et en analyser les causes et les conséquences ?

« Refuge » : Lieu où l’on se met en sûreté pour échapper à un ennui ou à un danger qui menace. Synonyme : « Abri » (vers 1170), « lieu où l’on est à couvert contre les injures du temps » – sources CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

« L’école est un sanctuaire. » Cette formule qui revient au gré des tragédies qui surviennent dans l’Éducation nationale est en réalité bien plus récente qu’on ne le croit, remontant à peine à une trentaine d’années comme le souligne l’inspectrice générale de l’Education Ariane Azéma. Elle doit son origine au ministre d’alors, qui prévoyait que la clôture des espaces permettrait la baisse de la violence.

Loin de faire consensus dans cette optique, la notion de sanctuaire résonne tout particulièrement au crépuscule d’un été dystopique, à la mesure des plus inquiétants scénarios du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Un lieu hors du monde ?

Après les terribles incendies qui ont traversé la France cet été et anéanti une part conséquente de sa biodiversité, la tentation de trouver un lieu hors des difficultés du monde est bien compréhensible.

Pour certains éducateurs, la rentrée se déroulera après un été où le feu a peut-être détruit une partie de leur quotidien, ou de celui de leurs proches. Nous leur témoignons notre profonde compassion, faute de mieux. L’été a parlé, plus aucune partie du territoire n’est à l’abri et nous pouvons, avec eux, craindre ce qui est à venir.

Pour tous les professionnels de l’enfance et de la jeunesse, nous aurons mardi ou dans les jours et semaines qui viennent à accueillir dans nos classes, nos amphis, nos centres de loisirs et nos salles de TD des élèves et étudiants qui eux aussi auront traversé cet été brûlant. Allons-nous prendre des nouvelles de leurs destinations de vacances, des loisirs qu’ils ont pratiqués, comme si de rien n’était ? Et que ferons-nous si certains répondent avoir fait des châteaux de sable sous un ciel en flammes ou observé la délicate pluie de cendres, tombée le 14 juillet au matin dans les jardins bellifontains1 ?

Les murs du « sanctuaire » risquent d’en être ébranlés.

Éduquer dans un monde incertain

Cette question de l’accueil du témoignage et des ressentis, mardi ou dans quelques jours ou semaines, est difficile. Elle s’inscrit dans une série de réflexions plus globales, liées au fait d’éduquer dans un monde incertain et dont on sait qu’il deviendra climatiquement de plus en plus menaçant pour ses habitants.

Comment prendre en compte la souffrance qui traverse le corps de nos élèves, étudiants et collègues au gré des évènements météorologiques extrêmes ?

Quelles ressources les professionnels de l’éducation ont-ils à leur disposition pour soutenir et se soutenir dans les très durs moments que nous traversons ?

Et plus globalement, comment politiser les canicules pour y éduquer2 et faire face à l’effondrement du vivant auquel nous assistons ?

Ces questions sont difficiles et il l’est tout autant d’y répondre.

Impossible marchandage

Il serait légitime, avec certains, d’exiger un droit à la fraicheur pour nos bâtiments. Cette demande est juste et fondée mais ne pourra probablement être exaucée avant un long moment.

On pourrait, avec le climatologue Christophe Cassou, se déclarer en « faillite climatique », actant ainsi du fait que « [le processus de deuil] que nous traversons clôt l’étape du marchandage impossible avec les lois de la physique. En fait, il incarnerait la première étape positive du vivre et faire-autrement. » Mais cette posture très intime est difficile à incarner professionnellement.

Il faudrait en tout cas, comme le souligne Eva Morel, la secrétaire de l’association Quota Climat, avoir conscience avec l’anthropologue Élise Boutié que les catastrophes ne génèrent pas systématiquement de prise de conscience. Le choc, la crainte et la souffrance conduisent au déni lorsqu’ils ne sont pas pris en compte.

Un geste éducatif

C’est à cette parole et à ces souvenirs trop vite effacés lorsqu’ils ne sont pas collectivement nommés que nous proposons de nous intéresser. Dire et faire dire l’été est le premier geste éducatif pour lequel nous pensons disposer d’un levier. En inscrire le souvenir et le répéter, à différents moments de l’année. Cela pour construire grâce à la mémoire les murs nécessaires au soutien d’un avenir marqué par l’instabilité.

Les murs d’un nouveau sanctuaire, dont l’on ne peut qu’espérer qu’ils soient assez solides pour traverser les catastrophes ? Non. Les remparts d’un refuge, abri en permanente discussion avec le monde puisqu’il lui appartient. Et depuis lequel il est possible d’aller et venir et d’y trouver soutien en cas de besoin.

Ce refuge, nous ne pourrons le construire de nos mains. Mais conservons-en la métaphore en opposition avec des écoles, collèges, lycées et universités voulus comme coupés du monde3.

Un refuge éducatif

Ce refuge est éducatif et se construit dans la relation à l’autre et l’aveu que nous adultes, partageons les émotions qui traversent les jeunes que nous accompagnons. Nos doutes sont également les leurs, mais notre expérience nous permet quelques pas d’avance ou, du moins, de côté.

Pensons aux lendemains des assassinats de nos collègues. Et, un peu moins tragiquement, au matin du 11 mai, de retour à l’école et au collège après sept semaines de confinement. Il a fallu faire parler, réfléchir, rassurer. Il a fallu chercher les mots et nous les avons trouvés.

Parce qu’il est toujours plus soutenant d’agir collectivement et que les questionnaires post-confinement du sociologue Bruno Latour adaptés à l’enseignement ont nourri cette réflexion, nous vous proposons une liste de questions à poser à vos élèves et étudiants la première fois où vous les retrouverez ou les rencontrerez dans les semaines qui viennent.

Présentation de l’activité

Objectif général :

– Permettre aux élèves de prendre la mesure de l’évènement caniculaire écoulé en adoptant un regard réflexif sur leur vécu et en le confrontant aux savoirs scientifiques pluridisciplinaires constitués autour de ce thème.

– Les accompagner dans la construction d’une analyse critique des causes, des manifestations et des réponses proposées à cette situation pour alimenter la construction de leur citoyenneté.

Première séance : Comment avez-vous vécu les canicules, sécheresses et feux de forêt de l’été 2026 ?

Cette première séance a une finalité plutôt introspective. Il s’agit de proposer aux élèves de raviver leur mémoire de l’évènement, de mettre des mots sur une expérience vécue et de la conscientiser. C’est une étape préalable nécessaire à une étude critique plus poussée.

