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La Crimée : une annexion russe, dix ans après

Article issu du magasine Carto

Michaël Levystone, Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Laura Margueritte, Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

Le 18 mars 2014, la Russie annexait la Crimée, territoire stratégique en mer Noire dans le cadre de la guerre en Ukraine lancée en février 2022. Inquiets pour leur avenir, alors que les États-Unis et l’Union européenne (UE) imposaient leurs premières sanctions à Moscou, les quelque 2,5 millions d’habitants de cette péninsule de 27 000 kilomètres carrés se voyaient promettre des lendemains heureux par les autorités russes. Qu’en est-il dix ans plus tard ?

Devenue sujet fédéral de Russie, la Crimée annexée est plongée dans un isolement économique – les entreprises ukrainiennes et européennes quittent ce marché –, en proie à une fuite des cerveaux et à un effondrement de la production industrielle (métallurgie, chimie, construction navale). Secteur clé, le tourisme pâtit d’un contexte qui détourne de la péninsule les vacanciers ukrainiens (70 % de ses visiteurs en 2013) et européens.

Russification forcée

Les grandes sociétés russes ne se précipitent pas davantage dans une région dont Moscou fournit 65 à 70 % des ressources budgétaires, où le salaire mensuel émarge à 46 000 roubles (461 euros), contre une moyenne nationale à 73 000 (732), et qui produit cinq fois moins de richesses que le kraï (territoire) voisin de Krasnodar, place forte de l’agriculture et du tourisme russes bénéficiant des mêmes conditions climatiques. À cela s’ajoute un remodelage du paysage entrepreneurial de la Crimée où nombre de PME, qui employaient les deux tiers de la population active, mettent la clé sous la porte.

Moscou mise sur les grandes entreprises locales, nationalisant celles opérant dans les secteurs pétrogazier, portuaire et agricole, tout en chassant les propriétaires fonciers ukrainiens réfractaires au passeport russe. La Russie investit par ailleurs dans les infrastructures sociales, comme les hôpitaux et les écoles (où l’enseignement en russe prend le pas sur celui dispensé en ukrainien), et dans des projets de transport. La mise en service, en 2018, de l’aéroport international de Simferopol et du pont de Kertch – que prolonge une autoroute vers les principaux pôles urbains de la péninsule – revigore la fréquentation touristique de la Crimée, avec une prédominance des visiteurs en provenance de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

La finalisation de ces chantiers suscite auprès des Criméens l’espoir d’une baisse de l’inflation (qui a dépassé 100 % selon les années) impulsée sur les prix alimentaires tant par la cherté des approvisionnements (réalisés par des bateaux faisant la navette entre les deux rives du détroit de Kertch) que par le délitement de l’agriculture locale, en conséquence de la rupture – imposée par l’Ukraine dès 2014 – des approvisionnements en eau douce de la Crimée depuis le fleuve Dniepr.

Une insécurité tous azimuts

Le réapprovisionnement, par le canal de Crimée du Nord, des champs agricoles de la péninsule imprime un volet hydrique aux buts de la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022. Aux premières heures de ce conflit, des convois militaires russes s’élancent ainsi depuis la Crimée vers Kherson – région ukrainienne annexée en septembre 2022 –, pour faire main basse sur le barrage hydroélectrique de Nova Kakhovka. La destruction de cet édifice, le 6 juin 2023, compromet la sécurité hydrique de la Crimée, où les sécheresses, en sus de tirer à la baisse la productivité de ses champs agricoles, contraignent périodiquement ses autorités à rationner l’eau.

Au-delà de la dimension hydrique, c’est la sécurité tout entière de la Crimée qui est remise en cause par le conflit ukrainien, car la péninsule constitue non seulement une ligne de front, mais aussi une cible de choix aux yeux des stratégistes ukrainiens en raison de sa forte militarisation (bases aériennes et navales, polygones d’entraînement, concentration de troupes russes depuis 2021).

