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Quelles ont été les grandes étapes de la révolution bolchévique ?

Source: https://www.geo.fr/histoire/quelles-ont-ete-les-grandes-etapes-de-la-revolution-bolchevique-218841

En 1917, la révolution russe ou révolution bolchévique achève de mettre à bas le régime tsariste. C’est ainsi que naît la république socialiste fédérative soviétique de Russie, entraînant de nombreux et profonds changements structurels.

Si la Russie est une grande puissance avant 1914, la Première Guerre mondiale met le pays à mal. La bourgeoisie souhaite éliminer le tsar régnant Nicolas II pour faire monter son frère sur le trône. En 1916, la population est en désaccord sur la poursuite de la guerre, l’hiver rude fait grimper les prix et le pain est rationné, les manifestations se multiplient : le tsar abdique en mars, laissant place à un gouvernement provisoire présidé par la bourgeoisie.

Depuis son exil, puis lors de son retour, Lénine œuvre toutefois pour une prise de pouvoir populaire, qui adviendra au mois d’octobre 1917.

L’abdication du tsar, première étape de la révolution bolchevique

La révolution russe s’est déroulée en deux temps forts. Le premier est la révolution de Février, qui voit la situation se dégrader de jour en jour pour le tsar et l’armée penche de plus en plus du côté des insurgés.

Les bolchéviques ne sont cependant pas encore les leaders qu’ils seront par la suite, et les réflexions se font en commun avec les menchéviques, l’autre groupe du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), dont les bolchéviques se sont émancipés en 1912. Le 15 mars 1917, Nicolas II abdique au profit de son frère, mais ce dernier renonce au trône, mettant ainsi fin au régime tsariste et laissant en place un régime provisoire.

L’insurrection de Petrograd

L’insurrection qui marque le point d’orgue de la révolution d’Octobre est lancée par Lénine et Trotski. L’objectif est de faire passer le pouvoir aux mains des prolétaires et d’en finir avec la situation actuelle où deux pouvoirs se partagent la Russie : le gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd (nom donné à la ville de Saint-Pétersbourg ).

Le soviet de Pétrograd

Les bolchéviques occupent alors les bâtiments officiels, le palais d’Hiver est bombardé, mais les effusions de sang sont limitées, car la résistance est faible, les régiments en place se déclarant rapidement neutres ou en faveur du soulèvement.

Les grands décrets du nouveau gouvernement bolchévique

Le 26 octobre 1917 voit la création du gouvernement bolchévique, baptisé « Conseil des commissaires du peuple ». Les bolchéviques sont en effet les grands gagnants de la révolution russe. Ils ont réussi à évincer les menchéviques.

Lénine est à la tête du nouveau gouvernement, tandis que Trotski est chargé des Affaires étrangères et que Staline est responsable des Nationalités (habitants non russes installés dans le pays). Les grands décrets qui fondent le nouveau régime sont alors proclamés : le décret sur la paix cherche une entente avec tous les pays en guerre contre la Russie, le décret sur la terre abolit la grande propriété foncière au profit des soviets paysans, et le décret sur les nationalités assure à tous les peuples l’égalité sur le sol russe.

Les grandes réformes de la révolution russe

Par la suite, la peine de mort est abolie, les banques sont nationalisées le 14 décembre 1917, une milice ouvrière est mise en place, ainsi que le contrôle ouvrier sur la production et la journée de 8 heures. Le nouveau régime annonce la séparation de l’Église et de l’État, et le passage au calendrier grégorien.

Cependant, le pouvoir doit se consolider : dès le 12 novembre, Kerenski tente une reconquête de Petrograd et l’adhésion au nouveau régime reste précaire dans l’ensemble du pays. Après la révolution, la Russie connaît ainsi un épisode de guerre civile.

La Crimée : une annexion russe, dix ans après

Article issu du magasine Carto

Michaël Levystone, Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri).

Laura Margueritte, Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

Le 18 mars 2014, la Russie annexait la Crimée, territoire stratégique en mer Noire dans le cadre de la guerre en Ukraine lancée en février 2022. Inquiets pour leur avenir, alors que les États-Unis et l’Union européenne (UE) imposaient leurs premières sanctions à Moscou, les quelque 2,5 millions d’habitants de cette péninsule de 27 000 kilomètres carrés se voyaient promettre des lendemains heureux par les autorités russes. Qu’en est-il dix ans plus tard ?

Devenue sujet fédéral de Russie, la Crimée annexée est plongée dans un isolement économique – les entreprises ukrainiennes et européennes quittent ce marché –, en proie à une fuite des cerveaux et à un effondrement de la production industrielle (métallurgie, chimie, construction navale). Secteur clé, le tourisme pâtit d’un contexte qui détourne de la péninsule les vacanciers ukrainiens (70 % de ses visiteurs en 2013) et européens.

Russification forcée

Les grandes sociétés russes ne se précipitent pas davantage dans une région dont Moscou fournit 65 à 70 % des ressources budgétaires, où le salaire mensuel émarge à 46 000 roubles (461 euros), contre une moyenne nationale à 73 000 (732), et qui produit cinq fois moins de richesses que le kraï (territoire) voisin de Krasnodar, place forte de l’agriculture et du tourisme russes bénéficiant des mêmes conditions climatiques. À cela s’ajoute un remodelage du paysage entrepreneurial de la Crimée où nombre de PME, qui employaient les deux tiers de la population active, mettent la clé sous la porte.

Moscou mise sur les grandes entreprises locales, nationalisant celles opérant dans les secteurs pétrogazier, portuaire et agricole, tout en chassant les propriétaires fonciers ukrainiens réfractaires au passeport russe. La Russie investit par ailleurs dans les infrastructures sociales, comme les hôpitaux et les écoles (où l’enseignement en russe prend le pas sur celui dispensé en ukrainien), et dans des projets de transport. La mise en service, en 2018, de l’aéroport international de Simferopol et du pont de Kertch – que prolonge une autoroute vers les principaux pôles urbains de la péninsule – revigore la fréquentation touristique de la Crimée, avec une prédominance des visiteurs en provenance de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

La finalisation de ces chantiers suscite auprès des Criméens l’espoir d’une baisse de l’inflation (qui a dépassé 100 % selon les années) impulsée sur les prix alimentaires tant par la cherté des approvisionnements (réalisés par des bateaux faisant la navette entre les deux rives du détroit de Kertch) que par le délitement de l’agriculture locale, en conséquence de la rupture – imposée par l’Ukraine dès 2014 – des approvisionnements en eau douce de la Crimée depuis le fleuve Dniepr.

Une insécurité tous azimuts

Le réapprovisionnement, par le canal de Crimée du Nord, des champs agricoles de la péninsule imprime un volet hydrique aux buts de la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022. Aux premières heures de ce conflit, des convois militaires russes s’élancent ainsi depuis la Crimée vers Kherson – région ukrainienne annexée en septembre 2022 –, pour faire main basse sur le barrage hydroélectrique de Nova Kakhovka. La destruction de cet édifice, le 6 juin 2023, compromet la sécurité hydrique de la Crimée, où les sécheresses, en sus de tirer à la baisse la productivité de ses champs agricoles, contraignent périodiquement ses autorités à rationner l’eau.

Au-delà de la dimension hydrique, c’est la sécurité tout entière de la Crimée qui est remise en cause par le conflit ukrainien, car la péninsule constitue non seulement une ligne de front, mais aussi une cible de choix aux yeux des stratégistes ukrainiens en raison de sa forte militarisation (bases aériennes et navales, polygones d’entraînement, concentration de troupes russes depuis 2021).

