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Ce que montrent (et cachent) les rares photographies d’Auschwitz

Photographiées par deux SS à l’été 1944, les images de l’« Album d’Auschwitz » sont l’une des rares preuves visuelles restantes de la mécanique du camp. L’historien Tal Bruttmann en décrypte les détails et les arrière-plans pour « Le Monde ».

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Ce sont quelques dizaines de photographies, capturées par les nazis eux-mêmes, qui laissent entrevoir l’horreur de la sélection des Juifs de Hongrie, au moment de leur arrivée dans la gare du centre de mise à mort d’Auschwitz, en 1944.

« L’Album de Lilli Jacob », ou « Album d’Auschwitz », réunit 193 photographies, essentiellement capturées près de la gare du camp, entre la mi-mai et début août 1944. Aujourd’hui considéré comme un document exceptionnel, cet album est, à l’époque, d’abord un outil de communication : l’officier SS Rudolf Höss l’a commandé pour rassurer sa hiérarchie sur l’accomplissement de sa mission. Son but : montrer que la sélection des Juifs se déroule sans accroc. Mais malgré les efforts des photographes pour dissimuler la violence des lieux et les actes de résistance des déportés, les images de l’« Album d’Auschwitz » dévoilent quelques détails saisissants.

L’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah, éclaire quelques-unes de ces images pour « Le Monde », en vidéo.

Bibliographie :
« Auschwitz. Une monographie de l’humain », de Piotr M. A. Cywinski : retour sur la « planète Auschwitz », Tal Bruttmann, historien. Le Monde (Janvier 2025)​​​​​​​

Auschwitz à l’épreuve de la photographie​​​​​​​, Jean-Louis Halpérin​​​​​​​, Genèses Sciences sociales et histoire (Février 2024)

« Un album d’Auschwitz » : échapper au regard des bourreaux, Christophe Cognet, cinéaste et essayiste. Le Monde (Mmars 2023)

Auschwitz, Encyclopédie multimédia de la Shoah

Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, 2005 (réédition de 1992).

Ralph Schor, dans cet ouvrage qui fait date, suit la vague antisémite des années 1930 en France. Les journaux et auteurs antisémites sont passés au peigne fin de même que les positionnements des partis politiques, les courants religieux et culturels. L’auteur fait un tableau des différents vecteurs idéologiques de l’antisémitisme (notamment les différents journaux comme Le Matin, ou les hommes de lettres comme Ferdinand Céline). Il analyse la montée du racisme au fil des évènements internationaux (les fascismes et le nazisme, la crise économique…) et français (la montée du chômage, le front populaire…). Si l’analyse discursive est très intéressante et permet d’avoir une idée claire de l’argumentation raciste et antisémite de l’époque, l’auteur laisse cependant de côté les réactions globales de l’opinion : on a peu d’informations sur la réception des idées antisémites et leur immersion dans la société française (poussée électorale, agressions racistes, augmentation du nombre d’antisémites). Il faut dire qu’il est difficile d’y parvenir (voir les travaux de Pierre Laborie sur l’opinion française sous le régime de Vichy).

Les thèmes de l’argumentation antisémite

En lisant cet ouvrage, le lecteur pourra constater une continuité temporelle dans les arguments et les thèmes xénophobes, racistes. Autrement dit, les racistes d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Nombre de thèmes usés jusqu’à la moëlle à l’encontre des juifs sont réutilisés aujourd’hui contre les « Arabes , les « musulmans ». Aussi, au travers des recherches de l’auteur, on peut constater que le racisme français est plutôt « culturel », contrairement au racisme « biologique » allemand. Malgré les avancées scientifiques sur l’existence d’une Humanité unique, ce racisme « culturel » est un instrument réadaptable par les racistes de tous les pays et de tout temps. Les thèmes antisémites des années 1930 raisonnent donc encore aujourd’hui. Voici une liste non exhaustive de thèmes mis en avant par les racistes des années 1930 contre les juifs :

