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Jean Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre

          Avec cet ouvrage, Jean Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences-po, revisite l’histoire des Arabes en lien avec celle de l’Europe. Il débute son histoire par la conquête napoléonienne de l’Egypte et la « renaissance arabe », la Nahda, qui sera brisée au début du XXème siècle par les grands marchandages colonialistes de la Première Guerre Mondiale. Il montre comment l’élan de la décolonisation et des indépendances a été détourné par des régimes dictatoriaux qui ne reconnaissent pas les peuples comme la source du pouvoir. Un ouvrage intéressant, loin du prétendu choc des civilisations, qui apporte une connaissance précise, nuancée mais aussi la vision propre à Filiu : c’est en puisant aux sources de la nahda que les peuples arabes pourront faire reculer les dictateurs, les despotes, les djihadistes. Il s’agit de s’inspirer des Lumières tout en repoussant la servilité à l’Occident.

Les Arabes de la Nahda (1801-1913)

La Nahda correspond à Filiu aux Lumières arabes, un foisonnement culturel, intellectuel, religieux et modernisateur.

  • L’Egypte se modernise autour de Mohammed Ali, qui réprime les Wahhabites des Saoud. L’Egypte mène une politique de grands travaux, et réforme son armée.
  • La Tunisie abolit l’esclavage en 1846, deux années avant la France. En 1867, elle se dote d’une constitution qui distinct le pouvoir politique de la religion.
  • Un mouvement intellectuel accompagne ces transformations. Kawakibi défend une « démocratie constitutionnelle », la liberté, la nation. Beaucoup de ces intellectuels arabes récupèrent le concept de nation pour s’affirmer contre les immixtions européennes et pour regénérer l’islam.

C’est au sein de la Nahda que nait une identité arabe renouvelée. En 1837, en Algérie, Abdelkader lève l’étendard de l’islam et de la résistance nationale contre la France. En 1911, deux Arabes chrétiens lancent le journal « Palestine » qui prône un nationalisme arabe et dénonce la menace du projet sioniste. L’Egypte est occupée par les Britanniques, la Tunisie par les Français. C’est la fin de la dynamique de la Nadha.

Comme le remarque Filiu : « La Renaissance arabe a été une entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles (…). Les Arabes de la Nahda ont été meurtris de leur impuissance à endiguer l’expansion coloniale » (p. 41).

Première Guerre Mondiale, colonialisme et promesses britanniques

Durant la Première Guerre Mondiale, les grandes puissances intensifient leurs tentatives d’implantations au Moyen-Orient. Les Anglais utilisent le chérif Hussein et son fils Faysal (la famille Hachémite) contre les Ottomans. Ils promettent un « Etat arabe indépendant » et utilisent le nationalisme arabe contre l’empire ottoman. Cependant, au même moment, les accords de Sykes-Picot de mai 1916 entérine un partage entre les puissances françaises et britanniques. A la rigueur céderait-on une Syrie musulmane au royaume arabe. Pour éviter une internationalisation de la Palestine, les Anglais soutiennent le mouvement sioniste sous l’égide de Balfour. La population arabe, constituant alors 90 % des habitants d’alors est réduite à des « communautés non juives », auxquelles ne sont même pas reconnus des droits nationaux (p.54).

Sous la bénédiction de la Société Des Nations (SDN), Anglais et Français établissent des mandats sur la Syrie, la Palestine, le Liban, l’Irak (Conférence de San Remo en 1922). Des révoltes arabes éclatent pour former des Etats indépendants des puissances coloniales mais ils sont réprimés dans le sang :

  •  en Egypte en 1919, le parti WAFD mène un mouvement révolutionnaire qui est écrasé dans le sang par les Anglais (1.000 victimes)
  • En Syrie, le congrès national syrien proclame l’indépendance de la Syrie avec le Liban/Palestine mais les colonialistes européens l’empêchent
  • En Irak, en mai 1920, 10.000 Irakiens sont tués dans une grande révolte.

Seule l’Arabie des Saoud obtient son indépendance autour d’une idéologie anti-nadha. Cette même Arabie Saoudite se développe dans le déni européen du droit des peuples arabes.