Questionnaire

Les élèves peuvent répondre à toutes les questions ou seulement à certaines, selon leur âge, leur contexte d’études ou de cadre éducatif. La restitution doit respecter leur anonymat.

1) Dans quelles conditions avez-vous passé les canicules ? Diriez-vous qu’elles étaient favorables ou défavorables ?

2) Quelles habitudes ou activités nouvelles avez-vous adoptées pendant les canicules ?

3) Quelles habitudes ou activités avez-vous au contraire renoncé à suivre ?

4) Avez-vous été touché·e personnellement par les canicules, vous ou des proches ? (nous vous conseillons de ne pas commencer par cette question)

5) Dans quel état (physique, psychologique, moral) sortez-vous de cette période de canicules répétées ?

6) Avez-vous connu des aménagements ou des modifications de votre scolarité en juin en raison de la canicule ?

7) La canicule de juin a-t-elle eu un impact sur votre scolarité ou vos examens ?

8) La canicule de juin a-t-elle eu un impact sur vos activités de fin d’année (compétitions sportives, fête de fin d’année…) ?

9) Avez-vous été témoin d’un épisode de feu de forêt ou de départ d’incendie ?

10) Les canicules et feux de forêt ont-ils changé le cours de votre été et contribué à modifier l’organisation que vous aviez prévue ?

11) Les canicules ont-elles modifié votre représentation de l’été ?

12) Pensez-vous que l’expérience de ces canicules a changé quelque chose en vous ?

13) Avez-vous le sentiment que les paysages ont changé suite aux canicules, sécheresses et feux de forêt ?

14) Dans quelle mesure cette expérience a-t-elle augmenté votre temps passé sur les écrans ?

15) Cet été caniculaire suscite-t-il des inquiétudes en vous ?

16) Que vous évoque le terme « refuge climatique » ?

17) Cette expérience d’été caniculaire vous donne-t-elle envie d’agir contre le réchauffement climatique ?

18) Cette expérience modifie-t-elle certains de vos projets d’avenir ?

19) Suite à cet été caniculaire, que voudriez-vous changer pour l’avenir ?

20) Que pourriez-vous conseiller aux générations qui suivent pour faire face aux canicules ?

Si cela vous est possible, il est plus confortable de partager la conduite de ce questionnaire à deux coanimateurs, avec un collègue enseignant, un personnel de la vie scolaire ou du périscolaire. La médecine scolaire peut également être d’un grand appui, mais toutes les structures n’y ont malheureusement pas accès de façon égale.

Un préalable

Ce premier recueil d’informations est le préalable à la construction d’une enquête à mener avec votre classe ou votre groupe. Elle vise à réfléchir collectivement aux impacts de la canicule sur l’environnement immédiat de l’établissement. Cette enquête peut être menée tout au long de l’année.

Vous pourrez en suivre la construction sur le site de l’association Enseignant.e.s pour la planète dans les semaines qui viennent.

La suite des propositions « Pour une pédagogie du refuge » vous sera communiquée dans un prochain article sur ce site d’ici les vacances de la Toussaint.

Bonne rentrée à tous, en attendant l’automne.

Diane Granoux

Enseignante d’histoire-géographie en lycée et membre de l’association Enseignant.e.s pour la Planète

Laure Pillot

Membre du Pôle universitaire ligérien d’études sur l’enfance-jeunesse (EnJeux)

Photographie : Cendres de l’incendie de la Forêt de Fontainebleau. ©DR.

Crécy, la première grande bataille de la guerre de Cent Ans, avec David Fiasson

Le 24 août 1346, à Crécy, l’armée française subit l’une de ses plus grandes défaites face aux Anglais. Comment le royaume de France, plus riche, plus peuplé et en apparence plus puissant que son adversaire, a-t-il pu voir son roi Philippe VI contraint à la fuite ?

Dans cet entretien, David Fiasson revient sur cette bataille mythique de la guerre de Cent Ans. En confrontant les sources médiévales aux recherches les plus récentes, il éclaire les causes d’un désastre longtemps jugé incompréhensible et redonne toute sa portée à la première grande défaite terrestre française du conflit.

Roman national : Héritage ou imposture ? avec Sophie Bessis & Paule Petitier

Sophie Bessis et Paul Petitier analysent la construction et la légitimation du mythe entourant l’histoire française depuis le XIXe siècle. Ils explorent comment les manuels scolaires et la mémoire collective ont façonné un récit héroïque, tout en occultant certaines réalités historiques.

Le roman national est de plus en plus remis en cause. Pourquoi ? Ce roman est-il un héritage ou une imposture historique ?

Paule Petitier et Sophie Bessis se rencontrent au Collège des Bernardins pour échanger sur ce thème lors d’un débat exceptionnel.

Une rencontre animée par Alexandre Wirth.

Trois femmes dans le gouvernement Léon Blum

En juin 1936, les femmes n’ont pas encore le droit de vote. Pour autant, trois d’entre-elles entrent dans le gouvernement du Front populaire, en qualité de sous-secrétaire d’Etat. Cette innovation revient à Léon Blum. Son choix s’est porté sur trois personnalités qui se sont illustrées par leurs compétences professionnelles ou leur combat afin d’étendre les droits des femmes dans la société.

Irène Joliot-Curie (1897-1956) est la fille de Pierre et Marie Curie. En 1935, elle obtient le prix Nobel de chimie. L’année suivante, elle accepte sa nomination en qualité de sous-secrétaire d’Etat à la Recherche scientifique, afin de prouver que les femmes peuvent accéder à tous les postes.

Suzanne Lacore (1875-1977), institutrice et militante socialiste, est nommée à la Santé publique, où elle s’occupe plus particulièrement de la protection de l’enfance.

La radicale Cécile Brunschvicg (1877-1946), présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, devient sous-secrétaire d’Etat à l’Education nationale. A la suite de ces nominations, les féministes attendent beaucoup de Léon Blum qui, en 1925-1926, avait déposé des propositions de loi tendant à accorder aux femmes électorat et éligibilité. Mais la guerre survient sans que leur situation dans la société n’ait été améliorée.

Source : https://www.senat.fr/connaitre-le-senat/lhistoire-du-senat/dossiers-dhistoire/d35/les-femmes-et-le-pouvoir-21.html

« Trois hirondelles ne font pas le printemps »

« Trois hirondelles ne font pas le printemps » : la formule est signée de la journaliste Louise Weiss. Pour certaines militantes, l’arrivée de ces trois ministres est un leurre qui ne va pas changer la situation politique des femmes. Elles accusent même Léon BLum de vouloir endormir le combat féministe. Le seul combat qui vaille, c’est le droit de vote. 

