de Victor Violier
Un article intéressant sur le pouvoir russe
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Alors que la poursuite de la guerre semble irrémédiablement liée à l’avenir du régime russe et à la capacité de Vladimir Poutine à conforter son leadership au sein de l’élite du pouvoir, quel a été l’impact du conflit et de ses aléas sur le pouvoir du Kremlin ?
Derrière un apparent consensus politique sur la guerre apparaissent de plus en plus de signaux d’une possible dyarchie au sein des élites et une recomposition des acteurs étatiques et non étatiques du pouvoir.
Allégeance d’une élite cooptée qui se resserre autour du chef
Si le système politique russe se caractérise, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine à la toute fin de la décennie 1990, par « un pluralisme politique limité [et] non responsable » (1), l’élite au pouvoir n’en est pas moins traversée de débats, de dissensions et même de conflits sur l’avenir du régime et, notamment, sur les modalités selon lesquelles la classe dirigeante doit s’assurer le maintien de sa position et de ses privilèges vis-à-vis du reste de la population. Aussi, la trajectoire politique de la Russie post-soviétique peut s’appréhender comme le produit des luttes et des affrontements entre les différents groupes qui la composent.
Parachuté à la tête de l’État russe sans aucun capital politique, cet ancien lieutenant-colonel du KGB a dû forger son propre cercle et ses propres réseaux pour asseoir son pouvoir. Le premier chantier a consisté dans la mise au pas des oligarques hérités de la période eltsinienne et particulièrement actifs en politique sous sa présidence. L’affaire Khodorkovski, du nom de l’ancien PDG de l’entreprise pétrolière Ioukos et soutien de mouvements de l’opposition libérale, constitue le symbole de la domestication de ces riches hommes d’affaires dont l’influence politique a largement diminué au fil des années. S’ils ne voulaient pas subir les foudres du pouvoir et risquer la confiscation des empires économiques et financiers constitués à la faveur de la transition vers l’économie capitaliste, il leur fallait éviter de se mêler de politique et soutenir le pouvoir à chaque fois qu’il en aurait besoin. Parallèlement, les hommes du maintien de l’ordre ont acquis un rôle central dans la conduite de la politique du pays et le soutien au président de la Fédération. Le terme « structures de force » (silovye strukrury) désigne l’ensemble des membres des ministères et agences chargés de l’application de la loi et du maintien de l’ordre. Leur nombre et leur influence ont été inversement croissants à la perte d’influence des oligarques, poussant certains spécialistes à qualifier le régime russe de « militocratie » (2). Cette assertion doit cependant être nuancée d’autant plus que ces siloviki ne constituent pas nécessairement un groupe parfaitement homogène, y compris sur le plan politique (3). Ils doivent en revanche être envisagés comme une puissante force politique conservatrice dont les préférences favorisent le maintien du statu quo dans la Russie contemporaine (4). Un autre groupe de l’élite dirigeante est celui composé des proches du chef de l’Etat originaires de Saint-Pétersbourg, et ainsi surnommés les “Peterski”, où Vladimir Poutine a été en poste, au début des années 1990, après son retour de Dresde. Vladimir Poutine a forgé des relations de confiance avec ces hommes côtoyés avant son accession au pouvoir si bien qu’ils sont présentés par les consultants politiques proches du terrain comme un groupe important en dépit de leur nombre relativement restreint aujourd’hui (5). Là encore, et si l’on peut en identifier des figures emblématiques visibles dans le premier cercle du dirigeant russe, à commencer par Dmitri Medvedev, ancien Président, Premier ministre et actuel Vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie depuis 2020, il ne constitue pas un groupe homogène politiquement. Enfin, un dernier groupe, composé de technocrates, souvent plus jeunes que les précédents, a émergé à la faveur de la nouvelle politique des cadres (kadrovaja politika) du régime et la création des réserves de cadres (kadrovyj reserv) (6).
En pratique, ces différents groupes peuvent être traversés par des désaccords sur les réformes à mener concernant les modalités de la modernisation de l’État et de son administration, l’attitude à adopter vis-à-vis des partenaires occidentaux, ou encore le degré d’intervention de l’État dans l’économie (7). On distingue classiquement un pôle libéral et un pôle plus conservateur. C’est d’ailleurs toujours selon cette opposition que se structurent les dissensus qui se font jour, malgré un unanimisme de façade et au travers de situations bien précises. Ainsi, face à ceux qui réclament un durcissement du conflit et un envoi massif de troupes, le ministre du Développement numérique, Maksout Chadaïev, s’est fait le relais des inquiétudes de la frange modérée du pouvoir concernant les conséquences économiques de cette guerre, en avançant le chiffre de 100 000 départs d’employés du secteur des technologies et de l’information depuis le début de la guerre, soit 10 % des effectifs du secteur.
