Archives de catégorie : analyses mouvements sociaux

Prise de notes sur l’ouvrage de Mark Mazower, Le continent des ténèbres, une histoire de l’Europe du XXème siècle

Marc MAZOWER, Le continent des ténèbres, Une histoire de l’Europe du XXème siècle, 2021, 1ere édition 1998, 688 p.

Mazower adopte une démarche comparatiste à l’échelle européenne. Refusant les histoires nationales, il met en évidence les circulations d’idées, les influences réciproques et les expériences politiques communes qui traversent le continent tout au long du XXᵉ siècle.

La démocratie n’est jamais gagnée

Mazower part d’une idée simple. La victoire de la démocratie n’est pas irréversible. Elle est la conséquence de la victoire des forces démocratiques sur les régimes autoritaires et conservateurs. Elle n’est pas définitive car le régime démocratique, faisant l’objet de critiques légitimes, peut aussi être sacrifié au profit de régimes bien plus autoritaires.

Pour étayer sa thèse de départ, Mazower montre, par exemple, que, pour Churchill, pourtant dirigeant d’un régime parlementaire, la démocratie est l’exception. Il est prêt, pour cela, à s’allier avec l’Italie mussolinienne au début des années 1920. Dans l’Europe des années 1920-1930, l’anticommunisme l’emporte sur la démocratie dans toute l’Europe centrale, avec l’instauration de régimes autoritaires de droite. Mussolini affirme : « Le siècle actuel est le siècle de l’autorité, un siècle de « droite », un siècle fasciste. » Dans le même temps, la démocratie peut parfois creuser sa propre tombe par son absence de dialogue politique et de consensus démocratique. Les contradictions sont si aiguës que le cadre démocratique ne peut plus exister, comme ce fut le cas de la République de Weimar.

Mussolini rend visite à Hitler en 1940 à Munich.

Ainsi, la conception démocratique du pouvoir d’État est toujours en jeu. Cet ouvrage interroge le passé, mais il questionne aussi le présent. Il montre que les forces démocratiques peuvent être mises en minorité. Dans ces cas, la suppression de la liberté de conscience se retourne contre les peuples de façon très concrète.

L’idée démocratique rencontre le nationalisme

Le nationalisme déstructure les attachements dynastiques et religieux et crée de nouvelles solidarités. La communauté devient nationale ; pourtant, les territoires de ces États-nations ne sont pas homogènes. Ainsi, plusieurs modèles de règlement de l’hétérogénéité nationale apparaissent :

  • L’URSS lance une tentative de solution fédérale où les élites locales se déploient dans un cadre administratif territorial. L’enseignement dans les républiques soviétiques se réalise dans les langues locales, mais l’État est dirigé de façon très centralisée par le PCUS.
  • Les États libéraux et démocratiques tentent, après la Première Guerre mondiale, avec la SDN, de former de nouveaux États-nations garantissant des droits aux minorités. Cette SDN, pourtant, ne reconnaît pas l’égalité des peuples : la proposition japonaise d’égalité des races est repoussée. Ces États ont bien du mal à imposer leurs conceptions aux nouveaux venus au banc des nations. En Pologne, par exemple, le parti paysan polonais défend l’égalité des droits, sauf pour les Juifs, qui seraient une « nation étrangère et consciente de l’être ».
  • Enfin, se développe un nationalisme exclusiviste, porté à son paroxysme par les partis fascistes, dont, en premier lieu, le parti nazi. Pour Carl Schmitt, une démocratie de masse réclame « d’abord l’homogénéité et ensuite, si nécessaire, l’élimination ou l’éradication de l’hétérogénéité ». Il affirme également qu’« une démocratie démontre sa force politique en sachant rejeter ou tenir en lisière tout ce qui, lui étant étranger et inégal, menace son homogénéité ». Il défend ainsi la vision d’un peuple pur et mythifié, uni comme un seul homme. Toute division susceptible d’affaiblir cette unité serait alors considérée comme antinationale.

Le modèle fasciste face à la démocratie

« Qui n’a pas la force de lutter pour sa propre santé perd le droit de vivre dans ce monde de lutte » (Hitler). Cette citation résume toute la conception nazie du rôle de l’individu dans la société : un darwinisme social dans lequel le plus fort triomphe du « faible ».

Caricature antisémite montrant un Juif qui tient en laisse un fonctionnaire soviétique. Légende : « La personne “idéale” pour le peuple élu : les goûts, ça ne se discute pas. »

Cependant, dans ce combat entre démocratie et fascisme, la défense de la liberté, à elle seule, ne peut suffire, d’après Mazower, à combattre le fascisme ni à entraîner les larges masses dans la défense de la démocratie. C’est pourquoi la victoire de la démocratie sur le nazisme s’accompagne également d’une « conception nouvelle de la solidarité sociale et de la cohésion nationale ». De la même façon, la défaite des fascismes a fait émerger un « consensus antiraciste international ».

Le fascisme entend rétablir le modèle familial remis en cause par la révolution industrielle. Il s’oppose ainsi au modèle soviétique, qui cherche à émanciper les femmes à travers la lutte contre l’Église et les pouvoirs patriarcaux, même si un retour en arrière s’opère sur leur condition à partir des années 1930. Plus largement, les États favorisent la natalité afin de préparer de futurs soldats.

Cette conception de la domination du fort sur le faible conduit à un eugénisme radical : stérilisation forcée des malades mentaux, des criminels, des délinquants, des Tsiganes et des enfants métis.

La crise du capitalisme : modèle soviétique et exacerbation des nationalismes

Avec la crise économique et la destruction de denrées destinées à maintenir les prix, le capitalisme de marché apparaît de moins en moins rationnel. Les gouvernements tentent de répondre à la crise par des politiques d’austérité et de déflation qui, loin de la résoudre, contribuent à l’aggraver.

Dans ce contexte, le système soviétique peut apparaître comme une alternative. En 1929, Staline impose, par la force, la collectivisation de l’agriculture afin de mieux approvisionner les villes. L’URSS met ainsi durablement son agriculture en difficulté, pour plusieurs générations. De nouvelles villes industrielles surgissent rapidement, comme Magnitogorsk, alors la plus grande aciérie du monde. Cette industrialisation à marche forcée favorise une véritable ascension sociale pour de nombreux paysans et ouvriers. Toutefois, cette promotion sociale s’effectue au prix de leurs libertés. Ainsi, près de 10 % des paysans ayant bâti Magnitogorsk meurent lors de la construction de la ville. Comme l’écrit Mazower, « le stalinisme, c’était la terreur et la répression, mais c’était aussi d’excitantes opportunités d’ascension sociale, à la différence de la société tsariste figée dans sa hiérarchie ».

Usine de tracteurs de Magnitogorsk – https://www.johndclare.net/Russ11_Magnitogorsk.htm

En Europe de l’Ouest, les États répondent également à la crise par des politiques de planification, une politique commerciale protectionniste et l’instauration de barrières douanières. En Allemagne, un service de travail obligatoire est instauré, avec un contrôle des salaires et des campagnes contre le travail féminin. Grâce à la remilitarisation, l’Allemagne atteint le plein-emploi en 1939. La reprise économique de l’Italie et de l’Allemagne est notamment liée à la militarisation de leur État. En outre, dans les relations entre ouvriers et patrons, les régimes fascistes arbitrent largement en faveur de ces derniers. Ils demeurent ainsi des économies fondées sur de bas salaires.

En France, Mazower tend à minimiser l’expérience du Front populaire. Il estime que les acquis obtenus étaient, pour la plupart, déjà en vigueur dans d’autres pays européens et que la politique du franc fort a finalement sonné le glas de cette expérience.

Le nouvel ordre hitlérien : un ordre européen au service de la domination allemande

Hitler souhaite établir en Europe de l’Est un véritable « empire des Indes », fondé sur une hiérarchie raciale clairement définie. À ses yeux, l’Allemagne est légitime à dominer l’Europe, de la même manière que les États-Unis contrôlent l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud. Au cours de sa guerre européenne, il fait peser le poids de l’économie de guerre sur les territoires conquis afin de garantir au peuple allemand un niveau de consommation satisfaisant. C’est pourquoi il accorde peu d’importance aux nazis locaux, qu’il méprise.

Les nazis mènent une guerre à la fois totale et raciale. Les prisonniers de guerre soviétiques meurent par millions, alors même que le Reich manque de main-d’œuvre. Cette guerre entraîne une radicalisation constante du régime : les élites polonaises sont éliminées, les universités sont fermées et les Polonais sont réduits à une simple obéissance envers les Allemands. Cette radicalisation à l’Est conduit finalement à l’extermination des Juifs.

L’émergence d’un nouvel ordre démocratique dans une paix violente

Pendant la guerre, Léon Blum évoque l’idée d’une « démocratie populaire », appelée à devenir une « démocratie sociale ». De son côté, William Beveridge défend l’idée d’un « communisme dans des conditions démocratiques ». La question d’une démocratie fondée sur la solidarité sociale est alors posée. Durant cette période, les opinions publiques évoluent vers la gauche et valorisent davantage les expériences collectives ainsi que les politiques de solidarité. À l’inverse, Friedrich von Hayek dénonce, dès 1944, le « socialisme démocratique ». Pourtant, en Europe, des économies mixtes et des protections sociales se mettent progressivement en place. Parallèlement, les droits des femmes, l’antiracisme, le droit international et les droits de l’homme s’affirment.

La Seconde Guerre mondiale est d’abord un affrontement militaire engagé par Hitler, mais elle constitue également une guerre entre races, groupes religieux et communautés ethniques. Elle est aussi une guerre de classes et une succession de guerres civiles opposant collaborateurs et résistants. Même après la Libération, un fort antisémitisme subsiste en Pologne, poussant de nombreux Juifs à émigrer vers Israël. Comme l’écrit Mazower, les Arabes palestiniens « durent payer le refus de l’Europe de réintégrer ce qui restait de sa population juive ». Par ailleurs, cinq millions d’Allemands d’Europe orientale sont déplacés vers l’Ouest.

La Libération est particulièrement violente dans les régions où les résistances sont les plus fortes et les plus divisées, et où le conflit s’est transformé en véritable guerre sociale, comme en Grèce ou en Yougoslavie. Dans les démocraties populaires, les purges permettent aux nouveaux régimes de consolider leur pouvoir et de renforcer, dans un premier temps, leur popularité.

Les démocraties populaires à l’Est : le progrès social au milieu de la terreur

À l’Est, l’URSS ne se prépare pas à une nouvelle guerre. Mazower remet ainsi en cause le mythe d’une Union soviétique « le fusil au pied », prête à envahir l’Europe occidentale. L’URSS s’appuie au contraire sur des élites locales afin de promouvoir un nationalisme associé à « une utopie urbaine et industrielle ». Les dirigeants communistes entreprennent ainsi une modernisation rapide de leurs pays. En Hongrie, par exemple, Gerő est présenté comme un bâtisseur, symbole de cette politique de modernisation.

Cependant, les communistes éliminent progressivement leurs opposants par la marginalisation politique, la censure, l’interdiction de nombreux ouvrages et la mise en place de régimes policiers. Dès 1947, la terreur et la planification deviennent les fondements du système. Des progrès importants sont néanmoins réalisés dans le domaine de la santé, avec la multiplication des hôpitaux, le développement des universités et la gratuité des soins. Les inégalités sont également limitées. Toutefois, les pénuries, la corruption et les prélèvements économiques imposés par l’URSS finissent par fragiliser ce modèle.