D’ailleurs, l’entrée de ces trois femmes au gouvernement n’a pas suscité de controverse, n’a pas créé de scandale. Était-ce un geste inoffensif et symbolique ? La question peut se poser. Mais les symboles sont importants. En 1937, le gouvernement du Front Populaire prend fin et avec lui cette parenthèse historique. On peut considérer – pour voir le verre à moitié plein – que ces trois pionnières ont fait évoluer les mentalités, en montrant qu’elles étaient dignes de la fonction. Elles ont préparé le terrain pour la suite. Le droit de vote fut accordé aux femmes en 1944.  

Quelle laïcité voulons-nous ?

Par Pierre Kahn,
 Propos recueillis par Jean-François Courco

https://shs.cairn.info/revue-cahiers-pedagogiques-2023-8-page-12?lang=fr

Objet de multiples interprétations et récupérations politiques, la laïcité fait aujourd’hui l’objet d’un intérêt nourri et d’une quantité impressionnante de publications. Dans cette masse, cet ouvrage court et engagé se démarque. Empruntant à la philosophie et à l’histoire, Pierre Kahn appelle ses concitoyens au débat et en pose les termes de manière éclairante. Facile d’accès, le livre n’en demeure pas moins riche et subtil.

Dans le premier chapitre, il oppose deux manières de « penser la laïcité ». Argüant du fait que sa définition consensuelle, articulant les trois principes indissociables de liberté de conscience, d’égalité de droit et de recherche de l’intérêt général, n’évite pas les profonds désaccords concernant l’application concrète de ces principes, l’auteur défend une approche ancrée dans le cours de l’histoire envisageant la variété des « régimes de laïcités » (Jean Baubérot) contre une approche conceptuelle déconnectée des facteurs contextuels et historiques.

Partant de l’existant pour penser la laïcité, Pierre Kahn s’efforce, dans le deuxième chapitre, de saisir l’esprit des lois qui la fondent. À partir de la loi du 28 mars 1882, qui laïcisa les enseignements de l’école primaire, et celle du 9 décembre 1905, qui sépara les Églises et l’État, l’auteur affirme le caractère libéral du dispositif juridique laïque de la IIIe République : « La laïcité est une réponse démocratique et libérale au problème posé par le pluralisme religieux des sociétés modernes. »

Le troisième chapitre questionne la neutralité de l’État, déduite de la séparation. Neutralité et séparation ne doivent être conçues que comme des moyens et non comme des fins. Or, Pierre Kahn montre à quel point le « tournant sécuritaire de la laïcité française » (Philippe Portier) en cours depuis les années 1990, confondant fin et moyen, a conduit, par un certain nombre de lois (depuis celle du 15 mars 2004 jusqu’à la loi « séparatisme » d’aout 2021), à étendre la neutralité attendue de l’État à la sphère sociale, réduisant ainsi les libertés.

Le quatrième chapitre présente le cœur de sa démonstration : la distinction entre laïcité procédurale et laïcité(s) substantielle(s). La laïcité procédurale « définit des règles de droit rendant possible le pluralisme des valeurs, c’est-à-dire la liberté mutuelle des conceptions du bien qui coexistent au sein d’une société démocratique ». Les laïcités substantielles, qu’elles soient anticléricale, philosophique, socialiste ou culturelle, ont comme point commun de « conférer un contenu déterminé à l’idéal laïque et tend à attendre des individus qu’ils se l’approprient ». Pierre Kahn valorise la laïcité procédurale : ce n’est pas à l’État de dicter ce qu’un individu doit croire, seul lui importe que des groupes religieux ne cherchent pas à régenter l’espace public ou à limiter la liberté d’autrui.

Qu’on soit favorable ou pas à la position de Pierre Kahn, on doit lui savoir gré de nous aider à distinguer laïcité procédurale et laïcité substantielle. Les personnels d’éducation, habitués qu’ils sont à faire respecter un cadre légal tout en adoptant une posture de neutralité dans le cadre de leur action, trouveront dans cette distinction conceptuelle beaucoup de pertinence ainsi qu’un précieux outil pour la concevoir, pour agir et pour la transmettre. Souhaitons que la discussion à laquelle il appelle puisse se tenir avec autant de sérieux que sa démonstration, sans hystérisation, sur la base d’arguments aussi solides et rationnels que ceux présentés. Le débat est ouvert.

Questions à Pierre Kahn

Vous aviez déjà consacré un livre à la laïcité, en 2005. Qu’estce qui vous amené à écrire ce nouvel ouvrage ?

Il s’agissait en 2005, comme l’indique le titre de la collection dans laquelle le livre a été publié (« Idées reçues » sur…), de faire sur le thème de laïcité des mises au point utiles pour les lecteurs intéressés par le sujet. Il procédait donc d’un souci de clarification, d’autant plus nécessaire que le problème que la laïcité posait en France était, depuis les premières affaires de voile, en 1989, un problème public, conflictuel et confus. Cette clarification ne masquait pas les orientations qui étaient déjà les miennes sur ce sujet. Cependant, le but n’était pas de les défendre et de les justifier, mais de procéder à un état des lieux de la question.

Il en va tout autrement de l’ouvrage de 2023, qui, comme son titre l’indique suffisamment, est un essai. Son ambition est d’intervenir dans le débat public en proposant une analyse historique et philosophique de la laïcité et se situe clairement, de façon critique, en regard d’autres analyses.

Vous l’indiquez nettement : la laïcité est complexe à saisir et sa définition conventionnelle ne suffit pas à en épuiser le sens. Quelle définition proposeriez-vous à des élèves et quelles démarches conseillez-vous aux enseignants pour aider les élèves à mieux la concevoir ?

La meilleure façon de définir auprès des élèves la laïcité est d’insister sur le principe de liberté qui en constitue le cœur. Ce qui implique, d’une part, de ne pas systématiquement la présenter, comme c’est trop souvent le cas, comme une source d’interdictions, et d’autre part, de la faire vivre au sein de la communauté scolaire et ne pas se contenter de l’enseigner. C’est d’ailleurs là une recommandation que j’étendrais volontiers à l’ensemble des valeurs de la République que l’école se doit de transmettre.

Vous critiquez l’idéal « d’émancipation laïque » que l’État ne devrait pas assumer, car cela le conduirait à « afficher une préférence publique pour certaines formes de conception du bien ». N’y a-t-il pas là une contradiction avec l’idéal d’émancipation qui anime l’école publique (et laïque) ?