Un demi-siècle d’indépendance (1922-1971)

A partir des années 1920, des partis nationalistes voient le jour : le Destour en Tunisie, l’association des Oulémas en Algérie, le parti de l’Istiqal. En 1936-1939, une grande révolte éclate en Palestine contre les Britanniques et les sionistes. Les Anglais ripostent avec l’envoi de 20.000 soldats (souvent vétérans de l’Irlande). La puissance mandataire « enrôle des milliers de supplétifs juifs ». Résultats : 2 % de la population arabe de Palestine est tuée ou blessée.

          En 1947, l’ONU partage la Palestine en donnant les meilleures terres aux sionistes. Après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, Israël s’étend sur 77 % de la Palestine. Un quart de la population arabe du pays vit alors sur 1 % de la Palestine, la bande de Gaza.

Billion D., Géopolitique des Mondes arabes, Editions Eyrolles, Paris, 2019

          En Algérie, la décolonisation est violente : environ 2,5 % des Algériens musulmans sont tués. Seule la dynastie marocaine survit à la décolonisation. La décolonisation et l’Etat d’Israël vont entrainer le départ des juifs des pays arabes.

          « L’indépendance des Etats, au-delà des épreuves liées à sa conquête, s’accompagne donc d’une perte de subsistance des sociétés arabes, plus homogènes, moins sensibles à la différence ». (p. 90)

Vingt ans de coups d’Etats : le grand détournement (1949-1969)

          D’après Filiu, la lutte armée imposée par le colonialisme a été « un coût terrible pour les populations arabes ». Elle a mis de côté le projet démocratique et humaniste portée par la nadha devant la nécessité de se libérer de l’oppression coloniale.

Nasser (au centre) reçoit le président algérien Ahmed Ben Bella (à droite) et le président irakien Abdel Salam Aref (à gauche) pour le sommet de la Ligue arabe à Alexandrie en septembre 1964.

          Nombre de coups d’Etat militaires mettent fin aux espoirs suscités par les indépendances. Nasser par son coup d’Etat proclame la république mais interdit la réintroduction des partis politiques. Il chasse les frères musulmans qui trouvent refuges en Arabie Saoudite. En 1963, les baasistes s’emparent du pouvoir en Syrie. Nasser encourage un coup d’Etat au Yemen en 1962, Kadhafi, disciple de Nasser fait de même en Lybie en 1969. Les services de police traquent les opposants qui sont accusés de former une cinquième colonne, d’être alliés aux impérialistes. Ainsi, deux alternatives émergent de cet impasse : 1- le nationalisme arabe autour de dictatures 2- l’islam politique autour du wahhabisme et des frères musulmans radicalisés.

Et le conflit israélo-palestinien démontre ce « détournement ». En 1947, la résolution de l’ONU 181 qui créé un Etat juif permet à Israël de légitimer son fondement, au détriment des Palestiniens. Jusqu’en février 1969, la cause palestinienne est utilisée par les pays arabes pour légitimer leurs intérêts (Jordanie, Egypte, Syrie) : il n’y a pas de réelle autonomie politique du mouvement national palestinien.

« La Renaissance arabe a donc été trahie par les puissances coloniales au cours de la Première Guerre Mondiale, mais les indépendances progressivement conquises ne sont qu’une libération en trompe-l’œil, car les cliques dictatoriales ont frustré les peuples des fruits de leurs combats » (p. 125).

D’un désastre à l’autre (1970-1991) : la génération des abandons

Dans les années 1970, on assiste à des « révolutions de palais » qui rectifient les orientations anti-impérialistes des pays arabes. La gauche devient la cible de la répression tandis qu’une poussée islamiste a lieu sur les campus, souvent avec la complicité des pouvoirs, notamment des pétromonarchies arabes qui accueillent les frères musulmans influencés par Sayyed Qotb. Israël favorise aussi l’implantation des frères musulmans à Gaza contre l’Organisation de Libération de la Palestine.

C’est l’époque de l’OLP pour les Palestiniens, qui pourchassée en Jordanie, s’installe au Liban. Arafat estime alors qu’il faut diriger une partie libérée de la Palestine, ce que refuse le FPLP. L’OLP commence à être reconnue : Arafat est invité à l’ONU, ouvre un bureau de l’OLP à Paris. La France de Mitterrand protège Arafat et soutient la création de deux Etats tout en étant l’ami des Israéliens.

