
Avec cet ouvrage, Jean Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences-po, revisite l’histoire des Arabes en lien avec celle de l’Europe. Il débute son histoire par la conquête napoléonienne de l’Egypte et la « renaissance arabe », la Nahda, qui sera brisée au début du XXème siècle par les grands marchandages colonialistes de la Première Guerre Mondiale. Il montre comment l’élan de la décolonisation et des indépendances a été détourné par des régimes dictatoriaux qui ne reconnaissent pas les peuples comme la source du pouvoir. Un ouvrage intéressant, loin du prétendu choc des civilisations, qui apporte une connaissance précise, nuancée mais aussi la vision propre à Filiu : c’est en puisant aux sources de la nahda que les peuples arabes pourront faire reculer les dictateurs, les despotes, les djihadistes. Il s’agit de s’inspirer des Lumières tout en repoussant la servilité à l’Occident.
Les Arabes de la Nahda (1801-1913)
La Nahda correspond à Filiu aux Lumières arabes, un foisonnement culturel, intellectuel, religieux et modernisateur.
- L’Egypte se modernise autour de Mohammed Ali, qui réprime les Wahhabites des Saoud. L’Egypte mène une politique de grands travaux, et réforme son armée.
- La Tunisie abolit l’esclavage en 1846, deux années avant la France. En 1867, elle se dote d’une constitution qui distinct le pouvoir politique de la religion.
- Un mouvement intellectuel accompagne ces transformations. Kawakibi défend une « démocratie constitutionnelle », la liberté, la nation. Beaucoup de ces intellectuels arabes récupèrent le concept de nation pour s’affirmer contre les immixtions européennes et pour regénérer l’islam.
C’est au sein de la Nahda que nait une identité arabe renouvelée. En 1837, en Algérie, Abdelkader lève l’étendard de l’islam et de la résistance nationale contre la France. En 1911, deux Arabes chrétiens lancent le journal « Palestine » qui prône un nationalisme arabe et dénonce la menace du projet sioniste. L’Egypte est occupée par les Britanniques, la Tunisie par les Français. C’est la fin de la dynamique de la Nadha.
Comme le remarque Filiu : « La Renaissance arabe a été une entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles (…). Les Arabes de la Nahda ont été meurtris de leur impuissance à endiguer l’expansion coloniale » (p. 41).
Première Guerre Mondiale, colonialisme et promesses britanniques
Durant la Première Guerre Mondiale, les grandes puissances intensifient leurs tentatives d’implantations au Moyen-Orient. Les Anglais utilisent le chérif Hussein et son fils Faysal (la famille Hachémite) contre les Ottomans. Ils promettent un « Etat arabe indépendant » et utilisent le nationalisme arabe contre l’empire ottoman. Cependant, au même moment, les accords de Sykes-Picot de mai 1916 entérine un partage entre les puissances françaises et britanniques. A la rigueur céderait-on une Syrie musulmane au royaume arabe. Pour éviter une internationalisation de la Palestine, les Anglais soutiennent le mouvement sioniste sous l’égide de Balfour. La population arabe, constituant alors 90 % des habitants d’alors est réduite à des « communautés non juives », auxquelles ne sont même pas reconnus des droits nationaux (p.54).
Sous la bénédiction de la Société Des Nations (SDN), Anglais et Français établissent des mandats sur la Syrie, la Palestine, le Liban, l’Irak (Conférence de San Remo en 1922). Des révoltes arabes éclatent pour former des Etats indépendants des puissances coloniales mais ils sont réprimés dans le sang :
- en Egypte en 1919, le parti WAFD mène un mouvement révolutionnaire qui est écrasé dans le sang par les Anglais (1.000 victimes)
- En Syrie, le congrès national syrien proclame l’indépendance de la Syrie avec le Liban/Palestine mais les colonialistes européens l’empêchent
- En Irak, en mai 1920, 10.000 Irakiens sont tués dans une grande révolte.
Seule l’Arabie des Saoud obtient son indépendance autour d’une idéologie anti-nadha. Cette même Arabie Saoudite se développe dans le déni européen du droit des peuples arabes.
Un demi-siècle d’indépendance (1922-1971)
A partir des années 1920, des partis nationalistes voient le jour : le Destour en Tunisie, l’association des Oulémas en Algérie, le parti de l’Istiqal. En 1936-1939, une grande révolte éclate en Palestine contre les Britanniques et les sionistes. Les Anglais ripostent avec l’envoi de 20.000 soldats (souvent vétérans de l’Irlande). La puissance mandataire « enrôle des milliers de supplétifs juifs ». Résultats : 2 % de la population arabe de Palestine est tuée ou blessée.
