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Le nazisme et les femmes

Les nazis sont parvenus au pouvoir en 1933 en Allemagne. A ce moment-là, l’Europe reste encore largement dominée par le modèle patriarcal. Mais les nazis vont radicaliser « l’idéologie de la différence des sexes » en imposant des « stéréotypes de féminité et masculinité ». L’image de l’homme combattant par exemple est très fortement mise en avant par les nazis, d’autant plus que la guerre pour venger la défaite de 1918, ou encore pour favoriser la victoire du « fort » sur le « faible » est un idéal nazi.

Les acquis féministes de la République de Weimar sont rejetés: les femmes sont renvoyées à leur fonction procréatrice et à l’espace domestique. Les nazis défendent un modèle nataliste. Des aides financières sont versées aux femmes qui ont de nombreux enfants. A l’inverse, les nazis ancrent les sociabilités masculines et virilistes, encourageant les lieux de rencontre où l’alcool, le duel, le culte du corps sont très présents pour les hommes.

Comme le remarquent des historiens dans Le Monde nazi 1919-1945, « Dans les textes et les discours de Hitler, la haine des femmes et des homosexuels n’est jamais très loin de celle des juifs considérés comme les corrupteurs des femmes allemandes ». Avec les lois de Nuremberg, les relations sexuelles entre juifs et Allemands sont interdites tout comme celles avec les « nègres » et les Tziganes aussi. Les femmes ne respectant pas ces interdits sont publiquement exhibées en public et subissent des sorts humiliants : pancartes infâmantes, tonte de leurs cheveux en place publique.

De ce fait, le parti nazi est un parti d’hommes. Alors que le parti communiste allemand (KPD) et le parti socialiste allemand (SPD) accueillent respectivement 16,9 % et 20 % de femmes, le parti nazi n’a dans ses rangs que 5 % de femmes, et surtout, il n’y eut jamais de femme députée nazie. Cela n’empêche pas que les électrices soient quasi aussi nombreuses que les électeurs à voter pour le parti nazi. L’idéologie nazie de l’inégalité des sexes s’est donc imposée chez de nombreux hommes mais aussi chez une part importante des femmes.

mrcabanneshg.wordpress.com

Quelques documents pédagogiques sur le nazisme et les femmes

Une vision sexiste

Les sociabilités masculines et virilistes

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Antisémitisme et humiliation des femmes

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Aller plus loin :

Chapoutot J., Ingrao C., Patin N., Le monde nazi, 1919-1945, Tallandier, Paris, 2024

Dermandjian G. (coord), La place des femmes dans l’histoire, une histoire mixte, Belin, Paris, 2010

Biard C., Les filles de Marianne, Histoire des féminismes, 1914-1940, Fayard, Paris, 1995

Victimes oubliées : Les Noirs sous le nazisme, Lionel Richard

Source: https://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/RICHARD/12212

Diapositive projetée durant les cours de l’Académie nationale de la race et de la santé, à Dresde(Photographie)
La fille d’une femme allemande blanche et d’un soldat français noir pose au milieu de ses camarades de classe blancs, Munich, 1936. Cette photo figurait sur une diapositive présentée dans le cadre d’un cours de génétique, d’ethnologie et de reproduction raciale à l’Académie nationale de la race de la santé de Dresde, en Allemagne.
Crédits:Library of Congress

Le sujet ayant été fort négligé, un livre sur les Noirs (1) dans les camps nazis ne peut être accueilli qu’avec intérêt, même si certains y voient l’occasion d’alimenter l’absurde « concurrence des victimes ». Qui plus est, son auteur, Serge Bilé, soulève intelligemment de graves questions. Remontant à la colonisation allemande en Afrique à la fin du XIXe siècle, il laisse entendre que la stratégie coloniale, sous l’empereur Guillaume II, fut fondée sur la ségrégation et l’extermination. Pour preuve, le massacre des Hereros de Namibie en 1904-1905. Anticipation du racisme génocidaire du IIIe Reich ?

Une exposition, organisée en 2002 à Cologne, au Centre de documentation sur le nazisme, a fourni à un groupe d’historiens l’occasion d’un ouvrage analysant de manière approfondie la politique du IIIe Reich à l’égard des Noirs (2). En 1933, l’Allemagne comptait 2 500 à 3 000 Noirs ou métis. Immigrés en provenance des colonies perdues en 1918. Anciens prisonniers de la première guerre mondiale. Soldats des troupes françaises qui occupaient la Rhénanie et, par la grâce de ces derniers, enfants naturels d’Allemandes, lesdits « bâtards de Rhénanie ». Musiciens et comédiens de pays divers, parmi eux quelques Américains.

Bien que les lois raciales de Nuremberg, en 1935, aient été essentiellement conçues contre les juifs, les « gens de couleur » tombèrent dans leur champ d’application. Même si une répression systématique ne s’abattit pas sur eux. Par la loi du 15 septembre 1935 destinée à la « protection du sang et de l’honneur allemands », seules les relations entre « Juifs et Aryens » sont passibles de condamnation. Une ordonnance du 14 novembre 1935 stipule que les mariages ne peuvent être conclus quand il faut s’attendre à « une descendance préjudiciable à la pureté du sang allemand ». Précision complémentaire dans un arrêté du ministère de l’intérieur en date du 26 novembre : il est spécifié que « les mariages de personnes de sang allemand avec des Tziganes, des Nègres ou leurs bâtards » ne sont pas autorisés.