L’imposition d’un modèle démocratique en Europe de l’Ouest

Après-guerre, les sociétés européennes expriment une forte demande de solidarité sociale, qui se traduit notamment par des taux d’imposition élevés destinés à financer l’État-providence. Toutefois, les inégalités de revenus demeurent importantes et les principaux bénéficiaires de ce système sont ceux qui profitent du plein-emploi. Dès les années 1950 et 1960, cependant, l’individualisme et la consommation de masse ébranlent progressivement cet État-providence. Les solidarités collectives sont peu à peu érosées par la montée de l’individualisme, entraînant un affaiblissement de la conscience collective.

Avec Mai 68, les femmes obtiennent des avancées importantes. Mazower évoque notamment l’exemple de Franca Viola, jeune Italienne violée qui refuse, pour la première fois, d’épouser son agresseur. Plus largement, Mai 68 nourrit une critique de toutes les formes d’autorité — politique, militaire, patronale — et conduit, dans plusieurs pays, à un renforcement des moyens accordés aux universités.

Franca Viola

La crise du contrat social

Le choc pétrolier met en évidence la « vulnérabilité du capitalisme européen ». Au Royaume-Uni, Margaret Thatcher entreprend de démanteler l’État-providence par une politique de privatisations et un renforcement des pouvoirs de l’État face aux mouvements sociaux, notamment lors des grèves des mineurs. Aucun autre pays européen ne suit intégralement ce modèle, même si la France engage également plusieurs vagues de privatisations. C’est sous Thatcher qu’émerge le concept de société post-industrielle, reléguant au second plan le rôle fondamental de l’industrie dans l’économie.

Grèves dures en Angleterre (1984-1985) et répression de l’Etat par la Dame de fer,

Les années 1980 et 1990 sont marquées par un changement de regard sur la pauvreté : les pauvres sont de plus en plus considérés comme responsables de leur propre situation. Les sociétés européennes tolèrent davantage les inégalités sociales ; en 1993, près de 17 % de la population de l’Union européenne vit sous le seuil de pauvreté. Les immigrés deviennent progressivement la cible privilégiée des partis d’extrême droite, même si les politiques d’expulsion restent encore peu soutenues par l’opinion publique à la fin des années 1990. Mazower évoque ainsi un véritable « désenchantement démocratique » nourri par ces incertitudes économiques et sociales.

L’effondrement du communisme

Au cours des années 1980, le modèle communiste entre dans une phase de stagnation caractérisée par les pénuries, la désindustrialisation et les catastrophes écologiques. Surtout, les partis communistes connaissent un « effondrement de la foi dans l’idéologie socialiste ». En Pologne, face à Solidarność, les militaires prennent le pouvoir. Dans les autres démocraties populaires, les directions vieillissantes cherchent parfois à renforcer leur légitimité en mobilisant le nationalisme.

C’est avant tout la crise de l’Union soviétique qui desserre son emprise sur les démocraties populaires. Les pays baltes revendiquent davantage d’autonomie et affirment la supériorité de leurs lois sur la législation fédérale. La Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche et, en Pologne, des gouvernements non communistes accèdent au pouvoir.

Les politiques inspirées du modèle thatchérien sont alors rapidement mises en œuvre : privatisations massives, recul de la protection sociale, hausse des inégalités et progression du chômage. L’individualisme s’impose progressivement au détriment de l’économie morale héritée du communisme. Dans le même temps, le nationalisme remplace rapidement le communisme comme principal référent politique. La disparition du bloc de l’Est fait également ressurgir des antagonismes nationaux longtemps contenus. Certains mouvements nationalistes développent alors un discours exclusif, parfois antisémite, et réhabilitent d’anciens collaborateurs des nazis, tels qu’Antonescu en Roumanie, Pavelić en Croatie ou Tiso en Slovaquie.

Conclusion

Pour Mazower, le véritable vainqueur de 1989 n’est pas la démocratie, mais le capitalisme. Celui-ci a progressivement détruit les anciennes solidarités de classe et accru l’insécurité sociale des individus. Face à cette montée de l’individualisme, les formes d’identités collectives apparaissent comme des repères essentiels, voire comme des refuges. Dans cette perspective, l’État-nation et le sentiment d’appartenance nationale demeurent des références majeures. Finalement, Mazower met en lumière plusieurs enseignements essentiels pour comprendre la situation contemporaine :

  1. La démocratie et la liberté ne suffisent pas, à elles seules, à assurer la pérennité d’un régime démocratique. À l’ère des sociétés de masse, elles doivent intéresser la majorité de la population et s’accompagner d’une politique de justice sociale capable de répondre aux attentes des citoyens.
  2. Le fascisme, lorsqu’il vainc ses adversaires, s’en prend rapidement aux minorités que la démocratie protégeait. Il cherche à éliminer tout ce qui fait obstacle à une homogénéité nationale largement mythifiée. Or, une nation rassemble des individus aux origines, aux cultures, aux expériences sociales et aux opinions diverses. Elle peut être unifiée par un pouvoir autoritaire, mais aussi par un cadre politique démocratique. Dans la pensée nationaliste, la nation est présentée comme une communauté capable de transcender les divisions sociales et les intérêts de classe.
  3. Les régimes communistes ont pu apparaître, pendant un temps, comme une véritable alternative au capitalisme. Ils ont cependant échoué, tant sur le plan démocratique qu’économique, à susciter une adhésion durable et à favoriser un progrès individuel suffisant, notamment à partir du tournant des années 1950-1960.
  4. La victoire sur le fascisme en 1945 a permis, durant plusieurs décennies, d’associer le développement de la démocratie à d’importants progrès sociaux : consolidation de l’État social, lutte contre le racisme, affirmation des droits des femmes, développement du droit international et promotion des droits humains.
  5. Depuis les années 1980, la montée du capitalisme libéral s’accompagne d’une hausse globale des revenus, mais aussi d’une remise en cause du contrat social construit après 1945. Cette évolution fragilise les conceptions démocratiques héritées de l’après-guerre.

Roman national : Héritage ou imposture ? avec Sophie Bessis & Paule Petitier

Sophie Bessis et Paul Petitier analysent la construction et la légitimation du mythe entourant l’histoire française depuis le XIXe siècle. Ils explorent comment les manuels scolaires et la mémoire collective ont façonné un récit héroïque, tout en occultant certaines réalités historiques.

Le roman national est de plus en plus remis en cause. Pourquoi ? Ce roman est-il un héritage ou une imposture historique ?

Paule Petitier et Sophie Bessis se rencontrent au Collège des Bernardins pour échanger sur ce thème lors d’un débat exceptionnel.

Une rencontre animée par Alexandre Wirth.

Le « non » de Franca Viola qui a changé le regard sur le viol en Italie

Article sur TV5 Monde

« Je ne suis la propriété de personne » : les paroles prononcées il y a soixante ans par une jeune Sicilienne résonnent aujourd’hui avec les bouleversements sociétaux amenés par le procès de Mazan en France et son écho mondial. Viola Franca n’a jamais accepté d’épouser son ex pour « réparer » le viol.

Viola Franca pendant son procès, en décembre 1966.

Le « non » de Franca Viola qui a changé le regard sur le viol en Italie

Soixante ans avant le procès de Mazan, dans une Sicile rurale oubliée du boom économique italien qui avait vu les métropoles du nord se développer rapidement et attirer

Soixante ans avant le procès de Mazan, dans une Sicile rurale oubliée du boom économique italien qui avait vu les métropoles du nord se développer rapidement et attirer la classe ouvrière des régions méridionales, une jeune femme, Franca Viola, s’affichait fièrement face à un pays encore englué dans la misogynie et des traditions archaïques.

Ce sont ceux qui commettent les crimes qui perdent leur honneur, pas celles qui les subissent. Franca Viola

« Je ne suis la propriété de personne, personne peut me contraindre à aimer un homme que je ne respecte pas. Ce sont ceux qui commettent les crimes qui perdent leur honneur, pas celles qui les subissent« , lançait la jeune femme du haut de ses 18 ans, 

Dans la salle des pas perdus du tribunal d’Avignon, la dignité de Gisèle Pelicot au procès de Mazan ne pouvait que rappeler celle de la jeune Sicilienne qui prononça ces paroles. Il y a soixante ans, l’adolescente avait déjà parfaitement compris que la honte devait changer de camp.  

Echos de la Sicile profonde

La petite ville d’Alcamo, en Sicile, a son lot généreux d’églises baroques, de ruelles blanches et de bateaux colorés qui dansent sur les eaux de la baie de Trapani. En 1966, cette région n’avait pas beaucoup évolué depuis ce qu’en dépeignait l’écrivain Giovanni Verga, dans son récit I Malavoglia, une saga familiale du début du siècle où les hommes dessinent le destin et les femmes le suivent en silence. 

Qui aurait pu imaginer la tournure que les événements allaient prendre ? Cette année-là, le « non » de Franca Viola a changé  le cours de l’histoire des femmes italiennes. Le courage de cette jeune fille a su ériger un barrage là où le courant du patriarcat avait creusé son cours depuis des siècles.

« Non » à la mafia

Un petit vignoble et un père aimant : il n’y a que ces deux richesses dans la vie de l’adolescente au moment où elle rencontre Filippo Melodia, qui appartient à une famille riche, puissante, de celles que l’on craint et dont on ne prononce le nom qu’à voix basse. Les deux jeunes gens tombent amoureux. 

Dans les années 1960, les Melodia tissent des liens avec Cosa Nostra, la mafia sicilienne, et Filippo est un garçon habitué à obtenir facilement tout ce qu’il veut. Franca découvre que sur son fiancé pèse une accusation de vol ; elle comprend que Filippo entretient des relations étroites avec la mafia locale. Alors elle décide de mettre un terme à leur liaison. 

Pour le jeune homme, ce refus est inadmissible. Armé, il se rend au domicile de Franca et menace sa famille à plusieurs reprises. Mais rien y fait, la jeune fille ne plie pas. Filippo Melodia organise alors son enlèvement, aidé de douze complices. 

Le calvaire de Franca Viola  commence le 26 décembre 1965 et dure huit jours. L’adolescente est emmenée de force dans une ferme hors du village. Entre ricanements et insultes, elle est violée, humiliée.  Au bout d’une semaine, la police parvient enfin a retrouver l’endroit où la jeune fille est séquestrée. 

« Non » au mariage de réparation

Franca retrouve son père et Filippo Melodia est interpelé avec ses complices. Après son arrestation, il évoque la possibilité d’un « mariage réparateur » pour… rendre à Franca l’honneur volé – et pour, lui-même, échapper au procès et à la prison. Dans l’Italie de l’époque, la pratique est plutôt courante : si une femme violée accepte d’épouser son violeur, ce dernier est blanchi de toute accusation et elle peut retrouver « l’honneur perdu ». 

C’était écrit noir sur blanc dans la loi. Dans le code pénal  italien figurait un article, le 530, où l’on pouvait lire ces lignes : « Le mariage que l’auteur du délit contracte avec la personne offensée éteint le délit, et s’il y a eu condamnation, son exécution et ses effets pénaux cessent… » A l’époque, le viol était considéré comme « un délit contre la moralité publique » et non pas contre la personne. La loi demeura inchangée jusqu’en 1996. 