Il est vrai qu’il y a dans mon livre une critique de l’idée d’émancipation, qui me parait toujours exposée au risque du paternalisme. De quoi l’école doit-elle émanciper ? Des préjugés ? Des croyances ? De la famille ? On ne s’émancipe que d’une servitude ou d’une aliénation : qui a donné à l’institution scolaire le droit de définir les « servitudes » dont il s’agirait d’émanciper les élèves ?

Votre ouvrage est publié dans un contexte particulièrement sombre pour les enseignants. Ne craignez-vous pas que votre ouvrage soit mal compris ? Voire d’être accusé d’affaiblir la laïcité dans un contexte où elle semble menacée ?

Ma crainte est réelle de voir le sens de mes analyses mal compris. Elle existait avant le bouleversement provoqué par l’assassinat de Dominique Bernard, mais elle ne peut bien sûr que croitre dans le climat dramatique de ces derniers jours. Il me faut à cet égard préciser trois choses. D’une part, un des buts de ce livre est de mettre en garde contre ce que le philosophe Ruwen Ogien a appelé, à la suite du sociologue britannique Stanley Cohen, une panique morale dont on peut penser qu’elle affecte trop souvent les débats actuels sur la laïcité et que le terrorisme islamiste ne peut qu’attiser. D’autre part, le minimalisme laïque que je défends ici, je le dis de mille manières dans le livre, n’est en rien une version faible de la laïcité ; il est au contraire le résultat d’une réflexion que je me suis efforcé de rendre aussi rigoureuse et aussi informée que possible.

De ce point de vue, opposer, comme on l’a parfois fait, ma conception de la laïcité à une laïcité « stricte », c’est user d’une terminologie impropre. Je défends une laïcité que je crois assez « strictement » fidèle à l’esprit de la loi de 1905. Parler comme je le fais de minimalisme en matière de laïcité, ce n’est finalement rien d’autre que d’affirmer ceci : il est préférable, du point de vue des libertés que la laïcité a pour fin de garantir, de la ramener autant qu’il est possible au cadre juridique posé par le législateur en 1905, plutôt que d’y voir un enjeu de civilisation, et de l’inscrire dans ce que Max Weber appelait le polythéisme des valeurs. J’ajoute enfin que le terrorisme menace moins la laïcité que des vies humaines et que c’est précisément en cela qu’il terrorise. Il faut rappeler que dans une république démocratique et laïque comme la nôtre, on a le droit d’être opposé à la république et à la laïcité dès lors que cette opposition s’exprime dans le cadre de la loi.

L’esprit des Lumières

Un très bon article sur l’histoire des Lumières.

Retrouvez l’article Ici

Par Tzvetan Todorov

Voltaire et Frédéric II le Grand, roi de Prusse
Voltaire et Frédéric II le Grand, roi de Prusse
Blbliothèque nationale de France

Les Lumières sont une époque d’aboutissement, de récapitulation, de synthèse – et non d’innovation radicale. À leur fondement, les notions d’autonomie, de finalité humaine des actes, et d’universalité. Trois idées simples, sont les innombrables conséquences s’entremêlent et tissent un véritable esprit des Lumières.

Les grandes idées des Lumières ne trouvent pas leur origine au 18e siècle ; quand elles ne viennent pas de l’Antiquité, elles portent les traces du haut Moyen Âge, de la Renaissance, de l’époque classique. Les Lumières absorbent et articulent des opinions qui dans le passé se combattaient.

À la fois rationalistes et empiristes, héritières de Descartes comme de Locke, les Lumières accueillent les Anciens et les Modernes, les universalistes et les particularistes. Elles sont éprises d’histoire et d’éternité, de détails et d’abstractions, de nature et d’art, de liberté et d’égalité. Si les ingrédients sont anciens, leur combinaison est neuve : non seulement ils ont été articulés entre eux, mais, et cela est essentiel, c’est au moment des Lumières que ces idées passent des livres dans le monde réel.

De très nombreux individus portent la pensée des Lumières. Loin de se sentir d’accord entre eux, ils passent leur temps en âpres discussions, de pays à pays comme à l’intérieur de chaque pays. Les Lumières sont un temps de débat plutôt que de consensus. Multiplicité redoutable, et pourtant, il existe un esprit commun des Lumières.

Émancipation et autonomie

Le premier trait constitutif de la pensée des Lumières consiste à privilégier ce qu’on choisit et décide soi-même, au détriment de ce qui vous est imposé par une autorité extérieure. Cette préférence comporte deux facettes, l’une critique, l’autre constructive : il faut se soustraire à toute tutelle imposée aux hommes du dehors et se laisser guider par les lois, normes, règles voulues par ceux-là même à qui elles s’adressent. Émancipation et autonomie sont les deux temps d’un même processus, également indispensables. Pour pouvoir s’y engager, il faut disposer d’une entière liberté d’examiner, de questionner, de critiquer, de mettre en doute : plus aucun dogme ni aucune institution n’est sacré.

Se libérer de l’autorité religieuse

The Sleeping Congregation
The Sleeping Congregation | Bibliothèque nationale de France

La tutelle sous laquelle vivaient les hommes avant les Lumières était, en tout premier lieu, de nature religieuse. C’est donc à la religion que vont s’adresser les critiques les plus nombreuses, visant à rendre possible la prise en main par l’humanité de son propre destin. Il s’agit pourtant d’une critique ciblée : ce qu’on rejette, c’est la soumission de la société ou de l’individu à des préceptes dont la seule légitimité vient de ce qu’une tradition les attribue aux dieux ou aux ancêtres. Ce n’est plus l’autorité du passé qui doit orienter la vie des hommes, mais leur projet d’avenir. Rien n’est dit en revanche de l’expérience religieuse elle-même, ou de l’idée de transcendance, ou de telle doctrine morale portée par une religion particulière. La critique porte sur la structure de la société, non sur le contenu des croyances. La religion sort de l’État sans pour autant quitter l’individu. Le grand courant des Lumières va se réclamer, non de l’athéisme, mais de la religion naturelle, du déisme, ou d’une de leurs nombreuses variantes. L’observation et la description des croyances du monde entier, à laquelle vont se livrer les hommes des Lumières, n’ont pas pour but de récuser les religions, mais de conduire à une attitude de tolérance et à la défense de la liberté de conscience.

L’observation et la description des croyances du monde entier, à laquelle vont se livrer les hommes des Lumières, n’ont pas pour but de récuser les religions, mais de conduire à une attitude de tolérance et à la défense de la liberté de conscience. 