Pour les nazis, le nœud de l’affaire était de lutter contre le « métissage ». En 1937, une politique de « stérilisation forcée » fut donc décidée en secret pour prévenir toute procréation des Noirs et des métis avec des Allemandes. Dans les communes de Rhénanie, particulièrement, une chasse aux « bâtards » fut mise en place, et sur 600 environ, selon les sources nazies, 385 ont été contraints à cette « prophylaxie sociale ».

Jusqu’en 1941, quelque 80 000 soldats noirs seront incarcérés, sur le territoire allemand, dans des camps de prisonniers. Puis, sur directive de Hitler, on les évacuera vers Bordeaux pour éviter leurs contacts avec les Allemands. N’en resteront en Allemagne que 500, à des fins de « recherches anthropologiques ». Quant aux Noirs ou métis enfermés dans des camps de concentration, jusqu’en 1945, ils le seront en tant que militants communistes ou pour faits de résistance. La couleur de leur peau n’a pas été la cause déterminante de leur déportation, même si elle leur valut d’horribles traitements, comme le montre Bilé. Jamais les nazis ne préconisèrent l’élimination méthodique de Noirs : ils devaient, après leur « victoire finale » du IIIe Reich, former la « race d’esclaves » qui serait exploitée par les « Aryens ».

Les sévices exercés sous le IIIe Reich à l’encontre des métis nés dans les années 1920 de Noirs originaires des colonies belges et françaises, ou de nationalité américaine, restent un problème pour l’Allemagne d’aujourd’hui. Aucun dédommagement ne leur a été accordé par la loi allemande. Ils n’ont toujours pas été reconnus comme des « victimes du national-socialisme ».

Lionel Richard

Historien, professeur émérite à l’université de Picardie. Auteur de Goebbels. Portrait d’un manipulateur, (André Versaille éditeur, Bruxelles, 2008), Nazisme et barbarie (Complexe, Bruxelles, 2006), Arts premiers. L’évolution d’un regard (Le Chêne-Hachette, Paris, 2005), Le Nazisme et la Culture (Complexe, Bruxelles, 2001) et L’Art et la guerre (Flammarion, Paris, 1995).

Ce que montrent (et cachent) les rares photographies d’Auschwitz

Photographiées par deux SS à l’été 1944, les images de l’« Album d’Auschwitz » sont l’une des rares preuves visuelles restantes de la mécanique du camp. L’historien Tal Bruttmann en décrypte les détails et les arrière-plans pour « Le Monde ».

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Ce sont quelques dizaines de photographies, capturées par les nazis eux-mêmes, qui laissent entrevoir l’horreur de la sélection des Juifs de Hongrie, au moment de leur arrivée dans la gare du centre de mise à mort d’Auschwitz, en 1944.

« L’Album de Lilli Jacob », ou « Album d’Auschwitz », réunit 193 photographies, essentiellement capturées près de la gare du camp, entre la mi-mai et début août 1944. Aujourd’hui considéré comme un document exceptionnel, cet album est, à l’époque, d’abord un outil de communication : l’officier SS Rudolf Höss l’a commandé pour rassurer sa hiérarchie sur l’accomplissement de sa mission. Son but : montrer que la sélection des Juifs se déroule sans accroc. Mais malgré les efforts des photographes pour dissimuler la violence des lieux et les actes de résistance des déportés, les images de l’« Album d’Auschwitz » dévoilent quelques détails saisissants.

L’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah, éclaire quelques-unes de ces images pour « Le Monde », en vidéo.

Bibliographie :
« Auschwitz. Une monographie de l’humain », de Piotr M. A. Cywinski : retour sur la « planète Auschwitz », Tal Bruttmann, historien. Le Monde (Janvier 2025)​​​​​​​

Auschwitz à l’épreuve de la photographie​​​​​​​, Jean-Louis Halpérin​​​​​​​, Genèses Sciences sociales et histoire (Février 2024)

« Un album d’Auschwitz » : échapper au regard des bourreaux, Christophe Cognet, cinéaste et essayiste. Le Monde (Mmars 2023)

Auschwitz, Encyclopédie multimédia de la Shoah

La destruction des civils russes durant la Seconde Guerre Mondiale, L’exemple de la ville de Pavlovsk

La destruction des civils russes durant la Seconde Guerre Mondiale, L’exemple de la ville de Pavlovsk

Pour son malheur située près du front, à 15 km de Léningrad, la petite ville de Pavlovsk compte en septembre 1941, 13 000 habitants, dont 3 000 réfugiés et déserteurs de l’Armée rouge. Le 24, tous les hommes capables de travailler sont arrêtés et enfermés dans un camp, où les unités de la Wehrmacht piochent la main d’œuvre dont elles ont besoin. Environ 6 000 habitants sont ainsi déportés. Mille hommes repérés comme soldats sont tués par la famine, d’autres exécutés sur le soupçon d’avoir aidé les partisans. Des centaines de familles sont chassées de leurs maisons pour laisser place aux soldats allemands. Elles vont s’entasser, avec d’autres, dans des maisons marquées R, « réservées aux Russes ». Environ 6 000 habitants meurent de faim, du typhus, de la dysenterie, la plupart dans l’hiver 1941-1942. Parmi eux près de 400 orphelins de la ville, entre 3 et 13 ans, laissés par l’occupant sans soins ni nourriture. Pour recevoir un pain d’une livre, les femmes doivent travailler douze heures pour les Allemands. En 1944, il ne restera que 3.000 âmes à Pavlovsk. Deux mille reviendront après la guerre. Dix mille – sur 15 000 – sont morts. Toutes ces victimes sont à mettre au compte de l’autorité militaire.