À cette heure, la guerre a clarifié deux aspects au moins du fonctionnement des élites dirigeantes en Russie. D’une part, le conflit a apporté la confirmation — pour qui en doutait encore — de l’absence de pouvoir réel de ceux que l’on désigne, à tort, comme les « oligarques ». Leur pouvoir se cantonne à la sphère des affaires et il est, dans les faits, largement tributaire des arbitrages du pouvoir politique auquel ils n’ont d’autre choix que de se soumettre. La guerre a évidemment été une mauvaise nouvelle et un facteur d’inquiétude pour les riches hommes d’affaires proches du pouvoir. Mais ils n’ont à aucun moment été en mesure de l’empêcher, ni de peser sur ses modalités. Ils sont aujourd’hui contraints de composer avec la guerre et les répercussions économiques qu’elle charrie, à commencer par les sanctions occidentales qui les visent directement. D’autre part, la stratégie d’intimidation du pouvoir envers la frange libérale de l’élite a abouti à un resserrement du pouvoir autour des conservateurs et des patriotes. Ainsi, certains membres de l’élite cooptée et représentants des « libéraux systémiques » se sont fait l’écho des risques, notamment économiques de la guerre. C’est le cas notamment de Herman Gref, président de la Sberbank, la principale banque du pays et de Elvira Nabioullina, gouverneure de la Banque centrale de Russie. Cependant, leur voix n’a semble-t-il pas porté, confirmant les nouveaux arbitrages du chef de l’État. Pour certains libéraux systémiques, le défaut d’allégeance à la politique belliciste de Vladimir Poutine a été plus coûteux encore. C’est le cas, par exemple, de Vladimir Maou, économiste émérite de la Fédération et recteur du plus grand établissement de formation du pays qui ambitionne de former l’élite de demain. Alors que les milieux conservateurs voyaient jusqu’ici en lui un farouche adversaire et lui prêtaient une forte influence auprès du Président, il est passé tout près d’une condamnation par la justice russe cet été, sur fond de corruption. Cette affaire sonnait comme un rappel à l’ordre pour ce fidèle du régime, coupable de ne pas avoir signé l’appel de l’Union des recteurs en soutien à la guerre. Depuis cette violente mise en cause, son nom est magiquement apparu au bas de la pétition en question. Dernièrement, une dépêche de l’agence Ria Novosti faisait savoir que Vladimir Maou ne serait à ce jour pas rentré d’un voyage en Israël depuis le mois de novembre 2022.
Une conjoncture critique qui ouvre un espace de compétition politique pour le pouvoir ?
De manière en apparence paradoxale, et alors que les élites se resserrent et que le pouvoir a éliminé ou neutralisé la frange la plus libérale du pouvoir, la crise qui s’est enclenchée avec l’intervention militaire en Ukraine semble avoir ouvert un espace politique pour des acteurs plus radicaux et qui pouvaient jusqu’à maintenant faire figure d’outsiders vis-à-vis du reste de l’élite. Dans le prolongement des travaux de Michel Dobry, qui invite le chercheur à appréhender les crises comme des « états particuliers des systèmes politiques concernés » (8), nous pouvons observer les effets de la désectorisation des espaces sociaux et de la détérioration des frontières idéologiques. Dans cette situation de fluidité politique, deux acteurs en particulier méritent notre attention.