En 1979, on assiste à un basculement, avec la révolution iranienne (l’ambassade d’Israël devient celle de Palestine) et à l’intervention soviétique en Afghanistan.

La guerre du Golfe démontre les divisions du monde arabe : l’Irak qui envahit le Koweit est soutenu par les frères musulmans saoudiens que le pouvoir va réprimer. Les Saoud vont alors encourager le salafisme, plus « apolitique » mais « très intrusif dans la vie quotidienne dont il entend réguler les moindres détails » (p. 161). Tout ceci débouche sur un « sentiment d’impuissance individuel et collective qui se répand, ronge les ressorts les plus intimes de la société arabe » (167).

          Du bon usage de la terreur (1991-2011)

La terreur est utilisée par l’OLP pour détourner des avions (+ attentat d’otages israéliens à Munich en 1972). Il n’y a aucune nature islamiste à ces attentats. Souvent, les puissances occupantes réutilisent le terme de terrorisme pour s’abstraire des contraintes du droit de la guerre et délégitimer toute résistance (p. 171).

Des soldats de l’armée algérienne gardent une rue du quartier de Bab el Oued, fief du Front islamique du salut (FIS) à Alger. Suite à la victoire du FIS au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 et à la démission du président Chadli Bendjedid le 11 janvier 1992, les militaires ont annulé le second tour des élections prévues le 16 janvier, entraînant le pays dans dix ans de guerre civile entre les forces de l’État et les groupes armés islamistes. © Abdelhak Senna et André Durand/AFP

          En Algérie, le FIS (Front Islamique du Salut) combat la corruption et défend la petite entreprise contre l’étatisation. En juin 1990, il remporte les municipales et en 1991, il est le 1er parti aux législatives (47,5%). Le FIS est démantelé par le pouvoir militaire algérien, les élections interdites. Une guerre civile éclate autour d’un groupe armée : le groupe islamique armée (GIA). Cette guerre fait 150.000 victimes.

          Entre Israël et l’OLP, le processus d’Oslo entérine un processus de paix, mais sans que la colonisation ne soit discutée. Oslo tombe vite à l’eau. Après les accords, la colonisation israélienne progresse en Cisjordanie, les représentants de l’autorité palestinienne souvent abusent de leur nouveau pouvoir. Le Likoud de Netanyahou critique les accords et le Hamas multiplie les attentats suicides. A Camp David en 2000, Ehud Barack veut une Jérusalem israélienne indivisible. Sharon après lui profite du 11-09-2001 pour s’attaquer au leader palestinien : « chacun a son propre Ben Laden, Arafat est notre Ben Laden ».

          En 1996, la chaîne Al Jazeera est lancée au Qatar. La chaine suit notamment les djihadistes ce qui alimente la diffusion du modèle islamique des pétromonarchies. La chaîne diffuse le discours de Ben Laden après le 11 septembre, où il se pose en défenseur des Palestiniens ou contre l’occupant US en Arabie, alors qu’il ne les a jamais combattu. Bush lance alors une « guerre globale contre la terreur » qui s’auto-alimente et donne le sentiment d’être sans fin. La position de la France sur l’Irak permet d’éviter l’impression d’un choc des civilisations entre islam et occident.

Révolution et contre révolution : dictateurs et djihadistes, mêmes combats (2011-2015)

Manifestants sur la place Tahrir au Caire le 4 février. Source Wikipédia

En 2011, une vague de soulèvements populaire touche le monde arabe. Cette révolution arabe part de Tunisie (L’immolation de mr Bouzazizi en décembre 2010). Le 14 janvier, Ben Ali fuit en Arabie Saoudite. En Egypte, la foule envahit la place Tahir d’Egypte. Le 11 février, Moubarak s’enfuit. Au Bahreïn, au Yémen, des mouvements ont lieu pour une constitution démocratique. L’Algérie et l’Arabie Saoudite achètent la paix sociale. Les Saoudiens répriment le mouvement au Bahreïn. En Syrie, un mouvement pacifiste voit le jour autour du conseil national syrien, qui refuse la militarisation. Mais le Qatar, la Turquie soutiennent des mouvements plus islamistes : notamment Al Nosra. Des mécènes islamistes et salafistes encouragent ces groupes. Assad quant à lui, fait bombarder la banlieue de Damas (1.400 morts) et multiplie les exactions contre sa population civile. Le Hezbollah et le Hamas soutiennent Assad. Cela démontre la division entre Arabes mais aussi entre différents groupes musulmans. Il n’y a pas de prétendue unité d’une civilisation « islamiste » contre l’Occident, qui n’est pas plus uni.