Jean LOPEZ et Lasha OTKHMEZURI, Barbarossa, 1941. La guerre absolue, Edition Passé Composé, Paris, 2019, p. 706.

La destruction de villages russes par l’armée allemande
La couverture du livre de Jean LOPEZ, un ouvrage essentiel pour comprendre l’opération Barbarossa

Le numéro de septembre 2024 de l’Histoire

Avec ses quelques 5 millions d’entrées en salle et ses innombrables rediffusions à la télévision, le film de René Clément Paris brûle-t-il ?, sorti en 1966, a ancré chez les Français un imaginaire de la Libération qui a fini par se confondre avec l’événement lui-même.

Le grand vainqueur politique de cette affaire, Charles de Gaulle, étant encore au pouvoir lors du tournage, se rejouaient les tensions avec les anciens résistants communistes.

Au-delà du mythe et pour son 80e anniversaire, les historiens reviennent, jour par jour, sur cette folle semaine où rien n’était joué d’avance.

Les Parisiens s’étaient insurgés, très mal armés, à leurs risques et périls. Quant aux Alliés américains, qui venaient à peine de se désengluer du bocage normand dans lequel ils se battaient depuis le Débarquement, ils comptaient contourner Paris pour foncer sur Berlin…

mensuel N°523 daté septembre 2024

Tout le sommaire à retrouver ici

L’antisémitisme et la xénophobie sous la IIIème République (1929-1939)

Malgré la rupture radicale que représente le régime de Vichy par rapport au sort des juifs et des étrangers, les idées antisémites et xénophobes se sont ancrées antérieurement, notamment dans la France des années 1930. Le racisme et l’antisémitisme se sont nourris de la crise économique, des discours d’extrême droite et de droite qui agitent cette menace pour décridibiliser le gouvernement de front populaire. Enfin, le gouvernement Daladier de 1938-1940 finit par céder à la xénophobie ambiante et met en place un arsenal juridique, que le gouvernement de Vichy réutilisera en partie.

1- La crise de 1929 renforce l’antisémitisme et la xénophobie

    L’antisémitisme vient de loin

    Dans la France des années 1930, l’antisémitisme n’est pas un fait nouveau. Il n’est pas non plus un attrait pour le racisme des nazis en Allemagne. Il vient de plus loin. Il est souvent issu d’un  antijudaïsme chrétien traditionnel. Edouard Drumont, figure antisémite de la fin du XIXème siècle rassemble dans son « best-seller » La France Juive, tous les préjugés tenaces sur les juifs : c’est lui qui permet le passage d’une critique de la religion juive à une haine des juifs comme personnes, à l’invention d’un « fait juif ». Le « juif » est vu par Drumont à la fois comme « riche », « fainéant », « étranger », traitre-espion. Il ne peut jamais être intégré à la communauté nationale et cherche à dominer le « bon » citoyen français : « Le droit du juif à opprimer les autres fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et le Talmud » (Edouard Drumont)[1]

    Cet antisémitisme latent connait un essor spectaculaire lors de l’affaire Dreyfus (1894-1899) lorsque le capitaine Dreyfus, qui est juif, est accusé, sans preuve, de trahir l’armée française. Cette affaire donne alors un fait divers spectaculaire pour favoriser la pénétration des idées antisémites en France : le juif est alors vu comme un traitre potentiel dont il faut se méfier.

    La crise économique et ses conséquences politiques favorisent la xénophobie et l’antisémitisme

    La crise économique, son lot de licenciements, la dévastation du chômage, les difficultés des paysans, favorisent le repli nationaliste. Le racisme et la xénophobie gagnent en vigueur par la sensation de mise en concurrence entre « travailleurs français » et « immigrés ». Le racisme n’est pas la seule réaction populaire : la contestation sociale s’amplifie notamment en région parisienne autour de marches contre la faim. Les partis de gauche, avec leurs organisations de masse, les CGT et CGTU, y jouent un rôle majeur et cherchent à unir les travailleurs français-immigrés. Dans le même temps, les élites sont impuissantes à résoudre les problèmes économiques de cette crise. Les difficultés demeurent et une partie de l’opinion voit dans l’étranger, le juif, la démocratie parlementaire, des obstacles majeurs à la sortie de la crise. Le 6 février 1934 est en ce sens le tournant majeur. Chauffées à blanc par l’affaire Stavisky (scandale de corruption autour de Stavisky, un riche juif ukrainien naturalisé français, qui a entre autre corrompu des hommes politiques pour s’enrichir), les ligues d’extrême droite manifestent devant l’Assemblée nationale contre la démocratie parlementaire. Cet événement est le moment fondateur d’une vague de xénophobie et d’antisémitisme qui traverse toute la France, et qui restera à un seuil élevé durant toute la période. En effet, nombre de journaux reprendront durant ces années des éléments de lecture et d’analyse antisémites et xénophobes. L’Action française, autour de Charles Maurras, de Léon Daudet entre autre, jouera notamment un rôle idéologique majeur dans ce domaine.