Développer les connaissances

L’Optique
L’Optique | © Blbliothèque nationale de France

Ayant rejeté le joug ancien, les hommes fixeront leurs nouvelles lois et normes à l’aide de moyens purement humains – plus de place ici pour la magie ni pour la révélation. À la certitude de la Lumière viendra se substituer la pluralité des lumières. La première autonomie conquise est celle de la connaissance. Celle-ci part du principe qu’aucune autorité, aussi bien établie et prestigieuse soit-elle, ne se trouve à l’abri de la critique. La connaissance n’a que deux sources, la raison et l’expérience, et toutes deux sont accessibles à chacun. La raison est mise en valeur comme outil de connaissance, non comme mobile des conduites humaines, elle s’oppose à la foi, non aux passions. Celles-ci, au contraire, sont à leur tour émancipées des contraintes venues d’ailleurs.


La libération de la connaissance ouvre la voie royale à l’épanouissement de la science. Tous voudraient alors se mettre sous la protection d’un personnage qui n’est pas un philosophe mais un savant : Newton joue pour le Siècle des lumières un rôle comparable à celui de Darwin pour les siècles suivants. La physique fait des progrès spectaculaires, suivie par les autres sciences, chimie, biologie et même sociologie ou psychologie. Les promoteurs de cette nouvelle pensée voudraient apporter les lumières à tous, car ils sont persuadés qu’elles serviront au bien de tous. Ils favoriseront donc l’éducation sous toutes ses formes, depuis l’école jusqu’aux académies savantes ; et la diffusion du savoir, par des publications spécialisées ou par des encyclopédies qui s’adressent au grand public.

Pour la liberté de conscience

Mrs Stanhope
Mrs Stanhope | Blbliothèque nationale de France

Le principe d’autonomie bouleverse tant la vie de l’individu que celle des sociétés. Le combat pour la liberté de conscience, qui laisse à chacun le choix de sa religion, n’est pas nouveau, mais il faut toujours le recommencer ; il se prolonge en une demande de liberté d’opinion, d’expression, de publication. Accepter que l’être humain soit la source de sa loi, c’est aussi l’accepter dans son entier, tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Or il est corps et esprit, passions et raison, sensualité et méditation. Il est aussi, pour peu qu’on accepte de s’intéresser à lui-même et pas seulement à ses devoirs, infiniment divers – ce qu’on voit en passant de pays en pays, mais également de personne à personne. C’est ce que sauront dire, mieux que toute littérature savante, les genres nouveaux qui mettent l’individu au centre de leur attention : roman d’une part, autobiographie de l’autre. Genres qui n’aspirent plus à révéler les lois éternelles des conduites humaines, ni le caractère exemplaire de chaque geste, mais montrent des hommes et des femmes particuliers, engagés dans des situations particulières. C’est ce que dit aussi la peinture, qui se détourne des grands sujets mythologiques et religieux pour montrer des êtres humains nullement exceptionnels, saisis dans leurs activités communes, dans leurs gestes les plus quotidiens.

L’autonomie de l’individu se prolonge dans celle de son cadre de vie comme dans celle de ses œuvres. Elle entraîne la découverte du milieu naturel, fait de forêts et de torrents, de clairières et de collines qui n’ont pas été soumis à des exigences géométriques ou pratiques. Parallèlement, elle accorde une place nouvelle aux artistes et à leurs pratiques. Peintres et musiciens, acteurs et écrivains ne sont plus de simples amuseurs ou décorateurs, mais s’adonnent à des activités appréciées : l’artiste créateur décide lui-même de ses propres compositions et les destine à une jouissance purement humaine. Ces deux mises en valeur témoignent en même temps de la dignité nouvelle accordée au monde sensible.

Transformer l’espace politique

Voltaire et Frédéric II le Grand, roi de Prusse
Voltaire et Frédéric II le Grand, roi de Prusse | Blbliothèque nationale de France

L’exigence d’autonomie transforme encore plus profondément les sociétés politiques ; elle prolonge et accomplit la séparation du temporel et du spirituel. Au Siècle des Lumières, on a recours à une première forme d’action : on s’efforce de communiquer les résultats des recherches librement conduites aux souverains bienveillants, pour que ceux-ci infléchissent leur politique : c’est ce qu’on attend de Frédéric II à Berlin, de Catherine II à Saint-Pétersbourg ou de Joseph II à Vienne. Au-delà de ce despotisme éclairé, qui cultive l’autonomie de la raison chez le monarque mais préserve la soumission du peuple, cette exigence conduit à deux principes. Le premier est celui de la souveraineté, principe déjà ancien qui reçoit ici un contenu nouveau : la source de tout pouvoir est dans le peuple, et rien n’est supérieur à la volonté générale. Le second est celui de la liberté de l’individu vis-à-vis de tout pouvoir étatique, légitime ou illégitime, dans les limites d’une sphère qui lui est propre ; pour l’assurer, on veille au pluralisme et à l’équilibre des différents pouvoirs. Dans tous les cas se trouve consommée la séparation du théologique et du politique : celui-ci s’organise désormais en fonction de ses propres critères.

Vers une société laïque

« Soyez libres, vivez »
« Soyez libres, vivez » | Blbliothèque nationale de France

Tous les secteurs de la société ont tendance à devenir laïques, alors même que les individus restent croyants. Ce programme concerne non seulement le pouvoir politique, mais aussi la justice : le délit, tort causé à la société, est le seul qu’elle doit réprimer, et il doit être distingué du péché, faute morale au regard d’une tradition. Et aussi l’école, destinée à être soustraite au pouvoir ecclésiastique pour devenir un lieu de propagation des lumières, ouverte à tous, donc gratuite, et en même temps obligatoire pour tous. Et aussi la presse périodique, où peut trouver place le débat public. Et aussi l’économie, qui doit être affranchie des contraintes arbitraires et permettre la libre circulation des biens ; qui doit se fonder sur la valeur du travail et de l’effort individuel, plutôt que de s’encombrer de privilèges et de hiérarchies venus du passé.
Le lieu le plus approprié à l’ensemble de ces mutations est la grande ville, qui favorise la liberté des individus et leur donne en même temps l’occasion de se rencontrer et de débattre en commun.

Finalité des actions humaines

La volonté de l’individu comme celle des communautés s’est émancipée des anciennes tutelles. Est-ce à dire qu’elle est maintenant entièrement libre, qu’elle ne connaît plus aucune limite ? Non : l’esprit des Lumières ne se réduit pas à la seule exigence d’autonomie, mais apporte aussi ses propres moyens de régulation.

