Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945), Tome 1, Ukraine, Biélorussie, République socialiste fédérative soviétique de Russie, Le Livre de Poche, Paris, 1995, 638 p.

Extraits de Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)
« On peut affirmer avec une entière certitude que, au cours de toute l’histoire du genre humain, jamais pareil crime n’avait été commis » Vassili Grossman dans l’avant-propos du Livre noir
Kiev, Babi Yar
« Quelques juifs de Kiev, revenus de Babi Yar, ont été épargnés afin que l’Humanité entende le témoignage de victimes, la version authentique de témoins oculaires »
La fureur nazie contre les juifs
« Le 22 septembre (1941) (…), un journal en ukrainien fut collé par les Allemands sur les murs des immeubles. Le journal disait que les juifs, les communistes, les commissaires et les partisans allaient être exterminés. On promettait la somme de deux cent roubles pour chaque partisan ou communiste dénoncé. Des journaux de ce type étaient aussi affichés dans la rue de l’Armée-rouge et dans d’autres rues de la ville. La vie à Kiev devenait de plus en plus insupportable. Les Allemands faisaient irruption dans les maisons, empoignaient les gens, les emmenaient on ne savait où et ces gens ne revenaient plus. (…)
Le vendredi 26 et le samedi 27 septembre, les juifs qui s’étaient rendus à la synagogue ne rentrèrent pas chez eux. Evguenia Litochtchenko, native de Kiev, rapporta que ses voisins, le vieux Schneider, Rosenblat et sa femme ne revinrent pas de la synagogue. Elle vit leurs cadavres dans le Dniepr. Ceci fut confirmé par la citoyenne T. Mikhassieva. Les synagogues étaient encerclées par des soldats armés de mitraillettes et par des Polizei. A divers endroits de Kiev, les flots du Dniepr rejetèrent sur le barge des sacs contenant des objets de culte. (…)
Les 27-28 septembre 1941, une semaine après l’arrivée des Allemands à Kiev, on vit apparaitre sur les murs des immeubles un avis imprimé en lettres capitales sur du gros papier bleu et rédigé en ukrainien et en russe : « juifs de la ville de Kiev et des environs ! Lundi 29 septembre à sept heures du matin, vous devrez vous présenter avec effets personnels, argent, papiers, biens et vêtements chauds rue Dorogojitskaia, près du cimetière juif. Toute absence sera punie de mort. Ceux qui cacheront des juifs seront punis de mort ». Cet effrayant décret qui condamnait soixante dix mille personnes n’était pas signé. Jusqu’au 29 septembre, les agents de la Gestapo se livrèrent à des actes de violence dans les rues et les maisons. (…)
L’ingénieur I.L. Edelman (…) fut raflé par les Allemands (…). Ils le jetèrent la tête la première dans un tonneau posé au pied d’une gouttière. B.A. Liebman raconta l’histoire d’une famille juive qui s’était cachée plusieurs jours dans une cave. La mère, accompagnée de ses deux enfants, décida de gagner la campagne. Des Allemands ivres les arrêtèrent au marché de Galicie et leur réservèrent un sort cruel. Devant la mère, ils coupèrent la tête à l’un des enfants, puis tuèrent le second. La femme qui avait perdu la raison serra contre elle les corps de ses enfants morts. Les agents de la Gestapo, s’étant suffisamment délectés de ce spectacle la tuèrent aussi. Le père qui s’était rendu à la hâte sur le lieu où avait péri sa famille fut tué à son tour. (…)
Sarah Maximovna Evenson, une vieille dame, avait, avant la révolution, animé des groupes politiques, fait de la propagande et été responsable de la rédaction du journal Volyn à Jitomir. Elle avait écrit de nombreux articles et avait été la première à traduire en langue russe Feuchtwanger et nombre d’écrivains des temps nouveaux. Elle maîtrisait parfaitement les langues d’Europe occidentale et correspondait avec des personnalités du monde de l’art et de la culture. Son âge vénérable ainsi que la maladie ne permirent pas à S. M. Evenson de quitter Kiev à temps. Les hitlériens jetèrent par la fenêtre du troisième étage cette femme qui était déjà arrière grand-mère. (…) »

Des prisonniers de guerre soviétiques sont utilisés par les nazis pour recouvrir le charnier, le 1er octobre 1941. (source wikipedia)
Le massacre organisé de Babi Yar, récits de survivants
« Mais tout ceci n’était qu’un préliminaire à l’assassinat en masse. À l’aube du 29 septembre, venus de tous les coins de la ville, les Juifs de Kiev se mirent lentement en marche en direction du cimetière juif de la Loukianovkaïa. Beaucoup d’entre eux s’attendaient à un transfert vers la province. Certains comprenaient que Baby Yar signifiait la mort. C’est pourquoi il y eut, ce jour-là, beaucoup de suicides. Les familles faisaient cuire du pain pour la route, cousaient des sacs de voyage, louaient des chariots et des voitures à bras; Les vieillards marchaient en se soutenant les uns les autres. Les mères portaient leurs bébés dans les bras ou les transportaient dans des poussettes. Les gens traînaient des sacs, des paquets, des valises, des caisses. Les enfants se tenaient près de leurs parents. Les jeunes ne prenaient rien avec eux, tandis que les personnes âgées tâchaient d’emporter le maximum de choses. Les femmes âgées, pâles et reprenant péniblement leur souffle, étaient soutenues par leurs petits-fils, tandis que les personnes malades et impotentes étaient transportées par leurs proches sur des brancards, dans des couvertures ou des draps.
