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L’antisémitisme et la xénophobie sous la IIIème République (1929-1939)

Malgré la rupture radicale que représente le régime de Vichy par rapport au sort des juifs et des étrangers, les idées antisémites et xénophobes se sont ancrées antérieurement, notamment dans la France des années 1930. Le racisme et l’antisémitisme se sont nourris de la crise économique, des discours d’extrême droite et de droite qui agitent cette menace pour décridibiliser le gouvernement de front populaire. Enfin, le gouvernement Daladier de 1938-1940 finit par céder à la xénophobie ambiante et met en place un arsenal juridique, que le gouvernement de Vichy réutilisera en partie.

1- La crise de 1929 renforce l’antisémitisme et la xénophobie
L’antisémitisme vient de loin
Dans la France des années 1930, l’antisémitisme n’est pas un fait nouveau. Il n’est pas non plus un attrait pour le racisme des nazis en Allemagne. Il vient de plus loin. Il est souvent issu d’un antijudaïsme chrétien traditionnel. Edouard Drumont, figure antisémite de la fin du XIXème siècle rassemble dans son « best-seller » La France Juive, tous les préjugés tenaces sur les juifs : c’est lui qui permet le passage d’une critique de la religion juive à une haine des juifs comme personnes, à l’invention d’un « fait juif ». Le « juif » est vu par Drumont à la fois comme « riche », « fainéant », « étranger », traitre-espion. Il ne peut jamais être intégré à la communauté nationale et cherche à dominer le « bon » citoyen français : « Le droit du juif à opprimer les autres fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et le Talmud » (Edouard Drumont)[1]
Cet antisémitisme latent connait un essor spectaculaire lors de l’affaire Dreyfus (1894-1899) lorsque le capitaine Dreyfus, qui est juif, est accusé, sans preuve, de trahir l’armée française. Cette affaire donne alors un fait divers spectaculaire pour favoriser la pénétration des idées antisémites en France : le juif est alors vu comme un traitre potentiel dont il faut se méfier.

La crise économique et ses conséquences politiques favorisent la xénophobie et l’antisémitisme
La crise économique, son lot de licenciements, la dévastation du chômage, les difficultés des paysans, favorisent le repli nationaliste. Le racisme et la xénophobie gagnent en vigueur par la sensation de mise en concurrence entre « travailleurs français » et « immigrés ». Le racisme n’est pas la seule réaction populaire : la contestation sociale s’amplifie notamment en région parisienne autour de marches contre la faim. Les partis de gauche, avec leurs organisations de masse, les CGT et CGTU, y jouent un rôle majeur et cherchent à unir les travailleurs français-immigrés. Dans le même temps, les élites sont impuissantes à résoudre les problèmes économiques de cette crise. Les difficultés demeurent et une partie de l’opinion voit dans l’étranger, le juif, la démocratie parlementaire, des obstacles majeurs à la sortie de la crise. Le 6 février 1934 est en ce sens le tournant majeur. Chauffées à blanc par l’affaire Stavisky (scandale de corruption autour de Stavisky, un riche juif ukrainien naturalisé français, qui a entre autre corrompu des hommes politiques pour s’enrichir), les ligues d’extrême droite manifestent devant l’Assemblée nationale contre la démocratie parlementaire. Cet événement est le moment fondateur d’une vague de xénophobie et d’antisémitisme qui traverse toute la France, et qui restera à un seuil élevé durant toute la période. En effet, nombre de journaux reprendront durant ces années des éléments de lecture et d’analyse antisémites et xénophobes. L’Action française, autour de Charles Maurras, de Léon Daudet entre autre, jouera notamment un rôle idéologique majeur dans ce domaine.
L’assimilation du Juif à l’étranger
Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, nombre de juifs fuient la politique antisémite et raciste nazie. Beaucoup de réfugiés arrivent en France, venant d’Allemagne, voire de l’Est de l’Europe. A cela s’ajoute les migrants italiens et à partir de juillet 1936, ceux fuyant la guerre civile espagnole. Confrontés à ce flux migratoire, la droite et l’extrême droite mettent le sujet des réfugiés au cœur du débat. Ils pointent les arguments de la crise et du chômage que subissent les « travailleurs français » et dénoncent ceux qui seraient de « faux réfugiés » (ils profiteraient de la « générosité » de la France pour s’y installer). Ces réactions xénophobes suintent dans toute la société à tel point que même le président de la commission interministérielle chargé des réfugiés allemands, Henry Béranger, affirme, « La France veut bien être une voie de triage, mais elle ne saurait être une voie de garage ». C’est dans ce contexte que les juifs sont de plus en plus confondus avec les étrangers, et victimes d’une xénophobie attisée par certains journaux comme Le Petit Bleu qui reprend l’idée que « les juifs allemands prennent la place des Français »[2].