    L’assimilation du Juif à l’étranger

    Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, nombre de juifs fuient la politique antisémite et raciste nazie. Beaucoup de réfugiés arrivent en France, venant d’Allemagne, voire de l’Est de l’Europe. A cela s’ajoute les migrants italiens et à partir de juillet 1936, ceux fuyant la guerre civile espagnole. Confrontés à ce flux migratoire, la droite et l’extrême droite mettent le sujet des réfugiés au cœur du débat. Ils pointent les arguments de la crise et du chômage que subissent les « travailleurs français » et dénoncent ceux qui seraient de « faux réfugiés » (ils profiteraient de la « générosité » de la France pour s’y installer). Ces réactions xénophobes suintent dans toute la société à tel point que même le président de la commission interministérielle chargé des réfugiés allemands, Henry Béranger, affirme, « La France veut bien être une voie de triage, mais elle ne saurait être une voie de garage ». C’est dans ce contexte que les juifs sont de plus en plus confondus avec les étrangers, et victimes d’une xénophobie attisée par certains journaux comme Le Petit Bleu qui reprend l’idée que « les juifs allemands prennent la place des Français »[2].

    Cette xénophobie rampante au sein de la IIIème République se traduit aussi par des prises de décisions politiques. Dans la région de Lyon, une politique de « préférence nationale » est mise en place pour les chômeurs. Les étrangers sans travail sont ainsi exclus des allocations[3]. Nombre de travailleurs étrangers sont renvoyés dans leur pays natal comme ces 140.000 polonais forcés de quitter la France entre 1931-1936[4]. Cependant, des associations de gauche comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) protestent contre ces politiques et réclament la création d’un statut légal pour les étrangers vivant en France. La victoire du front populaire atténuera ces politiques de durcissement à l’égard des étrangers au sommet du pouvoir. Cependant, au sein de la société, les débats connaitront une polarisation intense et l’antisémitisme ainsi que le racisme seront avivés à l’extrême droite et à droite.

    2- Le front populaire et les réactions antisémites et xénophobes de la droite et l’extrême droite

    La victoire du Front populaire en mai 1936 conduit à un apaisement des mesures xénophobes. 6.000 étrangers qui ont perdu leur emploi se voient accorder un sursis quand à leur expulsion. Nombre d’étrangers réfugiés participent aux grèves ouvrières de mai-juin 1936 et bénéficient des mesures sociales du front populaire.

    Le gouvernement Blum vu comme « révolution juive »[5]

    Néanmoins, le gouvernement de front populaire est attaqué par la droite et l’extrême droite comme un semeur de désordre car il remet en cause les conceptions traditionnelles : celle du travail en répondant aux revendications ouvrières de diminuer le temps de travail, dans la famille où il soutient une « laïcisation » des mœurs face à l’encadrement religieux. Surtout les opposants au front populaire vont attiser l’antisémitisme et la xénophobie, pour semer la peur, notamment dans les campagnes.  «  La présence de Léon Blum à la tête du premier gouvernement de front populaire conduit à un regain d’antisémitisme aboutissant à présenter le front populaire comme l’œuvre des Juifs »[6]. Ainsi, l’Action Française dénonce un « complot juif » avec à sa tête Léon Blum, associé à un complot communiste venant de l’étranger (Moscou). Cette équation (front populaire = péril juif = péril rouge) est reprise par un arc politique allant de l’extrême droite comme l’Action Française, Gringoire à la droite voire au journal centriste d’Emile Roche, La République. Le but essentiel est de décrédibiliser l’action du front populaire en prétendant que son gouvernement est aux mains des étrangers et des juifs.

    Mais cela favorise surtout la diffusion de conceptions antisémites et xénophobes dans la population française. L’extrême droite accuse en effet le front populaire de favoriser le vote communautaire « juif ». « Tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » estime le député notoirement antisémite Xavier Vallat[7]. Il attise aussi des peurs fantasmées comme l’idée que Blum rêve d’imposer la « circoncision générale ».

    La guerre civile espagnole : un glissement supplémentaire vers la xénophobie

    La guerre civile espagnole (1936-1939) agit comme un miroir sur les débats français. A droite, le front populaire espagnol est assimilé au communisme, vu comme un péril étranger : le général Castelnau y voit « une révolution soviétique dirigée par Moscou », une « guerre entre la barbarie moscovite et la civilisation occidentale ». Ainsi, du centre à l’extrême droite, les commentaires sont souvent négatifs sur le camp républicain, alors que la droite peut se montrer favorable aux insurgés nationalistes de Franco. C’est dire la perception des républicains espagnols et des brigadistes internationaux, lorsqu’acculés par la défaite, ils viendront se réfugier en France. « Débris du front populaire », « grave problème », « épaves humaines » pour les plus modérés, « Armée du crime », « vandales rouges » pour l’extrême droite[8], tels sont les qualificatifs utilisés dans la presse de l’époque. La figure du réfugié étranger devient très négative. Cependant, et heureusement, tous ne partagent pas cet élan xénophobe : du cardinal Verdier, à François Mauriac, en passant par Henri Bergson, est lancé un « appel à la générosité »[9] pour accueillir les réfugiés espagnols.

    Après une poussée vers la gauche en mai-juin 1936, cette guerre, qui est aussi idéologique, provoque un glissement vers la droite d’une partie de l’opinion française, davantage sensible aux thèmes  chauvins et xénophobes, et à celui sur le « désordre social » du front populaire. Une partie de la presse attise ces idées. Le journal Le Matin, un des journaux les plus tirés, condamne la « racaille étrangère dans la France dépotoir » et les « indésirables »[10] . Quant à Gringoire, il s’en prend à « l’immensité de la crasse napolitaine [aux Italiens], de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves [aux populations d’Europe de l’Est, souvent juives], de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée [aux juifs];(…) ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises » (le texte en annexe ci-dessous).