Le premier d’entre eux est le président de la République de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov. Il s’agit du fils de Akhmat-Khadji Kadyrov, présenté par le discours officiel comme le premier président de la Tchétchénie, du fait de son ralliement à Moscou et de sa désolidarisation du camp indépendantiste dont étaient issus ses deux prédécesseurs. Ramzan Kadyrov est nommé président de la République de Tchétchénie par Vladimir Poutine, en 2007, alors qu’il vient d’atteindre l’âge légal minimal de 30 ans pour occuper cette fonction. Depuis, R. Kadyrov n’a eu de cesse d’accroître son pouvoir. En échange de sa loyauté au pouvoir fédéral et du maintien de l’ordre dans l’ancienne république sécessionniste, Moscou lui laisse carte blanche sur le territoire tchétchène, où il se conduit en véritable autocrate et fait régner la terreur par le biais de ses forces de sécurité, les kadyrovtsy. Depuis le début de la guerre, R. Kadyrov a multiplié les coups d’éclat, les déclarations tapageuses et s’est distingué à plusieurs reprises dans une véritable surenchère belliciste. Dès le lendemain de l’invasion du 24 février, le leader tchétchène mettait en scène le rassemblement puis l’envoi de 10 000 hommes, depuis Grozny, en soutien à l’armée russe. Au mois de septembre, il critiquait publiquement les généraux russes via une vidéo postée sur sa chaîne du réseau social Telegram : « Je ne suis pas un stratège, comme au ministère de la Défense. Mais des erreurs ont été commises. Je pense qu’ils en tireront des conclusions. Quand on dit la vérité en face, on peut ne pas aimer ça. Mais j’aime dire la vérité. » Il lançait même une sorte d’ultimatum au commandement en ajoutant que « si aucun changement [n’était] apporté à l’opération militaire spéciale aujourd’hui ou demain, [il] serait obligé de [s]’adresser aux dirigeants du pays, au ministère de la Défense, pour leur expliquer la situation sur le terrain. » Un mois plus tard, il appelait à l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine pour arrêter de « jouer ». Aujourd’hui, certains observateurs lui prêtent un destin fédéral du fait, non seulement du rôle qu’il joue dans la guerre, en soutien à Moscou, mais aussi du statut particulier dont il semble jouir et largement profiter.
Le second de ces acteurs qui se sont particulièrement mis en valeur depuis le début de la guerre est Evgueni Prigogine. Cet ancien prisonnier de droit commun du temps de l’Union soviétique a fait fortune dans le secteur de la restauration au cours des années 1990-2000, à la faveur de liens particuliers tissés avec le pouvoir et de juteux contrats publics, ce qui lui vaut le surnom de « cuisinier de Poutine ». Plus récemment, E. Prigogine est connu pour être le fondateur, en 2014, du groupe paramilitaire privé Wagner. Cette société privée de mercenaires a été particulièrement active depuis, non seulement en Ukraine, mais aussi au Moyen-Orient et en Afrique, chose qu’il avait pourtant toujours nié jusqu’à la guerre de 2022. De la même façon, le pouvoir russe, qui rejetait tout lien avec Wagner et daignait à peine reconnaître son existence, a finalement reconnu son rôle dans l’opération en Ukraine. Le recours aux milices Wagner s’explique en effet par la volonté de Vladimir Poutine, d’abord, de renforcer les forces russes sur le terrain, sans recourir à la mobilisation, puis, d’y recourir le moins possible. En ce sens, Prigogine et ses miliciens sont des belligérants à part entière du conflit dans lequel Wagner se vend comme troupes d’élites, quand bien même la société paramilitaire privée recruterait au sein des prisons russes en échange de la promesse d’une deuxième vie après la guerre. La participation à la guerre d’une structure non étatique interroge, d’autant que la coopération entre l’armée régulière et la société de mercenaires laisse plus souvent la place à une concurrence sur le terrain et une guerre de communication pour revendiquer la paternité des victoires dont le pouvoir russe a tant besoin pour sauver la face. Dernier exemple en date, la bataille de Solédar, en janvier 2023, dont le groupe Wagner, par l’intermédiaire de E. Prigojine lui-même, s’est empressé de s’attribuer les mérites, alors même que la ville n’était pas entièrement contrôlée par les Russes, lui valant d’être contredit par le ministère de la Défense russe… qui revendiquait cette victoire deux jours plus tard. Comme s’il fallait éteindre un feu qui couve, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré, le 16 janvier, à ce sujet, que la Russie « reconnaît les héros qui servent dans les forces armées », citant expressément « ceux qui viennent du groupe paramilitaire Wagner » et assurant que « ce conflit n’existe que dans l’espace informationnel ». Pourtant, E. Prigojine, qui apparaît depuis peu à visage découvert, ne néglige pas la communication sur les faits d’armes de son groupe de mercenaires et à son profit personnel. Il se fait également de plus en plus critique sur les autorités et les élites, les accusant notamment d’éviter la mobilisation. Enfin, selon le site d’information indépendant Meduza (9), E. Prigojine aurait désormais le projet de créer un nouveau parti politique conservateur, patriote et anti-élites. Celui qui avait un temps voulu se rapprocher du parti nationaliste Rodina (« Patrie ») pour les élections législatives de 2020 espère certainement convertir la légitimité acquise sur le champ de bataille sur le terrain politique.