Cette xénophobie rampante au sein de la IIIème République se traduit aussi par des prises de décisions politiques. Dans la région de Lyon, une politique de « préférence nationale » est mise en place pour les chômeurs. Les étrangers sans travail sont ainsi exclus des allocations[3]. Nombre de travailleurs étrangers sont renvoyés dans leur pays natal comme ces 140.000 polonais forcés de quitter la France entre 1931-1936[4]. Cependant, des associations de gauche comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) protestent contre ces politiques et réclament la création d’un statut légal pour les étrangers vivant en France. La victoire du front populaire atténuera ces politiques de durcissement à l’égard des étrangers au sommet du pouvoir. Cependant, au sein de la société, les débats connaitront une polarisation intense et l’antisémitisme ainsi que le racisme seront avivés à l’extrême droite et à droite.
2- Le front populaire et les réactions antisémites et xénophobes de la droite et l’extrême droite
La victoire du Front populaire en mai 1936 conduit à un apaisement des mesures xénophobes. 6.000 étrangers qui ont perdu leur emploi se voient accorder un sursis quand à leur expulsion. Nombre d’étrangers réfugiés participent aux grèves ouvrières de mai-juin 1936 et bénéficient des mesures sociales du front populaire.
Le gouvernement Blum vu comme « révolution juive »[5]

Néanmoins, le gouvernement de front populaire est attaqué par la droite et l’extrême droite comme un semeur de désordre car il remet en cause les conceptions traditionnelles : celle du travail en répondant aux revendications ouvrières de diminuer le temps de travail, dans la famille où il soutient une « laïcisation » des mœurs face à l’encadrement religieux. Surtout les opposants au front populaire vont attiser l’antisémitisme et la xénophobie, pour semer la peur, notamment dans les campagnes. « La présence de Léon Blum à la tête du premier gouvernement de front populaire conduit à un regain d’antisémitisme aboutissant à présenter le front populaire comme l’œuvre des Juifs »[6]. Ainsi, l’Action Française dénonce un « complot juif » avec à sa tête Léon Blum, associé à un complot communiste venant de l’étranger (Moscou). Cette équation (front populaire = péril juif = péril rouge) est reprise par un arc politique allant de l’extrême droite comme l’Action Française, Gringoire à la droite voire au journal centriste d’Emile Roche, La République. Le but essentiel est de décrédibiliser l’action du front populaire en prétendant que son gouvernement est aux mains des étrangers et des juifs.

Mais cela favorise surtout la diffusion de conceptions antisémites et xénophobes dans la population française. L’extrême droite accuse en effet le front populaire de favoriser le vote communautaire « juif ». « Tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » estime le député notoirement antisémite Xavier Vallat[7]. Il attise aussi des peurs fantasmées comme l’idée que Blum rêve d’imposer la « circoncision générale ».
La guerre civile espagnole : un glissement supplémentaire vers la xénophobie
La guerre civile espagnole (1936-1939) agit comme un miroir sur les débats français. A droite, le front populaire espagnol est assimilé au communisme, vu comme un péril étranger : le général Castelnau y voit « une révolution soviétique dirigée par Moscou », une « guerre entre la barbarie moscovite et la civilisation occidentale ». Ainsi, du centre à l’extrême droite, les commentaires sont souvent négatifs sur le camp républicain, alors que la droite peut se montrer favorable aux insurgés nationalistes de Franco. C’est dire la perception des républicains espagnols et des brigadistes internationaux, lorsqu’acculés par la défaite, ils viendront se réfugier en France. « Débris du front populaire », « grave problème », « épaves humaines » pour les plus modérés, « Armée du crime », « vandales rouges » pour l’extrême droite[8], tels sont les qualificatifs utilisés dans la presse de l’époque. La figure du réfugié étranger devient très négative. Cependant, et heureusement, tous ne partagent pas cet élan xénophobe : du cardinal Verdier, à François Mauriac, en passant par Henri Bergson, est lancé un « appel à la générosité »[9] pour accueillir les réfugiés espagnols.