En Crimée, l’armée ukrainienne s’est notamment illustrée par deux séquences opérationnelles alliant attaques balistiques et de drones. La première, conduite en août 2022, s’est matérialisée par la destruction d’avions de combat russes sur la base de Saky, des frappes contre un entrepôt de munitions près de Djankoï, sans oublier une attaque contre l’aérodrome de Belbek. La seconde, déclenchée en réaction au retrait unilatéral russe, en juillet 2023, de l’accord céréalier conclu un an auparavant sous l’égide de la Turquie et de l’ONU, a donné lieu à un raid, réalisé le même jour, contre le pont de Kertch (déjà endommagé le 8 octobre 2022), au bombardement du quartier général de la flotte russe de la mer Noire à Sebastopol en septembre 2023, ainsi qu’à l’engloutissement de plusieurs navires russes de débarquement de chars : le Novotcherkassk en décembre, le Yamal et l’Azov en mars 2024. Ces coups d’éclat successifs, preuve d’une réelle ingéniosité tactique ukrainienne, visent tout autant à contester la suprématie russe en mer Noire pour y réactionner le corridor céréalier qu’à entraver la logistique militaire de l’ennemi en Crimée.

L’isolement de la Crimée pour en faire le « centre de gravité » du conflit en mer Noire figure au rang des objectifs fixés par Volodymyr Zelensky à son armée pour l’année 2024. Il n’est donc pas à exclure que l’Ukraine se livre à un pilonnage des installations militaires de la péninsule, d’autant que les États-Unis lui délivrent l’aide attendue. De nouveaux coups d’éclat sur le front méridional (avec le pont de Kertch pour cible) seront à même de regonfler le moral de troupes ukrainiennes malmenées par la Russie sur le front oriental. 

Reportage sur un barrage indépendantiste (Humanité, 22/05/2024)

l’article sur le site: https://www.humanite.fr/monde/colonialisme/sur-les-barrages-a-noumea-ils-sont-venus-nous-flinguer-comme-des-chiens

« Ils sont venus nous flinguer comme des chiens »

Johanna Tein

Kanaky – Nouvelle-Calédonie Pour le gouvernement français et les partisans de l’ordre colonial, la jeunesse kanak n’existe pas, sauf en tant qu’émeutiers radicalisés à mater. Mais sur les barrages, celle-ci raconte ouvertement ses espoirs, ses peurs et sa colère brute et pourquoi sa lutte, qui a embrasé le pays, s’inscrit dans les pas des « anciens ».

Nouméa (Kanaky – Nouvelle-Calédonie), correspondance particulière.

Sur la presqu’île de Nou, là où fut implanté le bagne de la Nouvelle-Calédonie au XIXe siècle, un groupe de jeunes hommes ont érigé un barrage. Ils bloquent la seule voie qui mène à plusieurs infrastructures importantes du pays : deux hôpitaux, l’université de la Nouvelle-Calédonie et sa cité universitaire, où sont logés des étudiants venant de tout l’archipel.

À dix mètres de cette barricade, de jeunes Kanak stoppent les personnes et les voitures. Un homme vient à notre rencontre, salue avec gentillesse. Il n’a pas d’arme et s’appelle Phil, originaire de l’île de Lifou : « Vous pouvez passer, le barrage est simplement filtrant. » Plusieurs véhicules circulent sans encombre : ambulances, médecins, familles avec enfants, habitants du quartier. On se salue, on échange un mot. Certains passagers s’arrêtent pour distribuer des boissons ou de quoi manger.

Phil est le plus âgé du groupe : à ce titre, c’est lui qui fait office de porte-parole. Il tient à exposer les raisons de l’engagement de ces militants. « On est là pour dire non au dégel du corps électoral. C’est un acquis de nos papas, quand ils ont fait la première lutte dans les années 1980, avec le FLNKS. On a compris, on se lève aujourd’hui pour dire que le dégel du corps électoral, cela veut dire noyer la revendication kanak dans ce pays. Et nous, on ne voudra jamais ça. »

les quartiers aisés du sud profitent de la plage et des terrasses

Fatigués, tous barbouillés du noir de la fumée, ils ressemblent à leurs ancêtres guerriers qui autrefois s’enduisaient de noix de bancoule avant d’aller au combat. Peu après, Phil exhorte : « Mettez-vous à l’abri, avancez votre voiture vers le barrage, à côté des jeunes, là ! » dit-il, désignant des militants de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), une émanation de plusieurs mouvements indépendantistes qui organisent la contestation depuis plus de six mois. L’ambiance est détendue, malgré l’un des jeunes qui exprime sa colère en lançant des cailloux sur une carcasse de voiture calcinée.