En Crimée, l’armée ukrainienne s’est notamment illustrée par deux séquences opérationnelles alliant attaques balistiques et de drones. La première, conduite en août 2022, s’est matérialisée par la destruction d’avions de combat russes sur la base de Saky, des frappes contre un entrepôt de munitions près de Djankoï, sans oublier une attaque contre l’aérodrome de Belbek. La seconde, déclenchée en réaction au retrait unilatéral russe, en juillet 2023, de l’accord céréalier conclu un an auparavant sous l’égide de la Turquie et de l’ONU, a donné lieu à un raid, réalisé le même jour, contre le pont de Kertch (déjà endommagé le 8 octobre 2022), au bombardement du quartier général de la flotte russe de la mer Noire à Sebastopol en septembre 2023, ainsi qu’à l’engloutissement de plusieurs navires russes de débarquement de chars : le Novotcherkassk en décembre, le Yamal et l’Azov en mars 2024. Ces coups d’éclat successifs, preuve d’une réelle ingéniosité tactique ukrainienne, visent tout autant à contester la suprématie russe en mer Noire pour y réactionner le corridor céréalier qu’à entraver la logistique militaire de l’ennemi en Crimée.

L’isolement de la Crimée pour en faire le « centre de gravité » du conflit en mer Noire figure au rang des objectifs fixés par Volodymyr Zelensky à son armée pour l’année 2024. Il n’est donc pas à exclure que l’Ukraine se livre à un pilonnage des installations militaires de la péninsule, d’autant que les États-Unis lui délivrent l’aide attendue. De nouveaux coups d’éclat sur le front méridional (avec le pont de Kertch pour cible) seront à même de regonfler le moral de troupes ukrainiennes malmenées par la Russie sur le front oriental. 

Ukraine-Russie-France ? Morceaux choisis du livre de Jean Dominique Merchet

Tirs ukrainiens en direction des positions russes sur la ligne de front de l’est de l’Ukraine, le 23 novembre 2022. ANATOLII STEPANOV / AFP

Jean Dominique Merchet est journaliste. Il est le correspondant diplomatique et défense du journal L’Opinion.

La France est-elle l’Ukraine?

« la France n’est pas dans la situation géopolitique de l’Ukraine. Pour trois raisons. 1) D’abord, la France n’est pas une voisine directe de la Russie et elle ne fait pas l’objet d’une ambition révisionniste de domination politique et d’annexion d’une partie de son territoire. 2) Ensuite, la France est une puissance nucléaire, ce qui lui permet, en principe, de dissuader tout État qui voudrait s’en prendre à ses intérêts vitaux. 3) Enfin, la France est membre de l’Alliance atlantique et sa participation à l’OTAN lui assure le soutien des Alliés, notamment américains, au travers de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord. La France est donc dans une position géopolitique beaucoup plus confortable que l’Ukraine. »

La Russie de Poutine face à l’Europe et la France

« L’aventure dans laquelle Vladimir Poutine a délibérément engagé son pays en février 2022 est sans retour possible. La Russie va demeurer un voisin hostile, suscitant la crainte dans une large partie de notre continent. Les États européens vont donc continuer à se réarmer et à tout faire pour maintenir un fort lien transatlantique, c’est-à dire la garantie de sécurité des États-Unis. C’est, pour partie, un retour à la situation de la guerre froide. Avec une différence de taille : l’Union soviétique n’était pas un État révisionniste, qui voulait bouleverser l’ordre européen et modifier les frontières. Elle était, au contraire, attachée à la stabilité géopolitique. (…)

La Russie de Vladimir Poutine est, au contraire, une puissance révisionniste. Elle entend modifier les équilibres géopolitiques en Europe et agrandir son territoire. Membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle bloque, par son droit de veto, tout règlement possible dans le cadre de l’ONU. Puissance nucléaire, elle mène sa politique agressive à l’abri de son arsenal atomique, dissuadant les Occidentaux d’aller jusqu’à la guerre ouverte pour contrer ses ambitions.

Sauf bouleversement imprévisible, il n’y aura pas d’affrontements militaires directs avec la Russie, pas de « guerre » au sens classique du terme. En revanche, un besoin se fait sentir de maintenir une forte posture dissuasive à son égard, à la fois nucléaire et conventionnelle, tout en restant fortement engagé dans le soutien des États que la Russie agresse (l’Ukraine) ou qu’elle menace (Pologne, pays Baltes, Moldavie, notamment). »

Jean Dominique MERCHET, Sommes nous prêts pour la guerre ? L’illusion de la puissance française, Robert Laffont, Paris, 2024

De 2024 à 2025: Un monde toujours en conflit

C’est ce que recense notamment Courrier International: plus de 52 guerres plus ou moins « chaudes » sont recensées de par le Monde.

Deux conflits retiennent principalement l’attention aujourd’hui:

  • le conflit Russie-Ukraine

La guerre se poursuit depuis février 2022 du fait de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine. La situation militaire semble aujourd’hui dans l’impasse. Poutine qui souhaitait neutraliser l’Ukraine vis-à-vis des pays de l’OTAN se trouve mis en échec. La présence de l’OTAN s’est renforcée en Ukraine et sa volonté de conquête territoriale est aussi invalidée. Aucune nouvelle arme utilisée n’a réellement pu changer le cours de la guerre. De plus, les dirigeants russes avaient sous-estimés la volonté de résistance du peuple ukrainien qui n’acceptera pas la domination de son voisin russe. Les pays Européens se trouvent aussi dans une impasse car ils ne souhaitent pas un cessez-le-feu acceptant le statu quo actuel. Ainsi, s’ils souhaitent inverser la situation, ils devront recourir comme la Russie à une intensification de l’effort de guerre et de son engagement. Mais c’est comme le remarque Pascal Boniface « prendre le risque d’un affrontement direct », dont les conséquences de confrontation militaire sont incalculables. Aussi, l’Ukraine est confrontée à une inégalité démographique face à son voisin russe qui dispose de plus de réserves humaines (de « chair à canon ») pour mener les combats. Il faut donc voir si l’épuisement d’un camp ou de l’autre, et notamment les bouleversements géopolitiques (l’arrivée de Trump aux Etats-Unis, la montée des pays du Sud) ne pousse pas à modifier les buts de guerre pour mettre fin à cette guerre.

  • Le conflit israélo-palestinien

Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, on assiste à une nouvelle phase de ce conflit débuté en 1947-1948. Le Hamas a mené une attaque d’ampleur depuis Gaza tuant 1.200 personnes, dont deux tiers de civils et pris des centaines de civils en otage. Le gouvernement israélien n’en a pas moins répliqué en bombardant Gaza sous blocus, causant à ce jour plus de 45.000 victimes, entrant en conflit avec le Liban, occupant le Golan syrien et bombardant les infrastructures militaires syriennes. Gaza, sous blocus israélien depuis 2007 subit des bombardements intenses. Comme l’analyse Pascal Boniface, « les infrastructures – habitations, santé, éducation, etc ont été en grande partie détruites par les bombardements et faute d’approvisionnement, la famine s’est installée ».

Surtout, le monde paraît impuissant à imposer un cessez-le-feu. La Cour Pénale Internationale (CPI) a beau avoir émis un mandat d’arrêt contre le 1er ministre israélien et les dirigeants du Hamas (pour la plupart tués par Israël), les bombes pleuvent toujours sur Gaza. Nombre de pays du Sud interrogent le « double standard » appliqué à la Russie et Israël. Poutine, lui aussi poursuivi par la CPI fait l’objet de sanctions de la part des pays occidentaux, Netanyahou, lui subit des critiques verbales mais sans aucune sanctions Au contraire, les Etats-Unis poursuivent l’armement de l’Etat hébreu dans sa guerre menée à Gaza. Depuis le 7 octobre 2023, les Etats-Unis ont livré 20 milliards de dollars d’armes à Israël. Le spécialiste du Moyen-Orient, Jean Pierre Filiu observe dans le journal Le Monde : « l’incapacité des Etats-Unis à obtenir ne serait-ce qu’un cessez-le-feu à Gaza au bout de treize mois d’une guerre impitoyable, démontre malheureusement qu’une telle aide militaire à Israël ne fait qu’alimenter le conflit en cours »(Le Monde, 3/11/2024). Il est donc difficile d’entrevoir une sortie de guerre tant la solution militaire parait la seule option envisagée par le gouvernement israélien. A l’heure actuelle, aucune solution politique respectant les droits des Palestiniens ne semble envisagée ; D’où les critiques d’un double standard occidental en la matière puisque les pays Européens et d’Amérique du Nord appellent à propos du conflit russo-ukrainien au respect des droits du peuple ukrainien. Comme le remarque Denis Bauchard, (Diplomatie, 2/12/2024), plusieurs options sont sur la table: Israël peut chercher à expulser la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie en niant les droits des Palestiniens (ce qu’ils font en refusant de reconnaitre un Etat palestinien, vote du 18-07-2024 à l’assemblée nationale israélienne, la Knesset), en imposant un Etat d’apartheid où les Palestiniens seraient sous domination militaire-policière israélienne autour d’une vague « entité », « administration » palestinienne. Ou alors, mais les rapports de forces géopolitiques actuels semblent voir cette perspective s’éloigner : la reconnaissance des droits palestiniens par la création d’un Etat de Palestine, ce à quoi nombre de pays du Sud appellent, avec seulement l’Espagne, l’Irlande, la Norvège à l’échelle des pays occidentaux. Au vu de la situation, une paix durable et respectueuse des droits des uns et des autres semble repoussée à un temps incertain.