En Egypte, le mouvement démocratique s’est fait enfermer par le duel entre islamistes et militaires. La Tunisie quant à elle connait un processus démocratique avec un dialogue et le poids d’un mouvement syndical fort (UGTT).

Pour Filiu, les dictatures ont été une « régression absolue vers les âges les plus tourmentés de l’histoire arabe » (241). Cependant, la révolution de 2011 démontre la crise des dictatures arabes qui ne reconnaissent pas le peuple comme source de la souveraineté.

Remarques et critiques

  • Sur les révolutions de 2011, si Filiu critique le rôle de BHL et le CNT libyen, il n’apporte aucune critique de l’intervention française/OTAN en Libye. De la même façon, il dit que la France a soutenu le CNS contre DAESH et Assad mais il ne dit rien sur le rôle parfois ambigu de la France en Syrie.
  • Filiu dans son modèle démocratique oublie les difficultés inhérentes à la stabilisation démocratique, les combats aigus entre révolutionnaires/contre-révolutionnaires, impérialistes/anti-impérialistes, antagonismes sociaux. Si l’on prend le cas de la France, les Lumières qui inspirent la révolution sont dévoyées plus d’une fois, étouffées par les luttes politiques et sociales en France, les luttes extérieures aussi. Il faut plus d’une centaine d’année pour « stabiliser » les acquis révolutionnaires de 89, et encore au détriment des mouvements révolutionnaires (communards…). Ajoutons pour le Moyen-Orient le rôle de l’humiliation coloniale du XXème siècle (mandats français/britanniques catastrophiques + création de l’Etat d’Israël), pour nourrir un fort ressentiment. Même si bien entendu, l’objectif démocratique posé par Filiu reste incontournable et indispensable pour aboutir à des progrès politiques et sociaux pour l’ensemble des peuples arabes.

L’énergie, ça sert d’abord à faire la guerre

Article du magazine Diplomatie à retrouver ici

Un très bon article sur les enjeux énergétiques et la guerre, reprenant la problématique du grand géographie Yves Lacoste. Cet article confirme bien les thèses exposées dans le n°39 de Contretemps (l’article de Ben Cramer, La bande des Quatre et l’insécurité environnementale – à lire en annexe) sur la surexploitation énergétique qu’entrainent les guerres et la militarisation

Alors que l’énergie est au cœur de l’actualité européenne depuis l’intervention militaire russe en Ukraine en février 2022, comment les ressources énergétiques sont-elles utilisées comme un levier d’action, un vecteur de puissance, une arme au sein des conflits, ou encore comme moyen pour faire la guerre ?

Le cas de la guerre russo-ukrainienne, parmi d’autres exemples, permet de mettre en lumière la façon dont le levier énergétique intervient au sein même d’un conflit ou d’un rapport de force géopolitique, ou en découle directement ou indirectement. La consommation d’énergies étant essentielle au fonctionnement de l’économie mondiale, des sociétés et des États, on peut affirmer que l’énergie constitue un enjeu géostratégique majeur dans toute guerre, conflit, ou rapport de force entre acteurs.

Trois grands types d’enjeux relatifs à l’énergie dans un conflit ou un rapport de force peuvent être identifiés. Premièrement, l’énergie comme cause du conflit ou comme but de guerre, c’est-à-dire que l’action des belligérants vise à prendre le contrôle ou à défendre l’accès à un territoire riche en ressources et/ou ses voies d’approvisionnement ou d’exportation. Deuxièmement, l’énergie comme arme ou comme levier, qui peut être de nature physique, géopolitique ou économique. Les infrastructures énergétiques critiques (par exemple des centres de production, de transformation d’énergie, ou des réseaux de transport) représentent des cibles physiques stratégiques à détruire ou à endommager. Les sanctions à l’encontre d’un État producteur et exportateur d’énergies forment des leviers économiques visant à affaiblir l’adversaire. La diminution ou l’arrêt des exportations d’énergies vers des pays importateurs, dépourvus de ressources sur leurs territoires, constituent un levier géopolitique pour le pays producteur. Troisièmement, l’énergie comme moyen pour faire la guerre : l’énergie est le socle de toute action ou de tout mouvement militaire car un déplacement de troupes par voies terrestre, maritime ou aérienne nécessite de l’énergie et notamment du pétrole pour la mobilité, et les communications militaires et le travail en état-major nécessitent de l’électricité.

