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Témoignages. “Je m’emmerde, alors je tire” : les récits glaçants de soldats israéliens revenus de Gaza

Article du Courrier International, à lire ici

Des réservistes israéliens démobilisés après avoir combattu dans l’enclave palestinienne dénoncent l’absence quasi totale de règles d’engagement. Les soldats tirant à leur guise sur tout ce qui bouge, détruisant des immeubles et laissant derrière eux des rues jonchées de cadavres. Et ce, avec l’autorisation implicite de leurs supérieurs, raconte le média israélien “Siha Mekomit”.

Le 12 juin dernier, [la chaîne panarabe] Al-Jazeera diffusait des images d’exécutions sommaires présumées de Palestiniens, apparemment désarmés, par des soldats israéliens sur une plage de la bande de Gaza.

De telles images sont rares, en raison des contraintes strictes imposées par Tsahal [acronyme en hébreu désignant l’armée israélienne] aux journalistes israéliens et étrangers et aussi du danger encouru par la presse dans l’enclave assiégée.

Ces images concordent avec les témoignages de six réservistes israéliens recueillis après leur démobilisation. Corroborant les déclarations de médecins palestiniens indépendants, ces soldats affirment qu’ils étaient autorisés à ouvrir le feu contre des civils palestiniens sans restriction aucune.

Des cadavres livrés aux animaux errants

Ces six témoins, dont un seul n’a pas demandé l’anonymat, racontent comment les soldats israéliens exécutent des civils palestiniens simplement parce que ces derniers entrent dans une zone que l’armée a unilatéralement et sans avertissement suffisant décrétée comme interdite.

Les témoignages brossent, entre autres, le portrait d’un paysage jonché de cadavres exposés à la rapacité d’animaux errants. Tsahal se contente de les dissimuler dès qu’elle sait que des convois humanitaires internationaux vont arriver, “afin que les images de cadavres de Palestiniens à un stade avancé de décomposition ne ressortent pas”.

Deux soldats évoquent également une politique systématique consistant à incendier des immeubles palestiniens après y avoir séjourné.Les témoignages de ces soldats soulignent par ailleurs que leurs officiers les autorisent à tirer sans aucune retenue et à “se défouler” pour tuer leur ennui. “Les gars veulent vivre l’événement [pleinement]”, souligne S., un réserviste qui a servi dans le nord de la bande de Gaza.

“J’ai moi-même tiré dans tous les sens et sans raison aucune dans la mer, sur des trottoirs, contre des immeubles abandonnés et sur des Palestiniens présents au mauvais moment et au mauvais endroit”.

Dans le jargon de Tsahal, on appelle ça : “Je m’emmerde, alors je tire.”

“Les directives sont quasi inexistantes”

Depuis la fin des années 1980 [au moment de la première Intifada], l’armée israélienne refuse de divulguer ses règles d’engagement, malgré les demandes répétées de la Cour suprême [israélienne].

Selon le sociologue militaire Yagil Levy, depuis la seconde Intifada [2000-2005], “l’armée ne fixe plus aucune règle d’engagement aux soldats”, ce qui laisse une immense latitude aux réservistes et à leurs commandants. En plus d’avoir causé la mort de plus de 38 000 Palestiniens, “la quasi-inexistence de directives est également responsable du nombre élevé de soldats tués par des ‘tirs amis’ depuis le 7 octobre 2023”.

Le soldat B. explique qu’à Gaza, “il est difficile de distinguer les civils des miliciens du Hamas”, ces derniers “se promenant souvent sans leurs armes”. De ce fait :

“Tout homme âgé de 16 à 50 ans est soupçonné d’être un terroriste.”

Même dans les zones moins peuplées et calmes de Gaza, les soldats procèdent à des tirs lourds et intensifs. Dans certains cas, note-t-il, cela répond tout simplement à une autre directive officieuse : “Montrer que nous sommes là, montrer une présence.”

À lire aussi : Infographie. Que risqueraient vos amis si vous viviez à Gaza ?

M., un autre réserviste, confirme que ces ordres viennent directement des commandants de compagnies ou de bataillons sur le terrain. “Lorsqu’il n’y a pas [d’autres] forces que Tsahal [dans la zone]… les tirs se font sans aucune restriction, c’est complètement dingue. Tout y passe : les armes légères, évidemment, mais aussi les mitrailleuses, les tirs de mortiers et les obus de chars.”