La tension demeure extrêmement vive. L’un des membres du groupe, Louis (1), prend la parole : « Une demi-heure avant votre arrivée sur le barrage, on a été la cible d’individus armés dont on ne connaît pas l’identité. Je tiens à dire qu’une milice existe. Elle semble travailler en parallèle avec la police. On ne sait pas s’ils sont avec elle ou pas mais, à chaque fois, ils se suivent. » Des hommes armés étaient à bord d’un 4×4 et leur ont tiré dessus. « Ils sont venus nous flinguer comme des chiens. Mais il n’y a pas de morts, ni de blessés. » Phil, qui se dit chrétien et kanak, remercie « Dieu et les esprits de l’endroit de les avoir épargnés ».

Depuis le 13 mai, plusieurs jeunes ont été tués, trois officiellement, mais d’autres sont portés disparus. À ce jour, personne ne connaît le nombre exact de blessés et de morts. Pour l’heure, le bilan fait état d’au moins un décès à la Vallée du Tir, et de deux autres à Ducos : une jeune fille de 17 ans et un homme de 36 ans, originaires de Canala, sur la côte est du pays. C’est pour ces raisons que le groupe se dit farouchement opposé à l’entrée des forces de police à Nouville et craint que les renforts de métropole ne soient pas là « pour protéger les habitants des exactions de  » la milice » ». L’évocation de ces « milices européennes » n’est pas nouvelle dans l’histoire : dans les années 1980, elles agissaient souvent impunément, comme lors de l’assassinat de Pierre Declercq, alors secrétaire général de l’Union calédonienne, tué le 19 septembre 1981, dans sa propre maison. Ses assassins n’ont jamais été arrêtés.

Les jeunes que l’on voit sur ces barrages sont issus essentiellement des quartiers populaires du Grand Nouméa, comme Tuband, Magenta, Nouville, Koutio. Des zones où les forces de police sont intervenues en priorité et de manière musclée depuis les premiers heurts et le meurtre du jeune Djibril, 20 ans, originaire de l’île de Maré et abattu par un homme en civil, le 15 mai. Au total, on dénombre plus de 300 arrestations. Dans les quartiers aisés de Nouméa, notamment ceux du sud, il ne fait pas bon être kanak ou océanien. Les accès sont fermés, même pour aller faire des courses. Pourtant, à la plage de l’Anse Vata, coeur du littoral touristique, les terrasses et la plage sont ouvertes, comme si le temps s’était arrêté, comme si, sur cette terre, les uns et les autres ne vivaient pas dans le même monde.

la longue histoire de la résistance à la domination française

Pour tous ces jeunes Kanak, la question reste celle de la dignité de leur peuple. N’ont-ils pas le droit de rêver une vie meilleure, pour leur propre société, non soumise à la rentabilité, non rythmée par le temps de la montre et de la façon de vivre des Occidentaux ? Comme le disait Jean-Marie Tjibaou, ancien leader du FLNKS assassiné en 1989 : « Il est difficile de suivre celui qui cherche sa route. »

Retour à Nouville, où Phil et ses camarades saluent la mémoire des leaders indépendantistes abattus par le GIGN, « comme Éloi Machoro et Marcel Nonnaro », en 1985. Mais aussi les dix de Hienghéne, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, assassinés par des opposants loyalistes qui furent acquittés. Enfin, de ceux de la célèbre grotte de Gossanah à Ouvéa en 1988, dont Wenceslas Lavelua et ses compatriotes, abattus également lors de cette opération militaire nommée « Victor ». Cette histoire est ancrée profondément, celle d’une guerre civile qui leur a permis d’enfin exister et d’être reconnus pleinement légitimes sur cette terre désormais nommée « Kanaky », le mot d’ordre brandi sur les barrages.

Ces jeunes ont aussi en mémoire la longue histoire de la résistance à la domination française, depuis la prise de possession de l’archipel en 1853, et les maintes « révoltes » et « situations insurrectionnelles » brutalement réprimées. « Depuis le 24 septembre 1853, lorsqu’ils ont levé le drapeau à Mahamate (aujourd’hui Pouébo, dans le nord de la Kanaky – Nouvelle-Calédonie – NDLR), il y a eu des morts. » Loin de l’image de jeunes émeutiers incontrôlables, le leader du petit groupe précise : « Aujourd’hui, le 20 mai 2024, à 13 h 22, cela fait une semaine que nous sommes là. Il y a des jeunes qui ont été tués, mais nous, nous n’avons pas d’armes. C’est un barrage pacifique. Ici, à Nouville, on a deux hôpitaux et l’université : on ne peut pas bloquer complètement la route », finit-il, solennel.