L’énergie, un enjeu stratégique majeur, au cœur de nombreux conflits

L’un des exemples les plus récents de conflit géopolitique, qui s’articule directement et nommément autour d’enjeux énergétiques, est la montée des tensions en Méditerranée orientale au cours de la décennie 2010. En effet, l’accès aux ressources gazières offshore (en mer) est au centre de la communication politique des États riverains de la Méditerranée orientale, notamment la Turquie, la République de Chypre, la Grèce, Israël, et l’Égypte. Les découvertes de gaz naturel au large d’Israël et de l’île de Chypre ont réveillé l’appétit de la Turquie — très consommatrice d’énergies et dépourvue en ressources fossiles sur son territoire — et généré de nombreuses tensions géopolitiques entre les acteurs de la région au cours de la dernière décennie. Bien qu’il n’y ait pas, à ce jour, de guerre ouverte pour le gaz en Méditerranée orientale, on a pu assister à une militarisation de la région, notamment dans le domaine aéronaval, et à de nombreux rapports de force de nature militaire autour de gisements gaziers en exploitation ou dans des zones où les revendications maritimes de différents États se chevauchent.

Dans la région Méditerranée-Moyen-Orient, les cas récents des guerres en Libye et en Syrie mettent en lumière, depuis leur début en 2011, l’importance pour les belligérants de contrôler les territoires stratégiques où se situent les gisements d’hydrocarbures, mais aussi les infrastructures de transformation, de stockage et de transport, comme les raffineries, les pipelines et les terminaux. En Libye, alors que le territoire est divisé et sous le contrôle de différentes factions, l’un des enjeux majeurs pour le gouvernement de transition, basé dans la capitale de Tripoli à l’ouest du pays, est de contrôler à la fois les infrastructures d’exportations, majoritairement situées sur la côte méditerranéenne de l’est libyen, et les ressources d’hydrocarbures situées au sud-ouest et au centre du pays. Les acteurs pétroliers, notamment les entreprises internationales restées dans le pays malgré la guerre, cherchent à exporter le pétrole sur les marchés internationaux. Ainsi, l’accès aux infrastructures côtières de raffinage et d’exportation représente un levier dans les négociations par les forces en présence.

Lors de l’établissement du califat de l’État islamique sur les territoires syrien et irakien, les infrastructures pétrolières constituaient des zones stratégiques à conquérir par les forces de Daech. De nombreux combats se sont concentrés autour des territoires riches en ressources, notamment dans les zones de Kirkouk et de Mossoul dans la région kurde d’Irak, ou dans la région de Deir ez-Zor dans le nord-est syrien. En 2014, Daech a, par exemple, contrôlé pendant quelques mois la raffinerie de Baïji en Irak, dont la capacité de production s’élevait à 170 000 barils de pétrole par jour. La rente pétrolière issue de l’exportation du pétrole par le territoire turc a permis à Daech de financer l’effort de guerre (2).

On peut citer d’autres exemples de conflits où la question énergétique tient une place centrale : la guerre du Golfe de 1990-1991, déclenchée lorsque l’Irak a envahi le Koweït qui, selon le gouvernement irakien, siphonnait ses ressources pétrolières (3) ; l’intervention militaire en Irak en 2003, pour laquelle la ministre du Commerce britannique avait déclaré aux représentants des majors britanniques qu’ils auraient accès aux réserves d’hydrocarbures dans l’Irak d’après Saddam Hussein (4) ; la guerre civile au Nigéria de 2008, où le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger réalise des opérations de bunkering, détournement de cargaisons de pétrole brut transportées clandestinement dans des raffineries d’Afrique de l’Ouest pour y être raffinées et réinjectées sur le marché régional (5).