La quête du bonheur

Les Charmes de la vie
Les Charmes de la vie | Blbliothèque nationale de France
La Croisée
La Croisée | Blbliothèque nationale de France

Le premier d’entre eux concerne la finalité des actions humaines libérées. À son tour, celle-ci descend sur terre : elle ne vise plus Dieu mais les hommes. En ce sens, la pensée des Lumières est un humanisme ou, si l’on préfère, un anthropocentrisme. Il n’est plus nécessaire, comme le demandaient les théologiens, d’être toujours prêt à sacrifier l’amour des créatures à celui du Créateur ; on peut se contenter d’aimer d’autres êtres humains. Quoi qu’il en soit de la vie dans l’au-delà, l’homme doit donner sens à son existence terrestre. La quête du bonheur remplace celle du salut. L’État lui-même ne se met pas au service d’un dessein divin, il a pour objectif le bien-être de ses citoyens. Ceux-ci à leur tour ne font pas preuve d’un coupable égoïsme lorsqu’ils aspirent au bonheur dans le domaine qui dépend de leur volonté, ils ont raison de choyer leur vie privée, de rechercher l’intensité des sentiments et des plaisirs, de cultiver l’affection et l’amitié. La vie de Casanova est, sur ce plan-là, tout à fait exemplaire.

Des droits inaliénables

Droits de l’Homme et du Citoyen
Droits de l’Homme et du Citoyen | © Bibliothèque nationale de France

La seconde restriction apportée à la libre action des individus comme des communautés consiste à affirmer que tous les êtres humains possèdent, de par leur nature même d’humains, des droits inaliénables. Les Lumières absorbent ici l’héritage de la pensée du droit naturel, telle qu’elle se formule au milieu du 18e siècle : à côté des droits dont les citoyens jouissent dans le cadre de leur société, ils en détiennent d’autres, communs à tous les habitants du globe et donc à chacun, droits non écrits mais non moins impérieux pour autant.
Tout être humain a droit à la vie. La peine de mort est donc illégitime, même lorsqu’elle frappe un criminel qui a tué : si l’assassinat privé est un crime, comment l’assassinat public pourrait-il ne pas en être un ?
Tout être humain a droit à l’intégrité de son corps. La torture est donc illégitime, même lorsqu’elle est pratiquée au nom de la raison d’État.

L’appartenance au genre humain, à l’humanité universelle est plus fondamentale encore que l’appartenance à telle ou telle société. L’exercice de la liberté se trouve donc contenu par l’exigence d’universalité et le sacré, qui a quitté les dogmes et les reliques, s’incarne désormais dans ces « droits de l’homme » nouvellement reconnus.

Le principe d’universalité

Si tous les êtres humains possèdent un ensemble de droits identiques, il s’ensuit qu’ils sont égaux en droit : la demande d’égalité découle de l’universalité. Elle permet d’engager des combats qui se poursuivent de nos jours : les femmes devraient être égales aux hommes devant la loi ; l’esclavage, aboli – l’aliénation de la liberté d’un être humain ne pouvant jamais être légitime ; les pauvres, les sans-grades, les marginaux, reconnus dans leur dignité ; et les enfants, perçus en tant qu’individus.

« Moi libre aussi »
 
« Moi libre aussi »
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Cette affirmation de l’universalité humaine provoque l’intérêt pour des sociétés autres que celle où l’on est né. Les voyageurs et les savants ne peuvent cesser du jour au lendemain de juger les peuples lointains avec des critères provenant de leur propre culture ; pourtant, leur curiosité est éveillée, ils deviennent conscients de la multiplicité de formes que peut prendre la civilisation et commencent à accumuler des informations et des analyses, qui avec le temps transformeront leur idée de l’humanité. De même pour la pluralité dans le temps : le passé cesse d’être l’incarnation d’un idéal éternel ou un simple répertoire d’exemples, pour devenir une succession d’époques historiques dont chacune a sa propre cohérence et ses propres valeurs. La connaissance de sociétés différentes de celle de l’observateur lui permet en même temps de tourner vers soi un regard moins naïf : il ne confond plus sa tradition avec l’ordre naturel du monde. C’est ainsi que le Français Montesquieu peut critiquer les Persans, mais aussi imaginer des Persans qui critiquent judicieusement les Français.

La Crimée : une annexion russe, dix ans après

Article issu du magasine Carto

Michaël Levystone, Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Laura Margueritte, Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

Le 18 mars 2014, la Russie annexait la Crimée, territoire stratégique en mer Noire dans le cadre de la guerre en Ukraine lancée en février 2022. Inquiets pour leur avenir, alors que les États-Unis et l’Union européenne (UE) imposaient leurs premières sanctions à Moscou, les quelque 2,5 millions d’habitants de cette péninsule de 27 000 kilomètres carrés se voyaient promettre des lendemains heureux par les autorités russes. Qu’en est-il dix ans plus tard ?

Devenue sujet fédéral de Russie, la Crimée annexée est plongée dans un isolement économique – les entreprises ukrainiennes et européennes quittent ce marché –, en proie à une fuite des cerveaux et à un effondrement de la production industrielle (métallurgie, chimie, construction navale). Secteur clé, le tourisme pâtit d’un contexte qui détourne de la péninsule les vacanciers ukrainiens (70 % de ses visiteurs en 2013) et européens.

Russification forcée

Les grandes sociétés russes ne se précipitent pas davantage dans une région dont Moscou fournit 65 à 70 % des ressources budgétaires, où le salaire mensuel émarge à 46 000 roubles (461 euros), contre une moyenne nationale à 73 000 (732), et qui produit cinq fois moins de richesses que le kraï (territoire) voisin de Krasnodar, place forte de l’agriculture et du tourisme russes bénéficiant des mêmes conditions climatiques. À cela s’ajoute un remodelage du paysage entrepreneurial de la Crimée où nombre de PME, qui employaient les deux tiers de la population active, mettent la clé sous la porte.

