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Lagos, les mille visages d’une ville insatiable

Vincent Hiribarren – Libération, jeudi 10 octobre 2024

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Lagos est-elle le futur de l’humanité ? La capitale économique du Nigeria, pays le plus peuplé du continent, est désormais la plus grande ville d’Afrique, devançant Le Caire (Egypte) ou Kinshasa (république démocratique du Congo), avec officiellement plus de 15 millions d’habitants, mais 22 millions pour toute l’agglomération. Lagos est une mégapole où le luxe ostentatoire côtoie une extrême pauvreté. Alors que l’Afrique est non seulement le continent qui connaît la plus forte démographie au monde – en 2050, plus de 25 % de la population mondiale sera africaine – mais aussi l’urbanisation la plus rapide de la planète, Lagos est bien l’image fascinante et parfois inquiétante du monde à venir. Il n’en fut pas toujours ainsi. Mais qui garde la mémoire de cette ville avant son extension exponentielle ?

Au XVe siècle, à la place de Lagos se trouvaient deux villages en bord de lagune nommés «Oto» et «Iddo» peuplés par des Awori qui faisaient partie du monde yoruba. La position de ces ports dans le lagon à l’abri des vagues de l’Océan leur assure une certaine richesse. Ils attirent alors les convoitises et leur puissant voisin de l’ouest, le royaume du Bénin, va les envahir au XVIe siècle. En quelques années, les différents villages sont regroupés et renommés «Eko». traite d’êtres humains La ville en gestation sera ensuite rebaptisée «Onim», puis «Lagos» par les navigateurs portugais à partir du XVIe siècle. Peut-être en référence à la ville portugaise de Lagos ou simplement à la lagune au bord de laquelle la ville se trouve. Lagos devient rapidement une ville fréquentée par des commerçants européens. Au XVIIe siècle, la nature de ce commerce commence à changer. Ce sont des êtres humains que les Européens viennent acheter dans la ville. Lagos acquiert son importance grâce au commerce transatlantique de plus de 2 millions d’êtres humains entre les XVIIe et XIXe siècles. La traite enrichit les notables de la ville : le roi Oba Kosoko ou la marchande Madam Efunroye Tinubu (1805-1887) en sont deux parfaits exemples au XIXe siècle. Ceci donnera une excuse aux Britanniques pour s’insérer dans la politique de la ville au nom de leur tout récent combat pour l’abolition de l’esclavage. Après une dizaine Golfe de Guinée d’années de pression, ils finissent par coloniser Lagos en 1861. Place au commerce de l’huile de palme pour alimenter la révolution industrielle en Europe. Cette invasion britannique de Lagos est la première pièce d’un puzzle commercial et territorial qui mène à la création de la colonie britannique du Nigeria en 1900. Capitale du Nigeria colonial, Lagos est un lieu de pouvoir grâce à sa position de port qui la connecte à Londres et au reste de l’Empire britannique. Des entrepreneurs nigérians introduisent la culture du cacao dans le sud-ouest de la colonie et favorisent l’essor de la finance. Une nouvelle élite intellectuelle prend son essor. Sa puissance est telle que de nombreux mouvements politiques vont éclore dès les années 1920. Alimotu Pelewura (vers 1861- 1951) est ainsi une commerçante qui fonde la Lagos Market Women’s Association dans les années 1920. Celle-ci s’oppose aux taxes coloniales et s’allie avec Herbert Macaulay (1864-1946), un architecte et politicien souvent considéré comme le fondateur du nationalisme nigérian.

Haut lieu de tensions politiques, Lagos est resté le centre névralgique de la politique nigériane jusqu’en 1991, date à laquelle Abuja, à 763 kilomètres plus au nord, devient la capitale du pays. Auparavant Lagos avait été le théâtre d’une grève générale en 1945 et le lieu des négociations pour l’indépendance acquise en 1960. C’est aussi à Lagos que se déroulent les nombreux coups d’Etat qui émaillent l’histoire mouvementée du pays. Tout comme toutes les grandes manifestations contre le pouvoir nigérian. Même les artistes incarnent cet esprit de révolte à l’image de Fela Anikulapo Kuti, le père de l’afrobeat (1938- 1997), qui régna un temps sur une enclave au sein même de la ville, la république de Kalakuta, prise d’assaut par des soldats en 1977. En pleine expansion démographique depuis les années 50, Lagos va continuer à attirer des populations venues de toutes les régions du Nigeria, mais aussi de tous les pays d’Afrique de l’Ouest, grâce au corridor de commerce qui la relie à Abidjan en Côte-d’Ivoire.