Néanmoins, les causes des conflits étant complexes et multifactorielles, l’enjeu énergétique, bien qu’il puisse être prépondérant, s’inscrit dans un contexte historique de relations interétatiques ou infra-étatiques et se superpose aux rivalités géopolitiques et/ou géoéconomiques existantes entre les acteurs en présence.

L’énergie, une arme de guerre

La guerre russo-ukrainienne actuelle le démontre avec force : l’énergie est à la fois une arme de guerre et un levier d’action géopolitique et économique pour affaiblir l’adversaire. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, les infrastructures électriques sont parmi les cibles prioritaires des frappes russes sur le territoire ukrainien. On estime que 30 à 40 % de la capacité de production électrique ukrainienne a été endommagée (6). L’objectif stratégique de la Russie est double. Premièrement, il s’agit de déstabiliser et de fragiliser l’armée ukrainienne en la privant d’électricité sur des pans entiers de son territoire et donc d’une partie de ses moyens de télécommunications, mais aussi de fragiliser l’industrie qui soutient l’effort de guerre. Deuxièmement, il s’agit de démoraliser la population, tout particulièrement en période hivernale, en visant, via l’électricité, l’ensemble de ses secteurs d’importance vitaux (traitement de l’eau, chauffage, système de santé, communication). En mars 2022, un seuil a été passé lorsque la plus grosse centrale nucléaire d’Europe, la centrale ukrainienne de Zaporojie, située au sud-est de l’Ukraine, a été prise pour cible. Pour la première fois lors d’un conflit, la menace nucléaire ne résidait pas seulement dans l’usage d’armes nucléaires, mais aussi dans la possibilité d’un accident nucléaire dû à l’explosion d’une centrale volontairement prise pour cible. Si l’accident avait eu lieu, il aurait eu, selon les experts, des conséquences plus graves encore que la catastrophe de Tchernobyl.

En septembre 2022, une autre infrastructure énergétique a été prise pour cible, hors du territoire ukrainien et très éloignée des zones de combats : des explosions au large du Danemark ont provoqué des fuites massives sur les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et 2, qui relient la Russie à l’Allemagne viala mer Baltique. Cette attaque, dont l’attribution fait l’objet d’une enquête, vise à couper les flux gaziers en provenance de Russie vers les pays européens, très dépendants des exportations extérieures et donc particulièrement vulnérables aux ruptures d’approvisionnements [voir le focus de S. Ramdani p. 86]. Alors que la Russie a, depuis le début du conflit en février 2022, considérablement diminué le volume de ses exportations vers l’Europe, on assiste, en plus d’une flambée des prix de l’énergie, à des risques de pénuries énergétiques en Europe.

L’Union européenne, en réaction à l’intervention russe en Ukraine, a mis en place des sanctions économiques contre la Russie, l’objectif stratégique étant d’affaiblir économiquement la Russie, dont les exportations d’hydrocarbures représentent plus de 60 % de son économie. Le sixième paquet de sanctions adopté en juin 2022 par le Conseil européen vise à restreindre progressivement les importations européennes de pétrole brut et de produits raffinés, dont le volume total s’élève à 3,5 millions de barils par jour, pour atteindre une diminution de 90 % des volumes importés d’ici la fin de l’année 2023.

La guerre russo-ukrainienne en tant que telle et le rapport de force géopolitique à l’œuvre entre les pays occidentaux et la Russie constituent un cas d’étude riche pour analyser les différents types d’usages géopolitiques de l’énergie au sein des conflits. On y retrouve l’énergie comme arme de guerre, avec l’exemple de la centrale nucléaire de Zaporojie ; comme levier économique et géopolitique, que ce soit avec la diminution des exportations vers l’Europe ou avec les sanctions économiques européennes ; et comme moyen pour faire la guerre, les forces armées étant de plus en plus énergivores.

Des besoins énergétiques croissants pour faire la guerre

En effet, la consommation énergétique des armées ne fait que croître depuis l’avènement des guerres modernes et les projections confirment la poursuite de cette tendance. L’arrivée de nouveaux systèmes d’armes (Scorpion, A400M, Rafale), toujours plus énergivores, se traduit par une augmentation des besoins en carburant pour la mobilité terrestre, navale, aéronautique et spatiale (7). Avec la complexification des technologies, la numérisation des équipements, le développement très rapide du domaine cyber et des technologies de l’information pour la collecte, le traitement et l’analyse des données, on assiste à une électrodépendance croissante. Cela génère des contraintes technologiques pour embarquer toujours plus d’énergie électrique à bord des moyens de mobilité et implique une augmentation des consommations électriques des infrastructures militaires à la fois sur le territoire national et en opérations extérieures.