Moscou mise sur les grandes entreprises locales, nationalisant celles opérant dans les secteurs pétrogazier, portuaire et agricole, tout en chassant les propriétaires fonciers ukrainiens réfractaires au passeport russe. La Russie investit par ailleurs dans les infrastructures sociales, comme les hôpitaux et les écoles (où l’enseignement en russe prend le pas sur celui dispensé en ukrainien), et dans des projets de transport. La mise en service, en 2018, de l’aéroport international de Simferopol et du pont de Kertch – que prolonge une autoroute vers les principaux pôles urbains de la péninsule – revigore la fréquentation touristique de la Crimée, avec une prédominance des visiteurs en provenance de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

La finalisation de ces chantiers suscite auprès des Criméens l’espoir d’une baisse de l’inflation (qui a dépassé 100 % selon les années) impulsée sur les prix alimentaires tant par la cherté des approvisionnements (réalisés par des bateaux faisant la navette entre les deux rives du détroit de Kertch) que par le délitement de l’agriculture locale, en conséquence de la rupture – imposée par l’Ukraine dès 2014 – des approvisionnements en eau douce de la Crimée depuis le fleuve Dniepr.

Une insécurité tous azimuts

Le réapprovisionnement, par le canal de Crimée du Nord, des champs agricoles de la péninsule imprime un volet hydrique aux buts de la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022. Aux premières heures de ce conflit, des convois militaires russes s’élancent ainsi depuis la Crimée vers Kherson – région ukrainienne annexée en septembre 2022 –, pour faire main basse sur le barrage hydroélectrique de Nova Kakhovka. La destruction de cet édifice, le 6 juin 2023, compromet la sécurité hydrique de la Crimée, où les sécheresses, en sus de tirer à la baisse la productivité de ses champs agricoles, contraignent périodiquement ses autorités à rationner l’eau.

Au-delà de la dimension hydrique, c’est la sécurité tout entière de la Crimée qui est remise en cause par le conflit ukrainien, car la péninsule constitue non seulement une ligne de front, mais aussi une cible de choix aux yeux des stratégistes ukrainiens en raison de sa forte militarisation (bases aériennes et navales, polygones d’entraînement, concentration de troupes russes depuis 2021).

En Crimée, l’armée ukrainienne s’est notamment illustrée par deux séquences opérationnelles alliant attaques balistiques et de drones. La première, conduite en août 2022, s’est matérialisée par la destruction d’avions de combat russes sur la base de Saky, des frappes contre un entrepôt de munitions près de Djankoï, sans oublier une attaque contre l’aérodrome de Belbek. La seconde, déclenchée en réaction au retrait unilatéral russe, en juillet 2023, de l’accord céréalier conclu un an auparavant sous l’égide de la Turquie et de l’ONU, a donné lieu à un raid, réalisé le même jour, contre le pont de Kertch (déjà endommagé le 8 octobre 2022), au bombardement du quartier général de la flotte russe de la mer Noire à Sebastopol en septembre 2023, ainsi qu’à l’engloutissement de plusieurs navires russes de débarquement de chars : le Novotcherkassk en décembre, le Yamal et l’Azov en mars 2024. Ces coups d’éclat successifs, preuve d’une réelle ingéniosité tactique ukrainienne, visent tout autant à contester la suprématie russe en mer Noire pour y réactionner le corridor céréalier qu’à entraver la logistique militaire de l’ennemi en Crimée.

L’isolement de la Crimée pour en faire le « centre de gravité » du conflit en mer Noire figure au rang des objectifs fixés par Volodymyr Zelensky à son armée pour l’année 2024. Il n’est donc pas à exclure que l’Ukraine se livre à un pilonnage des installations militaires de la péninsule, d’autant que les États-Unis lui délivrent l’aide attendue. De nouveaux coups d’éclat sur le front méridional (avec le pont de Kertch pour cible) seront à même de regonfler le moral de troupes ukrainiennes malmenées par la Russie sur le front oriental. 

Ukraine-Russie-France ? Morceaux choisis du livre de Jean Dominique Merchet

Tirs ukrainiens en direction des positions russes sur la ligne de front de l’est de l’Ukraine, le 23 novembre 2022. ANATOLII STEPANOV / AFP

Jean Dominique Merchet est journaliste. Il est le correspondant diplomatique et défense du journal L’Opinion.

La France est-elle l’Ukraine?

« la France n’est pas dans la situation géopolitique de l’Ukraine. Pour trois raisons. 1) D’abord, la France n’est pas une voisine directe de la Russie et elle ne fait pas l’objet d’une ambition révisionniste de domination politique et d’annexion d’une partie de son territoire. 2) Ensuite, la France est une puissance nucléaire, ce qui lui permet, en principe, de dissuader tout État qui voudrait s’en prendre à ses intérêts vitaux. 3) Enfin, la France est membre de l’Alliance atlantique et sa participation à l’OTAN lui assure le soutien des Alliés, notamment américains, au travers de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord. La France est donc dans une position géopolitique beaucoup plus confortable que l’Ukraine. »

La Russie de Poutine face à l’Europe et la France

« L’aventure dans laquelle Vladimir Poutine a délibérément engagé son pays en février 2022 est sans retour possible. La Russie va demeurer un voisin hostile, suscitant la crainte dans une large partie de notre continent. Les États européens vont donc continuer à se réarmer et à tout faire pour maintenir un fort lien transatlantique, c’est-à dire la garantie de sécurité des États-Unis. C’est, pour partie, un retour à la situation de la guerre froide. Avec une différence de taille : l’Union soviétique n’était pas un État révisionniste, qui voulait bouleverser l’ordre européen et modifier les frontières. Elle était, au contraire, attachée à la stabilité géopolitique. (…)

La Russie de Vladimir Poutine est, au contraire, une puissance révisionniste. Elle entend modifier les équilibres géopolitiques en Europe et agrandir son territoire. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle bloque, par son droit de veto, tout règlement possible dans le cadre de l’ONU. Puissance nucléaire, elle mène sa politique agressive à l’abri de son arsenal atomique, dissuadant les Occidentaux d’aller jusqu’à la guerre ouverte pour contrer ses ambitions.

Sauf bouleversement imprévisible, il n’y aura pas d’affrontements militaires directs avec la Russie, pas de « guerre » au sens classique du terme. En revanche, un besoin se fait sentir de maintenir une forte posture dissuasive à son égard, à la fois nucléaire et conventionnelle, tout en restant fortement engagé dans le soutien des États que la Russie agresse (l’Ukraine) ou qu’elle menace (Pologne, pays Baltes, Moldavie, notamment). »

Jean Dominique MERCHET, Sommes nous prêts pour la guerre ? L’illusion de la puissance française, Robert Laffont, Paris, 2024

L’histoire de la cité de Carcassonne

L’histoire de la cité de Carcassonne débute au Moyen-Age. Les romains y fortifient un premier village avec une vue sur l’Aude, afin de prévenir des attaques: c’est la naissance de Carcaso.