  • La France est envahie : Céline évoque une « invasion juive » avec l’afflux de migrants d’Europe de l’Est. La France deviendrait une « colonie juive ». Paris n’est plus française mais judaïsée devenant « Parisalem ». La culture française serait menacée par des noms à consonnance étrangère, l’annuaire téléphonique en fournissant la preuve.
  • Les juifs sèment le désordre : Ils provoqueraient des émeutes et nombre d’entre eux seraient des criminels, des voleurs et des assassins. Les antisémites publient des chiffres invérifiables pour « prouver » leurs affirmations (page 52).
  • Les juifs sont riches et feignants : Ils seraient dominateurs et rechercheraient l’argent. Pour autant, on trouve des juifs aux deux extrémités de la richesse. Les juifs sont touchés par de fortes inégalités dans la France des années 1930, comme le reste de la population française.  Ils manqueraient de culture : « le moindre petit pet d’un juif, ça s’appelle un boom » (Céline, page 101)
  • Les juifs sont un facteur de désagrégation nationale : ils sont accusés de diffuser ou de s’intégrer dans des projets révolutionnaires. Ils seraient les destructeurs des Etats : « le communisme est une entreprise juive » (121). Les juifs sont de toute évidence des « traitres » puisqu’ils seraient incapables de s’intégrer et surtout ils militent dans des partis de gauche qui sont internationalistes et « trahissent » la patrie française. D’où le terme de « judéo-bolchevisme » souvent utilisé alors : gauche et juifs s’intègrent avec d’autres les francs maçons dans une anti-France.  
  • Les « bons français » sont victimes des juifs : Les racistes inversent le coupable et la victime. Ce sont les juifs qui voudraient organiser des pogroms de français et non l’inverse. Si des français sont antisémites, c’est en réaction à la haine juive, afin de sauver la France  de sa dissolution par les juifs (page 78).
  • Le judaïsme détruit la civilisation occidentale. Si les juifs s’en prennent à la France, c’est parce qu’elle est « le rempart de la civilisation occidentale et chrétienne » (130). Ce thème est assez surprenant à la lumière d’aujourd’hui puisque les racistes mettent sans cesse en avant la « civilisation judéo-chrétienne » menacée face au « péril musulman ».
  • Les juifs et l’Allemagne : Les juifs sont vus au miroir des évènements de l’Allemagne nazi. Ils sont tour à tour des espions au service de l’Allemagne, voulant se racheter un ticket de retour. Ou, au contraire, ils pousseraient sans cesse à provoquer la guerre pour se venger de l’Allemagne. Quoiqu’ils fassent finalement, ils sont des individus « dangereux ».

Les raisons de la montée de l’antisémitisme

Les facteurs qui attisent la vague antisémite sont clairement la crise économique, les migrations de réfugiés. Après l’affaire Dreyfus, les courants antisémites et xénophobes sont marginalisés grâce aux combats menés par les Dreyfusards, les défenseurs des droits de l’homme, le socialisme. Cependant, l’antisémitisme et le racisme prennent une ampleur de masse dans les années 1930 avec la crise. La montée du chômage notamment entraine des réactions et une tendance au protectionnisme de la main d’œuvre : la « préférence nationale ». Le journal Le Défi l’illustre bien : « pas de travail aux juifs et aux étrangers tant qu’un seul français aura faim » (p. 151-152). Pour contrer cette main d’œuvre étrangère, certaines professions vont obtenir des mesures de préférence nationale, comme les médecins qui ne pourront exercer que s’ils ont un doctorat français. La victoire du front populaire en 1936 radicalise l’antisémitisme. Il est vu comme une « invention juive » (169) et son dirigeant, Léon Blum voudrait judaïser la société en imposant la « circoncision générale ». Xavier Vallat, député antisémite accuse le gouvernement d’être dirigé par un « talmudiste » (173). Lors de cette polémique, seules la gauche et l’extrême gauche défendent Blum, preuve d’une montée des sentiments antisémites. Sur l’échiquier politique, Blum est vu par les antisémites comme un soutien juif et le front populaire comme s’appuyant sur un vote communautaire, celui des juifs : «  tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » (180).