Après une poussée vers la gauche en mai-juin 1936, cette guerre, qui est aussi idéologique, provoque un glissement vers la droite d’une partie de l’opinion française, davantage sensible aux thèmes chauvins et xénophobes, et à celui sur le « désordre social » du front populaire. Une partie de la presse attise ces idées. Le journal Le Matin, un des journaux les plus tirés, condamne la « racaille étrangère dans la France dépotoir » et les « indésirables »[10] . Quant à Gringoire, il s’en prend à « l’immensité de la crasse napolitaine [aux Italiens], de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves [aux populations d’Europe de l’Est, souvent juives], de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée [aux juifs];(…) ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises » (le texte en annexe ci-dessous).
Loin d’apaiser la situation, Daladier, qui devient président du conseil en avril 1938, mène une politique de durcissement autour d’un gouvernement recentré vers la droite. Il reprend d’ailleurs à son compte le terme « d’indésirable » pour construire un arsenal juridique à l’encontre des étrangers.
3- Un « Vichy avant Vichy »[11]? Les dernières années de la République
Le gouvernement Daladier marque une rupture avec ses prédécesseurs. Ce dirigeant, issu pourtant de la majorité de front populaire recentre son gouvernement vers la droite et organise une nouvelle politique autour du thème du « renouveau », des vertus de l’ordre. Il s’agit pour lui de mettre un terme au « désordre » des grèves ouvrières. Les étrangers, les réfugiés figurent parmi les cibles du gouvernement, surtout qu’ils sont assimilés au péril rouge. Le glissement qui s’opère amène la fin d’une frontière nette entre la droite et l’extrême droite, à tel point que l’historien, Pierre Laborie évoque un « Vichy avant Vichy », Gérard Noiriel, les origines républicaines de Vichy[12].
Par le biais de décrets lois, Daladier construit un arsenal juridique contre les étrangers dont le régime de Vichy s’inspirera. Dès avril 1938, le sénateur Lévy demande de priver les Français naturalisés du droit de vote s’ils ont fait grève en 1936 et propose que tout Français naturalisé attende dix avant d’obtenir le droit de vote Les décrets des 2 et 14 mai 1938 et le décret loi du 12 novembre 1938 reprennent en partie les idées du sénateurs Lévy. D’après le président du conseil Edouard Daladier, ces décrets marquent clairement « la discrimination que le gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité et la partie saine et laborieuse de la population étrangère »[13].
Avec ce décret, les Français naturalisés doivent donc attendre cinq avant de pouvoir voter et ils sont exclus de tout emploi de fonction publique ou du barreau durant dix années. La déchéance de nationalité est appliquée pour les espions mais aussi pour des actes qui seraient contraires à « l’ordre public », à des étrangers qui « se montreraient indignes du titre de citoyen français ». Ces termes assez vagues permettent d’appliquer la déchéance de nationalité aux Français naturalisés qui se mettent en grève le 30 novembre 1938[14]. L’obtention de la nationalité par le mariage est aussi durcie : motif ? Eviter les « mariages de pure forme ». Enfin, ce décret-loi prévoit l’autorisation de l’internement préventif des « indésirables étrangers » car « il n’était pas moins indispensable d’assurer l’élimination rigoureuse des indésirables ». Il donne lieu à l’ouverture de « centres spéciaux » où la population étrangère indésirable « fera l’objet de la surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles de l’hospitalité ». Le premier de ces camps est ouvert le 21 janvier 1939 à Rieucros.
« En rupture avec la tradition républicaine », le gouvernement Daladier reprend à son compte le discours « national-sécuritaire » qui fait des immigrants et des réfugiés les responsables de la crise française. Surtout, il met en œuvre cette politique contre les étrangers, en fabriquant des « indésirables » qui sont expédiés dans des « centres spéciaux »[15]. De fait, il instaure une première rupture qui servira au régime de Vichy pour s’en prendre aux étrangers et aux juifs.