  • Un monde en recomposition

Le Monde actuel est saisi par les deux conflits principaux en cours qui participent à bouleverser les équilibres géopolitiques et géostratégiques en vigueur. Beaucoup d’analystes évoquent un « basculement géopolitique du monde » (le général Vincent Desportes), un « bouleversement du monde » (Gilles Kepel).

Le renversement de la dictature de Bachar-El-Assad en Syrie illustre ces bouleversements rapides des équilibres. Après avoir réprimé fortement le mouvement populaire en 2011-2013 qui réclamait des transformations démocratiques et sociales, une guerre civile a participé à délabrer le territoire national syrien, voyant s’affronter le régime d’Assad à plusieurs forces :  celles issues de la contestation sociale, devenues minoritaires et des groupes armées islamistes financés par des puissances concurrentes (Qatar, Arabie-Saoudite, Turquie). Le régime qui s’effondrait, car ne possédant pas de bases dans le peuple (ayant réprimé ses aspirations démocratiques et sociales), compta alors sur le soutien de la Russie, et des islamistes chiites: de l’Iran et du Parti de Dieu libanais (Le Hezbollah). Surtout, les grandes puissances (Etats-Unis, France, GB, Russie) intervenaient pour endiguer la progression de l’Etat islamique (DAESH) sur le territoire syrien et irakien. La situation semblait gelée jusqu’en décembre 2024. Mais, le conflit en Ukraine a obligé Poutine à rapatrier les moyens russes en Syrie. L’Iran et le Hezbollah ont dû retirer leurs forces face aux coups répétés d’Israël. Ainsi le dictateur Assad a perdu ses soutiens étrangers. Les troupes rebelles d’Idlib (appartenant à des courants islamistes), soutenues par la Turquie notamment, ont pu avancer rapidement et prendre Damas. Pour le peuple syrien, c’est un moment de liesses populaires car le dictateur est tombé : hommes et femmes ont pu retrouver leurs libertés d’expression, en l’absence pour le moment d’un nouveau régime. Cependant, de nombreuses questions restent en suspens : la Syrie va-t-elle avoir la force de retrouver sa souveraineté nationale face aux prétentions de la Turquie, d’Israël, de l’Iran sur son territoire ? Va-t-elle réussir à affirmer son indépendance face aux ingérence des grandes puissances ? Va-t-elle parvenir à se doter d’un régime qui assure la souveraineté populaire et accorde des droits pour tout son peuple (femmes, minorités)? Autant de questions restant sans réponse tant les groupes militaires djihadistes interrogent sur leurs buts politiques réels, de même que la capacité de la société syrienne à s’affirmer, à s’organiser, à résister pour défendre un projet démocratique.

En ce début d’année 2025, des clivages et des tensions s’accentuent dans le Monde. Deux grands clivages sont clairement affirmés et creusent la ligne de partage. Le premier est celui qui divise les pays Occidentaux et la Russie, l’autre est celui divisant les Etats-Unis et la Chine, la lutte entre deux puissances pour la « suprématie mondiale ». Ce dernier clivage se renforce d’année en année. Obama avait déjà insisté dessus. Trump y avait fait la priorité de son premier mandat en souhaitant retirer la présence américaine du Moyen-Orient pour la renforcer en Asie-Pacifique. Il a prévenu Netanyahou qu’il souhaitait qu’il cesse sa guerre sur ses voisins avant sa prise de fonction. Les Etats-Unis sont aujourd’hui obsédés par le maintien de leur situation hégémonique dans le Monde. L’affirmation de la Chine et de nouvelles puissances issus du Sud (Inde, Brésil…) représente un défi et un enjeu stratégique pour eux. Les pays Européens, eux aussi en perte de vitesse, sont confrontés aux défis de rester soudés en bloc avec les Etats-Unis ou de rechercher une nouvelle place, de nouveaux alignements, de nouvelles coopérations, dans ce monde en bouleversement.

2024 a été l’année de l’affirmation d’un « Sud global », un ensemble de pays différents, ne partageant ni le même régime, la même idéologie ou culture (certains peuvent s’affronter entre eux). Ils ont un point commun, celui de refuser la domination exclusive sur le monde des pays occidentaux. Ces Etats menés par les BRICS cherchent à dégager des marges de manœuvre afin de s’affirmer et ne plus être en situation de dominé au sein du système de relation international. Cette affirmation du Sud correspond aux exigences de pays africains de retraits des bases françaises (Centrafrique, Mali…), à la demande Sud-africaine de traduire les responsables de la guerre à Gaza devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Les gouvernements occidentaux ont été souvent critiqués ces derniers mis pour leur manque de cohérence morale sur les conflits en cours. Ce changement d’équilibre ne signifie pas un effondrement des pays occidentaux (nombre de secteurs industriels et technologiques sont dominés des firmes occidentales) mais plutôt une montée de nouveaux acteurs qui cherchent à faire entendre leurs voix, et recherchent un plus grand équilibre au sein des relations internationales. C’est d’après nombre d’historiens et de politologues, une donnée à prendre en compte pour ne pas rester dans un « entre soi » occidental.

Dernière donnée de ce tableau, qui ne confinera pas à l’optimisme, c’est la montée en puissance de dirigeants basés sur des nationalismes dont la radicalité est souvent renforcée par des fondamentalismes religieux (musulman, juif, évangélistes, hindou…) et qui s’appuient sur un suprématisme vis-à-vis de leurs voisins ou d’autres peuples. L’hubris, le vertige de la puissance, les pousse à ne compter que sur les muscles, la force militaire pour aboutir à leurs objectifs. Ces leaders participent à déstabiliser les équilibres du monde, à le rendre plus instable encore. Une ère de guerres hybrides semble poindre, où il n’y a pas de limites à la guerre, où tous les moyens sont permis pour faire plier « l’ennemi » : attaque surprise de l’Ukraine par la Russie, menaces à l’arme atomique par Poutine, explosion programmée de bippers au milieu de populations civiles par Netanyahou au Liban, attaques terroristes ciblant toute la population civile par le Hamas, attaque de navires israéliens par les rebelles houtis…

De plus, la communauté internationale semble assister au naufrage des instances régulatrices des conflits : les Nations-Unies qui sont sans cesse piétinées par des dirigeants militaristes et désinhibés à lancer des guerres. « Nous entrons dans une période de ténèbres » (Sophie Bessis, historienne). Cette expression, un peu grossière, peut résumer les tensions et les risques dans lequel le Monde est entré depuis les années 2020.

C’est pourquoi, dans ce contexte, il faut rappeler que les peuples sont toujours les vaincus, les victimes des guerres. Seules les puissances gagnent les guerres. Il y a donc intérêt à travailler à la paix, à échanger malgré les différences de conceptions, malgré les tensions culturelles, afin de construire un monde de coexistence, de trouver de « l’universel », partageable pour tout le Monde, en bâtissant des rapports Nord/Sud plus soucieux de l’équilibre et de la justice. Il n’y a pas de fatalité, et même si l’espèce humaine a montré au fil des siècles un caractère belligène, nous ne sommes pas condamnés à subir, pour reprendre le Candide de Voltaire, une « boucherie héroïque ».