Des foules déferlaient en un flot continu sur la rue Lvovskaîa, tandis que les patrouilles allemandes occupaient les trottoirs. De l’aurore jusqu’à la nuit noire, il y eut une telle affluence de gens sur la chaussée qu ‘il éidt difficile de passer d’un côté à l’autre de la rue Lvovskaïa. Cette procession de la mort dura trois jours et trots nuits. La ville était silencieuse. Tels des courants qui se jettent dans le fleuve, les foules coulant des rues Pavlovskaïa, Dmitrievskaîa, Volodarskaïa et Nekrasovskaîa se déversaient dans la rue Lvovskaîa. Après la rue Lvovskaîa commence la rue Melnik et, plus loin, une route déserte, des collines dénudées, des ravins aux pentes escarpées, c’est Baby Yar. Au fur et à mesure que la procession se rapprochait de Baby Yar. le murmure grandissait, mêlé de plaintes et de larmes.
Un bureau avait été aménage à ciel ouvert à l’aide de quelques tables. La foule qui attendait au bout de la rue, le long de la barrière installée par les Allemands, ne pouvait voir ces tables. Cette foule était méthodiquement divisée en groupes de trente ou quarante personnes que l’on conduisait sous escorte à «l’enregistrement». Papiers et biens étaient confisqués. Les papiers étaient immédiatement jetés par terre : des témoins disent que la place fut recouverte d’une épaisse couche de papier constituée de pièces d’identité et de cartes syndicales déchirées. Après quoi les Allemands obligeaient les gens à se mettre nus, tous sans exception: les jeunes filles, les femmes, les enfants et les vieillards ; leurs vêtements étaient collectés et soigneusement pliés. On arrachait les alliances aux doigts des gens dénudés, hommes et femmes. Ensuite, les bourreaux plaçaient les condamnés par groupes au bord du profond ravin et leur tiraient dessus à bout portant. Les corps tombaient dans le précipice. Les petits enfants étaient poussés vivants dans le ravin. Beaucoup, lorsqu’ils atteignaient le lieu de l’exécution, perdaient la raison. Nombreux furent ceux qui, épargnés cette fois-là, apprirent ce qui se passait à Baby Yar et s’y préparèrent. Les vieillards s’habillaient de noir et se réunissaient les uns chez les autres pour prier, puis s’engageaient ensuite dans la rue Lvovskaïa.
Néanmoins, nombre d’habitants de Kiev ignorèrent jusqu’à la dernière minute ce que les Allemands faisaient à Baby Yar.
Les uns parlaient de réquisition de main-d’œuvre, les autres de déportation, d’autres encore déclaraient que l’administration allemande avait passé un accord avec la commission soviétique pour faire un échange : une famille juive contre un prisonnier de guerre allemand.
(…)
Nous rapportons les témoignages de gens qui, par miracle, survécurent. Nessia Elgort, qui résidait au n° 40 de la rue Saksaganskaïa, marchait vers le ravin en serrant contre son corps nu son fils Ilioucha, tremblant. Tous ses parents et ses proches avaient disparu dans la foule. Son fils dans les bras, elle se mit tout au bord du ravin. À demi consciente, elle perçut des coups de feu, des cris d’agonie et tomba. Mais les balles ne l’avaient pas atteinte. Elle était recouverte par des corps ensanglantés encore chauds. Alentour, ce n’était qu’un amas de centaines, de milliers de morts. Des vieillards gisant sur des enfants, des petits corps d’enfants sur leur mère morte.