                Loin d’apaiser la situation, Daladier, qui devient président du conseil en avril 1938, mène une politique de durcissement autour d’un gouvernement recentré vers la droite. Il reprend d’ailleurs à son compte le terme « d’indésirable » pour construire un arsenal juridique à l’encontre des étrangers.

    3- Un « Vichy avant Vichy »[11]? Les dernières années de la République

    Le gouvernement Daladier marque une rupture avec ses prédécesseurs. Ce dirigeant, issu pourtant de la majorité de front populaire recentre son gouvernement vers la droite et organise une nouvelle politique autour du thème du « renouveau », des vertus de l’ordre. Il s’agit pour lui de mettre un terme au « désordre » des grèves ouvrières. Les étrangers, les réfugiés figurent parmi les cibles du gouvernement, surtout qu’ils sont assimilés au péril rouge. Le glissement qui s’opère amène la fin d’une frontière nette entre la droite et l’extrême droite, à tel point que l’historien, Pierre Laborie évoque un « Vichy avant Vichy », Gérard Noiriel, les origines républicaines de Vichy[12].

    Par le biais de décrets lois, Daladier construit un arsenal juridique contre les étrangers dont le régime de Vichy s’inspirera. Dès avril 1938, le sénateur Lévy demande de priver les Français naturalisés du droit de vote s’ils ont fait grève en 1936 et propose que tout Français naturalisé attende dix avant d’obtenir le droit de vote Les décrets des 2 et 14 mai 1938 et le décret loi du 12 novembre 1938 reprennent en partie les idées du sénateurs Lévy. D’après le président du conseil Edouard Daladier, ces décrets marquent clairement « la discrimination que le gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité et la partie saine et laborieuse de la population étrangère »[13].

    Avec ce décret, les Français naturalisés doivent donc attendre cinq avant de pouvoir voter et ils sont exclus de tout emploi de fonction publique ou du barreau durant dix années. La déchéance de nationalité est appliquée pour les espions mais aussi pour des actes qui seraient contraires à « l’ordre public », à des étrangers qui « se montreraient indignes du titre de citoyen français ». Ces termes assez vagues permettent d’appliquer la déchéance de nationalité aux Français naturalisés qui se mettent en grève le 30 novembre 1938[14]. L’obtention de la nationalité par le mariage est aussi durcie : motif ? Eviter les « mariages de pure forme ». Enfin, ce décret-loi prévoit l’autorisation de l’internement préventif des « indésirables étrangers » car « il n’était pas moins indispensable d’assurer l’élimination rigoureuse des indésirables ». Il donne lieu à l’ouverture de « centres spéciaux » où la population étrangère indésirable « fera l’objet de la surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles de l’hospitalité ». Le premier de ces camps est ouvert le 21 janvier 1939 à Rieucros.

                « En rupture avec la tradition républicaine », le gouvernement Daladier reprend à son compte le discours « national-sécuritaire » qui fait des immigrants et des réfugiés les responsables de la crise française. Surtout, il met en œuvre cette politique contre les étrangers, en fabriquant des « indésirables » qui sont expédiés dans des « centres spéciaux »[15]. De fait, il instaure une première rupture qui servira au régime de Vichy pour s’en prendre aux étrangers et aux juifs.

    Laissons conclure l’historien Ben Khalifa qui résume bien la situation de ces années-là :

    « Durant les années 1938-1940, dans une ambiance très hostile aux allogènes, la France a renforcé la législation sur la police des étrangers. Cette période est emblématique car elle est marquée par un acharnement des dirigeants politiques contre une population qui a “choisi” la France comme lieu de refuge. L’arrivée massive des immigrés, le refus des pays d’accueil traditionnels d’assouplir les conditions d’entrée sur leur territoire ainsi que la montée de l’extrême droite expliquent les “dérives” de la IIIe République finissante. Dans ce contexte, le pouvoir administratif est renforcé aux dépens du pouvoir judiciaire. Les considérations humanitaires sont souvent bafouées par des fonctionnaires zélés. Les moyens humains et logistiques du ministère de l’Intérieur sont augmentés »[16].

    20 août 2024


    [1] Edouard Drumont, La France juive, passages cités dans G. Noiriel, Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, Editions La Découverte, Paris, 2019.

    [2] Le Petit Bleu, 7 décembre 1933, cité par Noiriel, L’immigration, op cit, p. 389

    [3] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.401

    [4] G Noiriel, Idem.

    [5] Une de L’Action Française du 14 juin 1936 : « La révolution juive chante victoire ».

    [6] Serge Berstein, Histoire de l’anticommunisme en France, Editions Olivier Orban, Paris, 1987, p. 320

    [7] Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, Editions complexe, Bruxelles, 2005 (réédition de 1992), p. 180.

    [8] José Cubero, Les Républicains espagnols, Editions Cairn, Pau, 2003, p. 50.

    [9] José Cubero, Idem.

    [10] Le Matin, 29 septembre 1937.

    [11] Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy.

    [12] C’est notamment le titre de son ouvrage.

    [13] Edouard Daladier, dans Décret relatif à la situation et à la police des étrangers, 12-11-1938, Journal Officiel de la République, lois et décrets n°0266, du 13 novembre 1938.

    [14] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.462-463.

    [15] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.457 à 465.

    [16] BEN KHALIFA Riadh, « La fabrique des clandestins en France, 1938-1940 », Migrations Société, 2012/1 (N° 139), p. 11-26. DOI : 10.3917/migra.139.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-1-page-11.htm

    Nous hébergeons trois millions de « travailleurs » étrangers — plus que nous n’avons de chômeurs. Il parait que cela ne suffit pas. Tandis qu’autour de nous chaque nation ferme brutalement sa porte au nez de nos sans-travail, on ouvre toutes grandes au déluge cosmopolite des écluses jusqu’à présent mieux gardées.