Laissons conclure l’historien Ben Khalifa qui résume bien la situation de ces années-là :
« Durant les années 1938-1940, dans une ambiance très hostile aux allogènes, la France a renforcé la législation sur la police des étrangers. Cette période est emblématique car elle est marquée par un acharnement des dirigeants politiques contre une population qui a “choisi” la France comme lieu de refuge. L’arrivée massive des immigrés, le refus des pays d’accueil traditionnels d’assouplir les conditions d’entrée sur leur territoire ainsi que la montée de l’extrême droite expliquent les “dérives” de la IIIe République finissante. Dans ce contexte, le pouvoir administratif est renforcé aux dépens du pouvoir judiciaire. Les considérations humanitaires sont souvent bafouées par des fonctionnaires zélés. Les moyens humains et logistiques du ministère de l’Intérieur sont augmentés »[16].
20 août 2024
[1] Edouard Drumont, La France juive, passages cités dans G. Noiriel, Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, Editions La Découverte, Paris, 2019.
[2] Le Petit Bleu, 7 décembre 1933, cité par Noiriel, L’immigration, op cit, p. 389
[3] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007, p.401
[4] G Noiriel, Idem.
[5] Une de L’Action Française du 14 juin 1936 : « La révolution juive chante victoire ».
[6] Serge Berstein, Histoire de l’anticommunisme en France, Editions Olivier Orban, Paris, 1987, p. 320
[7] Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, Editions complexe, Bruxelles, 2005 (réédition de 1992), p. 180.
[8] José Cubero, Les Républicains espagnols, Editions Cairn, Pau, 2003, p. 50.
[9] José Cubero, Idem.
[10] Le Matin, 29 septembre 1937.
[11] Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy.
[12] C’est notamment le titre de son ouvrage.
[13] Edouard Daladier, dans Décret relatif à la situation et à la police des étrangers, 12-11-1938, Journal Officiel de la République, lois et décrets n°0266, du 13 novembre 1938.
[14] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007, p.462-463.
[15] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007, p.457 à 465.
[16] BEN KHALIFA Riadh, « La fabrique des clandestins en France, 1938-1940 », Migrations Société, 2012/1 (N° 139), p. 11-26. DOI : 10.3917/migra.139.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-1-page-11.htm
Annexe n°1: Editorial de Gringoire, 3 août 1936
Nous hébergeons trois millions de « travailleurs » étrangers — plus que nous n’avons de chômeurs. Il parait que cela ne suffit pas. Tandis qu’autour de nous chaque nation ferme brutalement sa porte au nez de nos sans-travail, on ouvre toutes grandes au déluge cosmopolite des écluses jusqu’à présent mieux gardées.
Sommes–nous le dépotoir du monde ? Par toutes nos routes d’accès, transformées en grands collecteurs, coule sur nos terres une tourbe de plus en plus grouillante, de plus eu plus fétide. C’est l’immensité de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée; c’est tout ce que recrachent les vieilles terres de plaies et de fléaux. Doctrinaires crépus, conspirateurs furtifs, régicides au teint verdâtre, pollaks mités, gratin de ghettos, contrebandiers d’armes, pistoleros en détresse, espions, usuriers, gangsters, marchands de femmes et de cocaïne, ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises. Ils arrivent de tous côtés, sans relâche, sur les océans, par-dessous les montagnes, à pleins trains, à pleins paquebots. Us arrivent et on les attend. De « gauche » ou de « droite », ils ont toujours des amis. Révolutions et coups d’Etat en offrent l’incessant prétexte. Naguère les Russes, ensuite les Polonais, puis les Grecs. puis les Italiens que suivirent les Allemands, précédant les Espagnols… A qui le tour ? Sous couleur «le droit d’asile, on laisse entrer pêle-mêle et sans la moindre précaution, réfugiés politiques et condamnés de droit commun — tous d’accord au moins sur un point : le droit qu’ils s’arrogent de nous traiter en pays conquis. Tandis que ceux-ci assomment les ouvriers dont ils volent le pain, ceux-là ne cessent d’insulter a notre patriotisme, dans nos propres journaux.
De temps en temps, pour s’entretenir la main, ils nous font l’honneur de s’entre-tuer sous nos yeux. Sans doute pensent-ils qu’un tel spectacle nous procure un ravissement sans pareil C’est, en tout cas une façon bien à eux de reconnaître notre hospitalité. Un autre remerciement consiste à raconter en tous lieux que Marianne est une mégère injurieuse, égoïste et défiante qui moleste les pauvres Touristes et refuse tout bien être aux infatigables travailleurs que nous offrent la Palestine. l’Arménie et les Balkans.
Cela dure depuis vingt uns : depuis que douze cent mille des nôtres ont donné leur -vie pour la liberté des peuples. Ah ! il s’agit bien du droit des indigènes ! Brâve Français, ils t’ont colonisé. Le bicot, c’est toi. Et les colons que tu ils fait venir de si loin se chargent de faire suer le burnous.
Car tu paies pour savoir ce qu’il en coûte de n’être plus maître chez soi. Hôpitaux, dispensaires, maternités, secours de chômage, assistance publique, assurances sociales; tout est au service de l’innombrable étranger. 11 n’est plus guère en France qu’un endroit où on ne rencontre que des Français. C’est chez le percepteur.
Le débat sur l’immigration, le point de vue de l’historien Gérard Noiriel, en juin 2023

Le Monde, France, samedi 17 juin 2023

Entretien avec Gérard Noiriel, « Dire que l’immigration est une chance pour la France est une réalité historique »
Pour l’historien de la classe ouvrière, Gérard Noiriel, la gauche a toujours été embarrassée pour articuler la question nationale et son combat pour les valeurs universelles
propos recueillis par Julie Carriatet Sandrine Cassini
Historien spécialiste de l’Etat-nation, de l’immigration et de la classe ouvrière, Gérard Noiriel, directeur d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), est notamment l’auteur de Vivre et lutter à Longwy (Maspero, 1980), et du Creuset français. Histoire de l’immigration XlXe-XXe siècle (Seuil, 2016).
Quand il s’agit d’immigration, la gauche semble gênée pour bâtir un discours qui ne soit pas qu’une réaction à ceux de la droite et de l’extrême droite. Pourquoi ?
Il n’y a rien de nouveau là-dedans. A la fin du XIXe siècle, la République intègre les classes populaires au sein de l’Etat-nation. La question se pose pour la gauche dès ce moment. Les marxistes sont gênés parce qu’à côté de leur universalisme de classe, (« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous »), ils doivent aussi défendre les intérêts des ouvriers français. La ligne de conduite qui tend à s’imposer alors consiste à défendre les intérêts des travailleurs français, d’un côté, et de lutter contre les discriminations dont sont victimes les étrangers, de l’autre, en pointant la responsabilité des patrons dans l’opposition entre Français et étrangers.
Parler d’immigration est-il devenu honteux à gauche ?
Il ne s’agit pas de « honte », mais d’embarras car l’immigration est un sujet qui fait partie du discours sur la nation. Or, depuis la fin du XIXe siècle, c’est un sujet de prédilection pour la droite. Dans son dernier article paru dans L’Humanité , en 1914, quelques jours avant son assassinat, Jaurès écrit : « Il n’y a pas de plus grand problème que l’immigration. » Depuis la fin du XIXe siècle, en effet, de nombreuses rixes entre ouvriers français et étrangers avaient éclaté. Les syndicats reprochaient aux patrons d’utiliser les étrangers pour casser les grèves, baisser les salaires. Jaurès déplore cette concurrence, mais il est conscient aussi que la France ne pourra pas rester une grande puissance économique sans recourir massivement à l’immigration.
La France a eu l’un des taux d’immigration les plus forts du monde à la fin des années 1920. Dire que l’immigration est une chance pour la France n’est donc pas qu’un slogan de la « gauche morale », comme on peut le lire parfois. C’est une réalité historique. D’ailleurs, le vieillissement de notre population et la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs prouvent que la France aura encore recours à l’immigration dans les années qui viennent.
A l’inverse, certains, comme le secrétaire national du Parti communiste (PCF), Fabien Roussel, prônent un besoin de protection des travailleurs français, y compris contre une concurrence immigrée…
Ce type de propos s’inscrit dans le prolongement des contradictions de la gauche face à l’immigration. Dans les années 1920, la politique du PCF était inspirée par les thèses de Lénine. Celui-ci considérait que les travailleurs coloniaux et les immigrés étaient le cœur du prolétariat qu’il fallait mobiliser pour faire la révolution. Mais, en 1936, quand le PCF est devenu un allié de la gauche au pouvoir, son discours sur l’immigration s’est infléchi. On trouve même des articles de l’époque dans L’Humanité reprenant le slogan : « La France aux Français. » Le rôle des militants communistes dans la Résistance va accentuer cette logique nationale. Georges Marchais [secrétaire général du PCF de 1972 à 1994] la prolongera avec le discours « Produisons français ». Slogan repris par M. Macron.
Les discours de la droite et de l’extrême droite ont gagné du terrain…
Oui, surtout depuis les années 1980. Les représentations négatives de l’immigration se sont diffusées dans l’opinion pour différentes raisons. Il faut bien sûr évoquer la crise économique et sociale car c’est toujours un facteur qui favorise les discours xénophobes. Mais il ne faut pas oublier que les luttes pour l’hégémonie politique passent aussi par le langage. Le mot « immigré » s’est imposé dans le discours commun et dans les catégories statistiques, alors qu’auparavant on comptabilisait des travailleurs « étrangers ». On est passé ainsi d’un discours privilégiant la nationalité juridique des personnes à un discours qui fait une place à l’origine de ces personnes (puisque la catégorie d’ _«_immigré _»_englobe des Français d’origine étrangère) _._Ce nouveau langage a conforté les discours sur le « grand remplacement », alors que la France n’est plus un grand pays d’immigration.
Par ailleurs, la « fait diversion » de la politique crée une ambiance anxiogène, donnant le sentiment que l’on vit dans une société de plus en plus violente, ce qui est contredit par toutes les études statistiques sérieuses. Cela a été exploité, sur le plan politique, par la droite et l’extrême droite traditionnellement plus habiles que la gauche pour mobiliser les émotions plutôt que la raison.
Comment alors construire un discours de gauche audible ?
Le discours de gauche est devenu hégémonique quand les forces qui la composent se sont rassemblées pour relier sa composante sociale et sa composante humaniste. Ce fut déjà le cas en 1902, au lendemain de l’affaire Dreyfus, avec la victoire du « bloc des gauches ». Puis avec le Front populaire de 1936 et, enfin, en 1981. François Mitterrand a gagné la présidentielle notamment parce qu’il a soutenu la lutte des associations pour la régularisation des sans-papiers. Puis est arrivé le temps des déceptions car la gauche n’a pas réussi à réduire le chômage, et la désindustrialisation du pays s’est poursuivie.
Dans le même temps, ceux qui s’efforçaient de maintenir les valeurs humanistes de la gauche se sont focalisés sur l’antiracisme. D’où un net affaiblissement, y compris chez les intellectuels de gauche, de la réflexion sur la question nationale, souvent confondue avec la question raciale. Cela s’est traduit, notamment, par un désintérêt croissant pour le droit d’asile qui fut pourtant un idéal que la gauche a souvent défendu avec succès dans le passé, en mobilisant aussi les émotions des Français.
L’antiracisme a freiné la réflexion des gauches sur l’immigration ?
A partir des années 1980, la droite a imposé son hégémonie en plaçant au centre du discours politique les questions identitaires au détriment du discours social, traditionnellement plus favorable à la gauche. C’est sur ce terrain identitaire que se sont repliés une partie des porte-parole se réclamant de la gauche. La réflexion sur l’articulation entre les discriminations fondées sur la religion ou la couleur de peau et celles qui reposent sur la nationalité des personnes a été marginalisée.
Sur le plan intellectuel, il s’agit là d’une régression par rapport à toute l’œuvre du sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad. Elle contribue à occulter le fait que parmi les principales discriminations qui existent dans le monde, il y a celles qui sont construites sur le critère de la nationalité. Malheureusement, la réflexion collective sur ces sujets est devenue très difficile.
1902, 1936, 1981. Vous ne mentionnez pas 2012 ? Et 2027 ?
En 2012, la gauche a effectivement gagné les élections, mais le gouvernement de François Hollande s’est aligné sur la droite en matière d’immigration. Le paroxysme de cette droitisation a été atteint quand Manuel Valls est devenu premier ministre, avec le projet d’extension de la déchéance de nationalité à tous les binationaux. Quant à 2027, l’élection est encore loin, cela laisse le temps aux forces de gauche d’entreprendre sérieusement une réflexion pour aboutir à des propositions susceptibles d’être soutenues par la majorité des électeurs, sans renier leurs anciennes valeurs humanistes.