L’énergie, ça sert d’abord à faire la guerre

Article du magazine Diplomatie à retrouver ici

Un très bon article sur les enjeux énergétiques et la guerre, reprenant la problématique du grand géographie Yves Lacoste. Cet article confirme bien les thèses exposées dans le n°39 de Contretemps (l’article de Ben Cramer, La bande des Quatre et l’insécurité environnementale – à lire en annexe) sur la surexploitation énergétique qu’entrainent les guerres et la militarisation

Alors que l’énergie est au cœur de l’actualité européenne depuis l’intervention militaire russe en Ukraine en février 2022, comment les ressources énergétiques sont-elles utilisées comme un levier d’action, un vecteur de puissance, une arme au sein des conflits, ou encore comme moyen pour faire la guerre ?

Le cas de la guerre russo-ukrainienne, parmi d’autres exemples, permet de mettre en lumière la façon dont le levier énergétique intervient au sein même d’un conflit ou d’un rapport de force géopolitique, ou en découle directement ou indirectement. La consommation d’énergies étant essentielle au fonctionnement de l’économie mondiale, des sociétés et des États, on peut affirmer que l’énergie constitue un enjeu géostratégique majeur dans toute guerre, conflit, ou rapport de force entre acteurs.

Trois grands types d’enjeux relatifs à l’énergie dans un conflit ou un rapport de force peuvent être identifiés. Premièrement, l’énergie comme cause du conflit ou comme but de guerre, c’est-à-dire que l’action des belligérants vise à prendre le contrôle ou à défendre l’accès à un territoire riche en ressources et/ou ses voies d’approvisionnement ou d’exportation. Deuxièmement, l’énergie comme arme ou comme levier, qui peut être de nature physique, géopolitique ou économique. Les infrastructures énergétiques critiques (par exemple des centres de production, de transformation d’énergie, ou des réseaux de transport) représentent des cibles physiques stratégiques à détruire ou à endommager. Les sanctions à l’encontre d’un État producteur et exportateur d’énergies forment des leviers économiques visant à affaiblir l’adversaire. La diminution ou l’arrêt des exportations d’énergies vers des pays importateurs, dépourvus de ressources sur leurs territoires, constituent un levier géopolitique pour le pays producteur. Troisièmement, l’énergie comme moyen pour faire la guerre : l’énergie est le socle de toute action ou de tout mouvement militaire car un déplacement de troupes par voies terrestre, maritime ou aérienne nécessite de l’énergie et notamment du pétrole pour la mobilité, et les communications militaires et le travail en état-major nécessitent de l’électricité.

L’énergie, un enjeu stratégique majeur, au cœur de nombreux conflits

L’un des exemples les plus récents de conflit géopolitique, qui s’articule directement et nommément autour d’enjeux énergétiques, est la montée des tensions en Méditerranée orientale au cours de la décennie 2010. En effet, l’accès aux ressources gazières offshore (en mer) est au centre de la communication politique des États riverains de la Méditerranée orientale, notamment la Turquie, la République de Chypre, la Grèce, Israël, et l’Égypte. Les découvertes de gaz naturel au large d’Israël et de l’île de Chypre ont réveillé l’appétit de la Turquie — très consommatrice d’énergies et dépourvue en ressources fossiles sur son territoire — et généré de nombreuses tensions géopolitiques entre les acteurs de la région au cours de la dernière décennie. Bien qu’il n’y ait pas, à ce jour, de guerre ouverte pour le gaz en Méditerranée orientale, on a pu assister à une militarisation de la région, notamment dans le domaine aéronaval, et à de nombreux rapports de force de nature militaire autour de gisements gaziers en exploitation ou dans des zones où les revendications maritimes de différents États se chevauchent.

Dans la région Méditerranée-Moyen-Orient, les cas récents des guerres en Libye et en Syrie mettent en lumière, depuis leur début en 2011, l’importance pour les belligérants de contrôler les territoires stratégiques où se situent les gisements d’hydrocarbures, mais aussi les infrastructures de transformation, de stockage et de transport, comme les raffineries, les pipelines et les terminaux. En Libye, alors que le territoire est divisé et sous le contrôle de différentes factions, l’un des enjeux majeurs pour le gouvernement de transition, basé dans la capitale de Tripoli à l’ouest du pays, est de contrôler à la fois les infrastructures d’exportations, majoritairement situées sur la côte méditerranéenne de l’est libyen, et les ressources d’hydrocarbures situées au sud-ouest et au centre du pays. Les acteurs pétroliers, notamment les entreprises internationales restées dans le pays malgré la guerre, cherchent à exporter le pétrole sur les marchés internationaux. Ainsi, l’accès aux infrastructures côtières de raffinage et d’exportation représente un levier dans les négociations par les forces en présence.

Lors de l’établissement du califat de l’État islamique sur les territoires syrien et irakien, les infrastructures pétrolières constituaient des zones stratégiques à conquérir par les forces de Daech. De nombreux combats se sont concentrés autour des territoires riches en ressources, notamment dans les zones de Kirkouk et de Mossoul dans la région kurde d’Irak, ou dans la région de Deir ez-Zor dans le nord-est syrien. En 2014, Daech a, par exemple, contrôlé pendant quelques mois la raffinerie de Baïji en Irak, dont la capacité de production s’élevait à 170 000 barils de pétrole par jour. La rente pétrolière issue de l’exportation du pétrole par le territoire turc a permis à Daech de financer l’effort de guerre (2).

On peut citer d’autres exemples de conflits où la question énergétique tient une place centrale : la guerre du Golfe de 1990-1991, déclenchée lorsque l’Irak a envahi le Koweït qui, selon le gouvernement irakien, siphonnait ses ressources pétrolières (3) ; l’intervention militaire en Irak en 2003, pour laquelle la ministre du Commerce britannique avait déclaré aux représentants des majors britanniques qu’ils auraient accès aux réserves d’hydrocarbures dans l’Irak d’après Saddam Hussein (4) ; la guerre civile au Nigéria de 2008, où le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger réalise des opérations de bunkering, détournement de cargaisons de pétrole brut transportées clandestinement dans des raffineries d’Afrique de l’Ouest pour y être raffinées et réinjectées sur le marché régional (5).

Néanmoins, les causes des conflits étant complexes et multifactorielles, l’enjeu énergétique, bien qu’il puisse être prépondérant, s’inscrit dans un contexte historique de relations interétatiques ou infra-étatiques et se superpose aux rivalités géopolitiques et/ou géoéconomiques existantes entre les acteurs en présence.

L’énergie, une arme de guerre

La guerre russo-ukrainienne actuelle le démontre avec force : l’énergie est à la fois une arme de guerre et un levier d’action géopolitique et économique pour affaiblir l’adversaire. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, les infrastructures électriques sont parmi les cibles prioritaires des frappes russes sur le territoire ukrainien. On estime que 30 à 40 % de la capacité de production électrique ukrainienne a été endommagée (6). L’objectif stratégique de la Russie est double. Premièrement, il s’agit de déstabiliser et de fragiliser l’armée ukrainienne en la privant d’électricité sur des pans entiers de son territoire et donc d’une partie de ses moyens de télécommunications, mais aussi de fragiliser l’industrie qui soutient l’effort de guerre. Deuxièmement, il s’agit de démoraliser la population, tout particulièrement en période hivernale, en visant, via l’électricité, l’ensemble de ses secteurs d’importance vitaux (traitement de l’eau, chauffage, système de santé, communication). En mars 2022, un seuil a été passé lorsque la plus grosse centrale nucléaire d’Europe, la centrale ukrainienne de Zaporojie, située au sud-est de l’Ukraine, a été prise pour cible. Pour la première fois lors d’un conflit, la menace nucléaire ne résidait pas seulement dans l’usage d’armes nucléaires, mais aussi dans la possibilité d’un accident nucléaire dû à l’explosion d’une centrale volontairement prise pour cible. Si l’accident avait eu lieu, il aurait eu, selon les experts, des conséquences plus graves encore que la catastrophe de Tchernobyl.