Carcassonne au Moyen-Age

Au IIIe et au IVe siècles, une première vague d’invasions des peuples germaniques fait vaciller l’Empire romain. Carcaso se dote alors d’une enceinte, longue de 1 200 mètres. Au Ve siècle, de nouvelles attaques conduisent à la fondation du royaume wisigoth d’Aquitaine. La cité est occupée, puis à nouveau attaquée, en 725 par l’Empire arabe Omeyyade.

Dame Carcas

La légende de dame Carcas ou Carcas sonne

C’est la domination arabe qui inspire la légende de Dame Carcas, protectrice de la cité. Lorsque les Francs commandés par Charlemagne assiègent Carcassonne en 759, dame Carcas, la femme du roi sarrasin. Le siège de la Cité durait depuis déjà 5 ans lorsque la famine eut raison des derniers défenseurs. Dame Carcas veilla sur la Cité et fit croire à une garde toujours nombreuse : elle disposa des mannequins de paille habillés en soldats et décocha des tirs d’arbalète, visant l’armée assiégeante. La nourriture s’étant raréfiée, un beau jour, il ne resta plus dans la ville qu’un petit cochon et une mesure de blé pour nourrir la population. Dame Carcas gava alors cet ultime cochon avec le reste de blé et le jeta du haut du rempart. Le cochon, en touchant le sol, éclata et de son ventre déchiré s’échappa un flot de bon grain.

Devant ce spectacle, Charlemagne fit aussitôt lever le siège devenu inutile : on avait tellement de blé à Carcassonne qu’on en nourrissait les pourceaux ! Avant que la grande armée ne disparaisse, Dame Carcas fit sonner le cor de la ville pour annoncer la bonne nouvelle aux alentours. C’est alors que l’un de ses vassaux aurait dit à Charlemagne « Sire, Carcas sonne »!

Il s’agit cependant d’une légende, le nom de Carcassonne est plus ancien : Carcaso chez les Romains.

En 888, la mort de Charles le Gros marque la fin de l’empire carolingien et la montée en puissance des seigneurs locaux. En 1067, le comté de Carcassonne devient la possession de Raimond-Bernard Trencavel, vicomte d’Albi et de Nîmes. C’est le début d’une dynastie qui va marquer l’histoire de la ville.

La Maison des Trencavel, seigneurs de Carcassonne

Au XIe siècle, Bernard Aton IV, fils de Raimond-Bernard, réunit les territoires hérités de son père et de sa mère, dominant ainsi le Bas Languedoc. À Carcassonne, les Trencavel ordonnent la construction de la basilique Saint-Nazaire et Saint-Celse, qui débute en 1096. Ils font aussi bâtir un palais, vers 1130, qui devient la demeure seigneuriale. Il sera à l’origine du futur château comtal de Carcassonne !

Pour la ville, c’est une période d’abondance et d’expansion, avec la création de plusieurs faubourgs. C’est aussi une période d’indépendance, pendant laquelle les Trencavel s’imposent face aux comtes de Toulouse et de Barcelone, leurs puissants voisins. Cette époque prend fin en 1209, avec le début de la croisade contre les Albigeois.

Au cœur du pays cathare

Pour bien comprendre les enjeux de cette croisade, arrêtons-nous un instant sur ce qu’est le catharisme. Ce mouvement chrétien, apparu en Europe au XIIe siècle, rejette l’Église romaine, qu’il accuse de ne pas respecter les idéaux du Christ. Dans le sud de la France, quatre Églises adoptent cette doctrine : Albi, Val d’Aran, Toulouse… et Carcassonne.

En 1209, le pape Innocent III lance une croisade contre ces « Albigeois » hérétiques, avec le soutien du roi Louis VIII. Assiégée, la cité de Carcassonne tombe au bout de 15 jours de siège, le 15 août 1209. Raimond Trencavel est vaincu par Simon de Montfort, chef militaire de l’expédition, qui s’empare de la place. Dix-sept ans plus tard, en 1226, Carcassonne est rattachée au domaine royal français. La croisade, elle, s’achèvera en 1229.

Une place-forte au système de défense exceptionnel

En 1240, Raimond Trencavel tente de reprendre ses terres avec l’appui de certains faubourgs, sans succès. En représailles, Louis IX fait raser les habitations des traîtres, qui doivent s’installer sur l’autre rive de l’Aude. Carcassonne se dédouble : sur la rive droite, se tient la cité médiévale, tandis que sur la rive gauche, un nouveau bourg apparaît. C’est la naissance de la bastide   Saint-Louis !

C’est au XIIIe siècle, que la ville prend l’aspect que nous lui connaissons aujourd’hui. L’ancien palais des Trencavel devient un château comtal, tandis qu’une seconde enceinte de 1 600 mètres vient doubler le rempart gallo-romain. Sous les règnes de Philippe III le Hardi et de Philippe IV le Bel, les fortifications de Carcassonne se modernisent. Les murailles sont équipées de meurtrières pour le tir à l’arbalète et de nouvelles portes sont érigées, dont la monumentale Porte Narbonnaise. Désormais, Carcassonne est réputée imprenable.

Une longue période de déclin

La ville est maintenant un centre politique, administratif et militaire. Elle est aussi un poste de défense stratégique depuis 1258 et le Traité de Corbeil, qui place la frontière entre la France et l’Aragon à proximité. En 1659, le Traité des Pyrénées met fin à la guerre franco-espagnole, commencée en 1635. Avec le déplacement de la frontière vers le sud, Carcassonne perd son statut privilégié.

Une renaissance signée Viollet-le-Duc

Il faudra attendre 1840 pour que la cité de Carcassonne retrouve ses lettres de noblesse. Cette année-là, l’historien et archéologue carcassonnais Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, obtient le classement de la basilique en tant que monument historique. Par la suite, Prosper Mérimée, inspecteur national des monuments historiques, se rend sur place. Il dresse un état des lieux des travaux nécessaires et en confie la direction à Eugène Viollet-le-Duc.

Ce dernier restaure d’abord la basilique Saint-Nazaire, réputée pour ses vitraux flamboyants. Puis, il fait consolider les parties hautes de l’architecture militaire gallo-romaine et médiévale. Commencé en 1853 et achevé en 1911, cet immense chantier de restauration a rendu sa splendeur d’antan à la cité médiévale.

Sources:

Site du château et rempart de la cité de Carcassonne:

https://www.remparts-carcassonne.fr/decouvrir/histoire-du-monument

Site de la ville de Carcassonne:

https://www.carcassonne.org/article-page/dame-carcas