Pour ces militants, la partialité de l’État français les a motivés à organiser une résistance pacifique avec la CCAT. « C’est pour faire entendre nos voix et nos rêves pour notre pays et nos enfants que nous sommes là. » Depuis la mobilisation massive du samedi 13 avril 2024 sur la place de la Paix, la CCAT a coordonné des nombreux regroupements, à chaque fois sans heurts, afin de montrer au peuple de France que le peuple kanak réclame justice et équité.

« Nous, on se bat pour notre dignité, sans armes à feu »

Près du barrage, Raphaël (1) engage le dialogue : « Aujourd’hui, c’est toujours la même chose : ils lèvent le drapeau français mais il y a des morts de l’autre côté. On fait de la résistance, mais résister, ce n’est pas mourir. Nous, on se bat pour notre dignité, sans armes à feu, comme nos anciens faisaient. On accompagne un gouvernement légitime, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie – Kanaky. »

Avant de partir, le petit groupe tient à faire passer un message, comme un manifeste de sa lutte. « On demande à tout le monde d’avoir un oeil bienveillant pour le combat des enfants de Kanaky, le nom de ce pays. Kanaky ne veut pas dire qu’on va exterminer tout le monde et qu’il y aura une seule race. Non ! On demande la nationalité kanak ou la nationalité calédonienne, mais il ne faut pas faire passer le dégel avant la nationalité. Kanaky vaincra ! » Comme un lointain écho à la pensée de Jean-Marie Tjibaou, retranscrite dans son livre, la Présence kanak, publié en 1996 chez Odile Jacob : « Pour nous, il y a ici un peuple indigène, c’est le peuple kanak. Nous voulons d’abord la reconnaissance de ce peuple et son droit à revendiquer l’indépendance de son pays. Ce n’est pas plus raciste que de parler de citoyenneté française. » 

Des ressources pour comprendre la colère des agriculteurs

Cette semaine, les agriculteurs ont bloqué des autoroutes avec leurs tracteurs, en France et dans d’autres pays européens. En France, ces manifestations ont commencé dans le Sud-Ouest et elles s’étendent à d’autres régions. Depuis plusieurs mois déjà, les agriculteurs protestent contre les règles qui leur sont imposées et dénoncent les difficultés de certains à vivre de leur métier. Ils ont l’impression que les gouvernements et les populations ne comprennent pas leur situation.

https://www.1jour1actu.com/sport/tes-3-infos-de-la-semaine-un-exploit-en-ski-des-agriculteurs-en-colere-et-des-putois-a-proteger

Un mouvement qui remonte au mois de novembre:

Les panneaux ont été dévissés et réinstallés à l’envers, à l’entrée d’environ 200 villages du Tarn : Gaillac, Castres, Mazamet… Cela a beaucoup surpris les habitants, qui se demandaient bien qui était derrière tout ça !

Ils ont eu la réponse, le 2 novembre, sur Facebook : des agriculteurs ont révélé que c’étaient eux qui avaient mené cette drôle d’opération. L’objectif ? Attirer l’attention du gouvernement sur les difficultés qu’ils rencontrent dans leur travail, notamment sur certaines contradictions. Ils expliquent, par exemple, qu’on leur demande de produire plus, tout en utilisant moins de pesticides, moins de carburant et en payant plus de taxes.

Depuis, ils ont inspiré d’autres agriculteurs. En effet, le 5 novembre, c’est dans le Gers, un autre département du Sud-Ouest, que des panneaux ont été retrouvés sens dessus dessous !

Quelques documentaires sur l’agriculture:

Henry Laurens analyse le conflit israélo-palestinien, de ses origines à 2023

Source: Clionautes

Pourquoi parler de « paix impossible »

Un document des Clionautes exploitable directement en classe

Dans le cadre de la relance du conflit israélo-palestinien depuis l’attaque du Hamas le 07 octobre 2023, les Clionautes publient une série de documents adaptés à la classe et/ou à l’actualisation scientifique des enseignants en charge de l’examen de ce conflit.

Avec une actualité aussi brûlante, l’offre documentaire des manuels est fatalement dépassée et il n’est pas toujours possible d’organiser, sur un temps resserré, une revue de presse solide avec ses élèves. Voilà pourquoi l’association des Clionautes a sollicité Henry Laurens afin de publier un texte court, suffisamment nourri pour permettre un examen solide en classe. Ce document est taillé pour correspondre aux besoins du professeur, notamment en spécialité HGGSP Terminale. Nous le remercions pour ce texte.