Et M., de poursuivre : “En l’absence d’ordres formels, de nombreux soldats sur le terrain se vengent [du 7 octobre] et se font ‘justice’ eux-mêmes, sans que l’échelon supérieur de l’armée ne juge bon d’intervenir.”

“Comme un jeu vidéo”

Un seul des soldats interrogés dans le cadre de cette enquête a accepté d’être identifié nommément : Yuval Green, un réserviste de 26 ans originaire de Jérusalem, qui a servi dans la 55e brigade de parachutistes en novembre et décembre 2023 et a récemment signé une lettre de 41 réservistes déclarant leur refus de continuer à servir à Gaza, à la suite de l’invasion de Rafah par l’armée. “Il n’y avait aucune restriction sur les munitions”, s’étrangle Yuval Green :

“Les soldats tiraient juste pour ne plus s’emmerder.”

Pour Green, l’absence de règles d’engagement officielles démontre également une profonde indifférence à l’égard du sort des otages. “Ils m’ont parlé d’une pratique consistant à faire sauter des tunnels et je me suis dit que s’il y avait des otages [à l’intérieur], cela les tuerait, ce qui m’a valu plusieurs rappels à l’ordre.” Après que, pensant qu’il s’agissait de Palestiniens, des soldats basés à Shujaiya [un quartier de la ville de Gaza] ont abattu [en décembre 2023] trois otages israéliens brandissant des drapeaux blancs, Green a exprimé sa colère, mais on lui a répondu : “C’est comme ça, on n’y peut rien.”

A. explique que “tirer sur des hôpitaux, des dispensaires, des écoles, des institutions religieuses et des bâtiments d’organisations internationales suppose a priori une autorisation de l’état-major. Mais, dans les faits, je peux compter sur les doigts d’une seule main les cas où on nous a demandé de ne pas ouvrir le feu.” Et A. de poursuivre : “L’état d’esprit se résume par ‘d’abord tirer, ensuite penser’. Le consensus implicite est que personne ne versera une larme si nous rasons, même sans raison aucune, tout un immeuble palestinien.”

A. continue en affirmant avoir vu des images capturées par des drones israéliens. “De temps en temps, un bâtiment s’effondre, mais on n’entend rien, c’est juste une image. Le sentiment est ‘wow, c’est dingue, quel pied !’ Même moi, qui suis plutôt situé à gauche, j’ai très vite oublié qu’il s’agissait de vrais immeubles avec de vrais habitants à l’intérieur. C’était comme un jeu vidéo. Il m’a fallu deux grosses semaines avant d’admettre que c’étaient de vrais bâtiments qui s’effondraient et ensevelissaient de vrais civils.”

Les civils, cibles régulières

Plusieurs soldats témoignent de ce que la politique de tir permissive induite par les commandants autorise de facto les unités israéliennes à tuer des civils palestiniens même lorsqu’ils sont identifiés comme tels.

D., un autre réserviste, explique que sa brigade était stationnée à côté de deux couloirs dits “humanitaires”, l’un pour les organisations humanitaires et l’autre pour les civils fuyant le nord vers le sud de la bande de Gaza. Dans la zone d’opération de sa brigade, ils ont institué une politique de “ligne rouge, ligne verte”, délimitant les zones où il était interdit aux civils d’entrer.

Selon D., les organisations humanitaires sont autorisées à se rendre dans ces zones avec une coordination préalable. Mais pour les Palestiniens, c’est différent. “Quiconque pénètre dans une zone rouge devient une cible”, explique-t-il, certifiant que ces zones, censément signalées aux civils, ne le sont en fait absolument pas. “S’ils franchissent la ligne rouge, on le signale par radio même si, dans les faits, nous savons que l’autorisation de Tsahal va tomber de soi : ‘Vous pouvez tirer.’”

D. explique que tout le monde [au sein de Tsahal] sait que des civils [palestiniens] viennent souvent dans les zones de transit des convois humanitaires pour ramasser des produits alimentaires tombés des camions. Néanmoins, la politique officieuse de Tsahal reste de tirer sur tout ce qui bouge et sur quiconque essaie de franchir des lignes dont le tracé est connu des seuls soldats israéliens. “Ces civils sont clairement des réfugiés, ils sont désespérés, ils n’ont plus rien.” Pourtant, depuis les premiers mois de la guerre, “chaque jour, il y a deux ou trois incidents avec des personnes innocentes ou [des personnes] soupçonnées d’être envoyées par le Hamas comme observateurs” et que les soldats de son bataillon abattent sans sourciller.