Un édifice qui pourrait se fissurer ?
Si l’on est si attentif à ce qui se joue dans les arcanes du pouvoir, c’est aussi parce que la perspective d’un soulèvement de la population, ou même, simplement, de mobilisations sociales massives contraignant le pouvoir à un revirement, semblent hautement improbables. Avant même la guerre, le politiste russe Vladimir Gel’man, alors encore professeur à l’Université européenne de Saint-Pétersbourg, déclarait ainsi : « Nous avons maintenant affaire à un régime autoritaire consolidé sans ambiguïté — “consolidé” dans la mesure où il n’existe pas de facteurs internes sérieux susceptibles de changer dans un avenir prévisible. » (10) Outre l’importance de la propagande du pouvoir largement relayée par les médias, il ne faut bien évidemment pas sous-estimer la force de l’appareil répressif qui pèse sur toute velléité de résistance de la population. D’autant que les derniers médias et journalistes indépendants ont été contraints soit au silence, soit à l’exil. Cependant, bien qu’on puisse raisonnablement douter de l’émergence de mobilisations d’ampleur, certains événements de cette guerre ont suscité l’expression de certaines tensions sociales. C’est le cas notamment de la mobilisation partielle décrétée à partir du 21 septembre 2022 et qui a donné lieu à des manifestations dans près de quarante villes de Russie, durement réprimées par le pouvoir. À cette occasion, des tentatives de sabotage ont également été entreprises. Expression de colère ou vaine tentative de gripper la terrible machine, plusieurs commissariats militaires ont été incendiés. Il convient de noter cependant que de nombreuses prises de parole dans l’espace public, notamment via des vidéos postées sur les réseaux sociaux, ont par la suite concerné des mères et des femmes de soldats réclamant davantage de moyens pour leurs fils et leurs maris partis combattre. En d’autres termes, celles-ci exigeaient non pas le retour des hommes, mais du matériel pour qu’ils puissent faire la guerre dans de bonnes conditions.
Dans ce contexte, la question qui se pose au régime et à la société russes est celle de la loyauté des cadres intermédiaires et des élites de second rang. Dans les conjonctures routinières, ils sont les relais du pouvoir et les courroies de transmission de sa domination sur la société. Dans cette conjoncture critique, ils doivent de plus en plus assumer des décisions impopulaires et assurer leur mise en œuvre malgré les dysfonctionnements, non seulement de l’appareil militaire, mais aussi de l’État et de son administration ainsi que les difficultés rencontrées par l’économie russe. La grande majorité des élites intermédiaires semblent se plier de bonne grâce aux directives venues d’en haut, minimisant les risques pour eux-mêmes de désobéir, ou même simplement de ne pas remplir les objectifs, comme les quotas de mobilisés, par exemple. Néanmoins, certaines voix se sont élevées face au pouvoir russe depuis le début de la guerre. Un diplomate de la mission permanente russe auprès des Nations Unies à Genève a ainsi démissionné le 23 mai dernier. Depuis, Boris Bondarev, qui travaillait pour le ministère des Affaires étrangères russes depuis 20 ans, n’a eu de cesse de critiquer le pouvoir et de dénoncer la couardise de l’entourage de Vladimir Poutine, à commencer par son ancien chef, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Des députés de la municipalité de Smolninskoïe (un quartier de Saint-Pétersbourg) ont accusé le Président d’être responsable de la « mort d’hommes russes valides, du déclin économique national, de la fuite des cerveaux depuis la Russie, et de l’expansion de l’OTAN vers l’est » et réclamé à la Douma (le parlement fédéral) sa destitution pour « haute trahison » sur la base de l’article 93 de la Constitution (11). À Moscou, un groupe de députés du quartier Lomonossov a adressé une lettre à Vladimir Poutine, certes moins véhémente mais tout aussi limpide quant à leur requête : « Nous vous demandons de vous retirer ». De façon plus discrète, le maire de Moscou s’était distingué en déclarant, en avance sur la date butoir, que le quota d’appelés avait déjà été atteint. Une manière sans doute de ménager les administrés de la capitale et de relâcher la pression sur la population.
