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Victimes oubliées : Les Noirs sous le nazisme, Lionel Richard

Source: https://www.monde-diplomatique.fr/2005/05/RICHARD/12212

Diapositive projetée durant les cours de l’Académie nationale de la race et de la santé, à Dresde(Photographie)
La fille d’une femme allemande blanche et d’un soldat français noir pose au milieu de ses camarades de classe blancs, Munich, 1936. Cette photo figurait sur une diapositive présentée dans le cadre d’un cours de génétique, d’ethnologie et de reproduction raciale à l’Académie nationale de la race de la santé de Dresde, en Allemagne.
Crédits:Library of Congress

Le sujet ayant été fort négligé, un livre sur les Noirs (1) dans les camps nazis ne peut être accueilli qu’avec intérêt, même si certains y voient l’occasion d’alimenter l’absurde « concurrence des victimes ». Qui plus est, son auteur, Serge Bilé, soulève intelligemment de graves questions. Remontant à la colonisation allemande en Afrique à la fin du XIXe siècle, il laisse entendre que la stratégie coloniale, sous l’empereur Guillaume II, fut fondée sur la ségrégation et l’extermination. Pour preuve, le massacre des Hereros de Namibie en 1904-1905. Anticipation du racisme génocidaire du IIIe Reich ?

Une exposition, organisée en 2002 à Cologne, au Centre de documentation sur le nazisme, a fourni à un groupe d’historiens l’occasion d’un ouvrage analysant de manière approfondie la politique du IIIe Reich à l’égard des Noirs (2). En 1933, l’Allemagne comptait 2 500 à 3 000 Noirs ou métis. Immigrés en provenance des colonies perdues en 1918. Anciens prisonniers de la première guerre mondiale. Soldats des troupes françaises qui occupaient la Rhénanie et, par la grâce de ces derniers, enfants naturels d’Allemandes, lesdits « bâtards de Rhénanie ». Musiciens et comédiens de pays divers, parmi eux quelques Américains.

Bien que les lois raciales de Nuremberg, en 1935, aient été essentiellement conçues contre les juifs, les « gens de couleur » tombèrent dans leur champ d’application. Même si une répression systématique ne s’abattit pas sur eux. Par la loi du 15 septembre 1935 destinée à la « protection du sang et de l’honneur allemands », seules les relations entre « Juifs et Aryens » sont passibles de condamnation. Une ordonnance du 14 novembre 1935 stipule que les mariages ne peuvent être conclus quand il faut s’attendre à « une descendance préjudiciable à la pureté du sang allemand ». Précision complémentaire dans un arrêté du ministère de l’intérieur en date du 26 novembre : il est spécifié que « les mariages de personnes de sang allemand avec des Tziganes, des Nègres ou leurs bâtards » ne sont pas autorisés.

Pour les nazis, le nœud de l’affaire était de lutter contre le « métissage ». En 1937, une politique de « stérilisation forcée » fut donc décidée en secret pour prévenir toute procréation des Noirs et des métis avec des Allemandes. Dans les communes de Rhénanie, particulièrement, une chasse aux « bâtards » fut mise en place, et sur 600 environ, selon les sources nazies, 385 ont été contraints à cette « prophylaxie sociale ».

Jusqu’en 1941, quelque 80 000 soldats noirs seront incarcérés, sur le territoire allemand, dans des camps de prisonniers. Puis, sur directive de Hitler, on les évacuera vers Bordeaux pour éviter leurs contacts avec les Allemands. N’en resteront en Allemagne que 500, à des fins de « recherches anthropologiques ». Quant aux Noirs ou métis enfermés dans des camps de concentration, jusqu’en 1945, ils le seront en tant que militants communistes ou pour faits de résistance. La couleur de leur peau n’a pas été la cause déterminante de leur déportation, même si elle leur valut d’horribles traitements, comme le montre Bilé. Jamais les nazis ne préconisèrent l’élimination méthodique de Noirs : ils devaient, après leur « victoire finale » du IIIe Reich, former la « race d’esclaves » qui serait exploitée par les « Aryens ».

Les sévices exercés sous le IIIe Reich à l’encontre des métis nés dans les années 1920 de Noirs originaires des colonies belges et françaises, ou de nationalité américaine, restent un problème pour l’Allemagne d’aujourd’hui. Aucun dédommagement ne leur a été accordé par la loi allemande. Ils n’ont toujours pas été reconnus comme des « victimes du national-socialisme ».