“Tout pue la mort”

Les soldats interviewés assurent que, dans toute la bande de Gaza, les cadavres de civils palestiniens restent éparpillés le long des routes et dans les champs. Le soldat S. raconte :

“Tous ces endroits sont jonchés de cadavres que nous laissons à la merci de chiens errants, de veaux abandonnés et de chevaux désemparés. Nous ne voulons pas que ces animaux s’approchent de nous. Mais, du coup, nous voyons souvent des chiens errants se promener avec des morceaux de viande arrachés aux cadavres putréfiés de Palestiniens que nous avons laissés derrière nous après notre passage. Tout pue la mort.”

Mais, avant chaque arrivée de convois humanitaires, continue S., les corps sont évacués. “Un D9 [bulldozer blindé Caterpillar] accompagné d’un char, vient ramasser les cadavres et les enterre sous les décombres, pour que les humanitaires ne les voient pas et pour qu’il n’y ait aucune image de cadavres palestiniens à un stade avancé de décomposition, des cadavres qui sont majoritairement ceux de civils [palestiniens] : des femmes et des enfants, voire des familles entières. Dans mon secteur, chaque jour, au moins un ou deux civils étaient abattus à bout portant parce qu’ils circulaient dans une zone interdite dont on ne les avait pas informés. Je ne sais pas qui était terroriste et qui ne l’était pas, mais la plupart d’entre eux ne portaient pas d’armes.”

“Les soldats israéliens ne s’occupent pas des corps, confirme B. Si ces cadavres gênent, on les met de côté ou on prétend que nos soldats ont marché dessus par erreur.”

Le mois dernier, Guy Zaken, un soldat qui conduisait un bulldozer D9 à Gaza, a déclaré devant une commission parlementaire de la Knesset que lui et son unité avaient, littéralement, “aplati des centaines de terroristes supposés, morts ou vivants”. Aucun député n’a bronché. Mais un soldat de son unité de bulldozers s’est suicidé par la suite.

La routine des immeubles pillés, brûlés et détruits

Deux des soldats interrogés décrivent également comment incendier des immeubles palestiniens est devenu une routine. Green a personnellement été témoin de deux cas de ce type : le premier, une initiative indépendante d’un soldat, et le second, un ordre d’un commandant. C’est, entre autres, une des raisons qui l’a amené à déserter.

Lorsque les soldats occupent des immeubles civils, témoigne Yuval Green, la politique est la suivante : “Après y avoir séjourné, vous avez l’ordre d’incendier l’immeuble.” Pourtant, pour Green, cela n’a aucun sens : “Nous occupons ces immeubles non pas parce qu’ils appartiennent à des membres du Hamas, mais parce qu’ils nous servent sur un plan purement opérationnel. Détruire gratuitement un immeuble abritant trois ou quatre familles signifie qu’elles se retrouveront sans abri.”

“J’ai interrogé le commandant de ma compagnie, lequel m’a répondu qu’aucun équipement militaire ne pouvait être laissé sur place et qu’il ne fallait pas que l’ennemi découvre nos règles d’engagement”, poursuit Green. “Cet argument ne tenant absolument pas la route, mon commandant s’est ensuite ‘démasqué’ en se déplaçant sur le terrain de la pure vengeance et en affirmant que l’état-major [de Tsahal] avait décidé de lâcher la bride à nos soldats.”

Yuval Green explique que les destructions causées par l’armée [israélienne] à Gaza sont “inimaginables”. Au début des combats, raconte-t-il, les soldats avançaient entre des immeubles distants de 50 mètres les uns des autres et de nombreux soldats “traitaient ces bâtiments [comme] des boutiques de souvenirs”, taguant tous les murs d’insultes salaces en hébreu et pillant tout ce que les propriétaires [palestiniens] n’avaient pas eu le temps d’emporter avec eux : des vêtements et, surtout, des photos de famille. Green conclut :

“Nous avons anéanti tout ce qu’il était possible d’anéantir.”

“Pas par simple nécessité de nous défendre, mais par un pur désir de vengeance et une indifférence totale envers tout ce qui est palestinien. Je n’oublierai jamais à quelle vitesse des quartiers entiers, pleins de vie et presque bucoliques peuvent être réduits en amas de sable.”

Oren Ziv

Lire l’article original

Le massacre de Babi Yar, extraits du Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945), Tome 1, Ukraine, Biélorussie, République socialiste fédérative soviétique de Russie, Le Livre de Poche, Paris, 1995, 638 p.