Filippo Melodia est alors déterminé à éviter toute poursuite pénale grâce à un mariage forcé avec sa victime, mais c’est sans compter la réaction de Franca. La jeune femme refuse de se marier avec son ravisseur, faisant voler en éclat des siècles d’omerta et de soumission féminine.

Tandis que les journaux essaient de donner en pâture au public les détails de l’histoire, Franca, la tête haute, accepte un procès sans huis clos. Du jamais vu. La société entière en veut à cette fille « sans honneur ». Les avocats de Filippo Melodia la décrivent comme une fille facile et une partie de sa famille refuse de la soutenir. Son père reste silencieux, à ses cotés ; il a préféré tout perdre – l’honneur, les amis, le travail – plutôt que d’abandonner sa Franca. 

Icone de la lutte pour les droits des femmes

La fracture sociale entre nord et sud du pays se reflète dans le débat public qui entoure l’affaire. Au nord, la société salue le courage héroïque de la jeune femme, qui devient rapidement une icone des jeunes mouvements féministes qui manifestent pour obtenir une loi sur divorce et le droit à l’avortement. Au sud, en revanche, on ne lui pardonne pas d’être allée à l’encontre des conventions sociales traditionnelles et on se demande qui voudra un jour épouser cette fille rebelle qui n’est plus vierge. 

Une brèche ouverte sur la modernité

Malgré tout, dans ce sud si conservateur à l’époque, Franca a su secouer les mentalités. Le jour du verdict, les Siciliens ont ouvert une brèche dans l’archaïsme, même si la région est restée encore longtemps figée dans son immobilisme ancestral. Il faudra encore attendre le 5 aout 1981, seize ans après le procès d’Alcamo, pour que le mariage réparateur soit effacé de la loi italienne. 

Reconnue comme une icone de la lutte pour les droits des femmes, le 8 mars 2014, Franca Viola est nommée Grand officier de l’Ordre du Mérite par l’ancien président de la République italienne Giorgio Napolitano. 

Franca Viola vit toujours dans le même village, à Alcamo, avec son mari Giuseppe et ses enfants. Filippo Melodia purgea sa peine jusqu’en 1976, pour finir tué dans un règlement de comptes entre mafieux à peine deux ans plus tard. 

Dans une interview donnée au quotidien italien La Stampa il y a quelques années, Franca racontait croiser encore de temps en temps les complices de son ravisseur.  « Ils me saluent, et puis ils baissent les yeux », confiait-elle au journaliste. 

La pause géopolitique, l’industrie une arme géopolitique au XXIème siècle ?

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Entretien de Johann CHAPOUTOT avec la librairie Mollat, sur l’arrivée de Hitler au pouvoir

Johann Chapoutot vous présente son ouvrage « Les irresponsables : comment la droite allemande a mis Hitler au pouvoir ». Parution le 6 février aux éditions Gallimard. Entretien avec Nicolas Patin.

États-Unis : la démocratie est-elle malade ?

Rhae Lynn Barnes, Omer Bartov, Bruno Cabanes, Robert Darnton, Thomas Dodman, Laure Murat dans collections 104
daté juillet-août-septembre 2024

Alors que les Américains vont élire leur 47e président, des historiens vivant sur place expriment leur inquiétude sur l’état du pays.

Robert Darnton
« Une crise comparable à 1789 ? »

Professeur émérite à Princeton, spécialiste des Lumières, il a publié The Revolutionary Temper. Paris 1748-1789, W.W. Norton, 2024 (une traduction française paraîtra chez Gallimard cet automne).

Ayant publié un livre sur l’avènement de la Révolution française, je me suis souvent exposé à une question posée par mes concitoyens : sommes-nous en train de succomber à une crise semblable à celle qui bouleversa la France en 1789 ?

Je les assure qu’il serait absurde de voir dans l’assaut sur le Capitole par les partisans de Donald Trump, le 6 janvier 2021, un mécontentement de la même force que la fureur du 14 juillet 1789. Les circonstances sont complètement différentes, et je ne souscris pas aux dictons qui commencent par « L’histoire nous apprend que… ». Pourtant, si l’on ne saurait tirer des leçons de l’histoire, elle peut nous fournir une perspective pour juger les événements actuels.

Dans mon livre, j’étudie le Paris du XVIIIe siècle comme une société de l’information, et je m’efforce de suivre la diffusion et la perception des nouvelles telles qu’elles furent transmises par les médias de l’époque. Bien sûr, les bruits publics, les gazettes clandestines, les chansons de rue, les graffitis et les lectures publiques de pamphlets se distinguent foncièrement des médias de nos jours, mais ils produisaient un effet semblable : l’érosion du sentiment de légitimité à la base du système politique. Pour faire voir ce processus sous l’Ancien Régime, il m’a fallu décrire son développement en détail pendant un demi-siècle. Pour l’observer à l’oeuvre aujourd’hui, je n’ai qu’à regarder l’écran de mon ordinateur.

Il y a deux cent cinquante ans, les Américains adhéraient implicitement à une religion civile. Ils voyaient la Constitution comme sacrée, les pères fondateurs comme des prophètes, et la Cour suprême comme l’apogée de la justice. Aujourd’hui, nos institutions sont entachées de racisme, de fanatisme, de corruption et les opinions sont polarisées. A l’extrême droite, on croit que les élections sont truquées par une élite étatiste. A l’extrême gauche, on les trouve antidémocratiques à cause du collège électoral qui favorise les États peu peuplés du Middle West – qui ont donné la victoire à Donald Trump en 2016, malgré la majorité de voix en faveur de Hillary Clinton.

Je ne crois pas que le dôme du Congrès de Washington figure dans l’imaginaire collectif des Américains de la même manière que les tours de la Bastille dans la mentalité des Parisiens du XVIIIe siècle. Mais la perte du sentiment de légitimité me paraît un vrai danger en ce moment où la campagne électorale, manipulée par les médias, nous emmène vers un destin inconnu.

Bruno Cabanes
« Le spectre de la désunion »

Professeur à Ohio State University (chaire Donald et Mary Dunn d’histoire de la guerre), il est membre du comité scientifique de L’Histoire.

On sait depuis longtemps que la démocratie américaine est malade. Malade d’un capitalisme fou qui a fait flamber les frais de campagne au point d’imposer une sorte de ploutocratie, malade d’une inégalité sociale et raciale dans l’accès au suffrage, malade du redécoupage partisan des circonscriptions électorales. Depuis la victoire, en novembre 2000, de George W. Bush sur Al Gore, on sait aussi qu’une élection présidentielle peut se jouer à quelques centaines de suffrages dans un canton de Floride, sans parler de celle de 2016 qui vit Hillary Clinton l’emporter de presque 3 millions de voix, sans gagner l’élection.

Pourtant, la contestation par Donald Trump des résultats de la présidentielle de 2020 et l’assaut sur le Capitole par ses partisans le 6 janvier 2021 nous ont fait entrer dans une autre époque. En 2024, les démocrates devront obtenir une majorité massive pour espérer l’emporter. Leur victoire serait presque inévitablement contestée. On évoque le spectre de la guerre civile. D’autres considèrent que nous sommes entrés en terre inconnue, car la Constitution est muette sur la possibilité, pour un président condamné, d’être réélu. C’est moins l’histoire que le droit qui peut nous éclairer sur l’avenir de la démocratie américaine. L’enjeu est fondamental : comment resacraliser des institutions souillées par une tentative de coup d’État et s’assurer que les citoyens américains ne désespèrent pas définitivement de la démocratie ?

Rhae Lynn Barnes
« L’angoisse de ne pas durer »

Professeure assistante à l’université de Princeton, elle est spécialiste de la culture populaire et du racisme.

L’une des caractéristiques de la démocratie américaine est son angoisse quant à sa capacité à durer. Le 21 avril 1796 déjà, John Adams, vice-président puis président, confiait son inquiétude à sa femme Abigail : « Notre Constitution fait face à une crise. J’ai calculé, lorsqu’elle a été instaurée, qu’elle durerait environ dix ans. Cet été, le peuple devra déterminer si elle survivra à sa huitième année. » Elle a survécu. Les États-Unis ont défendu leur démocratie contre l’empire britannique, contre le IIIe Reich et le Japon impérial.

Mais certaines des plus grandes menaces sont venues de l’intérieur. Les guerres culturelles, rhétoriques ou réelles, ont été nombreuses. On peut citer l’émeute d’Astor Place en 1849, lorsque les New-Yorkais se déchirèrent à propos du choix du comédien pour interpréter Macbeth, l’Anglais William Macready ou l’Américain Edwin Forrest, le premier soutenu par l’élite new-yorkaise, le second par les classes populaires.

Au XXIe siècle, la désinformation et les médias partisans ont permis à George W. Bush et Donald Trump d’accéder à la présidence sans la majorité des voix. Les juges qu’ils ont nommés à la Cour suprême ont accéléré le démantèlement de victoires du XXe siècle, dont l’arrêt Roe v. Wade (1973) sur le droit à l’avortement. L’Amérique est revenue à un système juridique inégalitaire pour les femmes, leurs droits dépendant de l’État où elles vivent. Notre lutte doit donc continuer.

Thomas Dodman
« Un printemps américain ? »

Professeur associé à l’université Columbia à New York, Thomas Dodman est spécialiste de la France à l’Époque moderne.

Que disent de la plus ancienne démocratie au monde les manifestations étudiantes qui agitent les campus américains en ce printemps 2024 ? Comme le Vietnam avant, l’Apartheid ensuite, la cause palestinienne mobilise les esprits, tissant solidarités et aspirations nouvelles entre étudiants d’horizons divers, juifs et musulmans… Comme leurs aînés en 1968, ces étudiants n’acceptent pas que leurs frais universitaires financent une guerre, cette fois à Gaza. Leur démarche est pacifique, en dépit des débordements surmédiatisés qui ont eu lieu, pour l’essentiel à l’extérieur des campus, mais qui ont servi d’excuse pour une escalade de la violence lancée par les autorités.

Cette réponse est aussi riche d’enseignements sur la polarisation du débat politique et de ses enjeux. L’instrumentalisation de l’antisémitisme, tout d’abord, par des républicains opportunistes, qui ne répugnent pas toujours à s’adonner aux stéréotypes antisémites lorsqu’il faut mobiliser leur base, mais qui épaulent aveuglement Benyamin Netanyahou quand il s’agit de battre les démocrates, bien embarrassés par le conflit au Moyen-Orient.

En manipulant cyniquement les protections fédérales à la liberté d’expression – un héritage du mouvement contestataire pour les droits civiques et contre les discriminations raciales des années 1960 -, Donald Trump et ses épigones s’attaquent à autre chose : aux universités américaines, auxquelles ils veulent couper les financements publics, pour démonter ces derniers contre-pouvoirs et bastions d’une pensée libre dans un pays où l’on ne parle plus qu’à son semblable. Et où des administrateurs universitaires n’hésitent plus à appeler la police sur les campus pour faire taire les dissensions en dépit de principes d’autonomie et d’autogestion bien établis. Si Tocqueville n’aurait sans doute pas osé manifester avec les étudiants, il aurait surtout diagnostiqué les symptômes d’une démocratie malade : une population atomisée, mise sous tutelle. Ce printemps américain risque de devenir un long automne.

Laure Murat
« Déjà en danger »

Professeure à l’université de Californie à Los Angeles, elle est spécialiste de la littérature des XIXe et XXe siècles, de l’histoire culturelle et des gender studies.

