
Ralph Schor, dans cet ouvrage qui fait date, suit la vague antisémite des années 1930 en France. Les journaux et auteurs antisémites sont passés au peigne fin de même que les positionnements des partis politiques, les courants religieux et culturels. L’auteur fait un tableau des différents vecteurs idéologiques de l’antisémitisme (notamment les différents journaux comme Le Matin, ou les hommes de lettres comme Ferdinand Céline). Il analyse la montée du racisme au fil des évènements internationaux (les fascismes et le nazisme, la crise économique…) et français (la montée du chômage, le front populaire…). Si l’analyse discursive est très intéressante et permet d’avoir une idée claire de l’argumentation raciste et antisémite de l’époque, l’auteur laisse cependant de côté les réactions globales de l’opinion : on a peu d’informations sur la réception des idées antisémites et leur immersion dans la société française (poussée électorale, agressions racistes, augmentation du nombre d’antisémites). Il faut dire qu’il est difficile d’y parvenir (voir les travaux de Pierre Laborie sur l’opinion française sous le régime de Vichy).
Les thèmes de l’argumentation antisémite
En lisant cet ouvrage, le lecteur pourra constater une continuité temporelle dans les arguments et les thèmes xénophobes, racistes. Autrement dit, les racistes d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Nombre de thèmes usés jusqu’à la moëlle à l’encontre des juifs sont réutilisés aujourd’hui contre les « Arabes , les « musulmans ». Aussi, au travers des recherches de l’auteur, on peut constater que le racisme français est plutôt « culturel », contrairement au racisme « biologique » allemand. Malgré les avancées scientifiques sur l’existence d’une Humanité unique, ce racisme « culturel » est un instrument réadaptable par les racistes de tous les pays et de tout temps. Les thèmes antisémites des années 1930 raisonnent donc encore aujourd’hui. Voici une liste non exhaustive de thèmes mis en avant par les racistes des années 1930 contre les juifs :
- La France est envahie : Céline évoque une « invasion juive » avec l’afflux de migrants d’Europe de l’Est. La France deviendrait une « colonie juive ». Paris n’est plus française mais judaïsée devenant « Parisalem ». La culture française serait menacée par des noms à consonnance étrangère, l’annuaire téléphonique en fournissant la preuve.
- Les juifs sèment le désordre : Ils provoqueraient des émeutes et nombre d’entre eux seraient des criminels, des voleurs et des assassins. Les antisémites publient des chiffres invérifiables pour « prouver » leurs affirmations (page 52).
- Les juifs sont riches et feignants : Ils seraient dominateurs et rechercheraient l’argent. Pour autant, on trouve des juifs aux deux extrémités de la richesse. Les juifs sont touchés par de fortes inégalités dans la France des années 1930, comme le reste de la population française. Ils manqueraient de culture : « le moindre petit pet d’un juif, ça s’appelle un boom » (Céline, page 101)
- Les juifs sont un facteur de désagrégation nationale : ils sont accusés de diffuser ou de s’intégrer dans des projets révolutionnaires. Ils seraient les destructeurs des Etats : « le communisme est une entreprise juive » (121). Les juifs sont de toute évidence des « traitres » puisqu’ils seraient incapables de s’intégrer et surtout ils militent dans des partis de gauche qui sont internationalistes et « trahissent » la patrie française. D’où le terme de « judéo-bolchevisme » souvent utilisé alors : gauche et juifs s’intègrent avec d’autres les francs maçons dans une anti-France.
- Les « bons français » sont victimes des juifs : Les racistes inversent le coupable et la victime. Ce sont les juifs qui voudraient organiser des pogroms de français et non l’inverse. Si des français sont antisémites, c’est en réaction à la haine juive, afin de sauver la France de sa dissolution par les juifs (page 78).
- Le judaïsme détruit la civilisation occidentale. Si les juifs s’en prennent à la France, c’est parce qu’elle est « le rempart de la civilisation occidentale et chrétienne » (130). Ce thème est assez surprenant à la lumière d’aujourd’hui puisque les racistes mettent sans cesse en avant la « civilisation judéo-chrétienne » menacée face au « péril musulman ».
- Les juifs et l’Allemagne : Les juifs sont vus au miroir des évènements de l’Allemagne nazi. Ils sont tour à tour des espions au service de l’Allemagne, voulant se racheter un ticket de retour. Ou, au contraire, ils pousseraient sans cesse à provoquer la guerre pour se venger de l’Allemagne. Quoiqu’ils fassent finalement, ils sont des individus « dangereux ».
Les raisons de la montée de l’antisémitisme
Les facteurs qui attisent la vague antisémite sont clairement la crise économique, les migrations de réfugiés. Après l’affaire Dreyfus, les courants antisémites et xénophobes sont marginalisés grâce aux combats menés par les Dreyfusards, les défenseurs des droits de l’homme, le socialisme. Cependant, l’antisémitisme et le racisme prennent une ampleur de masse dans les années 1930 avec la crise. La montée du chômage notamment entraine des réactions et une tendance au protectionnisme de la main d’œuvre : la « préférence nationale ». Le journal Le Défi l’illustre bien : « pas de travail aux juifs et aux étrangers tant qu’un seul français aura faim » (p. 151-152). Pour contrer cette main d’œuvre étrangère, certaines professions vont obtenir des mesures de préférence nationale, comme les médecins qui ne pourront exercer que s’ils ont un doctorat français. La victoire du front populaire en 1936 radicalise l’antisémitisme. Il est vu comme une « invention juive » (169) et son dirigeant, Léon Blum voudrait judaïser la société en imposant la « circoncision générale ». Xavier Vallat, député antisémite accuse le gouvernement d’être dirigé par un « talmudiste » (173). Lors de cette polémique, seules la gauche et l’extrême gauche défendent Blum, preuve d’une montée des sentiments antisémites. Sur l’échiquier politique, Blum est vu par les antisémites comme un soutien juif et le front populaire comme s’appuyant sur un vote communautaire, celui des juifs : « tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » (180).