Extraits de Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

« On peut affirmer avec une entière certitude que, au cours de toute l’histoire du genre humain, jamais pareil crime n’avait été commis » Vassili Grossman dans l’avant-propos du Livre noir

Kiev, Babi Yar

« Quelques juifs de Kiev, revenus de Babi Yar, ont été épargnés afin que l’Humanité entende le témoignage de victimes, la version authentique de témoins oculaires »

La fureur nazie contre les juifs

« Le 22 septembre (1941) (…), un journal en ukrainien fut collé par les Allemands sur les murs des immeubles. Le journal disait que les juifs, les communistes, les commissaires et les partisans allaient être exterminés. On promettait la somme de deux cent roubles pour chaque partisan ou communiste dénoncé. Des journaux de ce type étaient aussi affichés dans la rue de l’Armée-rouge et dans d’autres rues de la ville. La vie à Kiev devenait de plus en plus insupportable. Les Allemands faisaient irruption dans les maisons, empoignaient les gens, les emmenaient on ne savait où et ces gens ne revenaient plus. (…)

Le vendredi 26 et le samedi 27 septembre, les juifs qui s’étaient rendus à la synagogue ne rentrèrent pas chez eux. Evguenia Litochtchenko, native de Kiev, rapporta que ses voisins, le vieux Schneider, Rosenblat et sa femme ne revinrent pas de la synagogue. Elle vit leurs cadavres dans le Dniepr. Ceci fut confirmé par la citoyenne T. Mikhassieva. Les synagogues étaient encerclées par des soldats armés de mitraillettes et par des Polizei. A divers endroits de Kiev, les flots du Dniepr rejetèrent sur le barge des sacs contenant des objets de culte. (…)

Les 27-28 septembre 1941, une semaine après l’arrivée des Allemands à Kiev, on vit apparaitre sur les murs des immeubles un avis imprimé en lettres capitales sur du gros papier bleu et rédigé en ukrainien et en russe : « juifs de la ville de Kiev et des environs ! Lundi 29 septembre à sept heures du matin, vous devrez vous présenter avec effets personnels, argent, papiers, biens et vêtements chauds rue Dorogojitskaia, près du cimetière juif. Toute absence sera punie de mort. Ceux qui cacheront des juifs seront punis de mort ». Cet effrayant décret qui condamnait soixante dix mille personnes n’était pas signé. Jusqu’au 29 septembre, les agents de la Gestapo se livrèrent à des actes de violence dans les rues et les maisons. (…)

L’ingénieur I.L. Edelman (…) fut raflé par les Allemands (…). Ils le jetèrent la tête la première dans un tonneau posé au pied d’une gouttière. B.A. Liebman raconta l’histoire d’une famille juive qui s’était cachée plusieurs jours dans une cave. La mère, accompagnée de ses deux enfants, décida de gagner la campagne. Des Allemands ivres les arrêtèrent au marché de Galicie et leur réservèrent un sort cruel. Devant la mère, ils coupèrent la tête à l’un des enfants, puis tuèrent le second. La femme qui avait perdu la raison serra contre elle les corps de ses enfants morts. Les agents de la Gestapo, s’étant suffisamment délectés de ce spectacle la tuèrent aussi. Le père qui s’était rendu à la hâte sur le lieu où avait péri sa famille fut tué à son tour. (…)

Sarah Maximovna Evenson, une vieille dame, avait, avant la révolution, animé des groupes politiques, fait de la propagande et été responsable de la rédaction du journal Volyn à Jitomir. Elle avait écrit de nombreux articles et avait été la première à traduire en langue russe Feuchtwanger et nombre d’écrivains des temps nouveaux. Elle maîtrisait parfaitement les langues d’Europe occidentale et correspondait avec des personnalités du monde de l’art et de la culture. Son âge vénérable ainsi que la maladie ne permirent pas à S. M. Evenson de quitter Kiev à temps. Les hitlériens jetèrent par la fenêtre du troisième étage cette femme qui était déjà arrière grand-mère. (…) »

Des prisonniers de guerre soviétiques sont utilisés par les nazis pour recouvrir le charnier, le 1er octobre 1941. (source wikipedia)