Une radicalisation des élites sous la pression des partisans de l’affrontement
Face à la quasi-impossibilité de fait de se mobiliser pour les citoyens ordinaires et les rares mais courageuses prises de position des élites intermédiaires, une lame de fond semble faire bien davantage de remous dans la société russe à mesure que les patriotes, les ultranationalistes et les va-t-en-guerre de tout poil se font de plus en plus visibles et bruyants. Ce mouvement n’est pas nouveau, mais alors que ses principales figures évoluaient jusqu’ici à la marge du champ politique russe, faisant opportunément passer Vladimir Poutine pour un « modéré », la guerre et la surenchère de discours guerriers et de haine contre l’Ukraine et l’Occident lui ont permis de constituer une véritable opposition pro-guerre au Kremlin (12). Le discours du pouvoir russe censé justifier l’agression militaire de l’Ukraine puise très largement dans la rhétorique impériale, néo-eurasiste, qui fantasme un « monde russe » — dont ferait partie l’Ukraine — menacé et humilié par l’Occident. Ainsi, Alexandre Douguine, idéologue souvent présenté, à tort, comme « le Raspoutine » de Poutine, est un penseur influent dans les milieux extrémistes russes. Son discours a encore davantage pénétré la société russe à la faveur de la guerre et de la reprise, par le pouvoir dans ses discours officiels, de plusieurs de ses thèses. Les déclarations de Vladimir Poutine, telles que son adresse à la nation en date du 21 septembre 2022, accréditent en effet le négationnisme selon lequel il n’existe pas de civilisation ukrainienne, ni même de peuple ou de culture ukrainienne distinctes de la civilisation russe. Douguine est de longue date un partisan du rattachement de la Crimée à la Russie et s’est déclaré depuis le début de la guerre favorable à l’annexion de tout le territoire de l’Ukraine. Ainsi déclarait-il au sujet de la guerre, le 1er octobre dernier, sur la chaîne de télévision Tsargrad : « Ce n’est pas seulement un événement ordinaire, (…) c’est le début de la dernière bataille de la lumière et des ténèbres qui a été défini aujourd’hui. »
Parmi les animateurs de ce parti de la guerre, les blogueurs militaires jouent un rôle central. Ces experts militaires sont à la tête de communautés de plusieurs centaines de milliers d’abonnés sur le réseau social russe Telegram. Ils s’y autorisent de très virulentes critiques du commandement militaire mais prennent généralement soin d’épargner le chef du Kremlin. Ce fut encore le cas à la suite du bombardement de Makiïvka dans la nuit du Réveillon. Moscou a reconnu 89 morts. Kiev revendique un bilan plus lourd, 300 morts et 400 blessés. La colère des blogueurs militaires, immédiate, s’est dirigée contre le commandement militaire, accusé à la fois de ne pas avoir assez d’autorité sur ses hommes pour les priver de téléphone (qui les aurait fait repérer) et d’avoir organisé le stockage de munitions dans un bâtiment mitoyen, aggravant l’ampleur et le bilan de l’explosion. Ces experts se sont ainsi opposés au discours du ministère de la Défense qui tentait de rejeter la faute sur les soldats et leur négligence. Igor Girkin, connu sous le nom de « Strelkov » (Tireur) est l’un des rares, parmi ces opposants pro-guerre d’extrême droite, à s’être autorisé à critiquer directement Vladimir Poutine. Lors d’une longue vidéo postée sur sa chaîne Telegram en décembre, il affirmait que « la tête du poisson [était] complètement pourrie », reprenant le proverbe selon lequel « le poisson pourrit toujours par la tête ». Une des hypothèses pour expliquer cette liberté de ton est qu’il serait un membre du GRU, le service de renseignement militaire russe. Il est aussi probable que le pouvoir ne parvienne pas à mettre la main sur lui. Enfin, Igor Girkin conserve une certaine popularité en raison du rôle qu’il a joué dans l’annexion de la Crimée puis dans les débuts de la guerre du Donbass, en 2014. Ses commentaires sur la guerre en cours donnent en tous cas aux observateurs, comme au pouvoir russe, un aperçu sans doute plus proche de la réalité des combats que les rapports complaisants qui sont remontés au Kremlin.