« Aujourd’hui, j’ai de la peine à réaliser comment je suis sortie de ce précipice de la mort, raconte Nessia Elgort, mais j’ai rampé, j’étais, visiblement, poussée par mon instinct de survie. Le soir venu, lorsque je suis revenue à moi, j’étais rue Podol, mon fils Ilioucha était près de moi. A dire vrai, je ne parviens pas à comprendre par quel miracle mon fils s’en est sorti. Il s’était comme soudé à moi et ne m’a pas lâchée une seconde. »
Voici le récit d’une autre rescapée de Baby Yar.
Elena Efimovna Borodianskaïa-Knych et son enfant étaient arrivés à Baby Yar tandis qu’il faisait déjà tout à fait nuit.
«En chemin, nous avons été rejoints par environ cent cinquante personnes, même plus. Jamais je n’oublierai cette fillette d’une quinzaine d’années, Sarah. Il est difficile de décrire sa beauté. Sa mère s’arrachait les cheveux et criait à fendre l’âme : “Tuez-nous ensemble.” La mère a été tuée à coups de crosse. Avec la petite, ils ne se sont pas pressés. Cinq ou six Allemands l’ont mise, nue ; je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, je n’ai pas vu. Nous, on nous a enlevé nos manteaux, on nous a pris toutes nos affaires et on nous a fait avancer d’une cinquantaine de mètres pour nous prendre papiers, argent, bagues et boucles d’oreilles. On a voulu arracher ses dents en or à un vieil homme. Tandis qu’il se débattait, un Allemand l’a attrapé par la barbe et jeté au sol. Il était resté des touffes de barbe dans la main de l’Allemand. Le vieil homme était couvert de sang. A la vue de cette scène, ma petite fille s’est mise à pleurer : “Ne m’emmène pas là-bas, maman, on va nous tuer, tu vois, ils sont en train de tuer le vieux monsieur.” J’ai essayé de la raisonner : « Ne pleure pas, ma petite fille, si tu pleures, nous ne pourrons pas nous enfuir et on va nous tuer ».
C’était une enfant patiente, elle avançait, silencieuse et tremblante. Elle avait alors quatre ans. On a déshabillé tout le monde entièrement. Mais moi, comme je portais du linge usé, on m’a laissée en sous-vêtements.
Vers minuit, les Allemands nous ont ordonné de nous mettre en rang. Sans attendre le second commandement, j’ai jeté ma fille dans le fossé et je me suis laissée tomber sur elle. Quelques secondes plus tard, les corps se sont mis à pleuvoir sur moi. Puis, le silence s’est fait. Une quinzaine de minutes s’est écoulée, on a amené une autre fournée. A nouveau des coups de feu ont retenti et les corps de gens morts et mourants sont encore tombés dans la fosse.
J’ai senti que ma fille ne bougeait plus. J’ai roulé vers elle, l’ai protégée de mon corps et lui ai mis mes poings serrés sous le menton pour qu’elle n’étouffe pas. Ma petite fille a remué. J’essayais de me soulever pour ne pas l’écraser. Il y avait plein de sang partout On fusillait depuis neuf heures du matin. Des cadavres gisaient sur et sous moi.
Puis, j’ai entendu quelqu’un marcher sur les cadavres et jurer en allemand. Un soldat allemand vérifiait à l’aide de sa baïonnette s’il restait des survivants. Il s’est trouvé que l’Allemand était debout sur moi et c’est ainsi que j’ai échappé au coup de baïonnette.
Lorsqu’il s’est éloigné, j’ai relevé la tête. On entendait des bruits au loin. C’étaient les Allemands qui se disputaient nos affaires. Il pleuvait.
Je me suis dégagée, me suis levée et ai pris ma fille dans les bras ; elle avait perdu connaissance. Je me suis mise à marcher à travers le ravin. Au bout d’un kilomètre, j’ai senti que ma fille respirait à peine. Il n’y avait d’eau nulle part. Je lui ai mouillé les lèvres avec ma salive. J’ai fait encore un kilomètre, puis j’ai recueilli la rosée à même l’herbe et en ai humecté la bouche de l’enfant. Peu à peu, la petite est revenue à elle.
Je me suis reposée et me suis remise en route. Tout en rampant dans les fossés, je suis arrivée au village de Baby Yar. J’ai pénétré dans la cour d’une usine en briques et me suis faufilée dans la cave où j’ai passé quatre jours sans nourriture, sans vêtements. »