Le massacre organisé de Babi Yar, récits de survivants

« Mais tout ceci n’était qu’un préliminaire à l’assassinat en masse. À l’aube du 29 septembre, venus de tous les coins de la ville, les Juifs de Kiev se mirent lentement en marche en direction du cimetière juif de la Loukianovkaïa. Beaucoup d’entre eux s’attendaient à un transfert vers la province. Certains comprenaient que Baby Yar signifiait la mort. C’est pourquoi il y eut, ce jour-là, beaucoup de suicides. Les familles faisaient cuire du pain pour la route, cousaient des sacs de voyage, louaient des chariots et des voitures à bras; Les vieillards marchaient en se soutenant les uns les autres. Les mères portaient leurs bébés dans les bras ou les transportaient dans des poussettes. Les gens traînaient des sacs, des paquets, des valises, des caisses. Les enfants se tenaient près de leurs parents. Les jeunes ne prenaient rien avec eux, tandis que les personnes âgées tâchaient d’emporter le maximum de choses. Les femmes âgées, pâles et reprenant péniblement leur souffle, étaient soutenues par leurs petits-fils, tandis que les personnes malades et impotentes étaient transportées par leurs proches sur des brancards, dans des couvertures ou des draps.

Des foules déferlaient en un flot continu sur la rue Lvovskaîa, tandis que les patrouilles allemandes occupaient les trottoirs. De l’aurore jusqu’à la nuit noire, il y eut une telle affluence de gens sur la chaussée qu ‘il éidt difficile de passer d’un côté à l’autre de la rue Lvovskaïa. Cette procession de la mort dura trois jours et trots nuits. La ville était silencieuse. Tels des courants qui se jettent dans le fleuve, les foules coulant des rues Pavlovskaïa, Dmitrievskaîa, Volodarskaïa et Nekrasovskaîa se déversaient dans la rue Lvovskaîa. Après la rue Lvovskaîa commence la rue Melnik et, plus loin, une route déserte, des collines dénudées, des ravins aux pentes escarpées, c’est Baby Yar. Au fur et à mesure que la procession se rapprochait de Baby Yar. le murmure grandissait, mêlé de plaintes et de larmes.

Un bureau avait été aménage à ciel ouvert à l’aide de quelques tables. La foule qui attendait au bout de la rue, le long de la barrière installée par les Allemands, ne pouvait voir ces tables. Cette foule était méthodiquement divisée en groupes de trente ou quarante personnes que l’on conduisait sous escorte à «l’enregistrement». Papiers et biens étaient confisqués. Les papiers étaient immédiatement jetés par terre : des témoins disent que la place fut recouverte d’une épaisse couche de papier constituée de pièces d’identité et de cartes syndicales déchirées. Après quoi les Allemands obligeaient les gens à se mettre nus, tous sans exception: les jeunes filles, les femmes, les enfants et les vieillards ; leurs vêtements étaient collectés et soigneusement pliés. On arrachait les alliances aux doigts des gens dénudés, hommes et femmes. Ensuite, les bourreaux plaçaient les condamnés par groupes au bord du profond ravin et leur tiraient dessus à bout portant. Les corps tombaient dans le précipice. Les petits enfants étaient poussés vivants dans le ravin. Beaucoup, lorsqu’ils atteignaient le lieu de l’exécution, perdaient la raison. Nombreux furent ceux qui, épargnés cette fois-là, apprirent ce qui se passait à Baby Yar et s’y préparèrent. Les vieillards s’habillaient de noir et se réunissaient les uns chez les autres pour prier, puis s’engageaient ensuite dans la rue Lvovskaïa.

Néanmoins, nombre d’habitants de Kiev ignorèrent jusqu’à la dernière minute ce que les Allemands faisaient à Baby Yar.

Les uns parlaient de réquisition de main-d’œuvre, les autres de déportation, d’autres encore déclaraient que l’administration allemande avait passé un accord avec la commission soviétique pour faire un échange : une famille juive contre un prisonnier de guerre allemand.

(…)

Nous rapportons les témoignages de gens qui, par miracle, survécurent. Nessia Elgort, qui résidait au n° 40 de la rue Saksaganskaïa, marchait vers le ravin en serrant contre son corps nu son fils Ilioucha, tremblant. Tous ses parents et ses proches avaient disparu dans la foule. Son fils dans les bras, elle se mit tout au bord du ravin. À demi consciente, elle perçut des coups de feu, des cris d’agonie et tomba. Mais les balles ne l’avaient pas atteinte. Elle était recouverte par des corps ensanglantés encore chauds. Alentour, ce n’était qu’un amas de centaines, de milliers de morts. Des vieillards gisant sur des enfants, des petits corps d’enfants sur leur mère morte.