Nollywood Lagos est souvent prise en exemple comme un nouveau défi pour penser la ville. Mais différentes Lagos se superposent, entre la Lagos riche des îles, la Lagos commerçante d’Ebute Metta ou les très nombreux quartiers pauvres comme celui de Makoko construit sur des pilotis sous l’un des grands ponts de la ville. Connue pour son expansion démesurée et ses problèmes de circulation routière, la ville fait l’objet constant de projets d’urbanisme imposés bien souvent de manière autoritaire et effaçant les traces de son passé.

Un nouveau quartier d’affaires, Eko Atlantic City, nommé d’après l’un des anciens noms de la ville, est en train de voir le jour. Gagné sur la mer, le projet a fait l’objet de multiples critiques que ce soit pour l’érosion côtière qu’il a causée, mais aussi de fortes suspicions de corruption. Cette année, le projet d’autoroute entre Lagos et la ville à l’est du pays, Calabar, a été responsable de l’éviction de centaines de personnes. Lagos est surtout connue pour son rayonnement culturel. Avec une ambition continentale, voire mondiale, la ville est devenue une référence pour l’art. En particulier, pour la musique mais aussi le cinéma, comme l’atteste le succès de Nollywood, deuxième industrie cinématographique au monde avec plus de 2 000 films par an, derrière Bollywood en Inde. Malgré l’extrême pauvreté de la grande majorité de ses habitants, la ville est paradoxalement le symbole d’une révolution urbaine permanente dont témoigne la mini-série d’animation Iwájú, qui imagine une Lagos du futur. Née dans le monde urbain du littoral ouest africain au XVe siècle, la ville est ainsi devenue une référence urbaine mondiale au XXIe siècle.•

Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine

Un article intéressant pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de la société française actuelle.

L’article en ligne à l’origine ici: https://laviedesidees.fr/Vivons-nous-encore-dans-une

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

par Olivier Schwartz , le 22 septembre 2009

Désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance, réticence d’une partie des catégories modestes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres. Tels sont les trois faits qui, selon Olivier Schwartz, peuvent constituer des sources de difficultés pour reconstruire une cité de semblables. De ce panorama, il ressort que la France est à la fois plus et moins une société de classes qu’il y a une quarantaine d’années.

Ce texte est la version rédigée de l’allocution prononcée par l’auteur lors du forum Réinventer la démocratie, organisé par La République des Idées à Grenoble en mai 2009. Olivier Schwartz participait à une table-ronde consacrée au thème « Classes, générations, âge », aux côtés de Louis Chauvel et de François Héran. L’enregistrement audio de cette table-ronde est disponible en podcast sur le site de La République des Idées].

Photo : (cc)Alain Bachellier

La question de la démocratie qui nous est posée aujourd’hui, c’est au fond celle de savoir dans quelle mesure nous sommes aujourd’hui capables, pour reprendre une expression de Robert Castel, de continuer à former, ou de recommencer à former une société qui soit une « société de semblables ». Une société de semblables, c’est-à-dire une société qui soit vraiment capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Pour contribuer à la discussion sur cette question, je voudrais simplement ici proposer trois observations factuelles et une remarque épistémologique. Les trois observations porteront sur des faits qui peuvent constituer aujourd’hui des sources de difficultés, des obstacles pour aller précisément dans ce sens, celui de la refondation d’une cité de semblables.

Pour que mon propos soit sans ambiguïté, il va de soi que j’adhère complètement et pleinement à cet objectif à la fois civique et politique. Ma seule préoccupation est de m’arrêter sur des faits qui peuvent faire difficulté dans cette voie, et sur lesquels il faut par conséquent réfléchir. Ces faits, ces observations, ne prétendent nullement être exhaustifs. Il y aurait certainement bien d’autres éléments à mentionner. J’ai par contre délibérément choisi trois faits qui vont me conduire à me situer à des niveaux différents de la hiérarchie sociale.