Lionel Richard

Historien, professeur émérite à l’université de Picardie. Auteur de Goebbels. Portrait d’un manipulateur, (André Versaille éditeur, Bruxelles, 2008), Nazisme et barbarie (Complexe, Bruxelles, 2006), Arts premiers. L’évolution d’un regard (Le Chêne-Hachette, Paris, 2005), Le Nazisme et la Culture (Complexe, Bruxelles, 2001) et L’Art et la guerre (Flammarion, Paris, 1995).

Ce que montrent (et cachent) les rares photographies d’Auschwitz

Photographiées par deux SS à l’été 1944, les images de l’« Album d’Auschwitz » sont l’une des rares preuves visuelles restantes de la mécanique du camp. L’historien Tal Bruttmann en décrypte les détails et les arrière-plans pour « Le Monde ».

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Ce sont quelques dizaines de photographies, capturées par les nazis eux-mêmes, qui laissent entrevoir l’horreur de la sélection des Juifs de Hongrie, au moment de leur arrivée dans la gare du centre de mise à mort d’Auschwitz, en 1944.

« L’Album de Lilli Jacob », ou « Album d’Auschwitz », réunit 193 photographies, essentiellement capturées près de la gare du camp, entre la mi-mai et début août 1944. Aujourd’hui considéré comme un document exceptionnel, cet album est, à l’époque, d’abord un outil de communication : l’officier SS Rudolf Höss l’a commandé pour rassurer sa hiérarchie sur l’accomplissement de sa mission. Son but : montrer que la sélection des Juifs se déroule sans accroc. Mais malgré les efforts des photographes pour dissimuler la violence des lieux et les actes de résistance des déportés, les images de l’« Album d’Auschwitz » dévoilent quelques détails saisissants.

L’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah, éclaire quelques-unes de ces images pour « Le Monde », en vidéo.

Bibliographie :
« Auschwitz. Une monographie de l’humain », de Piotr M. A. Cywinski : retour sur la « planète Auschwitz », Tal Bruttmann, historien. Le Monde (Janvier 2025)​​​​​​​

Auschwitz à l’épreuve de la photographie​​​​​​​, Jean-Louis Halpérin​​​​​​​, Genèses Sciences sociales et histoire (Février 2024)

« Un album d’Auschwitz » : échapper au regard des bourreaux, Christophe Cognet, cinéaste et essayiste. Le Monde (Mmars 2023)

Auschwitz, Encyclopédie multimédia de la Shoah

Vivre et mourir dans les tranchées, Témoignages de soldats

Ces témoignages sont issus du très riche et intéressant ouvrage de Rémy CAZALS et André LOEZ, 14-18, Vivre et Mourir dans les tranchées.

Durant la Première Guerre Mondiale, l’ensemble des hommes du pays part à la guerre : de 20 à 48 ans.

  • Pour les combattants, la guerre est une découverte et souvent une désillusion :

« Je ne pensais pas que la guerre se déroulait ainsi : je pensais qu’il s’agissait d’attaques à la baïonnette, mais en réalité nous étions dans les tranchées où nous étions tués par des obus qui arrivaient on ne sait où » (Louis Deville)

« c’était non pas la guerre de rase campagne et de corps à corps comme je le rêvais, mais la pénible et déprimante vie des tranchées, trous de taupes, remplis d’eau et de boue ; où la mort invisible, à chaque moment, pouvait nous surprendre ». (André Mestrallet)

  • Le « baptême du feu » (le premier combat) est un moment de grande intensité :

« Un à un, les blessés refluent vers l’arrière, quelques-uns s’appuyant sur un camarade moins touché. Partout des morts. J’avoue que j’ai la chair de poule et que je frissonne. J’aperçois non loin de moi un petit soldat rampant vers un arbre. Il arrive, s’allonge, épaule son fusil. Il n’a pas le temps de lâcher son coup. Il se retourne les bras en croix, pousse un « arrrr » rauque puis reste inanimé. Il a été foudroyé. Il me semble qu’on me déchire le ventre. Mon cœur bat très vite et très fort. Je l’entends dans mes tempes. Je suis en sueur ».

(Ivan Cassagnau)

  • Les combats meurtriers, l’exemple des soldats du Béarn

Les premiers moins de la guerre sont les plus meurtriers : « Pour le 18ème régiment d’infanterie de Pau, le mois de septembre 1914 a été le plus destructeur de toute la guerre avec 577 tués. Il a eu 1027 tués en août, septembre et octobre 1914 soit en trois mois 32 % du total des tués du régiment pendant toute la guerre ».

  • Les survivants sont démoralisés

« Ici, le moral des anciens est très, très mauvais. Ils commencent à en avoir assez de la tranchée et de se battre sans avancer : le paysan pense à sa vache qui est mieux couchée que lui » (Charles Gaillard).