Le projet des antisémites

A la lumière de leurs arguments antisémites, les racistes ont un programme politique à l’encontre des juifs. Ils veulent un statut pour inférioriser les juifs au sein de la société française. Il s’agit alors d’un recul puisque la révolution française avait émancipé les juifs et en avait fait des citoyens égaux aux autres. Mais ces projets démontrent bien la dimension « anti-lumière » « anti-universelle » de l’extrême droite. Ils trouveront leur aboutissement logique sous le régime de Vichy à partir de 1940 (Voir Z Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, 2012, p. 74).  D’autres antisémites se prononcent plutôt pour l’expulsion des juifs, dans leur pays d’origine (Allemagne, Europe de l’Est) ou se font même sionistes : « Faut-il donc abandonner le seul espoir d’une solution de l’éternel problème parce qu’une poignée d’Arabes arriérés et fanatiques s’oppose à l’établissement des Juifs en Palestine ? L’intérêt de l’Humanité doit passer avant celui d’une minorité ? ». (pages 194-195). Ainsi, les juifs seraient bien en Palestine car ils ne seraient plus en France pour « l’envahir ».

La pluralité des juifs vivant en France

L’ouvrage montre bien qu’il n’existe pas de communauté juive unie. La croyance en cette unité relève bien d’un fantasme antisémite. Par exemple, les juifs français sont bien intégrés, dans des métiers plutôt libéraux, intellectuels. Il y a une forte différence avec les immigrés israélites plus récents, dont le niveau social est faible : ils sont ouvriers, employés, commerçants, pratiquent davantage la religion, autour d’associations et utilisent la langue yiddish (pages 13-14).

D’ailleurs, nombre de juifs intégrés et modérés craignent l’arrivée des juifs étrangers et voient dans leur culture un fossé insurmontable (page 207), des « particularismes » (210).

Politiquement, les juifs ne sont pas unis. Beaucoup de juifs français sont conservateurs et ne placent pas la lutte contre l’antisémitisme sur le plan politique, mais plutôt religieux et moral. Ils appellent plutôt à la discrétion et voient la place de Blum dans le gouvernement de 1936 comme un ferment de l’antisémitisme (page 217). D’autres juifs se placent plutôt à gauche comme Bernard Lacache qui fonde la LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) qui refuse « l’inégalité des races humaines » (212). La gauche (CGT, LDH, radicaux, SFIO, communistes) attire nombre de juifs qui placent la lutte antiraciste sur le plan politique.

Une minorité juive, paradoxalement, soutient l’extrême droite comme l’Action Française. Il y a même un parti, l’Union patriotique des français israélites, animé par Edmond Bloch qui organise des meetings avec des fascistes et antisémites notoires : Doriot, Vallat, Maurras, Daudet (286).

Aussi, la solidarité n’est pas intégrale envers les immigrés juifs : certains représentants juifs dénoncent des juifs communistes actifs à la police et demandent qu’ils soient expulsés (303).

Il y a donc une pluralité d’identités juives, une multiplicité d’attitudes, de positionnements politiques. Il n’y a en rien un « communautarisme juif » malgré ce qu’en disent les antisémites.

Face aux persécutions, la solidarité

Les partis de gauche viennent principalement en aide aux réfugiés, contre les arguments antisémites. Ils le font au nom de la solidarité « prolétarienne », au nom des droits humains. Nombre d’associations radicales-socialistes, socialistes, communistes aident à ces réfugiés. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle des catholiques (Pie XI dit notamment en 1938, « l’antisémitisme et inadmissible ; spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Le père Devaux : « l’Eglise professe qu’il n’y a qu’une seule Humanité (…) tous les hommes sont et resteront naturellement frères »).  Les protestants par les siècles de persécutions qu’ils ont connu sont souvent enclins à la solidarité active envers les réfugiés juifs. Quant aux juifs eux-mêmes, ils mènent une forte solidarité interne, par le biais d’associations religieuses ou civiques. Bien entendu, et c’est une leçon pour nous, la solidarité s’est révélée insuffisante et n’a parfois pas bien senti tous les dangers que portaient l’antisémitisme et les racismes. L’ouvrage de Schor est donc une histoire à mettre en lumière avec les événements actuels.

Le salut des minorités persécutés ?

Face aux persécutions antisémites, Quelle solution ? Le racisme, l’antisémitisme doivent se combattre à l’intérieur des sociétés qui en sont infectées. Mais il est vrai que c’est un combat parfois difficile, voire désespérant puisqu’il est difficile de combattre un « ressentiment » (Kaminski, page 242), « un délire compensateur » (Glasser, p. 307). Surtout, et malheureusement, les acteurs qui tentent de faire échouer la vague antisémite n’y sont pas parvenus. Cependant, cet ouvrage en donnant les lignes directrices des racistes contribue au combat pour faire triompher la raison aujourd’hui. Celle-ci se situe comme l’explique l’auteur mais aussi Florian Gulli dans la défense de l’universel (F Guilli, L’antiracisme trahi, défense de l’universel, 2022), de l’égalité.

Terminons en citant ce passage très important de Ralph Schor qui montre comment se combat le racisme à long terme.

Comment combattre les racismes en général ?

«  Si l’homme est influencé par son instinct, il est aussi un être de raison. Voila pourquoi il est permis d’espérer qu’au-delà de la simple réprobation de l’antisémitisme, une pédagogie de l’antiracisme peut contribuer, avec les remèdes sociaux et économiques, à faire reculer le mal » (page 326).

Le massacre de Babi Yar, extraits du Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945), Tome 1, Ukraine, Biélorussie, République socialiste fédérative soviétique de Russie, Le Livre de Poche, Paris, 1995, 638 p.

Extraits de Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

« On peut affirmer avec une entière certitude que, au cours de toute l’histoire du genre humain, jamais pareil crime n’avait été commis » Vassili Grossman dans l’avant-propos du Livre noir

Kiev, Babi Yar

« Quelques juifs de Kiev, revenus de Babi Yar, ont été épargnés afin que l’Humanité entende le témoignage de victimes, la version authentique de témoins oculaires »

La fureur nazie contre les juifs

« Le 22 septembre (1941) (…), un journal en ukrainien fut collé par les Allemands sur les murs des immeubles. Le journal disait que les juifs, les communistes, les commissaires et les partisans allaient être exterminés. On promettait la somme de deux cent roubles pour chaque partisan ou communiste dénoncé. Des journaux de ce type étaient aussi affichés dans la rue de l’Armée-rouge et dans d’autres rues de la ville. La vie à Kiev devenait de plus en plus insupportable. Les Allemands faisaient irruption dans les maisons, empoignaient les gens, les emmenaient on ne savait où et ces gens ne revenaient plus. (…)

Le vendredi 26 et le samedi 27 septembre, les juifs qui s’étaient rendus à la synagogue ne rentrèrent pas chez eux. Evguenia Litochtchenko, native de Kiev, rapporta que ses voisins, le vieux Schneider, Rosenblat et sa femme ne revinrent pas de la synagogue. Elle vit leurs cadavres dans le Dniepr. Ceci fut confirmé par la citoyenne T. Mikhassieva. Les synagogues étaient encerclées par des soldats armés de mitraillettes et par des Polizei. A divers endroits de Kiev, les flots du Dniepr rejetèrent sur le barge des sacs contenant des objets de culte. (…)

Les 27-28 septembre 1941, une semaine après l’arrivée des Allemands à Kiev, on vit apparaitre sur les murs des immeubles un avis imprimé en lettres capitales sur du gros papier bleu et rédigé en ukrainien et en russe : « juifs de la ville de Kiev et des environs ! Lundi 29 septembre à sept heures du matin, vous devrez vous présenter avec effets personnels, argent, papiers, biens et vêtements chauds rue Dorogojitskaia, près du cimetière juif. Toute absence sera punie de mort. Ceux qui cacheront des juifs seront punis de mort ». Cet effrayant décret qui condamnait soixante dix mille personnes n’était pas signé. Jusqu’au 29 septembre, les agents de la Gestapo se livrèrent à des actes de violence dans les rues et les maisons. (…)

L’ingénieur I.L. Edelman (…) fut raflé par les Allemands (…). Ils le jetèrent la tête la première dans un tonneau posé au pied d’une gouttière. B.A. Liebman raconta l’histoire d’une famille juive qui s’était cachée plusieurs jours dans une cave. La mère, accompagnée de ses deux enfants, décida de gagner la campagne. Des Allemands ivres les arrêtèrent au marché de Galicie et leur réservèrent un sort cruel. Devant la mère, ils coupèrent la tête à l’un des enfants, puis tuèrent le second. La femme qui avait perdu la raison serra contre elle les corps de ses enfants morts. Les agents de la Gestapo, s’étant suffisamment délectés de ce spectacle la tuèrent aussi. Le père qui s’était rendu à la hâte sur le lieu où avait péri sa famille fut tué à son tour. (…)

Sarah Maximovna Evenson, une vieille dame, avait, avant la révolution, animé des groupes politiques, fait de la propagande et été responsable de la rédaction du journal Volyn à Jitomir. Elle avait écrit de nombreux articles et avait été la première à traduire en langue russe Feuchtwanger et nombre d’écrivains des temps nouveaux. Elle maîtrisait parfaitement les langues d’Europe occidentale et correspondait avec des personnalités du monde de l’art et de la culture. Son âge vénérable ainsi que la maladie ne permirent pas à S. M. Evenson de quitter Kiev à temps. Les hitlériens jetèrent par la fenêtre du troisième étage cette femme qui était déjà arrière grand-mère. (…) »

Des prisonniers de guerre soviétiques sont utilisés par les nazis pour recouvrir le charnier, le 1er octobre 1941. (source wikipedia)

Le massacre organisé de Babi Yar, récits de survivants

« Mais tout ceci n’était qu’un préliminaire à l’assassinat en masse. À l’aube du 29 septembre, venus de tous les coins de la ville, les Juifs de Kiev se mirent lentement en marche en direction du cimetière juif de la Loukianovkaïa. Beaucoup d’entre eux s’attendaient à un transfert vers la province. Certains comprenaient que Baby Yar signifiait la mort. C’est pourquoi il y eut, ce jour-là, beaucoup de suicides. Les familles faisaient cuire du pain pour la route, cousaient des sacs de voyage, louaient des chariots et des voitures à bras; Les vieillards marchaient en se soutenant les uns les autres. Les mères portaient leurs bébés dans les bras ou les transportaient dans des poussettes. Les gens traînaient des sacs, des paquets, des valises, des caisses. Les enfants se tenaient près de leurs parents. Les jeunes ne prenaient rien avec eux, tandis que les personnes âgées tâchaient d’emporter le maximum de choses. Les femmes âgées, pâles et reprenant péniblement leur souffle, étaient soutenues par leurs petits-fils, tandis que les personnes malades et impotentes étaient transportées par leurs proches sur des brancards, dans des couvertures ou des draps.

Des foules déferlaient en un flot continu sur la rue Lvovskaîa, tandis que les patrouilles allemandes occupaient les trottoirs. De l’aurore jusqu’à la nuit noire, il y eut une telle affluence de gens sur la chaussée qu ‘il éidt difficile de passer d’un côté à l’autre de la rue Lvovskaïa. Cette procession de la mort dura trois jours et trots nuits. La ville était silencieuse. Tels des courants qui se jettent dans le fleuve, les foules coulant des rues Pavlovskaïa, Dmitrievskaîa, Volodarskaïa et Nekrasovskaîa se déversaient dans la rue Lvovskaîa. Après la rue Lvovskaîa commence la rue Melnik et, plus loin, une route déserte, des collines dénudées, des ravins aux pentes escarpées, c’est Baby Yar. Au fur et à mesure que la procession se rapprochait de Baby Yar. le murmure grandissait, mêlé de plaintes et de larmes.

Un bureau avait été aménage à ciel ouvert à l’aide de quelques tables. La foule qui attendait au bout de la rue, le long de la barrière installée par les Allemands, ne pouvait voir ces tables. Cette foule était méthodiquement divisée en groupes de trente ou quarante personnes que l’on conduisait sous escorte à «l’enregistrement». Papiers et biens étaient confisqués. Les papiers étaient immédiatement jetés par terre : des témoins disent que la place fut recouverte d’une épaisse couche de papier constituée de pièces d’identité et de cartes syndicales déchirées. Après quoi les Allemands obligeaient les gens à se mettre nus, tous sans exception: les jeunes filles, les femmes, les enfants et les vieillards ; leurs vêtements étaient collectés et soigneusement pliés. On arrachait les alliances aux doigts des gens dénudés, hommes et femmes. Ensuite, les bourreaux plaçaient les condamnés par groupes au bord du profond ravin et leur tiraient dessus à bout portant. Les corps tombaient dans le précipice. Les petits enfants étaient poussés vivants dans le ravin. Beaucoup, lorsqu’ils atteignaient le lieu de l’exécution, perdaient la raison. Nombreux furent ceux qui, épargnés cette fois-là, apprirent ce qui se passait à Baby Yar et s’y préparèrent. Les vieillards s’habillaient de noir et se réunissaient les uns chez les autres pour prier, puis s’engageaient ensuite dans la rue Lvovskaïa.

Néanmoins, nombre d’habitants de Kiev ignorèrent jusqu’à la dernière minute ce que les Allemands faisaient à Baby Yar.

Les uns parlaient de réquisition de main-d’œuvre, les autres de déportation, d’autres encore déclaraient que l’administration allemande avait passé un accord avec la commission soviétique pour faire un échange : une famille juive contre un prisonnier de guerre allemand.

(…)

Nous rapportons les témoignages de gens qui, par miracle, survécurent. Nessia Elgort, qui résidait au n° 40 de la rue Saksaganskaïa, marchait vers le ravin en serrant contre son corps nu son fils Ilioucha, tremblant. Tous ses parents et ses proches avaient disparu dans la foule. Son fils dans les bras, elle se mit tout au bord du ravin. À demi consciente, elle perçut des coups de feu, des cris d’agonie et tomba. Mais les balles ne l’avaient pas atteinte. Elle était recouverte par des corps ensanglantés encore chauds. Alentour, ce n’était qu’un amas de centaines, de milliers de morts. Des vieillards gisant sur des enfants, des petits corps d’enfants sur leur mère morte.

« Aujourd’hui, j’ai de la peine à réaliser comment je suis sortie de ce précipice de la mort, raconte Nessia Elgort, mais j’ai rampé, j’étais, visiblement, poussée par mon instinct de survie. Le soir venu, lorsque je suis revenue à moi, j’étais rue Podol, mon fils Ilioucha était près de moi. A dire vrai, je ne parviens pas à comprendre par quel miracle mon fils s’en est sorti. Il s’était comme soudé à moi et ne m’a pas lâchée une seconde. »

Voici le récit d’une autre rescapée de Baby Yar.

Elena Efimovna Borodianskaïa-Knych et son enfant étaient arrivés à Baby Yar tandis qu’il faisait déjà tout à fait nuit.

«En chemin, nous avons été rejoints par environ cent cinquante personnes, même plus. Jamais je n’oublierai cette fillette d’une quinzaine d’années, Sarah. Il est difficile de décrire sa beauté. Sa mère s’arrachait les cheveux et criait à fendre l’âme : “Tuez-nous ensemble.” La mère a été tuée à coups de crosse. Avec la petite, ils ne se sont pas pressés. Cinq ou six Allemands l’ont mise, nue ; je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, je n’ai pas vu. Nous, on nous a enlevé nos manteaux, on nous a pris toutes nos affaires et on nous a fait avancer d’une cinquantaine de mètres pour nous prendre papiers, argent, bagues et boucles d’oreilles. On a voulu arracher ses dents en or à un vieil homme. Tandis qu’il se débattait, un Allemand l’a attrapé par la barbe et jeté au sol. Il était resté des touffes de barbe dans la main de l’Allemand. Le vieil homme était couvert de sang. A la vue de cette scène, ma petite fille s’est mise à pleurer : “Ne m’emmène pas là-bas, maman, on va nous tuer, tu vois, ils sont en train de tuer le vieux monsieur.” J’ai essayé de la raisonner : « Ne pleure pas, ma petite fille, si tu pleures, nous ne pourrons pas nous enfuir et on va nous tuer ».

C’était une enfant patiente, elle avançait, silencieuse et tremblante. Elle avait alors quatre ans. On a déshabillé tout le monde entièrement. Mais moi, comme je portais du linge usé, on m’a laissée en sous-vêtements.

Vers minuit, les Allemands nous ont ordonné de nous mettre en rang. Sans attendre le second commandement, j’ai jeté ma fille dans le fossé et je me suis laissée tomber sur elle. Quelques secondes plus tard, les corps se sont mis à pleuvoir sur moi. Puis, le silence s’est fait. Une quinzaine de minutes s’est écoulée, on a amené une autre fournée. A nouveau des coups de feu ont retenti et les corps de gens morts et mourants sont encore tombés dans la fosse.

J’ai senti que ma fille ne bougeait plus. J’ai roulé vers elle, l’ai protégée de mon corps et lui ai mis mes poings serrés sous le menton pour qu’elle n’étouffe pas. Ma petite fille a remué. J’essayais de me soulever pour ne pas l’écraser. Il y avait plein de sang partout On fusillait depuis neuf heures du matin. Des cadavres gisaient sur et sous moi.

Puis, j’ai entendu quelqu’un marcher sur les cadavres et jurer en allemand. Un soldat allemand vérifiait à l’aide de sa baïonnette s’il restait des survivants. Il s’est trouvé que l’Allemand était debout sur moi et c’est ainsi que j’ai échappé au coup de baïonnette.

Lorsqu’il s’est éloigné, j’ai relevé la tête. On entendait des bruits au loin. C’étaient les Allemands qui se disputaient nos affaires. Il pleuvait.

Je me suis dégagée, me suis levée et ai pris ma fille dans les bras ; elle avait perdu connaissance. Je me suis mise à marcher à travers le ravin. Au bout d’un kilomètre, j’ai senti que ma fille respirait à peine. Il n’y avait d’eau nulle part. Je lui ai mouillé les lèvres avec ma salive. J’ai fait encore un kilomètre, puis j’ai recueilli la rosée à même l’herbe et en ai humecté la bouche de l’enfant. Peu à peu, la petite est revenue à elle.

Je me suis reposée et me suis remise en route. Tout en rampant dans les fossés, je suis arrivée au village de Baby Yar. J’ai pénétré dans la cour d’une usine en briques et me suis faufilée dans la cave où j’ai passé quatre jours sans nourriture, sans vêtements. »