En septembre 2022, une autre infrastructure énergétique a été prise pour cible, hors du territoire ukrainien et très éloignée des zones de combats : des explosions au large du Danemark ont provoqué des fuites massives sur les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et 2, qui relient la Russie à l’Allemagne viala mer Baltique. Cette attaque, dont l’attribution fait l’objet d’une enquête, vise à couper les flux gaziers en provenance de Russie vers les pays européens, très dépendants des exportations extérieures et donc particulièrement vulnérables aux ruptures d’approvisionnements [voir le focus de S. Ramdani p. 86]. Alors que la Russie a, depuis le début du conflit en février 2022, considérablement diminué le volume de ses exportations vers l’Europe, on assiste, en plus d’une flambée des prix de l’énergie, à des risques de pénuries énergétiques en Europe.

L’Union européenne, en réaction à l’intervention russe en Ukraine, a mis en place des sanctions économiques contre la Russie, l’objectif stratégique étant d’affaiblir économiquement la Russie, dont les exportations d’hydrocarbures représentent plus de 60 % de son économie. Le sixième paquet de sanctions adopté en juin 2022 par le Conseil européen vise à restreindre progressivement les importations européennes de pétrole brut et de produits raffinés, dont le volume total s’élève à 3,5 millions de barils par jour, pour atteindre une diminution de 90 % des volumes importés d’ici la fin de l’année 2023.

La guerre russo-ukrainienne en tant que telle et le rapport de force géopolitique à l’œuvre entre les pays occidentaux et la Russie constituent un cas d’étude riche pour analyser les différents types d’usages géopolitiques de l’énergie au sein des conflits. On y retrouve l’énergie comme arme de guerre, avec l’exemple de la centrale nucléaire de Zaporojie ; comme levier économique et géopolitique, que ce soit avec la diminution des exportations vers l’Europe ou avec les sanctions économiques européennes ; et comme moyen pour faire la guerre, les forces armées étant de plus en plus énergivores.

Des besoins énergétiques croissants pour faire la guerre

En effet, la consommation énergétique des armées ne fait que croître depuis l’avènement des guerres modernes et les projections confirment la poursuite de cette tendance. L’arrivée de nouveaux systèmes d’armes (Scorpion, A400M, Rafale), toujours plus énergivores, se traduit par une augmentation des besoins en carburant pour la mobilité terrestre, navale, aéronautique et spatiale (7). Avec la complexification des technologies, la numérisation des équipements, le développement très rapide du domaine cyber et des technologies de l’information pour la collecte, le traitement et l’analyse des données, on assiste à une électrodépendance croissante. Cela génère des contraintes technologiques pour embarquer toujours plus d’énergie électrique à bord des moyens de mobilité et implique une augmentation des consommations électriques des infrastructures militaires à la fois sur le territoire national et en opérations extérieures.

Les opérations extérieures dans des régions éloignées nécessitent donc un soutien logistique important pour assurer l’autonomie énergétique des forces armées dans les zones de conflit reculées. La logistique pétrolière déployée pour répondre aux besoins énergétiques des armées crée ainsi une forte vulnérabilité. De la même manière que les infrastructures énergétiques civiles, les convois pétroliers militaires constituent des cibles privilégiées — comme on a pu le constater en Ukraine, où les troupes russes ont rencontré des difficultés à se ravitailler en carburant —, ou lors de l’intervention américaine d’Afghanistan. Pour l’année 2020, ont été recensées 1 100 attaques de convois pétroliers de l’International security assistance force en Afghanistan, et en moyenne un blessé ou mort tous les 46 convois, voire tous les 24 convois selon les sources (8).

Cette augmentation des besoins énergétiques a un coût financier et humain. Du point de vue budgétaire, l’envolée des prix de l’énergie au cours des années 2021 et 2022 a engendré une forte augmentation du budget énergétique des armées. Sur le plan humain, en plus des nombreux décès dus aux attaques de convois, la sécurisation des flux logistiques pétroliers mobilise des forces supplémentaires, qui ne sont, de fait, pas envoyées au combat. Dans ce contexte, les armées cherchent à diversifier leur mix énergétique, qui repose à ce jour quasi exclusivement sur le pétrole pour la mobilité, en intégrant des sources d’énergies renouvelables, notamment pour les camps en opération, mais cela reste des développements mineurs par rapport au volume global d’énergies consommées.

Alors que les conséquences du changement climatique et du dépassement des limites planétaires impliquent à la fois une obligation sociétale et politique d’atténuation de l’empreinte carbone des armées et un besoin d’adaptation de leurs moyens et de leurs missions, les armées risquent d’évoluer dans un environnement de plus en plus contraint en matière d’accès à l’énergie. Dans ce contexte de stress généralisé autour de l’accès aux ressources, qu’elles soient énergétiques ou minières, mais aussi hydriques ou alimentaires, les interdépendances entre les enjeux énergétiques et les questions de sécurité et de défense se renforcent et se densifient.

Notes

(1) Yves Lacoste, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspero éditions, 1976.

(2) Vincent Piolet, « Géoéconomie du proto-État dirigé par Daech », Géoéconomie,2016/1, n°78, pp. 59-76 (https://​rb​.gy/​k​l​s​85h).

(3) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, & Power, New York, Free Press, 2009, 908 p.

(4) Paul Bignell, « Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq », The Independant, 19 avril 2011 (https://​rb​.gy/​8​p​n​ivv).

(5) Jean-Philippe Rémy, « La guerre du pétrole a commencé au Nigeria », Le Monde, 23 mai 2009 (https://​rb​.gy/​5​2​o​6zx).

(6) Angélique Palle, « Tensions électriques en Ukraine [Les armes à l’épreuve de la guerre d’Ukraine #9] », Le Collimateur, Le podcast de l’IRSEM, 18 novembre 2022 (https://​rb​.gy/​a​i​5​4fb).

(7)Ministère des Armées, « Stratégie énergétique de défense, rapport du groupe de travail énergie 2020 », 2020 (https://​rb​.gy/​b​d​m​u8a).

(8) Sophie Lefeez, « La préparation de l’armée américaine à la transition énergétique », VertigO, hors-série 34, avril 2021 (https://​rb​.gy/​l​e​x​kte).

Légende de la photo en première page : Des avions de l’US Air Force survolent des puits de pétrole koweïtiens incendiés par les forces irakiennes lors de leur retraite pendant l’opération « Tempête du désert », en 1991. Cette opération faisait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, qui considérait le Koweït comme un État artificiellement créé par les Britanniques en raison de ses fortes réserves en hydrocarbures et qui reprochait au Koweït une surproduction de pétrole provoquant une baisse de revenu pour Bagdad. (© US Air Force)

Le pouvoir russe face à la guerre (magazine Diplomatie, mai-juin 2023)

de Victor Violier

Un article intéressant sur le pouvoir russe

L’article en ligne ICI

Alors que la poursuite de la guerre semble irrémédiablement liée à l’avenir du régime russe et à la capacité de Vladimir Poutine à conforter son leadership au sein de l’élite du pouvoir, quel a été l’impact du conflit et de ses aléas sur le pouvoir du Kremlin ?

Derrière un apparent consensus politique sur la guerre apparaissent de plus en plus de signaux d’une possible dyarchie au sein des élites et une recomposition des acteurs étatiques et non étatiques du pouvoir.

Allégeance d’une élite cooptée qui se resserre autour du chef

Si le système politique russe se caractérise, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine à la toute fin de la décennie 1990, par « un pluralisme politique limité [et] non responsable » (1), l’élite au pouvoir n’en est pas moins traversée de débats, de dissensions et même de conflits sur l’avenir du régime et, notamment, sur les modalités selon lesquelles la classe dirigeante doit s’assurer le maintien de sa position et de ses privilèges vis-à-vis du reste de la population. Aussi, la trajectoire politique de la Russie post-soviétique peut s’appréhender comme le produit des luttes et des affrontements entre les différents groupes qui la composent.