L’auteur

Henry Laurens est né en 1954 et fait partie des meilleurs spécialistes du Proche-Orient. Il est titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France depuis 2003 et ses nombreuses publications sont restées comme des références indispensables. Sur le sujet de la Palestine, citons cette série d’ouvrages intitulée La question de Palestine, publiée depuis 1999 chez Fayard : 

En 2013, Henry Laurens a reçu le Prix Palestine – Mahmoud Hamchar et en 2016 le Prix Gobert décerné par l’Académie française pour cette série d’ouvrages. 

Le document

Pour les trois religions monothéistes, la Palestine est la Terre sainte. Elle devient d’autant plus importante quand on a les moyens de s’en emparer, comme le montre l’histoire des croisades. Dans la plus grande partie de son histoire (au moins 12 siècles), elle a été sous souveraineté musulmane. Au XIXe siècle, l’Empire ottoman passe sous le contrôle collectif des puissances européennes qui trouvent ainsi le moyen d’agir en Palestine.

Avec le progrès des communications, permettant de relier l’Ukraine et la Pologne actuelle au réseau ferroviaire de l’ouest de l’Europe, l’émigration vers la Palestine devient possible. Pour le mouvement sioniste, cette pénétration européenne de l’espace ottoman et musulman représente une opportunité historique de réaliser un rêve que jusqu’ici, les autorités religieuses juives des XVIlème et XVIIlème siècles s’étaient toujours refusées à envisager : la création d’un Etat juif en Palestine.

Mais la cohabitation sur place entre Juifs et Arabes tourne à l’affrontement à partir de 1908. Le corps-à-corps s’approfondit pendant la période du mandat britannique, de 1917 à 1947. Puis, après la création de l’État d’Israël, est venu le temps des guerres et des intifadas. Avec les derniers événements d’octobre 2023, en un siècle, ce sont 26.000 Israéliens et 100.000 Palestiniens qui ont péri (ce sont des ordres de grandeur). Le sang qui coule depuis un siècle est inscrit dans la mémoire de ces peuples et travaille plus à la guerre qu’à la paix, malgré les espoirs placés dans le processus d’Oslo dans les années 1990.

La confrontation entre Israël et la Palestine est devenue un dilemme de la force et du droit. Israël a la force pour elle mais ses frontières reconnues, selon la Cour internationale de justice de La Haye, restent celles d’avant juin 1967. À l’inverse, si les Palestiniens ont, selon la même Cour, le droit à l’autodétermination, ils n’ont pas les moyens militaires et politiques de l’imposer.

Depuis, Israël a parié sur l’étouffement des Palestiniens. Par la colonisation, il n’y a plus de Palestine homogène, mais seulement des miettes, des ghettos surveillés par l’armée israélienne. Par la voie diplomatique, des accords comme ceux d’Abraham en 2020 ont retiré aux Palestiniens plusieurs de leurs alliés arabes. Mais cela ne fait pas disparaître pour autant la cause et le peuple palestiniens, qui gardent des appuis à l’étranger.

Rien qu’aux États-Unis, 100.000 Américains d’origine palestinienne militent en ce sens.

Pour les Palestiniens, la période coïncide avec la fin de l’unité. La mort du charismatique Yasser Arafat, dirigeant historique du Fatah et la fragilité politique de son successeur Mahmoud Abbas, élu président de l’Autorité palestinienne, ouvre la voie aux contestations.

Le Hamas, mouvement islamiste clandestin proche des Frères musulmans, se pose en modèle d’intégrité face à un pouvoir connu pour sa corruption. Il exige également de poursuivre le combat de la libération complète du territoire car Israël, dit-il, ne saurait véritablement accepter un Etat palestinien indépendant à ses portes. En 2006, le Hamas se présente et remporte les élections mais le voici pris dans le piège du pouvoir officiel. Il passe de la critique du pouvoir à l’exercice du pouvoir, étape toujours délicate pour un mouvement islamique au sein d’une structure démocratique. D’une part, il fallait bien traiter avec Israël, ce qui était contradictoire dans les faits avec leur doctrine ; d’autre part, il fallait s’adresser à tous les Palestiniens et ne pas seulement prendre en compte les « bons » musulmans.