Le projet des antisémites
A la lumière de leurs arguments antisémites, les racistes ont un programme politique à l’encontre des juifs. Ils veulent un statut pour inférioriser les juifs au sein de la société française. Il s’agit alors d’un recul puisque la révolution française avait émancipé les juifs et en avait fait des citoyens égaux aux autres. Mais ces projets démontrent bien la dimension « anti-lumière » « anti-universelle » de l’extrême droite. Ils trouveront leur aboutissement logique sous le régime de Vichy à partir de 1940 (Voir Z Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, 2012, p. 74). D’autres antisémites se prononcent plutôt pour l’expulsion des juifs, dans leur pays d’origine (Allemagne, Europe de l’Est) ou se font même sionistes : « Faut-il donc abandonner le seul espoir d’une solution de l’éternel problème parce qu’une poignée d’Arabes arriérés et fanatiques s’oppose à l’établissement des Juifs en Palestine ? L’intérêt de l’Humanité doit passer avant celui d’une minorité ? ». (pages 194-195). Ainsi, les juifs seraient bien en Palestine car ils ne seraient plus en France pour « l’envahir ».
La pluralité des juifs vivant en France
L’ouvrage montre bien qu’il n’existe pas de communauté juive unie. La croyance en cette unité relève bien d’un fantasme antisémite. Par exemple, les juifs français sont bien intégrés, dans des métiers plutôt libéraux, intellectuels. Il y a une forte différence avec les immigrés israélites plus récents, dont le niveau social est faible : ils sont ouvriers, employés, commerçants, pratiquent davantage la religion, autour d’associations et utilisent la langue yiddish (pages 13-14).
D’ailleurs, nombre de juifs intégrés et modérés craignent l’arrivée des juifs étrangers et voient dans leur culture un fossé insurmontable (page 207), des « particularismes » (210).
Politiquement, les juifs ne sont pas unis. Beaucoup de juifs français sont conservateurs et ne placent pas la lutte contre l’antisémitisme sur le plan politique, mais plutôt religieux et moral. Ils appellent plutôt à la discrétion et voient la place de Blum dans le gouvernement de 1936 comme un ferment de l’antisémitisme (page 217). D’autres juifs se placent plutôt à gauche comme Bernard Lacache qui fonde la LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) qui refuse « l’inégalité des races humaines » (212). La gauche (CGT, LDH, radicaux, SFIO, communistes) attire nombre de juifs qui placent la lutte antiraciste sur le plan politique.
Une minorité juive, paradoxalement, soutient l’extrême droite comme l’Action Française. Il y a même un parti, l’Union patriotique des français israélites, animé par Edmond Bloch qui organise des meetings avec des fascistes et antisémites notoires : Doriot, Vallat, Maurras, Daudet (286).
Aussi, la solidarité n’est pas intégrale envers les immigrés juifs : certains représentants juifs dénoncent des juifs communistes actifs à la police et demandent qu’ils soient expulsés (303).
Il y a donc une pluralité d’identités juives, une multiplicité d’attitudes, de positionnements politiques. Il n’y a en rien un « communautarisme juif » malgré ce qu’en disent les antisémites.
Face aux persécutions, la solidarité
Les partis de gauche viennent principalement en aide aux réfugiés, contre les arguments antisémites. Ils le font au nom de la solidarité « prolétarienne », au nom des droits humains. Nombre d’associations radicales-socialistes, socialistes, communistes aident à ces réfugiés. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle des catholiques (Pie XI dit notamment en 1938, « l’antisémitisme et inadmissible ; spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Le père Devaux : « l’Eglise professe qu’il n’y a qu’une seule Humanité (…) tous les hommes sont et resteront naturellement frères »). Les protestants par les siècles de persécutions qu’ils ont connu sont souvent enclins à la solidarité active envers les réfugiés juifs. Quant aux juifs eux-mêmes, ils mènent une forte solidarité interne, par le biais d’associations religieuses ou civiques. Bien entendu, et c’est une leçon pour nous, la solidarité s’est révélée insuffisante et n’a parfois pas bien senti tous les dangers que portaient l’antisémitisme et les racismes. L’ouvrage de Schor est donc une histoire à mettre en lumière avec les événements actuels.
Le salut des minorités persécutés ?
Face aux persécutions antisémites, Quelle solution ? Le racisme, l’antisémitisme doivent se combattre à l’intérieur des sociétés qui en sont infectées. Mais il est vrai que c’est un combat parfois difficile, voire désespérant puisqu’il est difficile de combattre un « ressentiment » (Kaminski, page 242), « un délire compensateur » (Glasser, p. 307). Surtout, et malheureusement, les acteurs qui tentent de faire échouer la vague antisémite n’y sont pas parvenus. Cependant, cet ouvrage en donnant les lignes directrices des racistes contribue au combat pour faire triompher la raison aujourd’hui. Celle-ci se situe comme l’explique l’auteur mais aussi Florian Gulli dans la défense de l’universel (F Guilli, L’antiracisme trahi, défense de l’universel, 2022), de l’égalité.
Terminons en citant ce passage très important de Ralph Schor qui montre comment se combat le racisme à long terme.
Comment combattre les racismes en général ?
« Si l’homme est influencé par son instinct, il est aussi un être de raison. Voila pourquoi il est permis d’espérer qu’au-delà de la simple réprobation de l’antisémitisme, une pédagogie de l’antiracisme peut contribuer, avec les remèdes sociaux et économiques, à faire reculer le mal » (page 326).