Les opérations extérieures dans des régions éloignées nécessitent donc un soutien logistique important pour assurer l’autonomie énergétique des forces armées dans les zones de conflit reculées. La logistique pétrolière déployée pour répondre aux besoins énergétiques des armées crée ainsi une forte vulnérabilité. De la même manière que les infrastructures énergétiques civiles, les convois pétroliers militaires constituent des cibles privilégiées — comme on a pu le constater en Ukraine, où les troupes russes ont rencontré des difficultés à se ravitailler en carburant —, ou lors de l’intervention américaine d’Afghanistan. Pour l’année 2020, ont été recensées 1 100 attaques de convois pétroliers de l’International security assistance force en Afghanistan, et en moyenne un blessé ou mort tous les 46 convois, voire tous les 24 convois selon les sources (8).

Cette augmentation des besoins énergétiques a un coût financier et humain. Du point de vue budgétaire, l’envolée des prix de l’énergie au cours des années 2021 et 2022 a engendré une forte augmentation du budget énergétique des armées. Sur le plan humain, en plus des nombreux décès dus aux attaques de convois, la sécurisation des flux logistiques pétroliers mobilise des forces supplémentaires, qui ne sont, de fait, pas envoyées au combat. Dans ce contexte, les armées cherchent à diversifier leur mix énergétique, qui repose à ce jour quasi exclusivement sur le pétrole pour la mobilité, en intégrant des sources d’énergies renouvelables, notamment pour les camps en opération, mais cela reste des développements mineurs par rapport au volume global d’énergies consommées.

Alors que les conséquences du changement climatique et du dépassement des limites planétaires impliquent à la fois une obligation sociétale et politique d’atténuation de l’empreinte carbone des armées et un besoin d’adaptation de leurs moyens et de leurs missions, les armées risquent d’évoluer dans un environnement de plus en plus contraint en matière d’accès à l’énergie. Dans ce contexte de stress généralisé autour de l’accès aux ressources, qu’elles soient énergétiques ou minières, mais aussi hydriques ou alimentaires, les interdépendances entre les enjeux énergétiques et les questions de sécurité et de défense se renforcent et se densifient.

Notes

(1) Yves Lacoste, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspero éditions, 1976.

(2) Vincent Piolet, « Géoéconomie du proto-État dirigé par Daech », Géoéconomie,2016/1, n°78, pp. 59-76 (https://​rb​.gy/​k​l​s​85h).

(3) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, & Power, New York, Free Press, 2009, 908 p.

(4) Paul Bignell, « Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq », The Independant, 19 avril 2011 (https://​rb​.gy/​8​p​n​ivv).

(5) Jean-Philippe Rémy, « La guerre du pétrole a commencé au Nigeria », Le Monde, 23 mai 2009 (https://​rb​.gy/​5​2​o​6zx).

(6) Angélique Palle, « Tensions électriques en Ukraine [Les armes à l’épreuve de la guerre d’Ukraine #9] », Le Collimateur, Le podcast de l’IRSEM, 18 novembre 2022 (https://​rb​.gy/​a​i​5​4fb).

(7)Ministère des Armées, « Stratégie énergétique de défense, rapport du groupe de travail énergie 2020 », 2020 (https://​rb​.gy/​b​d​m​u8a).

(8) Sophie Lefeez, « La préparation de l’armée américaine à la transition énergétique », VertigO, hors-série 34, avril 2021 (https://​rb​.gy/​l​e​x​kte).

Légende de la photo en première page : Des avions de l’US Air Force survolent des puits de pétrole koweïtiens incendiés par les forces irakiennes lors de leur retraite pendant l’opération « Tempête du désert », en 1991. Cette opération faisait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, qui considérait le Koweït comme un État artificiellement créé par les Britanniques en raison de ses fortes réserves en hydrocarbures et qui reprochait au Koweït une surproduction de pétrole provoquant une baisse de revenu pour Bagdad. (© US Air Force)