En 2007, la rupture est consommée avec l’Autorité palestinienne, à qui le Hamas arrache le contrôle de la bande de Gaza. Mais ce territoire constitue-t-il un avenir ? Le Hamas en est réduit, soit à  accepter le statu quo, soit à tout risquer en relançant son projet politique originel de libération nationale. Le 07 octobre 2023, il a choisi la seconde option en utilisant la violence extrême.

Henry Laurens, pour les Clionautes, le 28 octobre 2023

L’actualité du conflit israélo-palestinien

La page est actualisée en même temps que le conflit suit malheureusement son cours

Le conflit israélo-palestinien: bref historique pour le comprendre:

Le dessous des cartes, les cartes du Hamas : Sur l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023:

Le Dessous des Cartes: le conflit Israël-Palestine, Les différentes guerres israélo-arabes

Le Dessous des Cartes: Entretien avec Jean Pierre Filiu, auteur de l’Histoire de Gaza, 2012:

Un jour, une actu, c’est quoi la bande de Gaza :

https://www.1jour1actu.com/monde/cest-quoi-la-bande-de-gaza

Un jour, une actu, que s’est-il passé en Israël? :

A lire en ligne: le témoignage du reporter de guerre Samuel Forey:

Les débats sur le journal La Croix, du 24-10-2023, La voix de la France est-elle encore audible au Proche-Orient?

« La guerre juste n’existe pas en droit International », F. Bouchet-Saulnier, conseillère stratégique de Médecins Sans Frontière (MSF) en droit international humanitaire, dans La Croix du 23-10-2023

Paroles d’experts sur le conflit israélo-palestinien dans le cadre de la Commission de la Défense

COMMISSION DE LA DÉFENSE : M. JEAN-PAUL CHAGNOLLAUD, DIR. DE L’INSTITUT DE RECHERCHE ET D’ÉTUDES MÉDITERRANÉE MOYEN-ORIENT, M. SAMY COHEN, DIR. DE RECHERCHE ÉMÉRITE À SCIENCES-PO ET M. MARC HECKER, DIR. DE LA RECHERCHE ET DE LA VALORISATION IFRI

Rapport de l’UNICEF : Israël-Palestine : des milliers d’enfants usés par la guerre, 12/08/2024 (clique sur l’image)

La page ressources avec des articles, données historiques sur l’origine du conflit:

Le témoignage de Charles Castéra, sur la guerre d’Algérie

Ce témoignage est issu d’une tentative d’enregistrer l’Orthézien Charles CASTERA sur son engagement syndical et politique, notamment contre les fermetures d’usines sur Orthez. Cependant, ce travail n’a pas abouti car il a décidé de raconter la guerre d’Algérie et ce qu’il y a vu. En plein contexte de la résolution de l’affaire Audin (à l’été 2018), il a tenu à témoigner sur la torture. Voici le résumé de son témoignage. Un récit courageux et poignant, sur une réalité historique longtemps niée.

Guerre d’Algérie. « Jamais je n’aurais imaginé ce qui nous attendait »

publié dans l’Humanité du 11 septembre 2018 Source

par Maud Vergnol

Il entend encore les cris des femmes dans la Casbah. L’image d’un corps violé ne l’a pas quitté. Charles Castera a 84 ans. Militant communiste, syndicaliste à la CGT, lecteur de l’Humanité, il s’est manifesté au début de l’été après avoir lu les articles publiés cette année sur Maurice Audin (voir dossier sur humanite.fr). Il a souhaité contacter sa veuve, Josette Audin, puis a voulu témoigner à son tour. Comme l’avait fait Jacques Jubier en février dernier, relançant l’exigence de vérité sur les circonstances de l’assassinat par l’armée française de ce jeune mathématicien communiste, mais aussi sur les horreurs d’une guerre que l’État français n’a toujours pas reconnues. Charles, lui, n’a pas voulu garder l’anonymat. « De quoi aurais-je peur à mon âge ? »