  • « Bleus » (nouveaux soldats) et anciens

« Surpris et n’y comprenant rien, je me suis laissé choir en plein dans la boue ; et je reste là plus mort que vif ; j’ai juste le temps de déboutonner mon pantalon. Un peu plus tout partait dedans. Alors le capitaine, qui s’est planqué aussi, mais moins brutalement que moi, me regarde et me dit – Eh bien ! quoi, ça ne va pas ? Tu n’es pas habitué à ce genre de sport, le plat-ventre sans douleur, mais ce n’est rien cette fois, une dizaine d’obus au plus et des petits. Tu t’y feras. Allons, ne t’émotionne pas pour si peu, ce n’est qu’une habitude à prendre. Je me relève, les obus n’arrivant plus, et je lui fais mes excuses d’avoir été obligé de… faire devant lui ». (Albert Jamet, témoignage sur une rafale d’obus qui éclate autour de son groupe).

  • La boue : morceaux choisis

« Nous ne sommes plus des hommes mais des paquets de boue » Jules Puech

« Si je divisais en périodes ma vie de campagne, je donnerais à cette dernière période le nom d’ « ère de boue ». Il pleuvait souvent. Sur ce sol imperméable et très faiblement ondulé, l’eau ne pouvait ni s’infiltrer ni s’écouler. Nos tranchées lui servaient de canaux. Après chaque averse nous vidions notre eau. En face, les Allemands vidaient la leur, ce qui nous consolait un peu. Les parois des tranchées s’éboulaient. Il fallait constamment consolider, déblayer, boiser, planchéier, creuser à nouveau. Ces travaux incessants épuisaient nos hommes. L’argile collait à leurs bêches, engluait leurs mains (…) Nos vêtements demeuraient trempés pendant de longues journées. » Marc Bloch

  • Deux tiers des morts proviennent de l’artillerie

«  Au bruit assourdissant des éclatements secs, sourds, stridents, et que l’écho a prolongé de tous côté, se mêlent les sifflements et les tapements des balles, le souffle des obus qui passent : des rugissements et des miaulements, très exactement, et des halètements de locomotives lancées à toute vitesse ». Henri Barbusse

«  Notre artillerie est toujours très active et, si chaque obus, il y aurait du bon, car ils ne les économisent pas, c’est des milliers chaque jour qu’ils tirent de derrière nous, alors les obus se croisent sur nos têtes, car les Boches leur répondent et l’on croirait entendre des sirènes enrouées passant à chaque instant, et quand ils éclatent, surtout les grosses marmites allemandes que nous entendons de plus près, l’on dirait un gros molosse aboyant et, au lieu de faire poum font oiou ». Louis Chirossel

  • Les effets du gaz

« Soudain, mes yeux picotent : les gaz. Des hommes s’arrêtent, tombent, éternuent, vomissent. Ma cagoule est impraticable, je n’ai qu’une paire de lorgnettes, la sueur les embue, je marche dans un brouillard, poussant et bousculant les hommes, sur la bouche un ligne mouillé d’eau pur, et comme des légères nausées ». Abel Ferry

« Ils sont en général cyanosés, quelques-uns par contre sont pâles, ils halètent, parlent simplement pour demander de l’air, pour réclamer qu’on leur enlève leur capote qui a le « goût des gaz » (effectivement, on sent très nettement le chlore). Tous se plaignent d’une sensation de brûlure au niveau des bronches ou au niveau de l’estomac, les uns sont très agités, ne trouvant pas de place où ils soient bien, le plus grand nombre est prostré ». Médecin Faler

  • Partir à l’assault

« Ces deux minutes, chers parents, compteront parmi les plus angoissantes que j’aurai vécues dans ma vie. Le lieutenant siffle. On crie « En Avant ! » On court vers les tranchées allemandes qui sont proches, si bien que la fusillade n’arrête pas les Français. Je tombe littéralement exténué. Heureusement, aucun Boche ne se trouve là sans quoi je n’aurais pas eu la force de le tuer ». Henri Despeyrières

« Quel marmitage ! On se demande comment il peut revenir des hommes d’un pareil enfer. Les fusées se succédaient sans interruption, blanches, vertes, rouges, et les canons faisaient rage, des pièces innombrables faisaient feu de partout. (…) Tout le terrain embrassé par le coup d’œil est littéralement labouré par les obus, les arbres se dressent au loin, sans branches, sinistres comme des poteaux télégraphiques » (Marcel Papillon)

  • Dormir malgré les combats

« Le marmitage continue, nous plaçons nos guetteurs, nous nous tassons dans le fond du boyau parmi les blessés et les morts, les uns contre les autres, nous serrant pour nous réchauffer et nous attendons. Malgré le froid, malgré les plaintes des blessés, leurs appels, malgré les rafales des obus qui fusent au dessus de nos têtes, malgré la pluie de boue, de terre et de pierre que nous recevons après chaque explosion, malgré le hideux contact des morts, malgré la faim qui nous tenaille, nous dormons. Oui nous dormons, tant est grande notre fatigue ». Joseph Colson

  • Correspondance avec l’arrière

Un enfant dit à son père de lui ramener un casque allemand : « il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Vois-tu qu’un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu’il lui demande un képi de Français, et si ce papa prussien rapportait un képi de Français à son petit garçon et que ce képi fût celui de ton papa ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu conserveras ma lettre et tu la liras plus tard quand tu seras grand. Tu comprendras mieux ». Martin Vaillagou

  • La permission : un moment de « paix »

« A la garde, nombre de permissionnaires sont en retard et d’humeur mélancolique. Au départ des trains de permissionnaires, ça va mal. On chante l’Internationale dans quelques wagons. Et beaucoup ont les larmes aux yeux et sont pensifs. En gare de Meaux, des trains de permissionnaires se croisent, on crie, on murmure. Des chants révolutionnaires se font entendre dans quelques trains. Des officiers qui essaient d’apaiser les hommes sont insultés. » Albert Jamet

  • Retour sur ses opinions

« Quelle boucherie encore on va voir ! C’est bien fait pour moi et je n’ai pas le droit de me plaindre : je suis l’un des nombreux imbéciles qui ont poussé le chauvinisme jusqu’à souhaiter la guerre. Et bien, je suis servi ».  Lucien Laby

  • Des traumatismes psychiques

« il y en a un du 305è qui, un jour, monta sur la tranchée, malgré ses chefs et ses camarades ; un sergent l’abattit comme déserteur, il était sans doute atteint de folie. Un autre, la veille qu’on relève, s’en alla jusqu’aux tranchées allemandes, déchargea son fusil et le magasin sur les sentinelles ennemies, puis s’en revint tranquillement et sans se presser ; il s’assit sur le bord de notre tranchée, mais au moment de sauter dedans il reçut une balle à la tête et fut tué sur le coup ; il avait fait cet exploit sous l’emprise de la folie » (Léon Vuillermoz)

« il existe de certains coins malheureux où les hommes sont blessés et tués. Leurs camarades ne peuvent les enlever ni fuir. Alors on voit des choses terrifiantes, des blessés qui subitement deviennent fous. J’en ai vu un qui se tenait debout dans la tranchée inconscient de tout danger, il regardait des fleurs écloses sur le parapet : petits coquelicots fleuris… coquelicots fleuris ! disait-il. On en a vu un autre à demi enseveli rire aux éclats en appelant papa… maman… Pourquoi dis-je toutes ces choses ? En y pensant, je deviens un peu fou moi aussi ». Henri Despeyrières

  • Les mutineries de 1917

« Le lendemain soir à sept heures, on nous rassembla pour le départ aux tranchées. De bruyantes manifestations se produisirent, cris, chants, hurlements, coups de siffle ; bien entendu l’Internationale retentit ; si les officiers avaient fait un geste, dit un mot contre ce chahut, je crois sincèrement qu’ils auraient été massacrés sans pitié tant l’exaltation était grande » Louis Barthas

« Les soussignés sous officiers, caporaux et soldats vous prient de soumettre au colonel du 298è régiment d’Infanterie leur intention bien déterminée de ne plus retourner aux tranchées (…) la continuation de la guerre qui a déjà fait verser le sang de millions de victimes n’est plus qu’une duperie, sans aucun profit pour la France et encore moins pour ceux qui la font réellement (…) nous espérons par notre attitude qui n’est pas isolée amener nos gouvernants pendant qu’il en est temps encore à une paix honorable ». (pétition de 1.000 soldats du 298è RI)

  • Fin de la guerre et retour du soldat

« Du haut d’une colline, dans la forêt de Zinn, j’aperçus enfin Saint-Ulrich, que j’avais quitté en 1913, voila près de cinq ans et demi. Les larmes me montèrent soudain aux yeux. Je me mis à courir à toute allure pour arriver à la maison. J’étais étonné de voir au passage comme les jeunes du village avaient grandi durant tout ce temps ! J’étais fou de joie de revoir ma mère. On se serra fort dans les bras l’un de l’autre, au bord des larmes, sans pouvoir dire un mot ». Dominique Richert