Parachuté à la tête de l’État russe sans aucun capital politique, cet ancien lieutenant-colonel du KGB a dû forger son propre cercle et ses propres réseaux pour asseoir son pouvoir. Le premier chantier a consisté dans la mise au pas des oligarques hérités de la période eltsinienne et particulièrement actifs en politique sous sa présidence. L’affaire Khodorkovski, du nom de l’ancien PDG de l’entreprise pétrolière Ioukos et soutien de mouvements de l’opposition libérale, constitue le symbole de la domestication de ces riches hommes d’affaires dont l’influence politique a largement diminué au fil des années. S’ils ne voulaient pas subir les foudres du pouvoir et risquer la confiscation des empires économiques et financiers constitués à la faveur de la transition vers l’économie capitaliste, il leur fallait éviter de se mêler de politique et soutenir le pouvoir à chaque fois qu’il en aurait besoin. Parallèlement, les hommes du maintien de l’ordre ont acquis un rôle central dans la conduite de la politique du pays et le soutien au président de la Fédération. Le terme « structures de force » (silovye strukrury) désigne l’ensemble des membres des ministères et agences chargés de l’application de la loi et du maintien de l’ordre. Leur nombre et leur influence ont été inversement croissants à la perte d’influence des oligarques, poussant certains spécialistes à qualifier le régime russe de « militocratie » (2). Cette assertion doit cependant être nuancée d’autant plus que ces siloviki ne constituent pas nécessairement un groupe parfaitement homogène, y compris sur le plan politique (3). Ils doivent en revanche être envisagés comme une puissante force politique conservatrice dont les préférences favorisent le maintien du statu quo dans la Russie contemporaine (4). Un autre groupe de l’élite dirigeante est celui composé des proches du chef de l’Etat originaires de Saint-Pétersbourg, et ainsi surnommés les “Peterski”, où Vladimir Poutine a été en poste, au début des années 1990, après son retour de Dresde. Vladimir Poutine a forgé des relations de confiance avec ces hommes côtoyés avant son accession au pouvoir si bien qu’ils sont présentés par les consultants politiques proches du terrain comme un groupe important en dépit de leur nombre relativement restreint aujourd’hui (5). Là encore, et si l’on peut en identifier des figures emblématiques visibles dans le premier cercle du dirigeant russe, à commencer par Dmitri Medvedev, ancien Président, Premier ministre et actuel Vice-président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie depuis 2020, il ne constitue pas un groupe homogène politiquement. Enfin, un dernier groupe, composé de technocrates, souvent plus jeunes que les précédents, a émergé à la faveur de la nouvelle politique des cadres (kadrovaja politika) du régime et la création des réserves de cadres (kadrovyj reserv) (6).

En pratique, ces différents groupes peuvent être traversés par des désaccords sur les réformes à mener concernant les modalités de la modernisation de l’État et de son administration, l’attitude à adopter vis-à-vis des partenaires occidentaux, ou encore le degré d’intervention de l’État dans l’économie (7). On distingue classiquement un pôle libéral et un pôle plus conservateur. C’est d’ailleurs toujours selon cette opposition que se structurent les dissensus qui se font jour, malgré un unanimisme de façade et au travers de situations bien précises. Ainsi, face à ceux qui réclament un durcissement du conflit et un envoi massif de troupes, le ministre du Développement numérique, Maksout Chadaïev, s’est fait le relais des inquiétudes de la frange modérée du pouvoir concernant les conséquences économiques de cette guerre, en avançant le chiffre de 100 000 départs d’employés du secteur des technologies et de l’information depuis le début de la guerre, soit 10 % des effectifs du secteur.

À cette heure, la guerre a clarifié deux aspects au moins du fonctionnement des élites dirigeantes en Russie. D’une part, le conflit a apporté la confirmation — pour qui en doutait encore — de l’absence de pouvoir réel de ceux que l’on désigne, à tort, comme les « oligarques ». Leur pouvoir se cantonne à la sphère des affaires et il est, dans les faits, largement tributaire des arbitrages du pouvoir politique auquel ils n’ont d’autre choix que de se soumettre. La guerre a évidemment été une mauvaise nouvelle et un facteur d’inquiétude pour les riches hommes d’affaires proches du pouvoir. Mais ils n’ont à aucun moment été en mesure de l’empêcher, ni de peser sur ses modalités. Ils sont aujourd’hui contraints de composer avec la guerre et les répercussions économiques qu’elle charrie, à commencer par les sanctions occidentales qui les visent directement. D’autre part, la stratégie d’intimidation du pouvoir envers la frange libérale de l’élite a abouti à un resserrement du pouvoir autour des conservateurs et des patriotes. Ainsi, certains membres de l’élite cooptée et représentants des « libéraux systémiques » se sont fait l’écho des risques, notamment économiques de la guerre. C’est le cas notamment de Herman Gref, président de la Sberbank, la principale banque du pays et de Elvira Nabioullina, gouverneure de la Banque centrale de Russie. Cependant, leur voix n’a semble-t-il pas porté, confirmant les nouveaux arbitrages du chef de l’État. Pour certains libéraux systémiques, le défaut d’allégeance à la politique belliciste de Vladimir Poutine a été plus coûteux encore. C’est le cas, par exemple, de Vladimir Maou, économiste émérite de la Fédération et recteur du plus grand établissement de formation du pays qui ambitionne de former l’élite de demain. Alors que les milieux conservateurs voyaient jusqu’ici en lui un farouche adversaire et lui prêtaient une forte influence auprès du Président, il est passé tout près d’une condamnation par la justice russe cet été, sur fond de corruption. Cette affaire sonnait comme un rappel à l’ordre pour ce fidèle du régime, coupable de ne pas avoir signé l’appel de l’Union des recteurs en soutien à la guerre. Depuis cette violente mise en cause, son nom est magiquement apparu au bas de la pétition en question. Dernièrement, une dépêche de l’agence Ria Novosti faisait savoir que Vladimir Maou ne serait à ce jour pas rentré d’un voyage en Israël depuis le mois de novembre 2022.

Une conjoncture critique qui ouvre un espace de compétition politique pour le pouvoir ?

De manière en apparence paradoxale, et alors que les élites se resserrent et que le pouvoir a éliminé ou neutralisé la frange la plus libérale du pouvoir, la crise qui s’est enclenchée avec l’intervention militaire en Ukraine semble avoir ouvert un espace politique pour des acteurs plus radicaux et qui pouvaient jusqu’à maintenant faire figure d’outsiders vis-à-vis du reste de l’élite. Dans le prolongement des travaux de Michel Dobry, qui invite le chercheur à appréhender les crises comme des « états particuliers des systèmes politiques concernés » (8), nous pouvons observer les effets de la désectorisation des espaces sociaux et de la détérioration des frontières idéologiques. Dans cette situation de fluidité politique, deux acteurs en particulier méritent notre attention. 

Le premier d’entre eux est le président de la République de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov. Il s’agit du fils de Akhmat-Khadji Kadyrov, présenté par le discours officiel comme le premier président de la Tchétchénie, du fait de son ralliement à Moscou et de sa désolidarisation du camp indépendantiste dont étaient issus ses deux prédécesseurs. Ramzan Kadyrov est nommé président de la République de Tchétchénie par Vladimir Poutine, en 2007, alors qu’il vient d’atteindre l’âge légal minimal de 30 ans pour occuper cette fonction. Depuis, R. Kadyrov n’a eu de cesse d’accroître son pouvoir. En échange de sa loyauté au pouvoir fédéral et du maintien de l’ordre dans l’ancienne république sécessionniste, Moscou lui laisse carte blanche sur le territoire tchétchène, où il se conduit en véritable autocrate et fait régner la terreur par le biais de ses forces de sécurité, les kadyrovtsy. Depuis le début de la guerre, R. Kadyrov a multiplié les coups d’éclat, les déclarations tapageuses et s’est distingué à plusieurs reprises dans une véritable surenchère belliciste. Dès le lendemain de l’invasion du 24 février, le leader tchétchène mettait en scène le rassemblement puis l’envoi de 10 000 hommes, depuis Grozny, en soutien à l’armée russe. Au mois de septembre, il critiquait publiquement les généraux russes via une vidéo postée sur sa chaîne du réseau social Telegram : « Je ne suis pas un stratège, comme au ministère de la Défense. Mais des erreurs ont été commises. Je pense qu’ils en tireront des conclusions. Quand on dit la vérité en face, on peut ne pas aimer ça. Mais j’aime dire la vérité. » Il lançait même une sorte d’ultimatum au commandement en ajoutant que « si aucun changement [n’était] apporté à l’opération militaire spéciale aujourd’hui ou demain, [il] serait obligé de [s]’adresser aux dirigeants du pays, au ministère de la Défense, pour leur expliquer la situation sur le terrain. » Un mois plus tard, il appelait à l’utilisation d’armes nucléaires en Ukraine pour arrêter de « jouer ». Aujourd’hui, certains observateurs lui prêtent un destin fédéral du fait, non seulement du rôle qu’il joue dans la guerre, en soutien à Moscou, mais aussi du statut particulier dont il semble jouir et largement profiter.