Charles Castera appelé à 20 ans en Algérie

Sur le quai de la gare d’Orthez, au cœur de son Béarn natal, là où il fut appelé en Algérie il y a soixante-trois ans, il nous attend de pied ferme, la une de l’Humanité du jour à la main. Heureux et anxieux. « Je veux me libérer de ce poids sur ma conscience. » La gentillesse incarnée, il nous reçoit chez lui, dans la maison qu’il a construite : « Je suis content, j’ai retrouvé des photos ! » Elles sont posées soigneusement sur la table, à côté de ses livrets militaires et de quelques notes, « pour ne rien oublier ». Son histoire est celle de toute une génération qui a eu 20 ans dans les Aurès. Puis qui s’est murée dans le silence et la honte. Il travaille dans une ferme du Béarn quand il est appelé dans l’intendance du 10e Coma. « Pour être franc, j’étais content de partir en Algérie. On nous parlait de pacification. À l’époque, je n’étais pas du tout politisé. Pour moi qui n’avais jamais quitté le Béarn, c’était l’aventure, car je venais d’un milieu très modeste. » Les premières semaines à Beni Messous, dans le sud-est d’Alger, où il fait ses classes, sont à la hauteur de ses attentes : il découvre un autre monde, la beauté des paysages algériens, la camaraderie entre gosses de 20 ans… « Jamais je n’aurais imaginé ce qui nous attendait. » Une nuit, un premier soldat est blessé et Charles comprend que « les opérations de maintien de l’ordre » ne sont pas un camp de vacances. « Ils ont commencé à nous mettre en condition. Tu réalises non seulement que tu risques ta vie, mais que tu vas assister à des choses terribles. »

Aux Tourelles, Charles croise tous les protagonistes de l’affaire Audin

Tout bascule au début de l’année 1957, avec le début de la bataille d’Alger, quand il est affecté comme chauffeur à la tristement célèbre villa des Tourelles, à Hydra, sur les hauteurs de la ville blanche. Ici, « le cas de ceux qui y entraient était considéré comme assez grave pour qu’ils n’en sortent pas vivants, avouera, en 2001, Paul Aussaresses. (…) Aux Tourelles, la torture était systématiquement utilisée si le prisonnier refusait de parler, ce qui était très souvent le cas. La plupart du temps, mes hommes partaient à une vingtaine de kilomètres d’Alger dans des “maquis lointains” et les suspects étaient abattus d’une rafale de mitraillette, puis enterrés ». Mais, les premiers jours, Charles est loin de s’imaginer les exactions commises presque sous son nez. Il est même plutôt content d’être affecté ici, bénéficiant d’une chambre à lui au dernier étage de cette vaste villa, un luxe pour un jeune appelé. La voix de Charles Castera commence à trembler. « J’ai du mal à me rappeler les détails de la villa. Je ne me souviens même pas où on mangeait. J’ai des trous… » Après un silence, il reprend : « Vu que j’étais chauffeur, je n’étais pas toujours occupé… Une fois, en pleine journée, j’ai fait le tour de la villa et j’ai découvert, au bas des escaliers, des salles de torture. J’ai vu des appareillages de robinets avec des flexibles. J’ai tout de suite compris à quoi cela servait… J’étais sidéré. » Il n’en parle à personne. « JAMAIS quelqu’un n’a évoqué ces salles devant moi. Je n’ai jamais entendu de cris… rien. C’était l’OMERTA totale ! Et ces salauds savaient “travailler” en toute discrétion. »

Très vite, il repère une équipe de six sous-officiers, des « tueurs professionnels », anciens d’Indochine, qui restent à distance du reste du contingent : Damoiseau, un autre surnommé « Schmittkaiser »… « Les autres, j’ai oublié leurs noms. » Tous sont sous les ordres du fameux lieutenant Garcet (l’un des protagonistes de l’assassinat de Maurice Audin, voir édition du 14 février 2018), et agissent pour le compte d’Aussaresses. Un jour, Charles entend l’un d’eux se glorifier de son exploit du jour : « J’en ai tué 17 aujourd’hui, c’est mon record. » « Ils faisaient des concours d’extermination ! enrage-t-il. Ils attrapaient les prisonniers en provenance du camp d’internement à la sortie du camion. Ils les bâillonnaient et puis les tuaient à l’arme blanche avant de les balancer dans la fosse. Ils pratiquaient la torture et le colonel Trinquier les couvrait. Celui-ci, c’était un secret de Polichinelle, il prenait l’avion tous les vendredis à Maison-Blanche pour aller faire un compte rendu détaillé à François Mitterrand, ministre de la Justice (jusqu’en mars 1957 – NDLR de l’Humanité [1]). Je l’ai conduit à l’aéroport une fois. »