En 1947, l’ONU partage la Palestine en donnant les meilleures terres aux sionistes. Après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, Israël s’étend sur 77 % de la Palestine. Un quart de la population arabe du pays vit alors sur 1 % de la Palestine, la bande de Gaza.

En Algérie, la décolonisation est violente : environ 2,5 % des Algériens musulmans sont tués. Seule la dynastie marocaine survit à la décolonisation. La décolonisation et l’Etat d’Israël vont entrainer le départ des juifs des pays arabes.
« L’indépendance des Etats, au-delà des épreuves liées à sa conquête, s’accompagne donc d’une perte de subsistance des sociétés arabes, plus homogènes, moins sensibles à la différence ». (p. 90)
Vingt ans de coups d’Etats : le grand détournement (1949-1969)
D’après Filiu, la lutte armée imposée par le colonialisme a été « un coût terrible pour les populations arabes ». Elle a mis de côté le projet démocratique et humaniste portée par la nadha devant la nécessité de se libérer de l’oppression coloniale.

Nombre de coups d’Etat militaires mettent fin aux espoirs suscités par les indépendances. Nasser par son coup d’Etat proclame la république mais interdit la réintroduction des partis politiques. Il chasse les frères musulmans qui trouvent refuges en Arabie Saoudite. En 1963, les baasistes s’emparent du pouvoir en Syrie. Nasser encourage un coup d’Etat au Yemen en 1962, Kadhafi, disciple de Nasser fait de même en Lybie en 1969. Les services de police traquent les opposants qui sont accusés de former une cinquième colonne, d’être alliés aux impérialistes. Ainsi, deux alternatives émergent de cet impasse : 1- le nationalisme arabe autour de dictatures 2- l’islam politique autour du wahhabisme et des frères musulmans radicalisés.
Et le conflit israélo-palestinien démontre ce « détournement ». En 1947, la résolution de l’ONU 181 qui créé un Etat juif permet à Israël de légitimer son fondement, au détriment des Palestiniens. Jusqu’en février 1969, la cause palestinienne est utilisée par les pays arabes pour légitimer leurs intérêts (Jordanie, Egypte, Syrie) : il n’y a pas de réelle autonomie politique du mouvement national palestinien.
« La Renaissance arabe a donc été trahie par les puissances coloniales au cours de la Première Guerre Mondiale, mais les indépendances progressivement conquises ne sont qu’une libération en trompe-l’œil, car les cliques dictatoriales ont frustré les peuples des fruits de leurs combats » (p. 125).
D’un désastre à l’autre (1970-1991) : la génération des abandons
Dans les années 1970, on assiste à des « révolutions de palais » qui rectifient les orientations anti-impérialistes des pays arabes. La gauche devient la cible de la répression tandis qu’une poussée islamiste a lieu sur les campus, souvent avec la complicité des pouvoirs, notamment des pétromonarchies arabes qui accueillent les frères musulmans influencés par Sayyed Qotb. Israël favorise aussi l’implantation des frères musulmans à Gaza contre l’Organisation de Libération de la Palestine.
C’est l’époque de l’OLP pour les Palestiniens, qui pourchassée en Jordanie, s’installe au Liban. Arafat estime alors qu’il faut diriger une partie libérée de la Palestine, ce que refuse le FPLP. L’OLP commence à être reconnue : Arafat est invité à l’ONU, ouvre un bureau de l’OLP à Paris. La France de Mitterrand protège Arafat et soutient la création de deux Etats tout en étant l’ami des Israéliens.
En 1979, on assiste à un basculement, avec la révolution iranienne (l’ambassade d’Israël devient celle de Palestine) et à l’intervention soviétique en Afghanistan.
La guerre du Golfe démontre les divisions du monde arabe : l’Irak qui envahit le Koweit est soutenu par les frères musulmans saoudiens que le pouvoir va réprimer. Les Saoud vont alors encourager le salafisme, plus « apolitique » mais « très intrusif dans la vie quotidienne dont il entend réguler les moindres détails » (p. 161). Tout ceci débouche sur un « sentiment d’impuissance individuel et collective qui se répand, ronge les ressorts les plus intimes de la société arabe » (167).
Du bon usage de la terreur (1991-2011)
La terreur est utilisée par l’OLP pour détourner des avions (+ attentat d’otages israéliens à Munich en 1972). Il n’y a aucune nature islamiste à ces attentats. Souvent, les puissances occupantes réutilisent le terme de terrorisme pour s’abstraire des contraintes du droit de la guerre et délégitimer toute résistance (p. 171).