    Sommes–nous le dépotoir du monde ? Par toutes nos routes d’accès, transformées en grands collecteurs, coule sur nos terres une tourbe de plus en plus grouillante, de plus eu plus fétide. C’est l’immensité de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée; c’est tout ce que recrachent les vieilles terres de plaies et de fléaux. Doctrinaires crépus, conspirateurs furtifs,  régicides au teint verdâtre, pollaks mités, gratin de ghettos, contrebandiers d’armes, pistoleros en détresse, espions, usuriers, gangsters, marchands de femmes et de cocaïne, ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises. Ils arrivent de tous côtés, sans relâche, sur les océans, par-dessous les montagnes, à pleins trains, à pleins paquebots. Us arrivent et on les attend. De « gauche » ou de « droite », ils ont toujours des amis. Révolutions et coups d’Etat en offrent l’incessant prétexte. Naguère les Russes, ensuite les Polonais, puis les Grecs. puis les Italiens que suivirent les Allemands, précédant les Espagnols… A qui le tour ? Sous couleur «le droit d’asile, on laisse entrer pêle-mêle et sans la moindre précaution, réfugiés politiques et condamnés de droit commun — tous d’accord au moins sur un point : le droit qu’ils s’arrogent de nous traiter en pays conquis. Tandis que ceux-ci assomment les ouvriers dont ils volent le pain, ceux-là ne cessent d’insulter a notre patriotisme, dans nos propres journaux.

    De temps en temps, pour s’entretenir la main, ils nous font l’honneur de s’entre-tuer sous nos yeux. Sans doute pensent-ils qu’un tel spectacle nous procure un ravissement sans pareil C’est, en tout cas une façon bien à eux de reconnaître notre hospitalité. Un autre remerciement  consiste à raconter en  tous lieux que Marianne est une mégère injurieuse, égoïste et défiante qui moleste les pauvres Touristes et refuse tout bien être aux infatigables travailleurs que nous offrent la Palestine. l’Arménie et les Balkans.

    Cela dure depuis vingt uns : depuis que douze cent mille des nôtres ont donné leur -vie pour la liberté des peuples. Ah ! il s’agit bien du droit des indigènes ! Brâve Français, ils t’ont colonisé. Le bicot, c’est toi. Et les colons que tu ils fait venir de si loin se chargent de faire suer le burnous.

    Car tu paies pour savoir ce qu’il en coûte de n’être plus maître chez soi. Hôpitaux, dispensaires, maternités, secours de chômage, assistance publique, assurances sociales; tout est au service de l’innombrable étranger. 11 n’est plus guère en France qu’un endroit où on ne rencontre que des Français. C’est chez le percepteur.

    Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, 2005 (réédition de 1992).

    Ralph Schor, dans cet ouvrage qui fait date, suit la vague antisémite des années 1930 en France. Les journaux et auteurs antisémites sont passés au peigne fin de même que les positionnements des partis politiques, les courants religieux et culturels. L’auteur fait un tableau des différents vecteurs idéologiques de l’antisémitisme (notamment les différents journaux comme Le Matin, ou les hommes de lettres comme Ferdinand Céline). Il analyse la montée du racisme au fil des évènements internationaux (les fascismes et le nazisme, la crise économique…) et français (la montée du chômage, le front populaire…). Si l’analyse discursive est très intéressante et permet d’avoir une idée claire de l’argumentation raciste et antisémite de l’époque, l’auteur laisse cependant de côté les réactions globales de l’opinion : on a peu d’informations sur la réception des idées antisémites et leur immersion dans la société française (poussée électorale, agressions racistes, augmentation du nombre d’antisémites). Il faut dire qu’il est difficile d’y parvenir (voir les travaux de Pierre Laborie sur l’opinion française sous le régime de Vichy).

    Les thèmes de l’argumentation antisémite

    En lisant cet ouvrage, le lecteur pourra constater une continuité temporelle dans les arguments et les thèmes xénophobes, racistes. Autrement dit, les racistes d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Nombre de thèmes usés jusqu’à la moëlle à l’encontre des juifs sont réutilisés aujourd’hui contre les « Arabes , les « musulmans ». Aussi, au travers des recherches de l’auteur, on peut constater que le racisme français est plutôt « culturel », contrairement au racisme « biologique » allemand. Malgré les avancées scientifiques sur l’existence d’une Humanité unique, ce racisme « culturel » est un instrument réadaptable par les racistes de tous les pays et de tout temps. Les thèmes antisémites des années 1930 raisonnent donc encore aujourd’hui. Voici une liste non exhaustive de thèmes mis en avant par les racistes des années 1930 contre les juifs :

    • La France est envahie : Céline évoque une « invasion juive » avec l’afflux de migrants d’Europe de l’Est. La France deviendrait une « colonie juive ». Paris n’est plus française mais judaïsée devenant « Parisalem ». La culture française serait menacée par des noms à consonnance étrangère, l’annuaire téléphonique en fournissant la preuve.
    • Les juifs sèment le désordre : Ils provoqueraient des émeutes et nombre d’entre eux seraient des criminels, des voleurs et des assassins. Les antisémites publient des chiffres invérifiables pour « prouver » leurs affirmations (page 52).
    • Les juifs sont riches et feignants : Ils seraient dominateurs et rechercheraient l’argent. Pour autant, on trouve des juifs aux deux extrémités de la richesse. Les juifs sont touchés par de fortes inégalités dans la France des années 1930, comme le reste de la population française.  Ils manqueraient de culture : « le moindre petit pet d’un juif, ça s’appelle un boom » (Céline, page 101)
    • Les juifs sont un facteur de désagrégation nationale : ils sont accusés de diffuser ou de s’intégrer dans des projets révolutionnaires. Ils seraient les destructeurs des Etats : « le communisme est une entreprise juive » (121). Les juifs sont de toute évidence des « traitres » puisqu’ils seraient incapables de s’intégrer et surtout ils militent dans des partis de gauche qui sont internationalistes et « trahissent » la patrie française. D’où le terme de « judéo-bolchevisme » souvent utilisé alors : gauche et juifs s’intègrent avec d’autres les francs maçons dans une anti-France.  
    • Les « bons français » sont victimes des juifs : Les racistes inversent le coupable et la victime. Ce sont les juifs qui voudraient organiser des pogroms de français et non l’inverse. Si des français sont antisémites, c’est en réaction à la haine juive, afin de sauver la France  de sa dissolution par les juifs (page 78).
    • Le judaïsme détruit la civilisation occidentale. Si les juifs s’en prennent à la France, c’est parce qu’elle est « le rempart de la civilisation occidentale et chrétienne » (130). Ce thème est assez surprenant à la lumière d’aujourd’hui puisque les racistes mettent sans cesse en avant la « civilisation judéo-chrétienne » menacée face au « péril musulman ».
    • Les juifs et l’Allemagne : Les juifs sont vus au miroir des évènements de l’Allemagne nazi. Ils sont tour à tour des espions au service de l’Allemagne, voulant se racheter un ticket de retour. Ou, au contraire, ils pousseraient sans cesse à provoquer la guerre pour se venger de l’Allemagne. Quoiqu’ils fassent finalement, ils sont des individus « dangereux ».

    Les raisons de la montée de l’antisémitisme

    Les facteurs qui attisent la vague antisémite sont clairement la crise économique, les migrations de réfugiés. Après l’affaire Dreyfus, les courants antisémites et xénophobes sont marginalisés grâce aux combats menés par les Dreyfusards, les défenseurs des droits de l’homme, le socialisme. Cependant, l’antisémitisme et le racisme prennent une ampleur de masse dans les années 1930 avec la crise. La montée du chômage notamment entraine des réactions et une tendance au protectionnisme de la main d’œuvre : la « préférence nationale ». Le journal Le Défi l’illustre bien : « pas de travail aux juifs et aux étrangers tant qu’un seul français aura faim » (p. 151-152). Pour contrer cette main d’œuvre étrangère, certaines professions vont obtenir des mesures de préférence nationale, comme les médecins qui ne pourront exercer que s’ils ont un doctorat français. La victoire du front populaire en 1936 radicalise l’antisémitisme. Il est vu comme une « invention juive » (169) et son dirigeant, Léon Blum voudrait judaïser la société en imposant la « circoncision générale ». Xavier Vallat, député antisémite accuse le gouvernement d’être dirigé par un « talmudiste » (173). Lors de cette polémique, seules la gauche et l’extrême gauche défendent Blum, preuve d’une montée des sentiments antisémites. Sur l’échiquier politique, Blum est vu par les antisémites comme un soutien juif et le front populaire comme s’appuyant sur un vote communautaire, celui des juifs : «  tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » (180).

    Le projet des antisémites

    A la lumière de leurs arguments antisémites, les racistes ont un programme politique à l’encontre des juifs. Ils veulent un statut pour inférioriser les juifs au sein de la société française. Il s’agit alors d’un recul puisque la révolution française avait émancipé les juifs et en avait fait des citoyens égaux aux autres. Mais ces projets démontrent bien la dimension « anti-lumière » « anti-universelle » de l’extrême droite. Ils trouveront leur aboutissement logique sous le régime de Vichy à partir de 1940 (Voir Z Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, 2012, p. 74).  D’autres antisémites se prononcent plutôt pour l’expulsion des juifs, dans leur pays d’origine (Allemagne, Europe de l’Est) ou se font même sionistes : « Faut-il donc abandonner le seul espoir d’une solution de l’éternel problème parce qu’une poignée d’Arabes arriérés et fanatiques s’oppose à l’établissement des Juifs en Palestine ? L’intérêt de l’Humanité doit passer avant celui d’une minorité ? ». (pages 194-195). Ainsi, les juifs seraient bien en Palestine car ils ne seraient plus en France pour « l’envahir ».

    La pluralité des juifs vivant en France

    L’ouvrage montre bien qu’il n’existe pas de communauté juive unie. La croyance en cette unité relève bien d’un fantasme antisémite. Par exemple, les juifs français sont bien intégrés, dans des métiers plutôt libéraux, intellectuels. Il y a une forte différence avec les immigrés israélites plus récents, dont le niveau social est faible : ils sont ouvriers, employés, commerçants, pratiquent davantage la religion, autour d’associations et utilisent la langue yiddish (pages 13-14).

    D’ailleurs, nombre de juifs intégrés et modérés craignent l’arrivée des juifs étrangers et voient dans leur culture un fossé insurmontable (page 207), des « particularismes » (210).

    Politiquement, les juifs ne sont pas unis. Beaucoup de juifs français sont conservateurs et ne placent pas la lutte contre l’antisémitisme sur le plan politique, mais plutôt religieux et moral. Ils appellent plutôt à la discrétion et voient la place de Blum dans le gouvernement de 1936 comme un ferment de l’antisémitisme (page 217). D’autres juifs se placent plutôt à gauche comme Bernard Lacache qui fonde la LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) qui refuse « l’inégalité des races humaines » (212). La gauche (CGT, LDH, radicaux, SFIO, communistes) attire nombre de juifs qui placent la lutte antiraciste sur le plan politique.

    Une minorité juive, paradoxalement, soutient l’extrême droite comme l’Action Française. Il y a même un parti, l’Union patriotique des français israélites, animé par Edmond Bloch qui organise des meetings avec des fascistes et antisémites notoires : Doriot, Vallat, Maurras, Daudet (286).

    Aussi, la solidarité n’est pas intégrale envers les immigrés juifs : certains représentants juifs dénoncent des juifs communistes actifs à la police et demandent qu’ils soient expulsés (303).

    Il y a donc une pluralité d’identités juives, une multiplicité d’attitudes, de positionnements politiques. Il n’y a en rien un « communautarisme juif » malgré ce qu’en disent les antisémites.

    Face aux persécutions, la solidarité

    Les partis de gauche viennent principalement en aide aux réfugiés, contre les arguments antisémites. Ils le font au nom de la solidarité « prolétarienne », au nom des droits humains. Nombre d’associations radicales-socialistes, socialistes, communistes aident à ces réfugiés. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle des catholiques (Pie XI dit notamment en 1938, « l’antisémitisme et inadmissible ; spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Le père Devaux : « l’Eglise professe qu’il n’y a qu’une seule Humanité (…) tous les hommes sont et resteront naturellement frères »).  Les protestants par les siècles de persécutions qu’ils ont connu sont souvent enclins à la solidarité active envers les réfugiés juifs. Quant aux juifs eux-mêmes, ils mènent une forte solidarité interne, par le biais d’associations religieuses ou civiques. Bien entendu, et c’est une leçon pour nous, la solidarité s’est révélée insuffisante et n’a parfois pas bien senti tous les dangers que portaient l’antisémitisme et les racismes. L’ouvrage de Schor est donc une histoire à mettre en lumière avec les événements actuels.

    Le salut des minorités persécutés ?

    Face aux persécutions antisémites, Quelle solution ? Le racisme, l’antisémitisme doivent se combattre à l’intérieur des sociétés qui en sont infectées. Mais il est vrai que c’est un combat parfois difficile, voire désespérant puisqu’il est difficile de combattre un « ressentiment » (Kaminski, page 242), « un délire compensateur » (Glasser, p. 307). Surtout, et malheureusement, les acteurs qui tentent de faire échouer la vague antisémite n’y sont pas parvenus. Cependant, cet ouvrage en donnant les lignes directrices des racistes contribue au combat pour faire triompher la raison aujourd’hui. Celle-ci se situe comme l’explique l’auteur mais aussi Florian Gulli dans la défense de l’universel (F Guilli, L’antiracisme trahi, défense de l’universel, 2022), de l’égalité.

    Terminons en citant ce passage très important de Ralph Schor qui montre comment se combat le racisme à long terme.

    Comment combattre les racismes en général ?

    «  Si l’homme est influencé par son instinct, il est aussi un être de raison. Voila pourquoi il est permis d’espérer qu’au-delà de la simple réprobation de l’antisémitisme, une pédagogie de l’antiracisme peut contribuer, avec les remèdes sociaux et économiques, à faire reculer le mal » (page 326).

    Pétain contre la France de l’apéro !

    En faisant cours sur la Révolution Nationale comme chaque année avec mes élèves de 3ème, un détail de la traditionnelle affiche avec la maison-France m’a laissé pantois. En effet, dans la « fausse France » apparait aux côtés du communisme, des juifs, francs maçons et de la démocratie, … le pastis. Ce détail n’avait jamais attiré mon attention jusqu’alors. Pourquoi le pastis est-il ciblé comme raison du « délabrement national », (thème cher à l’extrême droite d’alors) ?

    Petite réponse avec un article du Journal de Saône et Loire du 22 juin 2014.

    Pétain contre la France de l’apéro !

    Été 1940 : la France en lambeaux, on fait alors l’inventaire des maux qui, selon le Maréchal, ont conduit à la défaite. Parmi les premières lois de Vichy, figure l’interdiction du… pastis (23 août 1940) !

    La « révolution nationale » se veut en effet l’antithèse de cette « France de l’apéro », celle du Front Populaire, celle des marcels et des congés payés où l’on sirotait un jaune au lieu de redresser la race ! L’affiche même de la « révolution nationale », celle de la maison France qui s’écroule, accuse nommément, aux côtés de la « juiverie », de la « franc-maçonnerie »… le « pastis » !

    Circonstance aggravante, le pastis, contrairement aux autres « anisés » comme le Pernod, était interdit dans l’entre-deux-guerres, et ne fut légalisé qu’en 1938 par… Léon Blum.

    « Encore un juif, si vous voyez c’que j’veux dire » chantait Gainsbourg !

    « Revolution nationale : representation des grandes valeurs permettant a la France de tenir debout telles que le travail, la famille, la patrie, la discipline, l’ordre, le courage, l’ecole contrairement a la paresse, l’internationalisme, le communisme, l’antimilitarisme, la demogagie, le judaisme. Affiche de propagande pendant le gouvernement de Vichy. 1940-1942. Illustration de R. Vachet. Paris, musee des deux guerres mondiales ©Photo Josse/Leemage