Le second de ces acteurs qui se sont particulièrement mis en valeur depuis le début de la guerre est Evgueni Prigogine. Cet ancien prisonnier de droit commun du temps de l’Union soviétique a fait fortune dans le secteur de la restauration au cours des années 1990-2000, à la faveur de liens particuliers tissés avec le pouvoir et de juteux contrats publics, ce qui lui vaut le surnom de « cuisinier de Poutine ». Plus récemment, E. Prigogine est connu pour être le fondateur, en 2014, du groupe paramilitaire privé Wagner. Cette société privée de mercenaires a été particulièrement active depuis, non seulement en Ukraine, mais aussi au Moyen-Orient et en Afrique, chose qu’il avait pourtant toujours nié jusqu’à la guerre de 2022. De la même façon, le pouvoir russe, qui rejetait tout lien avec Wagner et daignait à peine reconnaître son existence, a finalement reconnu son rôle dans l’opération en Ukraine. Le recours aux milices Wagner s’explique en effet par la volonté de Vladimir Poutine, d’abord, de renforcer les forces russes sur le terrain, sans recourir à la mobilisation, puis, d’y recourir le moins possible. En ce sens, Prigogine et ses miliciens sont des belligérants à part entière du conflit dans lequel Wagner se vend comme troupes d’élites, quand bien même la société paramilitaire privée recruterait au sein des prisons russes en échange de la promesse d’une deuxième vie après la guerre. La participation à la guerre d’une structure non étatique interroge, d’autant que la coopération entre l’armée régulière et la société de mercenaires laisse plus souvent la place à une concurrence sur le terrain et une guerre de communication pour revendiquer la paternité des victoires dont le pouvoir russe a tant besoin pour sauver la face. Dernier exemple en date, la bataille de Solédar, en janvier 2023, dont le groupe Wagner, par l’intermédiaire de E. Prigojine lui-même, s’est empressé de s’attribuer les mérites, alors même que la ville n’était pas entièrement contrôlée par les Russes, lui valant d’être contredit par le ministère de la Défense russe… qui revendiquait cette victoire deux jours plus tard. Comme s’il fallait éteindre un feu qui couve, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré, le 16 janvier, à ce sujet, que la Russie « reconnaît les héros qui servent dans les forces armées », citant expressément « ceux qui viennent du groupe paramilitaire Wagner » et assurant que « ce conflit n’existe que dans l’espace informationnel ». Pourtant, E. Prigojine, qui apparaît depuis peu à visage découvert, ne néglige pas la communication sur les faits d’armes de son groupe de mercenaires et à son profit personnel. Il se fait également de plus en plus critique sur les autorités et les élites, les accusant notamment d’éviter la mobilisation. Enfin, selon le site d’information indépendant Meduza (9), E. Prigojine aurait désormais le projet de créer un nouveau parti politique conservateur, patriote et anti-élites. Celui qui avait un temps voulu se rapprocher du parti nationaliste Rodina (« Patrie ») pour les élections législatives de 2020 espère certainement convertir la légitimité acquise sur le champ de bataille sur le terrain politique.

Un édifice qui pourrait se fissurer ?

Si l’on est si attentif à ce qui se joue dans les arcanes du pouvoir, c’est aussi parce que la perspective d’un soulèvement de la population, ou même, simplement, de mobilisations sociales massives contraignant le pouvoir à un revirement, semblent hautement improbables. Avant même la guerre, le politiste russe Vladimir Gel’man, alors encore professeur à l’Université européenne de Saint-Pétersbourg, déclarait ainsi : « Nous avons maintenant affaire à un régime autoritaire consolidé sans ambiguïté — “consolidé” dans la mesure où il n’existe pas de facteurs internes sérieux susceptibles de changer dans un avenir prévisible. » (10) Outre l’importance de la propagande du pouvoir largement relayée par les médias, il ne faut bien évidemment pas sous-estimer la force de l’appareil répressif qui pèse sur toute velléité de résistance de la population. D’autant que les derniers médias et journalistes indépendants ont été contraints soit au silence, soit à l’exil. Cependant, bien qu’on puisse raisonnablement douter de l’émergence de mobilisations d’ampleur, certains événements de cette guerre ont suscité l’expression de certaines tensions sociales. C’est le cas notamment de la mobilisation partielle décrétée à partir du 21 septembre 2022 et qui a donné lieu à des manifestations dans près de quarante villes de Russie, durement réprimées par le pouvoir. À cette occasion, des tentatives de sabotage ont également été entreprises. Expression de colère ou vaine tentative de gripper la terrible machine, plusieurs commissariats militaires ont été incendiés. Il convient de noter cependant que de nombreuses prises de parole dans l’espace public, notamment via des vidéos postées sur les réseaux sociaux, ont par la suite concerné des mères et des femmes de soldats réclamant davantage de moyens pour leurs fils et leurs maris partis combattre. En d’autres termes, celles-ci exigeaient non pas le retour des hommes, mais du matériel pour qu’ils puissent faire la guerre dans de bonnes conditions.

Dans ce contexte, la question qui se pose au régime et à la société russes est celle de la loyauté des cadres intermédiaires et des élites de second rang. Dans les conjonctures routinières, ils sont les relais du pouvoir et les courroies de transmission de sa domination sur la société. Dans cette conjoncture critique, ils doivent de plus en plus assumer des décisions impopulaires et assurer leur mise en œuvre malgré les dysfonctionnements, non seulement de l’appareil militaire, mais aussi de l’État et de son administration ainsi que les difficultés rencontrées par l’économie russe. La grande majorité des élites intermédiaires semblent se plier de bonne grâce aux directives venues d’en haut, minimisant les risques pour eux-mêmes de désobéir, ou même simplement de ne pas remplir les objectifs, comme les quotas de mobilisés, par exemple. Néanmoins, certaines voix se sont élevées face au pouvoir russe depuis le début de la guerre. Un diplomate de la mission permanente russe auprès des Nations Unies à Genève a ainsi démissionné le 23 mai dernier. Depuis, Boris Bondarev, qui travaillait pour le ministère des Affaires étrangères russes depuis 20 ans, n’a eu de cesse de critiquer le pouvoir et de dénoncer la couardise de l’entourage de Vladimir Poutine, à commencer par son ancien chef, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Des députés de la municipalité de Smolninskoïe (un quartier de Saint-Pétersbourg) ont accusé le Président d’être responsable de la « mort d’hommes russes valides, du déclin économique national, de la fuite des cerveaux depuis la Russie, et de l’expansion de l’OTAN vers l’est » et réclamé à la Douma (le parlement fédéral) sa destitution pour « haute trahison » sur la base de l’article 93 de la Constitution (11). À Moscou, un groupe de députés du quartier Lomonossov a adressé une lettre à Vladimir Poutine, certes moins véhémente mais tout aussi limpide quant à leur requête : « Nous vous demandons de vous retirer ». De façon plus discrète, le maire de Moscou s’était distingué en déclarant, en avance sur la date butoir, que le quota d’appelés avait déjà été atteint. Une manière sans doute de ménager les administrés de la capitale et de relâcher la pression sur la population.