Un jour, Charles est confronté au boucher « Schmittkaiser ». « J’étais en mission, je conduisais ma Jeep quand, non loin, un camion de gendarmes appelés en soutien à l’armée a été mitraillé. Je les ai vus tomber. Je me suis arrêté pour les secourir. Et récupérer les armes, car c’était les ordres, de ne jamais laisser des armes qui pourraient servir aux fellaghas. » Quelques minutes plus tard, « Schmittkaiser » s’approche de lui en tenant un jeune Algérien et lui ordonne de le ramener à la villa. « Sur la route, ce gars, qui avait mon âge, m’explique qu’il est innocent, qu’il n’a rien à voir avec l’attaque des gendarmes, raconte Charles. Alors je l’ai laissé partir, je lui ai dit de s’enfuir, de foutre le camp vite. » Quelques minutes plus tard, « Schmittkaiser » lui colle un pistolet sur la tempe : « Je devrais te tuer sans sommation ! La prochaine fois, tu y passes ! Tu sauras que la personne qui rentre ici ne revoit jamais la sortie. Tu as bien compris ce que ça veut dire ? » Charles a bien compris le message, que viendront confirmer les scènes auxquelles il sera ensuite confronté. « Je n’ai rien dit. J’étais blême. Je croyais que j’étais déjà mort. » Le jeune Algérien, lui, n’aura pas survécu, rattrapé par les chiens du sinistre commando.

Des Algériennes violées par les soldats français

Et puis il voit débarquer auprès du groupe de sous-officiers un collaborateur harki, appelé Babaye (voir photo), lui aussi désigné, notamment par Aussaresses [2], comme l’un des protagonistes de l’assassinat de Maurice Audin. « J’ai tout de suite compris quel était son rôle : une brute épaisse aux ordres de la sale équipe de sous-officiers. Je me souviens qu’il avait un traitement particulier puisqu’il portait un colt. Mais on m’a rapporté qu’il poignardait ses victimes. »

Au centre, le fameux « Babaye », désigné par Aussaresses comme l’un des protagonistes de l’assassinat de Maurice Audin

Un soir, alors que Charles rentre de mission, le fameux Babaye l’interpelle et l’emmène en contrebas de la villa, dans une sorte de souterrain. « Y a des filles, y en a une qui t’attend ! Fais pas ton timide, tous les autres en ont profité, elle n’attend que toi. » En évoquant la scène, Charles s’effondre en larmes, submergé par l’émotion. Quelques minutes plus tard, des sanglots dans la voix, il poursuit : « Il me dit, tu ne touches que celle-ci, la petite, elle est pour moi. » Sur le sol, une femme est étendue, couchée sur le dos, les jambes recroquevillées. Charles s’approche. « Je comprends tout de suite. Elle avait été violée par de nombreux soldats. Je lui ai touché le bras, elle était froide. Cela a été si rapide et la pénombre était telle que je n’ai pas su si elle était morte ou si elle faisait semblant, la pauvre. »

« Ça me soulage, c’est la première fois que j’en parle comme ça »

Plus loin, une toute jeune fille tente de s’échapper en courant. Babaye hurle : « Celle-là, elle est pour moi ! » Charles se met à crier à son tour : « Ce grand salopard ! » « Sur le moment, je me souviens m’être dit “il faut que je le tue”. Et puis, je me suis repris, j’ai compris que si je faisais cela, on aurait été morts tous les trois. Je suis parti le plus vite possible. Je n’ai pas pu dormir. » Ni cette nuit-là, ni les suivantes. Aujourd’hui encore, soixante et un ans plus tard, le corps inerte de cette femme continue de le hanter : « Ça me soulage un peu de te raconter ça. J’y repense toujours quand je vois des reportages sur les guerres. » Très ému, il reprend : « C’est la première fois que j’en parle comme ça. Une fois, j’ai essayé avec quelqu’un qui avait fait l’Algérie aussi. Il avait connu la même chose… » Et puis face à l’omerta, Charles s’est tu lui aussi. Comme près de 2 millions d’appelés, il a préféré tenter d’oublier. Mais le refoulé a fait son grand retour. Depuis le début des années 2000, les mécanismes de fabrication de l’oubli se sont enrayés. Et les appelés, comme la société française, sont fin prêts à regarder l’histoire en face.

Maud Vergnol

L’article a aussi paru sur le site d’historiens: Histoire Coloniale et Post-coloniale ici: Source

Les articles parus dans la République des Pyrénées, le 14 septembre 2018: