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Vivre et mourir dans les tranchées, Témoignages de soldats

Ces témoignages sont issus du très riche et intéressant ouvrage de Rémy CAZALS et André LOEZ, 14-18, Vivre et Mourir dans les tranchées.

Durant la Première Guerre Mondiale, l’ensemble des hommes du pays part à la guerre : de 20 à 48 ans.

  • Pour les combattants, la guerre est une découverte et souvent une désillusion :

« Je ne pensais pas que la guerre se déroulait ainsi : je pensais qu’il s’agissait d’attaques à la baïonnette, mais en réalité nous étions dans les tranchées où nous étions tués par des obus qui arrivaient on ne sait où » (Louis Deville)

« c’était non pas la guerre de rase campagne et de corps à corps comme je le rêvais, mais la pénible et déprimante vie des tranchées, trous de taupes, remplis d’eau et de boue ; où la mort invisible, à chaque moment, pouvait nous surprendre ». (André Mestrallet)

  • Le « baptême du feu » (le premier combat) est un moment de grande intensité :

« Un à un, les blessés refluent vers l’arrière, quelques-uns s’appuyant sur un camarade moins touché. Partout des morts. J’avoue que j’ai la chair de poule et que je frissonne. J’aperçois non loin de moi un petit soldat rampant vers un arbre. Il arrive, s’allonge, épaule son fusil. Il n’a pas le temps de lâcher son coup. Il se retourne les bras en croix, pousse un « arrrr » rauque puis reste inanimé. Il a été foudroyé. Il me semble qu’on me déchire le ventre. Mon cœur bat très vite et très fort. Je l’entends dans mes tempes. Je suis en sueur ».

(Ivan Cassagnau)

  • Les combats meurtriers, l’exemple des soldats du Béarn

Les premiers moins de la guerre sont les plus meurtriers : « Pour le 18ème régiment d’infanterie de Pau, le mois de septembre 1914 a été le plus destructeur de toute la guerre avec 577 tués. Il a eu 1027 tués en août, septembre et octobre 1914 soit en trois mois 32 % du total des tués du régiment pendant toute la guerre ».

  • Les survivants sont démoralisés

« Ici, le moral des anciens est très, très mauvais. Ils commencent à en avoir assez de la tranchée et de se battre sans avancer : le paysan pense à sa vache qui est mieux couchée que lui » (Charles Gaillard).

  • « Bleus » (nouveaux soldats) et anciens

« Surpris et n’y comprenant rien, je me suis laissé choir en plein dans la boue ; et je reste là plus mort que vif ; j’ai juste le temps de déboutonner mon pantalon. Un peu plus tout partait dedans. Alors le capitaine, qui s’est planqué aussi, mais moins brutalement que moi, me regarde et me dit – Eh bien ! quoi, ça ne va pas ? Tu n’es pas habitué à ce genre de sport, le plat-ventre sans douleur, mais ce n’est rien cette fois, une dizaine d’obus au plus et des petits. Tu t’y feras. Allons, ne t’émotionne pas pour si peu, ce n’est qu’une habitude à prendre. Je me relève, les obus n’arrivant plus, et je lui fais mes excuses d’avoir été obligé de… faire devant lui ». (Albert Jamet, témoignage sur une rafale d’obus qui éclate autour de son groupe).

  • La boue : morceaux choisis

« Nous ne sommes plus des hommes mais des paquets de boue » Jules Puech

« Si je divisais en périodes ma vie de campagne, je donnerais à cette dernière période le nom d’ « ère de boue ». Il pleuvait souvent. Sur ce sol imperméable et très faiblement ondulé, l’eau ne pouvait ni s’infiltrer ni s’écouler. Nos tranchées lui servaient de canaux. Après chaque averse nous vidions notre eau. En face, les Allemands vidaient la leur, ce qui nous consolait un peu. Les parois des tranchées s’éboulaient. Il fallait constamment consolider, déblayer, boiser, planchéier, creuser à nouveau. Ces travaux incessants épuisaient nos hommes. L’argile collait à leurs bêches, engluait leurs mains (…) Nos vêtements demeuraient trempés pendant de longues journées. » Marc Bloch

  • Deux tiers des morts proviennent de l’artillerie

«  Au bruit assourdissant des éclatements secs, sourds, stridents, et que l’écho a prolongé de tous côté, se mêlent les sifflements et les tapements des balles, le souffle des obus qui passent : des rugissements et des miaulements, très exactement, et des halètements de locomotives lancées à toute vitesse ». Henri Barbusse

«  Notre artillerie est toujours très active et, si chaque obus, il y aurait du bon, car ils ne les économisent pas, c’est des milliers chaque jour qu’ils tirent de derrière nous, alors les obus se croisent sur nos têtes, car les Boches leur répondent et l’on croirait entendre des sirènes enrouées passant à chaque instant, et quand ils éclatent, surtout les grosses marmites allemandes que nous entendons de plus près, l’on dirait un gros molosse aboyant et, au lieu de faire poum font oiou ». Louis Chirossel

  • Les effets du gaz

« Soudain, mes yeux picotent : les gaz. Des hommes s’arrêtent, tombent, éternuent, vomissent. Ma cagoule est impraticable, je n’ai qu’une paire de lorgnettes, la sueur les embue, je marche dans un brouillard, poussant et bousculant les hommes, sur la bouche un ligne mouillé d’eau pur, et comme des légères nausées ». Abel Ferry

« Ils sont en général cyanosés, quelques-uns par contre sont pâles, ils halètent, parlent simplement pour demander de l’air, pour réclamer qu’on leur enlève leur capote qui a le « goût des gaz » (effectivement, on sent très nettement le chlore). Tous se plaignent d’une sensation de brûlure au niveau des bronches ou au niveau de l’estomac, les uns sont très agités, ne trouvant pas de place où ils soient bien, le plus grand nombre est prostré ». Médecin Faler

  • Partir à l’assault

« Ces deux minutes, chers parents, compteront parmi les plus angoissantes que j’aurai vécues dans ma vie. Le lieutenant siffle. On crie « En Avant ! » On court vers les tranchées allemandes qui sont proches, si bien que la fusillade n’arrête pas les Français. Je tombe littéralement exténué. Heureusement, aucun Boche ne se trouve là sans quoi je n’aurais pas eu la force de le tuer ». Henri Despeyrières

« Quel marmitage ! On se demande comment il peut revenir des hommes d’un pareil enfer. Les fusées se succédaient sans interruption, blanches, vertes, rouges, et les canons faisaient rage, des pièces innombrables faisaient feu de partout. (…) Tout le terrain embrassé par le coup d’œil est littéralement labouré par les obus, les arbres se dressent au loin, sans branches, sinistres comme des poteaux télégraphiques » (Marcel Papillon)

  • Dormir malgré les combats

« Le marmitage continue, nous plaçons nos guetteurs, nous nous tassons dans le fond du boyau parmi les blessés et les morts, les uns contre les autres, nous serrant pour nous réchauffer et nous attendons. Malgré le froid, malgré les plaintes des blessés, leurs appels, malgré les rafales des obus qui fusent au dessus de nos têtes, malgré la pluie de boue, de terre et de pierre que nous recevons après chaque explosion, malgré le hideux contact des morts, malgré la faim qui nous tenaille, nous dormons. Oui nous dormons, tant est grande notre fatigue ». Joseph Colson

  • Correspondance avec l’arrière

Un enfant dit à son père de lui ramener un casque allemand : « il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Vois-tu qu’un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu’il lui demande un képi de Français, et si ce papa prussien rapportait un képi de Français à son petit garçon et que ce képi fût celui de ton papa ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu conserveras ma lettre et tu la liras plus tard quand tu seras grand. Tu comprendras mieux ». Martin Vaillagou

  • La permission : un moment de « paix »

« A la garde, nombre de permissionnaires sont en retard et d’humeur mélancolique. Au départ des trains de permissionnaires, ça va mal. On chante l’Internationale dans quelques wagons. Et beaucoup ont les larmes aux yeux et sont pensifs. En gare de Meaux, des trains de permissionnaires se croisent, on crie, on murmure. Des chants révolutionnaires se font entendre dans quelques trains. Des officiers qui essaient d’apaiser les hommes sont insultés. » Albert Jamet

  • Retour sur ses opinions

« Quelle boucherie encore on va voir ! C’est bien fait pour moi et je n’ai pas le droit de me plaindre : je suis l’un des nombreux imbéciles qui ont poussé le chauvinisme jusqu’à souhaiter la guerre. Et bien, je suis servi ».  Lucien Laby

  • Des traumatismes psychiques

« il y en a un du 305è qui, un jour, monta sur la tranchée, malgré ses chefs et ses camarades ; un sergent l’abattit comme déserteur, il était sans doute atteint de folie. Un autre, la veille qu’on relève, s’en alla jusqu’aux tranchées allemandes, déchargea son fusil et le magasin sur les sentinelles ennemies, puis s’en revint tranquillement et sans se presser ; il s’assit sur le bord de notre tranchée, mais au moment de sauter dedans il reçut une balle à la tête et fut tué sur le coup ; il avait fait cet exploit sous l’emprise de la folie » (Léon Vuillermoz)

« il existe de certains coins malheureux où les hommes sont blessés et tués. Leurs camarades ne peuvent les enlever ni fuir. Alors on voit des choses terrifiantes, des blessés qui subitement deviennent fous. J’en ai vu un qui se tenait debout dans la tranchée inconscient de tout danger, il regardait des fleurs écloses sur le parapet : petits coquelicots fleuris… coquelicots fleuris ! disait-il. On en a vu un autre à demi enseveli rire aux éclats en appelant papa… maman… Pourquoi dis-je toutes ces choses ? En y pensant, je deviens un peu fou moi aussi ». Henri Despeyrières

  • Les mutineries de 1917

« Le lendemain soir à sept heures, on nous rassembla pour le départ aux tranchées. De bruyantes manifestations se produisirent, cris, chants, hurlements, coups de siffle ; bien entendu l’Internationale retentit ; si les officiers avaient fait un geste, dit un mot contre ce chahut, je crois sincèrement qu’ils auraient été massacrés sans pitié tant l’exaltation était grande » Louis Barthas

« Les soussignés sous officiers, caporaux et soldats vous prient de soumettre au colonel du 298è régiment d’Infanterie leur intention bien déterminée de ne plus retourner aux tranchées (…) la continuation de la guerre qui a déjà fait verser le sang de millions de victimes n’est plus qu’une duperie, sans aucun profit pour la France et encore moins pour ceux qui la font réellement (…) nous espérons par notre attitude qui n’est pas isolée amener nos gouvernants pendant qu’il en est temps encore à une paix honorable ». (pétition de 1.000 soldats du 298è RI)

  • Fin de la guerre et retour du soldat

« Du haut d’une colline, dans la forêt de Zinn, j’aperçus enfin Saint-Ulrich, que j’avais quitté en 1913, voila près de cinq ans et demi. Les larmes me montèrent soudain aux yeux. Je me mis à courir à toute allure pour arriver à la maison. J’étais étonné de voir au passage comme les jeunes du village avaient grandi durant tout ce temps ! J’étais fou de joie de revoir ma mère. On se serra fort dans les bras l’un de l’autre, au bord des larmes, sans pouvoir dire un mot ». Dominique Richert