Extension du domaine du désavantage social

Le premier fait est – malheureusement – d’une grande banalité : il s’agit de l’ampleur qu’a atteint, dans notre société, ce que l’on peut appeler le phénomène du désavantage social, le phénomène que représente l’existence de « groupes désavantagés ». J’entends par là des groupes dont les membres sont en situation vulnérable, sont exposés au chômage, à la précarité, aux emplois durs et mal rémunérés, à la relégation dans certains cas… Lorsque l’on regarde la société française telle qu’elle est aujourd’hui (et de ce point de vue, je suis profondément d’accord avec les critiques que Louis Chauvel n’a cessé de formuler, ces dernières années, contre la thématique de la moyennisation), on ne peut pas ne pas être frappé par l’étendue du phénomène et par le nombre de groupes qu’il affecte. Il y a d’une part tout un pan des salariés d’exécution du secteur privé : ces ouvriers frappés, aujourd’hui plus que jamais, par le chômage, la marginalisation, le fait de travailler dans des entreprises en déclin, et plus largement par tout ce processus de détérioration de la condition ouvrière sur lequel, depuis plusieurs années déjà, des travaux de sociologues ont attiré l’attention ; ces salariés occupant, dans les services et le tertiaire, ce qu’il est convenu d’appeler les emplois peu qualifiés… Tout un pan du salariat d’exécution du privé est aujourd’hui en situation de désavantage social.

Et par ailleurs, il y a les jeunes. Les jeunes de familles populaires, bien sûr, d’abord et avant tout, et notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais c’est aussi toute une partie des jeunes diplômés de l’université qui rencontre, aujourd’hui, on le sait, de grandes difficultés pour accéder à l’emploi, et qui n’y parvient que dans des conditions précaires, marquées par le déclassement…

De la politique de l’excellence aux inégalités intracatégorielles

La deuxième observation que je voudrais faire, pour me déplacer dans la hiérarchie sociale, concerne les catégories supérieures. Il me semble qu’il y a aujourd’hui un trait assez largement commun à la culture d’une grande partie de ces catégories, en tout cas si l’on considère les fractions de ces catégories occupant des positions dirigeantes. Cet aspect, c’est l’importance qu’a prise, dans ces catégories, la culture de l’excellence, de la performance, de la compétence. Au coeur de cette culture, il y a une idée qui concerne la gouvernance des entreprises et des organisations. C’est l’idée qu’il faut aller vers une gouvernance qui, beaucoup plus qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, valorisera la performance et l’excellence, individualisera les carrières offertes aux uns et aux autres, et ceci en fonction des performances, des compétences, des résultats obtenus par les uns et par les autres. Il me paraît assez clair que cette conception de la gouvernance est aujourd’hui un élément central de la culture des catégories dirigeantes. Une caractéristique de cette culture est qu’elle peut être tout à fait favorable, d’un côté, en tout cas sur le principe, à des mesures visant à lutter contre les inégalités et les discriminations liées à l’origine (par exemple à l’origine ethnique) ; mais d’un autre côté, elle est profondément favorable à l’introduction, dans les entreprises et les organisations, d’un surcroît d’inégalités en fonction du « mérite » et des performances.

Cette conception de la gouvernance est repérable, dès le début des années 1990, dans les évolutions qui affectent la gestion du personnel dans les entreprises privées, notamment dans les grandes entreprises. Ce sont les politiques d’individualisation des rémunérations, qui se développent nettement à partir des années 1990. C’est l’apparition, dans les réflexions menées au sein du MEDEF, d’une philosophie de la gouvernance substituant la logique de la compétence à la logique de la qualification, etc. Et ce qu’il faut aussi souligner, c’est que cette philosophie est aujourd’hui également repérable, de manière très claire, dans toutes sortes de politiques menées dans le secteur public. Sans revenir d’ailleurs sur les mouvements récents à l’Université, il me semble, là encore, assez clair que cette conception de la gouvernance des organisations est la philosophie sur laquelle ont reposé une grande partie des réformes qui ont été menées depuis deux ans à l’Université et dans le monde de la recherche.