Bien malin qui peut prédire l’issue de la prochaine élection présidentielle aux États-Unis. En revanche, il ne faut pas être grand clerc pour prévoir que, quel que soit le résultat, jamais la démocratie américaine n’aura été à ce point mise en péril. Car, que Donald Trump gagne ou perde, la crise est au bout du chemin. Il gagne ? Il imposera, comme il l’a très explicitement annoncé, « une dictature ». Il perd ? Il contestera – forcément – les résultats, au risque d’exciter une forme de guerre civile, dont l’assaut sur le Capitole le 6 janvier 2021 n’aura été que le galop d’essai.

Ce scénario pessimiste doit être tempéré par au moins deux éléments. D’abord, les fameux checks and balances (« freins et contrepoids ») prévus par la Constitution, qui garantissent l’équilibre des pouvoirs. Les Américains ont une confiance aveugle dans leur système, que les pères fondateurs ont en effet très prudemment verrouillé. Mais c’est aussi un pays qui n’a jamais connu la dictature, laquelle se moque bien des lois. Ensuite, le brouhaha permanent créé par Donald Trump autour de sa personne, qui diffuse une ambiance frénétique et, peut-être, artificielle. Si bien qu’il se pourrait aussi qu’il perde dans les grandes largeurs ou que ses affaires judiciaires finissent par le rattraper.

L’élection de 2016 avait produit un choc dans le monde entier. Que Donald Trump soit amplement plébiscité dans les sondages huit ans plus tard, alors que pèsent sur lui 91 chefs d’accusation, allant du viol à la fraude, est cependant une indication suffisante, en dehors du scrutin du 5 novembre 2024 : la démocratie est déjà en danger.

Omer Bartov
« La revitalisation peut venir des campus »

Israélo-Américain, professeur d’histoire européenne à Brown University (Providence), il est spécialiste de la Shoah.

Les États-Unis sont traversés par des dynamiques profondément contradictoires. Une réélection de Donald Trump, qui est tout à fait crédible, constituerait une menace majeure pour la démocratie et donnerait un élan aux forces illibérales et xénophobes dans le monde, y compris en Europe de l’Ouest. Il faut espérer une réaction de la société civile qui provoque une revitalisation démocratique, comme ce fut le cas durant les sixties, lorsque les étudiants, sur les campus, protestaient contre la guerre du Vietnam.

Aujourd’hui, les manifestants ne craignent pas d’être enrôlés comme dans les années 1960. Ils agissent en tant que contribuables d’un pays qui soutient financièrement l’effort militaire israélien, mais aussi en vertu d’une morale civique altruiste. L’accusation d’antisémitisme que brandissent les conservateurs pour délégitimer ces mobilisations est étrange et paradoxale d’un point de vue historique : les étudiants exigent le respect d’un droit international élaboré après 1945, précisément en réaction aux crimes nazis, en particulier à la Shoah. L’avenir dira si un véritable sursaut démocratique est possible.

Retrouvez l’intégralité du numéro de l’Histoire : ICI

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Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine

Un article intéressant pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de la société française actuelle.

L’article en ligne à l’origine ici: https://laviedesidees.fr/Vivons-nous-encore-dans-une

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

par Olivier Schwartz , le 22 septembre 2009

Désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance, réticence d’une partie des catégories modestes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres. Tels sont les trois faits qui, selon Olivier Schwartz, peuvent constituer des sources de difficultés pour reconstruire une cité de semblables. De ce panorama, il ressort que la France est à la fois plus et moins une société de classes qu’il y a une quarantaine d’années.

Ce texte est la version rédigée de l’allocution prononcée par l’auteur lors du forum Réinventer la démocratie, organisé par La République des Idées à Grenoble en mai 2009. Olivier Schwartz participait à une table-ronde consacrée au thème « Classes, générations, âge », aux côtés de Louis Chauvel et de François Héran. L’enregistrement audio de cette table-ronde est disponible en podcast sur le site de La République des Idées].

Photo : (cc)Alain Bachellier

La question de la démocratie qui nous est posée aujourd’hui, c’est au fond celle de savoir dans quelle mesure nous sommes aujourd’hui capables, pour reprendre une expression de Robert Castel, de continuer à former, ou de recommencer à former une société qui soit une « société de semblables ». Une société de semblables, c’est-à-dire une société qui soit vraiment capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Pour contribuer à la discussion sur cette question, je voudrais simplement ici proposer trois observations factuelles et une remarque épistémologique. Les trois observations porteront sur des faits qui peuvent constituer aujourd’hui des sources de difficultés, des obstacles pour aller précisément dans ce sens, celui de la refondation d’une cité de semblables.

Pour que mon propos soit sans ambiguïté, il va de soi que j’adhère complètement et pleinement à cet objectif à la fois civique et politique. Ma seule préoccupation est de m’arrêter sur des faits qui peuvent faire difficulté dans cette voie, et sur lesquels il faut par conséquent réfléchir. Ces faits, ces observations, ne prétendent nullement être exhaustifs. Il y aurait certainement bien d’autres éléments à mentionner. J’ai par contre délibérément choisi trois faits qui vont me conduire à me situer à des niveaux différents de la hiérarchie sociale.

Extension du domaine du désavantage social

Le premier fait est – malheureusement – d’une grande banalité : il s’agit de l’ampleur qu’a atteint, dans notre société, ce que l’on peut appeler le phénomène du désavantage social, le phénomène que représente l’existence de « groupes désavantagés ». J’entends par là des groupes dont les membres sont en situation vulnérable, sont exposés au chômage, à la précarité, aux emplois durs et mal rémunérés, à la relégation dans certains cas… Lorsque l’on regarde la société française telle qu’elle est aujourd’hui (et de ce point de vue, je suis profondément d’accord avec les critiques que Louis Chauvel n’a cessé de formuler, ces dernières années, contre la thématique de la moyennisation), on ne peut pas ne pas être frappé par l’étendue du phénomène et par le nombre de groupes qu’il affecte. Il y a d’une part tout un pan des salariés d’exécution du secteur privé : ces ouvriers frappés, aujourd’hui plus que jamais, par le chômage, la marginalisation, le fait de travailler dans des entreprises en déclin, et plus largement par tout ce processus de détérioration de la condition ouvrière sur lequel, depuis plusieurs années déjà, des travaux de sociologues ont attiré l’attention ; ces salariés occupant, dans les services et le tertiaire, ce qu’il est convenu d’appeler les emplois peu qualifiés… Tout un pan du salariat d’exécution du privé est aujourd’hui en situation de désavantage social.

Et par ailleurs, il y a les jeunes. Les jeunes de familles populaires, bien sûr, d’abord et avant tout, et notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais c’est aussi toute une partie des jeunes diplômés de l’université qui rencontre, aujourd’hui, on le sait, de grandes difficultés pour accéder à l’emploi, et qui n’y parvient que dans des conditions précaires, marquées par le déclassement…

De la politique de l’excellence aux inégalités intracatégorielles

La deuxième observation que je voudrais faire, pour me déplacer dans la hiérarchie sociale, concerne les catégories supérieures. Il me semble qu’il y a aujourd’hui un trait assez largement commun à la culture d’une grande partie de ces catégories, en tout cas si l’on considère les fractions de ces catégories occupant des positions dirigeantes. Cet aspect, c’est l’importance qu’a prise, dans ces catégories, la culture de l’excellence, de la performance, de la compétence. Au coeur de cette culture, il y a une idée qui concerne la gouvernance des entreprises et des organisations. C’est l’idée qu’il faut aller vers une gouvernance qui, beaucoup plus qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, valorisera la performance et l’excellence, individualisera les carrières offertes aux uns et aux autres, et ceci en fonction des performances, des compétences, des résultats obtenus par les uns et par les autres. Il me paraît assez clair que cette conception de la gouvernance est aujourd’hui un élément central de la culture des catégories dirigeantes. Une caractéristique de cette culture est qu’elle peut être tout à fait favorable, d’un côté, en tout cas sur le principe, à des mesures visant à lutter contre les inégalités et les discriminations liées à l’origine (par exemple à l’origine ethnique) ; mais d’un autre côté, elle est profondément favorable à l’introduction, dans les entreprises et les organisations, d’un surcroît d’inégalités en fonction du « mérite » et des performances.

Cette conception de la gouvernance est repérable, dès le début des années 1990, dans les évolutions qui affectent la gestion du personnel dans les entreprises privées, notamment dans les grandes entreprises. Ce sont les politiques d’individualisation des rémunérations, qui se développent nettement à partir des années 1990. C’est l’apparition, dans les réflexions menées au sein du MEDEF, d’une philosophie de la gouvernance substituant la logique de la compétence à la logique de la qualification, etc. Et ce qu’il faut aussi souligner, c’est que cette philosophie est aujourd’hui également repérable, de manière très claire, dans toutes sortes de politiques menées dans le secteur public. Sans revenir d’ailleurs sur les mouvements récents à l’Université, il me semble, là encore, assez clair que cette conception de la gouvernance des organisations est la philosophie sur laquelle ont reposé une grande partie des réformes qui ont été menées depuis deux ans à l’Université et dans le monde de la recherche.

Une précision tout d’abord : je ne me dissimule pas que toutes ces questions sont compliquées. Je n’ignore évidemment pas que ce type de conception du fonctionnement des entreprises et des organisations, avec l’idée qu’il faut valoriser l’excellence, individualiser les trajectoires en fonction de l’évaluation des performances des uns et des autres, ne manque pas d’arguments. Elle peut parfaitement se plaider et se défendre. Il n’empêche qu’on ne peut pas ne pas constater que si la mise en œuvre d’une telle philosophie devait se poursuivre, s’étendre et s’accentuer dans les prochaines années, dans le secteur privé comme dans le secteur public, il y aurait là un facteur assez considérable de creusement et d’accentuation d’inégalités, non pas tant entre catégories sociales différentes mais entre membres d’une même catégorie, ces fameuses inégalités « intracatégorielles » sur lesquelles de nombreux économistes et sociologues ont réfléchi depuis une quinzaine d’années. Il semble bien, en effet, qu’une des évolutions caractéristiques de notre société comme plus largement de nombreuses sociétés occidentales contemporaines est qu’aux inégalités sociales classiques, entre catégories sociales différentes, s’ajoutent de plus en plus des inégalités « intracatégorielles », entre membres d’une même catégorie socio-professionnelle. Ces inégalités ont été très largement causées par l’éclatement et la diversification des statuts d’emploi, mais il saute aux yeux que la politique de l’excellence, des compétences, de la valorisation des performances et surtout de l’individualisation des trajectoires pourrait être à l’avenir un facteur extrêmement important d’accentuation des inégalités intracatégorielles, et donc aussi de remise en cause des solidarités au sein des groupes.