La position de V. Poutine s’est renforcée à la faveur du resserrement de l’élite au pouvoir autour de son chef. Cependant, celui-ci est confronté à la montée en puissance d’acteurs dont on peut se demander s’il en contrôle parfaitement les ambitions. En effet, il convient de rappeler que Vladimir Poutine est certes au sommet de l’édifice du pouvoir, fonctionnant comme un enchevêtrement de réseaux informels et d’allégeances personnelles plus que comme la « verticale du pouvoir » vantée par le discours officiel, mais il n’en est pas pour autant le seul artisan. Vladimir Poutine doit au contraire s’assurer du soutien et des relais de tous les groupes élitaires et réseaux informels qui font le pouvoir russe et qui dépendent de son pouvoir autant qu’ils le contraignent (13). En outre, en dépit de la nature autoritaire du pouvoir, il ne faut pas oublier que le régime doit fabriquer du consensus et de l’adhésion à un projet qui se résume de plus en plus à une guerre absurde et criminelle. Dans ce contexte, le parti de la guerre et les forces conservatrices et patriotes constituent certes un soutien à la politique de Vladimir Poutine, mais également une pression supplémentaire quant à la capacité du pouvoir à ménager une sortie qui puisse apparaître comme une victoire et ainsi éviter une crise du régime.
Notes
(1) Juan J. Linz, « An Authoritarian Regime : The Case of Spain », in E. Allard et Y. Littunen (dir.), Cleavages, Ideologies, and Party Systems : Contributions to Comparative Political Sociology, Helsinki, The Academic Bookstore, 1964, p. 291-341.
(2) Olga Krychtanovskaïa et Stephen White, « Putin’s militocracy », Post-Soviet Affairs, vol. 19, n° 4, octobre-décembre 2003, p. 289-306.
(3) Victor Violier, « The Militarization Theory in Post-Soviet Russia : Dispelling the Pathological Look at Political and Administrative Elites », Research in Political Sociology, vol. 24, p. 191-213, 2017.
(4) Brian D. Taylor, « The Russian Siloviki & Political Change », Daedalus, vol. 146, no 2, 2017, p. 53-63.
(5) Régis Genté, « Cercles dirigeants russes : infaillible loyauté au système Poutine ? », Russie.NEI.Reports, n° 38, IFRI, juillet 2022.
(6) Victor Violier, « Façonner l’État, former ses serviteurs : les reconfigurations de la politique des cadres de la fin de l’Union soviétique à la Russie de Vladimir Poutine », thèse de doctorat en science politique sous la direction de Béatrice Hibou et Frédéric Zalewski, Université Paris Nanterre, 2021.
(7) Olga Gille-Belova, « Les débats sur la “modernisation autoritaire” sous la présidence de Dmitri Medvedev », Revue internationale de politique comparée, vol. 20, no 3, 2013, p. 133-151.
(8) Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.
(9) « “He grasps things very quickly” Evgeny Prigozhin’s covert bid for power in an unstable Russia — and what he has learned from Alexey Navalny », Meduza, 15 novembre 2022 (https://rb.gy/7qgdv9).
(10) « “I don’t know what will happen with Putin’s daughters” Political scientist Vladimir Gelman explains how Russia’s political regime consolidated and the country became “badly governed” », Meduza, 6 janvier 2020 (https://rb.gy/xkfg9t).
(11) « Deputies in St. Petersburg suggest State Duma charge Putin with high treason », The Insider, 8 septembre 2022 (https://rb.gy/wwxldj).
(12) Jules Sergei Fediunin, « Why does the Putin regime tolerate its radical conservative critics ? », Russia.post, 15 décembre 2022.
(13) Alena Ledeneva, Can Russia Modernize ? – Sistema, Power Networks and Informal Governance, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.
Photo ci-dessus : Le 24 juin 2022, le président russe Vladimir Poutine assiste à la parade militaire marquant le 75e anniversaire de la victoire sur le nazisme. Selon le Centre indépendant Levada, la cote de popularité du président russe était en chute de 6 points entre les mois d’août et septembre 2022, mais se situait toujours au-dessus de 75 %. En mars 2022, le pourcentage de Russes « approuvant » l’action du maitre du Kremlin était remonté à 83 %, après être longtemps resté sous la barre des 70 % pendant l’épidémie de Covid-19. (© Kremlin.ru)