Une précision tout d’abord : je ne me dissimule pas que toutes ces questions sont compliquées. Je n’ignore évidemment pas que ce type de conception du fonctionnement des entreprises et des organisations, avec l’idée qu’il faut valoriser l’excellence, individualiser les trajectoires en fonction de l’évaluation des performances des uns et des autres, ne manque pas d’arguments. Elle peut parfaitement se plaider et se défendre. Il n’empêche qu’on ne peut pas ne pas constater que si la mise en œuvre d’une telle philosophie devait se poursuivre, s’étendre et s’accentuer dans les prochaines années, dans le secteur privé comme dans le secteur public, il y aurait là un facteur assez considérable de creusement et d’accentuation d’inégalités, non pas tant entre catégories sociales différentes mais entre membres d’une même catégorie, ces fameuses inégalités « intracatégorielles » sur lesquelles de nombreux économistes et sociologues ont réfléchi depuis une quinzaine d’années. Il semble bien, en effet, qu’une des évolutions caractéristiques de notre société comme plus largement de nombreuses sociétés occidentales contemporaines est qu’aux inégalités sociales classiques, entre catégories sociales différentes, s’ajoutent de plus en plus des inégalités « intracatégorielles », entre membres d’une même catégorie socio-professionnelle. Ces inégalités ont été très largement causées par l’éclatement et la diversification des statuts d’emploi, mais il saute aux yeux que la politique de l’excellence, des compétences, de la valorisation des performances et surtout de l’individualisation des trajectoires pourrait être à l’avenir un facteur extrêmement important d’accentuation des inégalités intracatégorielles, et donc aussi de remise en cause des solidarités au sein des groupes.

« C’est nous qui payons pour tout le monde » : la tripartition de la conscience sociale dans les catégories modestes

Je descends maintenant, ce sera ma troisième observation, à des niveaux intermédiaires de l’espace social. Je ferai brièvement référence à une enquête que je mène depuis longtemps, pour m’arrêter sur l’un des constats auxquels elle m’a conduit. Je travaille depuis plusieurs années sur les conducteurs des bus de la RATP en région parisienne, ceux qu’on appelle les machinistes, c’est-à-dire des gens dont on peut dire qu’ils sont à la frontière des catégories populaires et des classes moyennes salariées. Dans la division sociale du travail au sein de leur entreprise, les conducteurs des bus de la RATP occupent une position subordonnée. Ils sont en bas de la hiérarchie : même s’ils disposent d’une large autonomie dans la conduite de leur travail, ce sont des exécutants, qui mettent en œuvre des consignes et des tâches qui leur sont données par leur hiérarchie. Avec comme conséquence que, comme beaucoup d’ouvriers et d’employés, beaucoup d’entre eux adhèrent spontanément à une représentation binaire de la société, fondée sur une opposition entre le haut d’une part – les dirigeants, les puissants, ceux qui possèdent l’instruction, la puissance, l’argent – et d’autre part ceux qui sont en dessous, les simples exécutants, les ouvriers, les employés, ceux dont ils estiment de manière générale faire partie. De sorte que pendant assez longtemps, j’ai pensé retrouver chez eux tous un type de représentation sociale dont Richard Hoggart avait montré, dans des textes très connus, l’importance dans le monde des ouvriers et des classes populaires anglaises des années 1950 : une opposition entre « eux », ceux du haut, et « nous », ceux du bas, les exécutants.

Mais je me suis finalement rendu compte que pour une partie d’entre eux, les choses étaient plus compliquées, même si c’est pour une partie d’entre eux seulement. Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux. Cette pression venant du bas, (c’est moi qui dis les choses ainsi bien sûr, mais les propos qui m’ont été tenus à plusieurs reprises par des conducteurs vont clairement dans ce sens), c’est par exemple l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RMI ou des aides sociales, qui se dispensent par conséquent de chercher du travail, et qui peuvent s’en dispenser parce que d’autres paient des impôts pour eux : d’autres qui, eux, travaillent, parmi lesquels, bien sûr, les conducteurs de bus. Ou encore, ce peut être l’idée que dans certaines familles immigrées, on vit sans travailler, grâce aux allocations, c’est-à-dire grâce à des aides sociales qui, là encore, sont financées par ceux qui travaillent et grâce à leurs impôts. À plusieurs reprises, j’ai rencontré, chez mes enquêtés, ce sentiment d’être lésés à la fois par des décisions qui viennent du haut mais aussi par des comportements qui viennent de ceux du bas, d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres. L’un d’entre eux me disait par exemple un jour : « C’est nous qui payons pour tout le monde », et il est clair qu’il avait alors en tête à la fois le haut et le bas.

Cette tripartition de la conscience sociale, les auteurs d’un livre qui s’appelle La France des petits moyens, qui enquête sur de petits propriétaires de pavillons en région parisienne, l’ont retrouvée eux aussi. Et je crois qu’elle est importante parce qu’elle constitue elle aussi une source possible de difficultés si l’on souhaite aller vers une cité plus solidaire, dans la mesure où une politique destinée à venir en aide aux plus pauvres ou aux plus démunis peut éventuellement rencontrer une forme de réticence ou d’hostilité dans une fraction des catégories modestes qui a le sentiment qu’une partie de ses problèmes ne vient pas seulement du haut, mais précisément aussi de ces plus pauvres, et qui a parfois tendance à penser que ces plus pauvres, peut-être, on les aide un petit peu trop… Telle est la représentation que l’on peut trouver chez une partie de ceux qui ont été appelés par les auteurs du livre les « petits-moyens ».

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

Vivons-nous toujours dans une société de classes ?

Pour terminer, je voudrais faire une remarque complémentaire sur le terme de classes sociales. Je ne l’ai pas employé pour présenter les trois éléments évoqués précédemment tout simplement parce qu’il me semble que, pour l’instant, nous ne disposons pas d’une analyse de la structure de classe de la France contemporaine, d’une lecture de la France contemporaine en termes de classe qui soit satisfaisante, qui tienne compte des évolutions et des transformations qui ont affecté cette société depuis la fin des années 1970, et qui puisse par conséquent s’appliquer à ce que cette société est aujourd’hui. Il me semble que si l’on veut employer le terme de « classes », il faudrait que, nous, sociologues, nous nous attelions vraiment à élaborer un lexique et une analyse qui répondent à ces exigences.

Cela dit, tout cela ne veut en aucun cas dire que, de mon point de vue, cette notion de classe soit désormais obsolète ou dépourvue de pertinence pour parler de la France contemporaine. Au contraire. Je pense, comme bien d’autres, que la société française d’aujourd’hui demeure une société de classes. Ou plus exactement, il me semble que l’on peut dire qu’elle l’est à la fois moins et plus qu’elle ne l’était à la fin des 1970. Elle est certainement moins structurée en classes qu’il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, et cela pour des raisons bien connues, notamment le fait que le sentiment d’appartenance de classe a considérablement diminué dans les catégories les plus modestes de la hiérarchie sociale. Il a considérablement diminué dans le monde ouvrier et dans les catégories populaires. On ne trouve plus majoritairement aujourd’hui un sentiment d’appartenir à une classe ouvrière comme on pouvait le constater très majoritairement dans les années 1960. À cela s’ajoutent de nombreux phénomènes : l’école et les médias ont pénétré dans tous les milieux ; les frontières culturelles se sont atténuées ; nous ne sommes plus du tout dans une société qui se caractériserait par des cultures de classes tranchées. En ce sens, à bien des égards, la société dans laquelle nous vivons est beaucoup moins nettement structurée en classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années.

Et en même temps, sur d’autres plans, on peut aussi dire que le caractère de classe de cette société s’est à certains égards accentué. Non seulement les grandes inégalités sociales se sont pour l’essentiel maintenues en se déplaçant, mais il n’est pas exagéré de dire que certaines se sont durcies. Les inégalités salariales, par exemple, qui baissaient dans les années 1960 et 1970, ne diminuent plus aujourd’hui. Plus largement, ce sont aussi certaines frontières sociales qui se sont durcies. Une partie des catégories populaires, par exemple, a été aspirée par des situations de précarité, alors que, de l’autre côté de la hiérarchie sociale, les sociologues de l’urbain (on peut notamment penser ici aux travaux d’Edmond Préteceille) nous montrent qu’en termes de logement, de choix du quartier, de choix de la résidence et du lycée pour les enfants, les comportements d’une partie importante des catégories supérieures, notamment les cadres du privé et les professions libérales, sont de plus en plus autoségrégatifs et manifestent un évitement systématique de la mixité sociale. De nouvelles frontières sociales sont apparues avec l’importance prise par le diplôme. Les mobilités ouvrières dans les entreprises, par exemple, sont aujourd’hui quasiment bloquées au-delà d’un certain seuil : faute de diplômes, il est de plus en plus difficile pour les ouvriers professionnels de sortir de la condition ouvrière. C’est en ce sens qu’il me semble que l’on peut dire que la société qui est aujourd’hui la nôtre est à la fois moins et plus, plus et moins une société de classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années. C’est la raison pour laquelle cette notion me paraît toujours pertinente, et encore une fois, ce serait une tâche urgente pour les sociologues que de construire une analyse de classe de la France contemporaine qui soit satisfaisante ; une tâche intellectuellement urgente, et politiquement nécessaire.

La pauvreté continue d’augmenter en France

Libération, mercredi 15 novembre 2023

Par Anne-Sophie Lechevallier

Les inégalités se sont creusées en 2021, d’après les données de l’Insee, publiées mardi. Des chiffres qui risquent d’empirer : depuis, l’inflation est venue frapper de plein fouet les plus précaires. L’histoire du jour

L’accalmie aura été éphémère. L’explosion de la pauvreté, tant redoutée à l’arrivée la pandémie, n’a certes pas eu lieu, en grande partie grâce aux soutiens publics mis alors en place pour les plus précaires, telles que la majoration de l’allocation de rentrée scolaire ou l’aide exceptionnelle de solidarité. Mais sitôt ces dispositifs du arrêtés l’année suivante, le taux de pauvreté monétaire a de nouveau augmenté. Il est passé de 13,6% de la population en 2020 à 14,5% en 2021, selon les données encore provisoires de l’Insee. Malgré la fragilité des indicateurs pour l’année 2020, l’Insee souligne que «la France sort de l’épisode Covid en 2021 avec un taux de pauvreté supérieur à celui qu’elle avait quand elle y est entrée». Féminisation. Louis Maurin, le directeur de l’Observatoire des inégalités, incite à ne pas trop s’attarder sur ces variations: «Plus que les comparaisons d’une année à l’autre, qui font parfois du yoyo, il faut regarder sur une plus longue période. On observe alors une hausse du nombre de personnes pauvres, qui n’est pas seulement liée à la hausse de la population.» En effet, ces vingt-cinq dernières années, jamais autant de personnes résidant en logement ordinaire n’avaient vécu sous le seuil de pauvreté – défini à 60 % du revenu médian. Elles étaient 9,1 millions en 2021, 545 000 de plus qu’en 2017 et 1,5 million de plus que vingt ans plus tôt. C’est-à-dire, pour une personne seule, avec un revenu disponible mensuel inférieur à 1 158 euros. La moitié de ces personnes se situent bien en deçà de ce seuil, avec moins de 924 euros par mois. Des constats qui viennent corroborer les précédentes études, comme celle publiée aussi par l’Insee l’été dernier, pointant l’aggravation de la proportion de personnes en situation de privation matérielle et sociale vivant en logement ordinaire.

En regardant en détail les différents statuts d’activité, les statisticiens constatent une hausse marquée de la pauvreté parmi les chômeurs, déjà très précaires. Le taux de pauvreté dans cette population passe à 35,1 % en 2021, 1,9 point de plus que l’année précédente. «Ces évolutions interviennent dans un contexte [ ] de fin des mesures de prolongation des droits d’assurance chômage en milieu d’année», souligne l’Insee. Les familles nombreuses, avec au moins trois enfants, ont elles aussi subi une nette augmentation du taux de pauvreté, 4,8 points de plus pour atteindre 25,6 %. Ce serait notamment lié à l’arrêt des mesures de soutien Covid. La pauvreté parmi les familles monoparentales -le plus souvent des mères isolées- progresse également, avec un taux de 32,3 % en 2021. Comme celle des enfants, dont le taux passe de 19,3 % à 20,6 %. Des constats qui viennent en écho à ceux du Secours catholique qui, dans un rapport publié mardi, fait état d’une féminisation de la précarité. Effet retard. Dans le même temps, les inégalités de niveau de vie se sont creusées. Les 20% des personnes les plus aisées percevaient en 2021 une masse cumulée des niveaux de vie 4,5 fois plus importante que celle des 20% les plus pauvres. Ces derniers ont vu cette même année, leur niveau de vie reculer, comme ceux de la moitié la plus modeste de la population, en tenant compte de l’inflation. L’une des explications avancées par l’Insee tient à l’effet retard des revalorisations des prestations sociales, «alignées sur l’inflation observée l’année précédente», qui «ne suffisent pas à maintenir immédiatement leur pouvoir d’achat lorsque l’inflation augmente».

Or, en 2021, les prix n’avaient pas encore atteint les niveaux historiques qu’ils ont connus ces derniers mois, l’inflation n’étant cette année-là «que» de 1,6 %. Elle a été de 5,2 % en 2022 et sans doute autant cette année. Ce qui peut laisser penser que cet effet retard ne sera pas indolore sur la pauvreté. Anticiper la revalorisation des minima sociaux et des allocations au 1er janvier (au lieu du 1er avril) fait d’ailleurs partie des revendications des associations de solidarité réunies dans le collectif Alerte. Des banques alimentaires aux Restos du cœur, en passant par le Secours populaire, les structures ne cessent d’avertir sur ce qu’elles observent depuis des mois dans leurs points de distribution : une forte affluence et des publics de plus divers, à mesure que s’étend la crise alimentaire. Celle-ci a connu son pic en mars, avec une hausse des prix de l’alimentation de 15,9% sur un an, qui atteint particulièrement les plus modestes, pour qui ce poste a un poids plus important dans le budget que dans celui des autres ménages. Même si la Première ministre, Elisabeth Borne, assurait en septembre que «personne ne peut rester impassible devant la situation de femmes, d’hommes et d’enfants qui peinent à vivre dignement», les associations, par la voix du collectif Alerte, constatent, à l’occasion de la publication des statistiques de l’Insee, que «les politiques actuelles ne sont pas à même de contenir la hausse de la pauvreté en France». Et de citer la réforme de l’assurance chômage, la loi plein-emploi contenant la hausse de la pauvreté, ou le pacte des solidarités, jugé «très en deçà des attentes». ?

«La hausse du nombre de personnes pauvres n’est pas seulement liée à la hausse de la population.» Louis Maurin directeur de l’Observatoire des inégalités

Richesse et pauvreté dans le Monde

Leçon n°2 : Richesse et pauvreté dans le Monde

  1. Fais les questions du doc 1 p. 190
  2. Doc 2 p. 190 : Présente ce document. Qu’est-ce qui est représenté ?
  3. Doc 2 p. 190 : Quelles sont les régions où l’on vit le plus longtemps ? Cite un exemple.
  4. Doc 2 p. 190 : Quelles sont les régions où l’on vit le moins vieux ? Cite un exemple.
  5. Doc 3 p.190 : Présente ce document. Qu’est-ce que l’alphabétisation ?
  6. Doc 3 p.190 : Où est-ce que les populations sont le plus alphabétisées ?
  7. Doc 3 p.190 : Dans quelles régions les populations sont les moins alphabétisées ?

Document p. 196-197

  1. L’IDH se calcule entre 0 et 1, indique ce que ça veut dire si un pays est proche de 1 ? Proche de 0 ?
  2. Sur quel continent se situe le plus de pauvreté ?
  3. Cite un autre pays pauvre sur un autre continent.
  4. Sur quels continents se situent les pays les plus riches ?
  5. Que permet l’IDH par rapport aux autres cartes que nous avons déjà vu ?

BILAN: Le thermomètre de la richesse

Vidéo : Le confinement vu de Grigny, l’une des villes les plus pauvres de France

Les Objectifs du développement durable sur le site de l’ONU: ici

Questions

  1. Quel est le premier objectif du développement durable ?
  2. Doc 1 : quel est le but des objectifs du développement durable ?
  3. Image : quels sont les autres objectifs qui sont « interconnectés », c’est-à-dire qui vont avec diminuer la pauvreté ?
  4. Chez toi, ramène une photographie illustrant la lutte contre la pauvreté, en expliquant ton choix (description image, un chiffre parlant, une analyse, sont des explications possibles)

Les ressources du cours (diapo, activités)

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Aller plus loin

  • Les Objectifs du Développement Durable sur le site de l’ONU (clique sur l’image)