« C’est nous qui payons pour tout le monde » : la tripartition de la conscience sociale dans les catégories modestes

Je descends maintenant, ce sera ma troisième observation, à des niveaux intermédiaires de l’espace social. Je ferai brièvement référence à une enquête que je mène depuis longtemps, pour m’arrêter sur l’un des constats auxquels elle m’a conduit. Je travaille depuis plusieurs années sur les conducteurs des bus de la RATP en région parisienne, ceux qu’on appelle les machinistes, c’est-à-dire des gens dont on peut dire qu’ils sont à la frontière des catégories populaires et des classes moyennes salariées. Dans la division sociale du travail au sein de leur entreprise, les conducteurs des bus de la RATP occupent une position subordonnée. Ils sont en bas de la hiérarchie : même s’ils disposent d’une large autonomie dans la conduite de leur travail, ce sont des exécutants, qui mettent en œuvre des consignes et des tâches qui leur sont données par leur hiérarchie. Avec comme conséquence que, comme beaucoup d’ouvriers et d’employés, beaucoup d’entre eux adhèrent spontanément à une représentation binaire de la société, fondée sur une opposition entre le haut d’une part – les dirigeants, les puissants, ceux qui possèdent l’instruction, la puissance, l’argent – et d’autre part ceux qui sont en dessous, les simples exécutants, les ouvriers, les employés, ceux dont ils estiment de manière générale faire partie. De sorte que pendant assez longtemps, j’ai pensé retrouver chez eux tous un type de représentation sociale dont Richard Hoggart avait montré, dans des textes très connus, l’importance dans le monde des ouvriers et des classes populaires anglaises des années 1950 : une opposition entre « eux », ceux du haut, et « nous », ceux du bas, les exécutants.

Mais je me suis finalement rendu compte que pour une partie d’entre eux, les choses étaient plus compliquées, même si c’est pour une partie d’entre eux seulement. Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux. Cette pression venant du bas, (c’est moi qui dis les choses ainsi bien sûr, mais les propos qui m’ont été tenus à plusieurs reprises par des conducteurs vont clairement dans ce sens), c’est par exemple l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RMI ou des aides sociales, qui se dispensent par conséquent de chercher du travail, et qui peuvent s’en dispenser parce que d’autres paient des impôts pour eux : d’autres qui, eux, travaillent, parmi lesquels, bien sûr, les conducteurs de bus. Ou encore, ce peut être l’idée que dans certaines familles immigrées, on vit sans travailler, grâce aux allocations, c’est-à-dire grâce à des aides sociales qui, là encore, sont financées par ceux qui travaillent et grâce à leurs impôts. À plusieurs reprises, j’ai rencontré, chez mes enquêtés, ce sentiment d’être lésés à la fois par des décisions qui viennent du haut mais aussi par des comportements qui viennent de ceux du bas, d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres. L’un d’entre eux me disait par exemple un jour : « C’est nous qui payons pour tout le monde », et il est clair qu’il avait alors en tête à la fois le haut et le bas.

Cette tripartition de la conscience sociale, les auteurs d’un livre qui s’appelle La France des petits moyens, qui enquête sur de petits propriétaires de pavillons en région parisienne, l’ont retrouvée eux aussi. Et je crois qu’elle est importante parce qu’elle constitue elle aussi une source possible de difficultés si l’on souhaite aller vers une cité plus solidaire, dans la mesure où une politique destinée à venir en aide aux plus pauvres ou aux plus démunis peut éventuellement rencontrer une forme de réticence ou d’hostilité dans une fraction des catégories modestes qui a le sentiment qu’une partie de ses problèmes ne vient pas seulement du haut, mais précisément aussi de ces plus pauvres, et qui a parfois tendance à penser que ces plus pauvres, peut-être, on les aide un petit peu trop… Telle est la représentation que l’on peut trouver chez une partie de ceux qui ont été appelés par les auteurs du livre les « petits-moyens ».

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

Vivons-nous toujours dans une société de classes ?

Pour terminer, je voudrais faire une remarque complémentaire sur le terme de classes sociales. Je ne l’ai pas employé pour présenter les trois éléments évoqués précédemment tout simplement parce qu’il me semble que, pour l’instant, nous ne disposons pas d’une analyse de la structure de classe de la France contemporaine, d’une lecture de la France contemporaine en termes de classe qui soit satisfaisante, qui tienne compte des évolutions et des transformations qui ont affecté cette société depuis la fin des années 1970, et qui puisse par conséquent s’appliquer à ce que cette société est aujourd’hui. Il me semble que si l’on veut employer le terme de « classes », il faudrait que, nous, sociologues, nous nous attelions vraiment à élaborer un lexique et une analyse qui répondent à ces exigences.

Cela dit, tout cela ne veut en aucun cas dire que, de mon point de vue, cette notion de classe soit désormais obsolète ou dépourvue de pertinence pour parler de la France contemporaine. Au contraire. Je pense, comme bien d’autres, que la société française d’aujourd’hui demeure une société de classes. Ou plus exactement, il me semble que l’on peut dire qu’elle l’est à la fois moins et plus qu’elle ne l’était à la fin des 1970. Elle est certainement moins structurée en classes qu’il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, et cela pour des raisons bien connues, notamment le fait que le sentiment d’appartenance de classe a considérablement diminué dans les catégories les plus modestes de la hiérarchie sociale. Il a considérablement diminué dans le monde ouvrier et dans les catégories populaires. On ne trouve plus majoritairement aujourd’hui un sentiment d’appartenir à une classe ouvrière comme on pouvait le constater très majoritairement dans les années 1960. À cela s’ajoutent de nombreux phénomènes : l’école et les médias ont pénétré dans tous les milieux ; les frontières culturelles se sont atténuées ; nous ne sommes plus du tout dans une société qui se caractériserait par des cultures de classes tranchées. En ce sens, à bien des égards, la société dans laquelle nous vivons est beaucoup moins nettement structurée en classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années.

Et en même temps, sur d’autres plans, on peut aussi dire que le caractère de classe de cette société s’est à certains égards accentué. Non seulement les grandes inégalités sociales se sont pour l’essentiel maintenues en se déplaçant, mais il n’est pas exagéré de dire que certaines se sont durcies. Les inégalités salariales, par exemple, qui baissaient dans les années 1960 et 1970, ne diminuent plus aujourd’hui. Plus largement, ce sont aussi certaines frontières sociales qui se sont durcies. Une partie des catégories populaires, par exemple, a été aspirée par des situations de précarité, alors que, de l’autre côté de la hiérarchie sociale, les sociologues de l’urbain (on peut notamment penser ici aux travaux d’Edmond Préteceille) nous montrent qu’en termes de logement, de choix du quartier, de choix de la résidence et du lycée pour les enfants, les comportements d’une partie importante des catégories supérieures, notamment les cadres du privé et les professions libérales, sont de plus en plus autoségrégatifs et manifestent un évitement systématique de la mixité sociale. De nouvelles frontières sociales sont apparues avec l’importance prise par le diplôme. Les mobilités ouvrières dans les entreprises, par exemple, sont aujourd’hui quasiment bloquées au-delà d’un certain seuil : faute de diplômes, il est de plus en plus difficile pour les ouvriers professionnels de sortir de la condition ouvrière. C’est en ce sens qu’il me semble que l’on peut dire que la société qui est aujourd’hui la nôtre est à la fois moins et plus, plus et moins une société de classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années. C’est la raison pour laquelle cette notion me paraît toujours pertinente, et encore une fois, ce serait une tâche urgente pour les sociologues que de construire une analyse de classe de la France contemporaine qui soit satisfaisante ; une tâche intellectuellement urgente, et politiquement nécessaire.

Pour comprendre la situation en Nouvelle Calédonie

Une interview très intéressante de Michel Naepels issue du magazine L’Histoire, à retrouver ici. Cet article retrace l’histoire de la colonisation, de l’intégration à la France et des tensions en Nouvelle Calédonie. Il permet d’avoir un contexte pour comprendre la situation actuelle, loin du traitement médiatique immédiat qui peut être fait.

La Nouvelle-Calédonie : « Une colonisation pas comme les autres »

Michel Naepels dans mensuel 452
daté octobre 2018 – 3660 mots Gratuit

Le 4 novembre 2018, les Néo-Calédoniens sont appelés à se prononcer pour ou contre l’indépendance. L’occasion pour Michel Naepels de revenir sur le passé colonial de l’archipel, de la colonie pénitentiaire de Napoléon III au drame de la grotte d’Ouvéa, en passant par la lente émergence des revendications kanakes.

L’Histoire : Qu’allaient faire les Français en Nouvelle-Calédonie au milieu du XIXe siècle ?

Michel Naepels : Lorsque Napoléon III prend possession de la Nouvelle-Calédonie le 24 septembre 1853 – c’est-à-dire lorsque le contre-amiral Auguste Febvrier-Despointes y proclame la souveraineté française -, il n’a pas de projet colonial fort. Il le fait à la demande des missionnaires catholiques et des marins français pour assurer leur présence dans une zone du Pacifique dominée par les Britanniques, déjà établis en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Ces missionnaires, installés depuis une dizaine d’années au nord de la Grande Terre (l’île principale de la Nouvelle-Calédonie), à Balade, Poum et Tiwaka (aujourd’hui Poindimié), s’inquiètent de l’influence prise par les missions évangéliques anglaises dans l’archipel. Quant aux marins, ils souhaitent prendre part aux échanges commerciaux qui, depuis les années 1810, mettent en relation les Kanaks, population originelle de l’île, avec les Britanniques : baleiniers d’abord, santaliers australiens (faisant le commerce du bois de santal) ensuite, qui laissent parfois des agents collecteurs sur la côte.

En 1854, les Français s’implantent donc à Nouméa, au sud de la Grande Terre, où ils fondent une ville d’administration et de garnison de marine. Ils envoient des navires de guerre pour réprimer les Kanaks chaque fois qu’est portée atteinte à des Européens ou à leurs biens, qu’il s’agisse ou non de Français, de religieux ou de colons. Cette politique de la canonnière, à une époque où la présence coloniale est extrêmement fragile et dépendante de ses relations avec les indigènes, a pu être instrumentalisée par les Kanaks dans le cadre de rivalités internes. En 1856, par exemple, après la disparition de sept chercheurs d’or français et suisses, des vaisseaux sont déployés face à Houaïlou, sur le littoral oriental, où, selon les renseignements fournis par des alliés océaniens de Canala, se trouveraient les coupables. Trois villages sont dévastés, maisons et champs détruits, une trentaine d’hommes sont tués. Or nous sommes à peu près sûrs aujourd’hui qu’aucun habitant de ces villages n’a été mêlé, de près ou de loin, aux meurtres.

En 1863, la donne change : en raison de la très forte mortalité dans le bagne de Guyane, Napoléon III décide de faire de la Nouvelle-Calédonie un second bagne ultramarin.

Le sort de la Nouvelle-Calédonie est scellé : elle sera une colonie de peuplement. Ce ne sont pas les richesses convoitées par la puissance coloniale qui ont déterminé le destin de ce territoire, même si 1863 est aussi l’année où Jules Garnier identifie d’immenses ressources de nickel sur la Grande Terre.

Bagne Nouvelle-Calédonie 1877
Allée des dortoirs des condamnés au pénitencier de l’île Nou, surnommée « le boulevard du crime », vers 1877.
© Collection S.Kakou/Kharbine-Tapabor.

Qui sont les Kanaks ?

Le terme « Kanak » est issu d’un mot polynésien (hawaïen), kanaka signifiant « être humain ». Ce mot désigna tout au long du XIXe siècle dans les langues européennes les Mélanésiens de la Nouvelle-Guinée à la Nouvelle-Calédonie. Le mot « Canaque » est devenu très péjoratif au XXe siècle – ce qu’il demeure en Allemagne, où « Kanak » est une insulte raciste qui a perduré après la perte de ses territoires coloniaux de Nouvelle-Guinée en 1918. En Nouvelle-Calédonie, les termes « indigène » et « Mélanésien » s’y sont progressivement substitués, avant que l’affirmation nationaliste des colonisés ne les conduise à une réappropriation positive du terme « Kanak » marquant à la fois leur fierté et leur unité.

Les Kanaks sont arrivés dans l’archipel qu’on appelle maintenant la Nouvelle-Calédonie – ou Kanaky pour les indépendantistes – il y a environ 3 200 ou 3 000 ans, dans le mouvement d’expansion humaine ayant peuplé sur de grandes pirogues à voile l’immensité du Pacifique insulaire depuis les îles orientales de la Nouvelle-Guinée. Ils se sont installés en maîtrisant la poterie, la sculpture, et une agriculture sophistiquée (igname, taro, canne à sucre, etc.), et ont développé un système de tarodières (champs de taros) irriguées en terrasses et de billons (ou buttes) où sont plantées les ignames.

Organisés autour d’unités politiques ou « chefferies » de taille variable, les Kanaks avaient tissé avant la colonisation des relations avec d’autres archipels (le Vanuatu, Samoa, Wallis-et-Futuna, etc.). Plus de 30 langues différentes étaient parlées par les Kanaks au milieu du XXe siècle.

Case kanak
Case d’un village kanak à Sarraméa, 1866.
© E. De Greslan, Album Robin-De Greslan, Collection service des archives de la Nouvelle-Calédonie.

Qui sont les colons ?

Michel Naepels : Jusqu’au début du XXe siècle, les bagnards représentent l’essentiel du colonat calédonien. Parmi eux, on distingue :

1) les « transportés », condamnés à de longues peines de travaux forcés, souvent doublées, à leur libération, d’une obligation de séjour sur l’île – mais beaucoup meurent avant de sortir du bagne et les autres ont les plus grandes difficultés à trouver une épouse et à fonder une famille ;

2) les « relégués », vagabonds des faubourgs condamnés à de faibles peines d’emprisonnement sans travaux forcés, mais assorties d’une interdiction de retour en métropole une fois leur peine purgée ;

3) les « déportés », condamnés politiques à l’exil. Parmi eux, deux groupes importants : les communards, dont la célèbre Louise Michel (1830-1905) arrivée en 1873, et les insurgés kabyles, arrivés en 1872.

Les premiers, amnistiés en 1879, regagneront presque tous la métropole, les seconds resteront et intégreront progressivement la société coloniale. Leurs descendants, qu’on appelle aujourd’hui les « Arabes », appartiennent à la communauté des « Européens ». Au total, entre 1864, date de l’arrivée du premier convoi de condamnés, et 1897, celle du dernier, ce sont environ 20 000 transportés, 4 000 relégués et 4 000 déportés qui sont conduits en Nouvelle-Calédonie.

https://www.retronews.fr/embed-journal/le-xixe-siecle/27-fevrier-1895/29/1144475/1?fit=568.248.1300.707

A côté de ce noyau pénitentiaire, on trouve des colons libres (un millier en 1866, un peu moins de 10 000 trente ans plus tard) : des cultivateurs européens, venus par exemple de la Réunion dans les années 1860 après une crise sucrière, mais aussi des fonctionnaires civils ou militaires, dont certains restent sur place au terme de leur mission, et des commerçants. Ce sont ces derniers groupes qui constituent la bourgeoisie de Nouméa, investissent dans les mines et détiennent le pouvoir économique dans l’archipel.

Avec la prise de fonction, en 1894, du gouverneur Feillet, qui souhaite « fermer le robinet d’eau sale », le projet colonial s’infléchit : d’un projet de peuplement pénitentiaire on passe à un projet de peuplement libre. Alors que la Nouvelle-Calédonie avait permis, dans un premier temps, de régler partiellement la question pénitentiaire, elle apparaît désormais comme une solution alternative, certes très marginale, à l’exode rural et à la formation de « classes dangereuses » en périphérie des villes de métropole, en offrant à quelques familles de paysans la possibilité de poursuivre une activité agricole, en l’espèce : l’élevage extensif de bovins, appuyé sur une main-d’oeuvre kanake et javanaise à bas coût.

https://www.retronews.fr/embed-journal/le-figaro-supplement-litteraire-du-dimanche/7-septembre-1895/105/984281/4?fit=28.142.1515.1007

Dans les vingt premières années d’existence de la colonie, certains Européens s’implantent spontanément en différents points de la Grande Terre, parfois isolément, parfois les uns à côté des autres, en négociant leur présence auprès des Kanaks.

Mais la colonisation procède essentiellement en tache d’huile à partir de centres : Nouméa et son bagne de l’île Nou, puis, plus au nord, les bourgs ruraux et pénitentiaires de La Foa, Bourail et Pouembout, le bourg rural de Koné et, dans une moindre mesure, sur la côte est, où la présence européenne est restée modeste, à proximité des mines de Houaïlou et de Canala, qui emploient notamment des travailleurs vietnamiens.

Carte-Reserve-Kanak
C’est essentiellement à partir de « centres » implantés le long de la côte sud-ouest, souvent pénitentiaires, qu’a procédé, en tache d’huile, la colonisation des terres kanakes : Nouméa, l’île Nou et la presqu’île de Ducos, La Foa, Bourail, Koné. La répression de la révolte de 1878 permet aux colons d’opérer la jonction entre ces différents centres. Le gouverneur Feillet retire ensuite aux Kanaks les dernières bonnes terres dont ils disposaient et achève leur mise en réserve.

Cette prise de possession de terres ne provoque-t-elle pas de résistance de la part des Kanaks ?

Michel Naepels : Une multitude d’incidents localisés, d’incendies de maisons, de meurtres visant les plus agressifs des colons ou des missionnaires européens, ou leurs alliés locaux, ponctuent les trente premières années de la colonie. En juin 1878, après d’importantes spoliations foncières en 1876, et à l’occasion d’une grande sécheresse, les Kanaks, dirigé par Ataï, lancent, dans le centre-ouest de l’île, une série d’opérations militaires concertées contre les Européens, mobilisant des réseaux souvent éloignés.

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Faut-il parler d’un soulèvement anticolonial ou d’un règlement de comptes avec des colons qui s’étaient mal comportés ? Toujours est-il que la répression est terrible : l’armée coloniale, les colons libres et pénaux et leurs auxiliaires indigènes tuent 2 000 Kanaks, soit 10 % de la population de la Grande Terre, les autres sont déplacés sur la côte est, plus découpée, où les terres de plaines sont bien moins nombreuses. Une géographie de peuplement qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Cette opération permet aux colons d’opérer la jonction entre les implantations autour de Nouméa et celles autour de Koné.

Quelle place l’entreprise coloniale réserve-t-elle aux Kanaks ?

Michel Naepels : Le projet colonial de peuplement rural entraîne une spoliation massive des Kanaks sur la Grande Terre et la mise en réserves de groupes que le colon désigne comme des « tribus ». Les terres de réserves constituent une propriété collective inaliénable, à la tête de laquelle un chef, censé occuper cette fonction coutumièrement, sert d’interface avec la puissance coloniale. A travers lui, la France administre indirectement ces territoires, qui reposent sur une fiction juridique complète puisque la propriété privée existait bien chez les Kanaks, au niveau de la famille, du lignage ou du clan, et que les chefs de village ne pouvaient en aucun cas parler au nom de tous.

Les Kanaks ne sont autorisés à sortir de ces espaces que pour accomplir des journées de travail obligatoire (une quinzaine par an), pour lesquelles ils perçoivent un salaire dérisoire, leur permettant de s’acquitter de l’impôt de capitation. Or, c’est au chef de la réserve qu’incombe le pouvoir de désigner ceux qui feront ces journées de prestation, et ceux qui paieront l’impôt. Certains chefs ont joué pleinement de cette capacité d’arbitraire que leur conférait l’organisation administrative de la colonie en protégeant leurs proches, ou en réglant des comptes. D’autres non.

Kanaks travail forcé
Des Kanaks travaillent, sous le regard d’exploitants européens, au séchage du café dans la propriété Laurie à Canala en 1874. © Roger-Viollet.

A partir de 1887, les Kanaks sont soumis au régime de l’indigénat, qui prévoit des sanctions administratives pour un certain nombre de délits, comme le fait de désobéir aux ordres des autorités coloniales, d’être trouvé hors de son arrondissement de résidence sans justifier d’une autorisation régulière, ou d’entrer chez des Européens sans leur autorisation.

Les espaces occupés et utilisés par les Kanaks font l’objet d’une première délimitation en 1876 au moment où le développement de l’industrie du nickel réclame une cartographie assez fine des régions minières. Mais les autorités administratives ne tiennent compte que des surfaces effectivement cultivées par les indigènes alors que leur modèle horticole repose sur un système de jachères à rotation très longue (vingt ans), qui mobilise des étendues bien plus vastes. Ces territoires étant jugés inoccupés, les Kanaks ne font l’objet d’aucune compensation financière ou matérielle.

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Dans un deuxième temps, à la fin du XIXe siècle, le gouverneur Feillet, avec son projet de colonat rural libre, généralise le système des réserves à l’ensemble de la Grande Terre. Entre 1774, année où l’explorateur britannique James Cook accoste l’archipel (qu’il baptise en l’honneur d’une région écossaise), et le point bas des années 1920, la population kanake a diminué de 75 à 95 %, essentiellement à cause des maladies apportées par les Européens. Entre 1853 et les années 1920, la population a été divisée par deux, passant de 55 000 à 27 000. Profitant de cet effondrement démographique, Feillet regroupe différents villages en déplaçant des populations, désaffecte des réserves, violant leur inaliénabilité, et met la main sur les meilleures terres du pays qu’il destine au nouveau colonat paysan.

Graphique population Nouvelle-Calédonie

Lorsqu’il quitte la Nouvelle-Calédonie en 1902, le processus de mise en réserves est achevé : les Kanaks n’occupent plus, selon l’expression du géographe Alain Saussol, qu’un « archipel » de territoires représentant 7 % de la superficie de la Grande Terre. Les îles Loyauté constituent quant à elles une réserve intégrale, sans implantation d’un colonat rural. La mise en place d’un espace colonial dans la seconde moitié du XIXe siècle a ainsi débouché sur une longue période d’enfermement et de ségrégation pour les Kanaks.

Quand ce système de ségrégation prend-il fin ?

Michel Naepels : L’arrivée des Américains en 1942 est une respiration. Plus de 1 million de soldats transitent alors par la Nouvelle-Calédonie, qui sert de base arrière aux États-Unis dans la guerre du Pacifique. Les militaires américains emploient des Kanaks comme manutentionnaires ou guetteurs à un salaire souvent plus élevé que celui que leur versent les colons. Surtout, la présence de sous-officiers et d’officiers afro-américains dans les rangs de l’armée américaine leur fait prendre conscience que les Noirs peuvent avoir des responsabilités et qu’un autre rapport entre Blancs et Noirs est possible.

En 1946, dans le sillage du discours de Brazzaville de De Gaulle qui promet l’autonomie aux colonies françaises (1944), toutes les règles discriminatoires à l’encontre des Kanaks sont abolies : ils ne sont plus tenus de vivre dans leurs réserves, dont l’inaliénabilité est maintenue et le périmètre augmenté, ils ne doivent plus de journées de prestation, n’ont plus à payer l’impôt de capitation, etc.

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Il ne s’agit cependant toujours pas d’une citoyenneté pleine et entière. Le suffrage ne concerne d’abord que les « notables », puis il s’élargit progressivement. L’éphémère Parti communiste calédonien recueille de très nombreuses adhésions kanakes en 1946.

Inquiètes de ce succès, des associations religieuses issues des missions catholique et protestante sont créées pour orienter les choix politiques indigènes, et donnent naissance, en 1953, à l’Union calédonienne. Ce parti autonomiste, à base rurale, qui rassemble Kanaks et « broussards » (colons ruraux), va structurer la vie politique locale pendant plus d’une vingtaine d’années.

Ce n’est qu’en 1956 que la loi-cadre portée par le ministre de l’Outre-mer, Gaston Defferre, supprime dans tous les territoires d’outre-mer les doubles collèges au profit d’un corps électoral unifié.

Le décret du 22 juillet 1957 institue le suffrage universel en Nouvelle-Calédonie.

En septembre 1958, la Nouvelle-Calédonie vote massivement pour la nouvelle Constitution de la Ve République et, deux mois plus tard, l’Assemblée territoriale se prononce pour le statut de territoire d’outre-mer.

Quand et pourquoi les Kanaks deviennent-ils indépendantistes ?

Michel Naepels : Les Kanaks deviennent des Français à part entière sur le plan électoral à partir de 1957, mais l’obtention de cette citoyenneté formelle n’entraîne pas une amélioration effective de leurs conditions de vie. Les pesanteurs du passé colonial sont extrêmement lourdes : ils ont récupéré peu de terres, alors que leur natalité repart à la hausse et qu’ils se trouvent de plus en plus à l’étroit dans les réserves ; l’accès à des postes de cadres demeure très limité – d’autant que le premier bachelier kanak n’obtient le diplôme qu’en 1962. En clair, ils restent marginalisés sur leur propre terre et sont tenus à l’écart du développement économique de l’île.

Certes, une politique de « promotion mélanésienne » a été engagée dans les années 1970, visant à favoriser la scolarisation, technique notamment, des Kanaks et la création de petites entreprises d’artisanat océanien. Mais elle est arrivée trop tard et n’est pas à la hauteur des enjeux. Ces mesures, dont les intéressés auraient rêvé dans l’entre-deux-guerres, ne sont plus de nature à satisfaire leurs attentes, même si certains, comme le futur leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, ont pu en bénéficier.

En outre, au début des années 1960, en raison des nouveaux intérêts stratégiques de la France dans le Pacifique Sud (le centre d’expérimentation nucléaire se met en place en Polynésie à partir de 1962) et de l’importance croissante du nickel, on assiste à une reprise en main centralisatrice de la Nouvelle-Calédonie par la métropole, diminuant le poids du gouvernement local : en 1963, les lois Jacquinot réduisent l’autonomie du pouvoir territorial et, en 1969, les lois Billotte assurent à Paris le contrôle des mines de la Grande Terre.

Pour répondre au « boom » du nickel, on fait appel à des travailleurs dans les autres DOM-TOM : Réunion, Polynésie et surtout Wallis-et-Futuna. La majorité démographique kanake vacille, d’autant que, sous l’impulsion de Pierre Messmer, Premier ministre de Pompidou, l’immigration de Français de métropole, ou de rapatriés d’Algérie et du Maroc, est encouragée pour prévenir toute possibilité d’indépendance.

Depuis la fin des années 1960, en effet, de jeunes Kanaks, de retour de métropole où ils ont fait leurs études et où ils ont pris part à la contestation de Mai 68, appellent à l’indépendance : création, en 1969, des Foulards rouges et, en 1971, du Groupe 1878 (en référence à la grande révolte conduite en 1878 par le chef Ataï). Ces mouvements fusionnent en 1975 pour former le premier parti indépendantiste calédonien, le Palika (Parti de libération kanak).

Deux ans plus tard, l’Union calédonienne rejoint la cause de l’indépendance. Une cause qui, sur la Grande Terre, où ont eu lieu les spoliations, repose sur la revendication foncière. Dans les îles Loyauté, réserve intégrale, la revendication culturelle et identitaire a porté.

En 1978, le secrétaire d’État aux DOM-TOM de Valéry Giscard d’Estaing, Paul Dijoud, engage une importante réforme foncière, à un moment où tous les colons voient leurs espaces revendiqués les uns après les autres par des Kanaks qui leur disent : « là, c’était la tarodière » ou « le champ d’ignames de mon grand-père » ou encore « ici, c’était l’allée de sapins et de cocotiers où se trouvait ma famille, et c’est comme ça qu’elle s’appelle ». Une fois encore, la métropole agit, mais à contretemps : les Kanaks, à présent, veulent l’indépendance.

Que s’est-il passé dans la grotte d’Ouvéa ?

Michel Naepels : Le 22 avril 1988, deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, une action indépendantiste dégénère à la gendarmerie de Fayaoué sur l’île d’Ouvéa. Les militants kanaks dirigés par Alphonse Dianou tuent 4 gendarmes et prennent 27 otages. Pendant deux semaines, 16 d’entre eux restent captifs dans la grotte de Watetö, dans la forêt qui entoure le village de Gossanah.

Arrestation Ouvéa
Arrestation d’un indépendantiste après l’assaut d’Ouvéa. © Haley/Sipa

Au matin du 5 mai, l’opération « Victor », décidée par François Mitterrand et Jacques Chirac, alors Premier ministre de cohabitation, est lancée. L’assaut se solde par la mort de 2 soldats et de 19 indépendantistes. Un bilan qui restera longtemps un souvenir traumatique. Pour garantir un retour au calme, les accords de Matignon établiront une amnistie pour les militants (à l’exception des crimes de sang).

Comment est-on arrivé à l’impasse et au drame de la grotte d’Ouvéa ?

Michel Naepels : La situation de la Nouvelle-Calédonie a ceci de particulier que les Kanaks sont minoritaires à partir des années 1960-1970, c’est-à-dire au moment même où ils réclament l’indépendance, contrairement aux colonies françaises d’Afrique ou d’Asie qui ont accédé à l’indépendance au cours des années 1950 et 1960 et où la population colonisée était bien plus nombreuse que la communauté blanche. Aussi, sur l’archipel, deux légitimités contradictoires s’affrontent : l’une historique, celle d’un peuple colonisé qui a droit à l’autodétermination, l’autre, « démocratique », celle de la majorité qui ne souhaite pas quitter le giron français.

Dans les années 1970, les Kanaks expriment leur revendication en des termes très durs : la Nouvelle-Calédonie est une « colonie », qu’ils aient obtenu la citoyenneté française n’y change rien. Les Européens, présents sur l’île depuis parfois cent ans, se voient renvoyés à leur statut de colons et signifier qu’une histoire de plus de trois mille ans les précède. C’est un coup de tonnerre.

Mais, très vite, lorsque des discussions s’engagent avec l’État, les Kanaks font face à cette réalité : ils doivent composer avec les autres populations de l’archipel. La conférence de Nainville-les-Roches de 1983, qui réunit en région parisienne deux délégations conduites par l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le loyaliste Jacques Lafleur et les représentants du gouvernement de Pierre Mauroy, marque à cet égard une étape fondamentale : les indépendantistes reconnaissent qu’un certain nombre de ceux qui se trouvent en Nouvelle-Calédonie (les descendants de bagnards, les travailleurs sous contrat, etc.) ne l’ont pas choisi, qu’ils ne sont pas responsables de la colonisation et qu’ils sont ainsi des « victimes de l’histoire ». Dans une logique sociale rappelant les dynamiques d’accueil précoloniales, les Kanaks se disent prêts à les accueillir s’ils reconnaissent la légitimité de leur aspiration à l’indépendance.


Des militants du FLNKS assis sur un mémorial portant l’inscription
« La colonie française se meurt peu à peu en Kanaky » (1985).
© Rémy Moyen/Dominique Faget/AFP.

Réclamant la tenue d’un référendum d’autodétermination, et rejetant le principe « un homme, une voix » qui condamne leur revendication, les indépendantistes, fédérés en un Front de libération national kanak et socialiste, le FLNKS, appellent au boycott des élections territoriales prévues le 18 novembre 1984 et bloquent l’accès aux bureaux de vote. Les incidents se multiplient : terres occupées, maisons de colons brûlées, armes saisies…

Le 5 décembre, dix militants indépendantistes sont tués dans une embuscade tendue par des colons près de Hienghène. Parmi eux, deux frères de Jean-Marie Tjibaou. Le 12 janvier 1985, un leader et un militant indépendantistes, Eloi Machoro et Marcel Nonnaro, sont abattus par le GIGN dans la ferme où ils préparaient de nouvelles actions.

Le gouvernement de Laurent Fabius calme le jeu en créant quatre régions qui permettent aux Kanaks d’obtenir le contrôle de trois d’entre elles lors des nouvelles élections de septembre 1985, en mettant sur pied un rééquilibrage économique et en annonçant la tenue d’un référendum, qui a bien lieu en 1987 alors que la droite est revenue au pouvoir : avec un taux de participation de 60 % (les Kanaks ont boycotté le scrutin), les électeurs calédoniens se déclarent à 98 % pour un maintien dans la République.

Sur le fond néanmoins, le problème reste entier, et le durcissement de la politique à l’égard des Kanaks sous le gouvernement de Jacques Chirac (1986-1988) rallume le feu : le 22 avril 1988, des militants du FLNKS investissent la gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa, tuant 4 gendarmes, en prenant 27 en otages, dont la majorité est conduite dans la grotte de Gossanah. L’assaut de troupes militaires de choc le 5 mai se solde par la mort de 2 soldats et de 19 indépendantistes. Les Kanaks n’obtiendront pas l’indépendance par la force.

Quelles réponses les accords de Matignon en 1988, puis l’accord de Nouméa en 1998 apportent-ils ?

Michel Naepels : En juin 1988, les accords de Matignon conclus par les mêmes Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, sous l’égide du gouvernement de Michel Rocard, repoussent le problème de l’indépendance à dix ans : un référendum sur la question est prévu en 1998, auquel ne pourront participer que ceux présents sur l’île depuis au moins dix ans, c’est-à-dire au moment de la signature du texte. En attendant, un nouvel effort de rééquilibrage économique, de formation de cadres kanaks, bref, une nouvelle « promotion mélanésienne » est mise en oeuvre…

1988 Accords de Matignon Rocard-Tjibaou
Le Premier ministre Michel Rocard et le président du FLNKS Jean-Marie Tjibaou posent en faveur du « oui », qui recueillera 80 % des suffrages exprimés.
© Patrick Hertzog/AFP.

Jean-Marie Tjibaou paie de sa vie la politique du dialogue et du compromis : il est assassiné en 1989 par un militant indépendantiste opposé aux accords de Matignon.

Le référendum de 1998, lui, n’a pas lieu : à l’approche de l’échéance, la plus grande partie des acteurs politiques calédoniens se disent défavorables à la tenue d’un vote, dont l’issue, certaine (le « non » à l’indépendance), risque d’ouvrir un nouveau cycle de violences.

L’accord de Nouméa de 1998 signé par le Premier ministre Lionel Jospin, Jacques Lafleur et le président du FLNKS, Rock Wamytan, met alors en place une politique beaucoup plus ambitieuse (qui a nécessité l’adoption d’une modification de la Constitution française).

D’abord la définition d’un corps électoral restreint, plus favorable aux Kanaks, qui se prononcera sur l’indépendance dans un horizon de vingt ans. Le critère le moins contraignant pour voter est de justifier d’une présence continue sur l’île depuis le 31 décembre 1994, au plus tard. Il forme la base d’une « citoyenneté calédonienne ».

Ensuite, le transfert progressif au gouvernement local de toutes les compétences autres que régaliennes (police, défense, justice, monnaie et affaires étrangères).

Enfin, la création d’une société d’économie mixte entre, d’un côté, les provinces du Nord et des îles Loyauté et, de l’autre, une entreprise privée pour l’exploitation de la mine de Koniambo, qui assure d’importantes ressources aux territoires gérés par les Kanaks.

Accord de Nouméa
Sur une plage de Nouméa, deux Kanakes lisent le journal local rapportant la signature de l’accord de Nouméa.
© Claude Beaudemoulin/AFP.

Le pari de l’accord de Nouméa, c’était qu’entre sa signature et la tenue du référendum, allait se construire un pays. Qu’à travers l’Assemblée territoriale et le gouvernement local habilités à passer des « lois de pays » dérogatoires au droit français, allait se dessiner un « destin commun » (c’est l’expression qui figure dans le texte), par-delà la division colonisés-colonisateurs.

Mais vingt ans après la signature de cet accord dit « de décolonisation », les incertitudes demeurent. Les transferts de compétences en matière d’enseignement supérieur, d’administration intérieure et d’audiovisuel public n’ont toujours pas été réalisés. Et si, dans les premières années suivant l’accord, le terme de « destin commun » résonnait partout dans l’archipel, on n’en entend plus du tout parler aujourd’hui…

Quels sont les enjeux du référendum du 4 novembre prochain ?

Michel Naepels : C’est dans ce contexte que le nouveau corps électoral calédonien (où les Kanaks demeurent malgré tout minoritaires, entre 45 et 48 %, et dont probablement un sur cinq souhaite rester attaché à la France) est appelé à se prononcer sur l’avenir de ce territoire le 4 novembre 2018 [1]. Si le résultat est négatif, l’accord de Nouméa prévoit que les électeurs retourneront aux urnes dans deux ans, et qu’ils recommenceront deux ans plus tard en cas de résultat identique. Mais si le troisième vote était encore défavorable, la Nouvelle-Calédonie sauterait alors à pieds joints dans l’inconnu.

(Propos recueillis par Lucas Chabalier)

Des ressources pour comprendre la colère des agriculteurs

Cette semaine, les agriculteurs ont bloqué des autoroutes avec leurs tracteurs, en France et dans d’autres pays européens. En France, ces manifestations ont commencé dans le Sud-Ouest et elles s’étendent à d’autres régions. Depuis plusieurs mois déjà, les agriculteurs protestent contre les règles qui leur sont imposées et dénoncent les difficultés de certains à vivre de leur métier. Ils ont l’impression que les gouvernements et les populations ne comprennent pas leur situation.

https://www.1jour1actu.com/sport/tes-3-infos-de-la-semaine-un-exploit-en-ski-des-agriculteurs-en-colere-et-des-putois-a-proteger

Un mouvement qui remonte au mois de novembre:

Les panneaux ont été dévissés et réinstallés à l’envers, à l’entrée d’environ 200 villages du Tarn : Gaillac, Castres, Mazamet… Cela a beaucoup surpris les habitants, qui se demandaient bien qui était derrière tout ça !

Ils ont eu la réponse, le 2 novembre, sur Facebook : des agriculteurs ont révélé que c’étaient eux qui avaient mené cette drôle d’opération. L’objectif ? Attirer l’attention du gouvernement sur les difficultés qu’ils rencontrent dans leur travail, notamment sur certaines contradictions. Ils expliquent, par exemple, qu’on leur demande de produire plus, tout en utilisant moins de pesticides, moins de carburant et en payant plus de taxes.

Depuis, ils ont inspiré d’autres agriculteurs. En effet, le 5 novembre, c’est dans le Gers, un autre département du Sud-Ouest, que des panneaux ont été retrouvés sens dessus dessous !

Quelques documentaires sur l’agriculture:

Le débat sur l’immigration, le point de vue de l’historien Gérard Noiriel, en juin 2023

Le Monde, France, samedi 17 juin 2023

Entretien avec Gérard Noiriel, « Dire que l’immigration est une chance pour la France est une réalité historique »

Pour l’historien de la classe ouvrière, Gérard Noiriel, la gauche a toujours été embarrassée pour articuler la question nationale et son combat pour les valeurs universelles

propos recueillis par Julie Carriatet Sandrine Cassini

Historien spécialiste de l’Etat-nation, de l’immigration et de la classe ouvrière, Gérard Noiriel, directeur d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), est notamment l’auteur de Vivre et lutter à Longwy (Maspero, 1980), et du Creuset français.  Histoire de l’immigration XlXe-XXe siècle (Seuil, 2016).

Quand il s’agit d’immigration, la gauche semble gênée pour bâtir un discours qui ne soit pas qu’une réaction à ceux de la droite et de l’extrême droite. Pourquoi ?

Il n’y a rien de nouveau là-dedans. A la fin du XIXe siècle, la République intègre les classes populaires au sein de l’Etat-nation. La question se pose pour la gauche dès ce moment. Les marxistes sont gênés parce qu’à côté de leur universalisme de classe, (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous »), ils doivent aussi défendre les intérêts des ouvriers français. La ligne de conduite qui tend à s’imposer alors consiste à défendre les intérêts des travailleurs français, d’un côté, et de lutter contre les discriminations dont sont victimes les étrangers, de l’autre, en pointant la responsabilité des patrons dans l’opposition entre Français et étrangers.

Parler d’immigration est-il devenu honteux à gauche ?

Il ne s’agit pas de « honte », mais d’embarras car l’immigration est un sujet qui fait partie du discours sur la nation. Or, depuis la fin du XIXe siècle, c’est un sujet de prédilection pour la droite. Dans son dernier article paru dans L’Humanité , en 1914, quelques jours avant son assassinat, Jaurès écrit : « Il n’y a pas de plus grand problème que l’immigration. » Depuis la fin du XIXe siècle, en effet, de nombreuses rixes entre ouvriers français et étrangers avaient éclaté. Les syndicats reprochaient aux patrons d’utiliser les étrangers pour casser les grèves, baisser les salaires. Jaurès déplore cette concurrence, mais il est conscient aussi que la France ne pourra pas rester une grande puissance économique sans recourir massivement à l’immigration.

La France a eu l’un des taux d’immigration les plus forts du monde à la fin des années 1920. Dire que l’immigration est une chance pour la France n’est donc pas qu’un slogan de la « gauche morale », comme on peut le lire parfois. C’est une réalité historique. D’ailleurs, le vieillissement de notre population et la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs prouvent que la France aura encore recours à l’immigration dans les années qui viennent.

A l’inverse, certains, comme  le secrétaire national du Parti communiste (PCF), Fabien Roussel, prônent un besoin de protection des travailleurs français, y compris contre une concurrence immigrée…

Ce type de propos s’inscrit dans le prolongement des contradictions de la gauche face à l’immigration. Dans les années 1920, la politique du PCF était inspirée par les thèses de Lénine. Celui-ci considérait que les travailleurs coloniaux et les immigrés étaient le cœur du prolétariat qu’il fallait mobiliser pour faire la révolution. Mais, en 1936, quand le PCF est devenu un allié de la gauche au pouvoir, son discours sur l’immigration s’est infléchi. On trouve même des articles de l’époque dans L’Humanité reprenant le slogan : « La France aux Français. » Le rôle des militants communistes dans la Résistance va accentuer cette logique nationale. Georges Marchais [secrétaire général du PCF de 1972 à 1994] la prolongera avec le discours « Produisons français ». Slogan repris par M. Macron.

Les discours de la droite et de l’extrême droite ont gagné du terrain…

Oui, surtout depuis les années 1980. Les représentations négatives de l’immigration se sont diffusées dans l’opinion pour différentes raisons. Il faut bien sûr évoquer la crise économique et sociale car c’est toujours un facteur qui favorise les discours xénophobes. Mais il ne faut pas oublier que les luttes pour l’hégémonie politique passent aussi par le langage. Le mot « immigré » s’est imposé dans le discours commun et dans les catégories statistiques, alors qu’auparavant on comptabilisait des travailleurs « étrangers ». On est passé ainsi d’un discours privilégiant la nationalité juridique des personnes à un discours qui fait une place à l’origine de ces personnes (puisque la catégorie d’ _«_immigré _»_englobe des Français d’origine étrangère) _._Ce nouveau langage a conforté les discours sur le « grand remplacement », alors que la France n’est plus un grand pays d’immigration.

Par ailleurs, la « fait diversion » de la politique crée une ambiance anxiogène, donnant le sentiment que l’on vit dans une société de plus en plus violente, ce qui est contredit par toutes les études statistiques sérieuses. Cela a été exploité, sur le plan politique, par la droite et l’extrême droite traditionnellement plus habiles que la gauche pour mobiliser les émotions plutôt que la raison.

Comment alors construire un discours de gauche audible ?

Le discours de gauche est devenu hégémonique quand les forces qui la composent se sont rassemblées pour relier sa composante sociale et sa composante humaniste. Ce fut déjà le cas en 1902, au lendemain de l’affaire Dreyfus, avec la victoire du « bloc des gauches ». Puis avec le Front populaire de 1936 et, enfin, en 1981. François Mitterrand a gagné la présidentielle notamment parce qu’il a soutenu la lutte des associations pour la régularisation des sans-papiers. Puis est arrivé le temps des déceptions car la gauche n’a pas réussi à réduire le chômage, et la désindustrialisation du pays s’est poursuivie.

Dans le même temps, ceux qui s’efforçaient de maintenir les valeurs humanistes de la gauche se sont focalisés sur l’antiracisme. D’où un net affaiblissement, y compris chez les intellectuels de gauche, de la réflexion sur la question nationale, souvent confondue avec la question raciale. Cela s’est traduit, notamment, par un désintérêt croissant pour le droit d’asile qui fut pourtant un idéal que la gauche a souvent défendu avec succès dans le passé, en mobilisant aussi les émotions des Français.

L’antiracisme a freiné la réflexion des gauches sur l’immigration ?

A partir des années 1980, la droite a imposé son hégémonie en plaçant au centre du discours politique les questions identitaires au détriment du discours social, traditionnellement plus favorable à la gauche. C’est sur ce terrain identitaire que se sont repliés une partie des porte-parole se réclamant de la gauche. La réflexion sur l’articulation entre les discriminations fondées sur la religion ou la couleur de peau et celles qui reposent sur la nationalité des personnes a été marginalisée.

Sur le plan intellectuel, il s’agit là d’une régression par rapport à toute l’œuvre du sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad. Elle contribue à occulter le fait que parmi les principales discriminations qui existent dans le monde, il y a celles qui sont construites sur le critère de la nationalité. Malheureusement, la réflexion collective sur ces sujets est devenue très difficile.

1902, 1936, 1981. Vous ne mentionnez pas 2012 ? Et 2027 ?

En 2012, la gauche a effectivement gagné les élections, mais le gouvernement de François Hollande s’est aligné sur la droite en matière d’immigration. Le paroxysme de cette droitisation a été atteint quand Manuel Valls est devenu premier ministre, avec le projet d’extension de la déchéance de nationalité à tous les binationaux. Quant à 2027, l’élection est encore loin, cela laisse le temps aux forces de gauche d’entreprendre sérieusement une réflexion pour aboutir à des propositions susceptibles d’être soutenues par la majorité des électeurs, sans renier leurs anciennes valeurs humanistes.