En Algérie, le FIS (Front Islamique du Salut) combat la corruption et défend la petite entreprise contre l’étatisation. En juin 1990, il remporte les municipales et en 1991, il est le 1er parti aux législatives (47,5%). Le FIS est démantelé par le pouvoir militaire algérien, les élections interdites. Une guerre civile éclate autour d’un groupe armée : le groupe islamique armée (GIA). Cette guerre fait 150.000 victimes.
Entre Israël et l’OLP, le processus d’Oslo entérine un processus de paix, mais sans que la colonisation ne soit discutée. Oslo tombe vite à l’eau. Après les accords, la colonisation israélienne progresse en Cisjordanie, les représentants de l’autorité palestinienne souvent abusent de leur nouveau pouvoir. Le Likoud de Netanyahou critique les accords et le Hamas multiplie les attentats suicides. A Camp David en 2000, Ehud Barack veut une Jérusalem israélienne indivisible. Sharon après lui profite du 11-09-2001 pour s’attaquer au leader palestinien : « chacun a son propre Ben Laden, Arafat est notre Ben Laden ».
En 1996, la chaîne Al Jazeera est lancée au Qatar. La chaine suit notamment les djihadistes ce qui alimente la diffusion du modèle islamique des pétromonarchies. La chaîne diffuse le discours de Ben Laden après le 11 septembre, où il se pose en défenseur des Palestiniens ou contre l’occupant US en Arabie, alors qu’il ne les a jamais combattu. Bush lance alors une « guerre globale contre la terreur » qui s’auto-alimente et donne le sentiment d’être sans fin. La position de la France sur l’Irak permet d’éviter l’impression d’un choc des civilisations entre islam et occident.
Révolution et contre révolution : dictateurs et djihadistes, mêmes combats (2011-2015)
En 2011, une vague de soulèvements populaire touche le monde arabe. Cette révolution arabe part de Tunisie (L’immolation de mr Bouzazizi en décembre 2010). Le 14 janvier, Ben Ali fuit en Arabie Saoudite. En Egypte, la foule envahit la place Tahir d’Egypte. Le 11 février, Moubarak s’enfuit. Au Bahreïn, au Yémen, des mouvements ont lieu pour une constitution démocratique. L’Algérie et l’Arabie Saoudite achètent la paix sociale. Les Saoudiens répriment le mouvement au Bahreïn. En Syrie, un mouvement pacifiste voit le jour autour du conseil national syrien, qui refuse la militarisation. Mais le Qatar, la Turquie soutiennent des mouvements plus islamistes : notamment Al Nosra. Des mécènes islamistes et salafistes encouragent ces groupes. Assad quant à lui, fait bombarder la banlieue de Damas (1.400 morts) et multiplie les exactions contre sa population civile. Le Hezbollah et le Hamas soutiennent Assad. Cela démontre la division entre Arabes mais aussi entre différents groupes musulmans. Il n’y a pas de prétendue unité d’une civilisation « islamiste » contre l’Occident, qui n’est pas plus uni.

En Egypte, le mouvement démocratique s’est fait enfermer par le duel entre islamistes et militaires. La Tunisie quant à elle connait un processus démocratique avec un dialogue et le poids d’un mouvement syndical fort (UGTT).
Pour Filiu, les dictatures ont été une « régression absolue vers les âges les plus tourmentés de l’histoire arabe » (241). Cependant, la révolution de 2011 démontre la crise des dictatures arabes qui ne reconnaissent pas le peuple comme source de la souveraineté.
Remarques et critiques
- Sur les révolutions de 2011, si Filiu critique le rôle de BHL et le CNT libyen, il n’apporte aucune critique de l’intervention française/OTAN en Libye. De la même façon, il dit que la France a soutenu le CNS contre DAESH et Assad mais il ne dit rien sur le rôle parfois ambigu de la France en Syrie.
- Filiu dans son modèle démocratique oublie les difficultés inhérentes à la stabilisation démocratique, les combats aigus entre révolutionnaires/contre-révolutionnaires, impérialistes/anti-impérialistes, antagonismes sociaux. Si l’on prend le cas de la France, les Lumières qui inspirent la révolution sont dévoyées plus d’une fois, étouffées par les luttes politiques et sociales en France, les luttes extérieures aussi. Il faut plus d’une centaine d’année pour « stabiliser » les acquis révolutionnaires de 89, et encore au détriment des mouvements révolutionnaires (communards…). Ajoutons pour le Moyen-Orient le rôle de l’humiliation coloniale du XXème siècle (mandats français/britanniques catastrophiques + création de l’Etat d’Israël), pour nourrir un fort ressentiment. Même si bien entendu, l’objectif démocratique posé par Filiu reste incontournable et indispensable pour aboutir à des progrès politiques et sociaux pour l’ensemble des peuples arabes.