Une radicalisation des élites sous la pression des partisans de l’affrontement

Face à la quasi-impossibilité de fait de se mobiliser pour les citoyens ordinaires et les rares mais courageuses prises de position des élites intermédiaires, une lame de fond semble faire bien davantage de remous dans la société russe à mesure que les patriotes, les ultranationalistes et les va-t-en-guerre de tout poil se font de plus en plus visibles et bruyants. Ce mouvement n’est pas nouveau, mais alors que ses principales figures évoluaient jusqu’ici à la marge du champ politique russe, faisant opportunément passer Vladimir Poutine pour un « modéré », la guerre et la surenchère de discours guerriers et de haine contre l’Ukraine et l’Occident lui ont permis de constituer une véritable opposition pro-guerre au Kremlin (12). Le discours du pouvoir russe censé justifier l’agression militaire de l’Ukraine puise très largement dans la rhétorique impériale, néo-eurasiste, qui fantasme un « monde russe » — dont ferait partie l’Ukraine — menacé et humilié par l’Occident. Ainsi, Alexandre Douguine, idéologue souvent présenté, à tort, comme « le Raspoutine » de Poutine, est un penseur influent dans les milieux extrémistes russes. Son discours a encore davantage pénétré la société russe à la faveur de la guerre et de la reprise, par le pouvoir dans ses discours officiels, de plusieurs de ses thèses. Les déclarations de Vladimir Poutine, telles que son adresse à la nation en date du 21 septembre 2022, accréditent en effet le négationnisme selon lequel il n’existe pas de civilisation ukrainienne, ni même de peuple ou de culture ukrainienne distinctes de la civilisation russe. Douguine est de longue date un partisan du rattachement de la Crimée à la Russie et s’est déclaré depuis le début de la guerre favorable à l’annexion de tout le territoire de l’Ukraine. Ainsi déclarait-il au sujet de la guerre, le 1er octobre dernier, sur la chaîne de télévision Tsargrad : « Ce n’est pas seulement un événement ordinaire, (…) c’est le début de la dernière bataille de la lumière et des ténèbres qui a été défini aujourd’hui. »

Parmi les animateurs de ce parti de la guerre, les blogueurs militaires jouent un rôle central. Ces experts militaires sont à la tête de communautés de plusieurs centaines de milliers d’abonnés sur le réseau social russe Telegram. Ils s’y autorisent de très virulentes critiques du commandement militaire mais prennent généralement soin d’épargner le chef du Kremlin. Ce fut encore le cas à la suite du bombardement de Makiïvka dans la nuit du Réveillon. Moscou a reconnu 89 morts. Kiev revendique un bilan plus lourd, 300 morts et 400 blessés. La colère des blogueurs militaires, immédiate, s’est dirigée contre le commandement militaire, accusé à la fois de ne pas avoir assez d’autorité sur ses hommes pour les priver de téléphone (qui les aurait fait repérer) et d’avoir organisé le stockage de munitions dans un bâtiment mitoyen, aggravant l’ampleur et le bilan de l’explosion. Ces experts se sont ainsi opposés au discours du ministère de la Défense qui tentait de rejeter la faute sur les soldats et leur négligence. Igor Girkin, connu sous le nom de « Strelkov » (Tireur) est l’un des rares, parmi ces opposants pro-guerre d’extrême droite, à s’être autorisé à critiquer directement Vladimir Poutine. Lors d’une longue vidéo postée sur sa chaîne Telegram en décembre, il affirmait que « la tête du poisson [était] complètement pourrie », reprenant le proverbe selon lequel « le poisson pourrit toujours par la tête ». Une des hypothèses pour expliquer cette liberté de ton est qu’il serait un membre du GRU, le service de renseignement militaire russe. Il est aussi probable que le pouvoir ne parvienne pas à mettre la main sur lui. Enfin, Igor Girkin conserve une certaine popularité en raison du rôle qu’il a joué dans l’annexion de la Crimée puis dans les débuts de la guerre du Donbass, en 2014. Ses commentaires sur la guerre en cours donnent en tous cas aux observateurs, comme au pouvoir russe, un aperçu sans doute plus proche de la réalité des combats que les rapports complaisants qui sont remontés au Kremlin.

La position de V. Poutine s’est renforcée à la faveur du resserrement de l’élite au pouvoir autour de son chef. Cependant, celui-ci est confronté à la montée en puissance d’acteurs dont on peut se demander s’il en contrôle parfaitement les ambitions. En effet, il convient de rappeler que Vladimir Poutine est certes au sommet de l’édifice du pouvoir, fonctionnant comme un enchevêtrement de réseaux informels et d’allégeances personnelles plus que comme la « verticale du pouvoir » vantée par le discours officiel, mais il n’en est pas pour autant le seul artisan. Vladimir Poutine doit au contraire s’assurer du soutien et des relais de tous les groupes élitaires et réseaux informels qui font le pouvoir russe et qui dépendent de son pouvoir autant qu’ils le contraignent (13). En outre, en dépit de la nature autoritaire du pouvoir, il ne faut pas oublier que le régime doit fabriquer du consensus et de l’adhésion à un projet qui se résume de plus en plus à une guerre absurde et criminelle. Dans ce contexte, le parti de la guerre et les forces conservatrices et patriotes constituent certes un soutien à la politique de Vladimir Poutine, mais également une pression supplémentaire quant à la capacité du pouvoir à ménager une sortie qui puisse apparaître comme une victoire et ainsi éviter une crise du régime.

Notes

(1) Juan J. Linz, « An Authoritarian Regime : The Case of Spain », in E. Allard et Y. Littunen (dir.), Cleavages, Ideologies, and Party Systems : Contributions to Comparative Political Sociology, Helsinki, The Academic Bookstore, 1964, p. 291-341.

(2) Olga Krychtanovskaïa et Stephen White, « Putin’s militocracy », Post-Soviet Affairs, vol. 19, n° 4, octobre-décembre 2003, p. 289-306.

(3) Victor Violier, « The Militarization Theory in Post-Soviet Russia : Dispelling the Pathological Look at Political and Administrative Elites », Research in Political Sociology, vol. 24, p. 191-213, 2017.

(4) Brian D. Taylor, « The Russian Siloviki & Political Change », Daedalus, vol. 146, no 2, 2017, p. 53-63.

(5) Régis Genté, « Cercles dirigeants russes : infaillible loyauté au système Poutine ? », Russie.NEI.Reports, n° 38, IFRI, juillet 2022.

(6) Victor Violier, « Façonner l’État, former ses serviteurs : les reconfigurations de la politique des cadres de la fin de l’Union soviétique à la Russie de Vladimir Poutine », thèse de doctorat en science politique sous la direction de Béatrice Hibou et Frédéric Zalewski, Université Paris Nanterre, 2021.

(7) Olga Gille-Belova, « Les débats sur la “modernisation autoritaire” sous la présidence de Dmitri Medvedev », Revue internationale de politique comparée, vol. 20, no 3, 2013, p. 133-151.

(8) Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.

(9) « “He grasps things very quickly” Evgeny Prigozhin’s covert bid for power in an unstable Russia — and what he has learned from Alexey Navalny », Meduza, 15 novembre 2022 (https://​rb​.gy/​7​q​g​dv9).

(10) « “I don’t know what will happen with Putin’s daughters” Political scientist Vladimir Gelman explains how Russia’s political regime consolidated and the country became “badly governed” », Meduza, 6 janvier 2020 (https://​rb​.gy/​x​k​f​g9t).

(11) « Deputies in St. Petersburg suggest State Duma charge Putin with high treason », The Insider, 8 septembre 2022 (https://​rb​.gy/​w​w​x​ldj).

(12) Jules Sergei Fediunin, « Why does the Putin regime tolerate its radical conservative critics ? », Russia​.post, 15 décembre 2022.

(13) Alena Ledeneva, Can Russia Modernize ? – Sistema, Power Networks and Informal Governance, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

Photo ci-dessus : Le 24 juin 2022, le président russe Vladimir Poutine assiste à la parade militaire marquant le 75e anniversaire de la victoire sur le nazisme. Selon le Centre indépendant Levada, la cote de popularité du président russe était en chute de 6 points entre les mois d’août et septembre 2022, mais se situait toujours au-dessus de 75 %. En mars 2022, le pourcentage de Russes « approuvant » l’action du maitre du Kremlin était remonté à 83 %, après être longtemps resté sous la barre des 70 % pendant l’épidémie de Covid-19. (© Kremlin​.ru)