« Aujourd’hui, j’ai de la peine à réaliser comment je suis sortie de ce précipice de la mort, raconte Nessia Elgort, mais j’ai rampé, j’étais, visiblement, poussée par mon instinct de survie. Le soir venu, lorsque je suis revenue à moi, j’étais rue Podol, mon fils Ilioucha était près de moi. A dire vrai, je ne parviens pas à comprendre par quel miracle mon fils s’en est sorti. Il s’était comme soudé à moi et ne m’a pas lâchée une seconde. »

Voici le récit d’une autre rescapée de Baby Yar.

Elena Efimovna Borodianskaïa-Knych et son enfant étaient arrivés à Baby Yar tandis qu’il faisait déjà tout à fait nuit.

«En chemin, nous avons été rejoints par environ cent cinquante personnes, même plus. Jamais je n’oublierai cette fillette d’une quinzaine d’années, Sarah. Il est difficile de décrire sa beauté. Sa mère s’arrachait les cheveux et criait à fendre l’âme : “Tuez-nous ensemble.” La mère a été tuée à coups de crosse. Avec la petite, ils ne se sont pas pressés. Cinq ou six Allemands l’ont mise, nue ; je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, je n’ai pas vu. Nous, on nous a enlevé nos manteaux, on nous a pris toutes nos affaires et on nous a fait avancer d’une cinquantaine de mètres pour nous prendre papiers, argent, bagues et boucles d’oreilles. On a voulu arracher ses dents en or à un vieil homme. Tandis qu’il se débattait, un Allemand l’a attrapé par la barbe et jeté au sol. Il était resté des touffes de barbe dans la main de l’Allemand. Le vieil homme était couvert de sang. A la vue de cette scène, ma petite fille s’est mise à pleurer : “Ne m’emmène pas là-bas, maman, on va nous tuer, tu vois, ils sont en train de tuer le vieux monsieur.” J’ai essayé de la raisonner : « Ne pleure pas, ma petite fille, si tu pleures, nous ne pourrons pas nous enfuir et on va nous tuer ».

C’était une enfant patiente, elle avançait, silencieuse et tremblante. Elle avait alors quatre ans. On a déshabillé tout le monde entièrement. Mais moi, comme je portais du linge usé, on m’a laissée en sous-vêtements.

Vers minuit, les Allemands nous ont ordonné de nous mettre en rang. Sans attendre le second commandement, j’ai jeté ma fille dans le fossé et je me suis laissée tomber sur elle. Quelques secondes plus tard, les corps se sont mis à pleuvoir sur moi. Puis, le silence s’est fait. Une quinzaine de minutes s’est écoulée, on a amené une autre fournée. A nouveau des coups de feu ont retenti et les corps de gens morts et mourants sont encore tombés dans la fosse.

J’ai senti que ma fille ne bougeait plus. J’ai roulé vers elle, l’ai protégée de mon corps et lui ai mis mes poings serrés sous le menton pour qu’elle n’étouffe pas. Ma petite fille a remué. J’essayais de me soulever pour ne pas l’écraser. Il y avait plein de sang partout On fusillait depuis neuf heures du matin. Des cadavres gisaient sur et sous moi.

Puis, j’ai entendu quelqu’un marcher sur les cadavres et jurer en allemand. Un soldat allemand vérifiait à l’aide de sa baïonnette s’il restait des survivants. Il s’est trouvé que l’Allemand était debout sur moi et c’est ainsi que j’ai échappé au coup de baïonnette.

Lorsqu’il s’est éloigné, j’ai relevé la tête. On entendait des bruits au loin. C’étaient les Allemands qui se disputaient nos affaires. Il pleuvait.

Je me suis dégagée, me suis levée et ai pris ma fille dans les bras ; elle avait perdu connaissance. Je me suis mise à marcher à travers le ravin. Au bout d’un kilomètre, j’ai senti que ma fille respirait à peine. Il n’y avait d’eau nulle part. Je lui ai mouillé les lèvres avec ma salive. J’ai fait encore un kilomètre, puis j’ai recueilli la rosée à même l’herbe et en ai humecté la bouche de l’enfant. Peu à peu, la petite est revenue à elle.

Je me suis reposée et me suis remise en route. Tout en rampant dans les fossés, je suis arrivée au village de Baby Yar. J’ai pénétré dans la cour d’une usine en briques et me suis faufilée dans la cave où j’ai passé quatre jours sans nourriture, sans vêtements. »