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Le village de Jerf el Ahmar (Syrie, 9500-8700 CAL BC). Ou comment interroger l’architecture pour comprendre la société qui l’engendre

PAR DANIELLE STORDEUR · PUBLIÉ 10 AVRIL 2015 · MIS À JOUR 12 MARS 2021

D’après le Blog Archéo-Orient: https://archeorient.hypotheses.org/3900

Sur la rive gauche de l’Euphrate, au Nord de la Syrie (fig. 1), le village de Jerf el Ahmar est occupé pendant plus d’un demi-millénaire, entre 9500 et 8700 cal BC. Le processus de néolithisation est en chemin depuis 13 000 cal BC. La sédentarisation est acquise, les signes de production de subsistance se précisent. Justement, à Jerf el Ahmar et dans d’autres sites contemporains, la pratique d’une forme primitive d’agriculture est mise en lumière (Stordeur et Willcox 2009). Mais cette innovation majeure n’est pas la seule. Elle s’accompagne d’un développement exceptionnel de l’organisation sociale et d’une intense créativité dans les domaines techniques, symboliques et artistiques. A Jerf el Ahmar, le développement des structures sociales se lit particulièrement bien à travers les architectures et la gestion de l’espace villageois (Stordeur sous presse). Mais que lit-on au juste ?

Fig. 1. Situation géographique de Jerf el Ahmar.

Les maisons

Deux tendances se dessinent du début à la fin de l’occupation dans la construction des unités domestiques. La première concerne les contours. Progressivement les plans, arrondis à l’origine, tendent vers des formes quadrangulaires. La deuxième concerne le nombre de pièces. Au début de l’occupation aucune maison n’est subdivisée. A la fin, certaines maisons comportent jusqu’à cinq pièces. Si on combine ces deux tendances, on en déduit que les premières maisons construites à Jerf el Ahmar sont arrondies et monocellulaires (fig. 2), et les plus récentes rectangulaires et pluricellulaires (fig. 3). Mais le chemin de l’invention n’est pas si simple.

Fig. 2. A la phase ancienne toutes les maisons sont arrondies et monocellulaires. EA28 (IV/E) coupe EA37 (V/E), plus ancienne. Photo Mission El Kowm-Mureybet

Fig. 3 : A la phase récente apparaissent les premières maisons quadrangulaires (EA17, 0/E). Photo Mission El Kowm-Mureybet.

D’abord l’innovation architecturale à Jerf est cumulative. Des modèles nouveaux apparaissent successivement dans les onze épisodes villageois (niveaux) détectés sur le site. Mais les anciens modèles ne sont pas tous, pour autant, abandonnés. Ce qui revient à dire que plus le temps passe, plus la diversité architecturale croît (fig. 4 : a et b).

Cette variété marque une étape dans l’histoire des architectures domestiques. Avant l’époque de Jerf (Horizon Pre-Pottery-Neolithic A, soit PPNA) toutes les maisons se ressemblent, la forme arrondie, sans subdivision est pratiquement la seule, parce que c’est la seule que l’on sait construire. Après l’époque de Jerf (dès l’horizon Pre-Pottery-Neolithic B, soit PPNB ancien) toutes les maisons se ressemblent à nouveau, mais pour une toute autre raison. C’est la société qui impose un modèle standardisé.

Fig. 4a : L’épisode villageois II/W (phase récente). La diversité architecturale est à son maximum. Les maisons, de plain-pied, entourent un bâtiment communautaire enterré. Photo Mission El Kowm-Mureybet.

Autre spécificité de Jerf, à partir du moment où les maisons ont plusieurs pièces, leur structure intérieure varie, tout en obéissant à des règles. A partir de la forme géométrique dessinée par les murs de subdivision, trois modèles se distinguent : tripartite, à pièces en enfilade, quadripartite en croix. Quant aux variantes, elles tiennent au fait qu’une même structuration intérieure peut s’inscrire dans des contours différents. Par exemple, les maisons tripartites, dont les murs intérieurs dessinent un T, ont d’abord des contours arrondis. Plus tard les murs extérieurs deviennent rectilignes, les angles restant arrondis (fig. 3). Enfin ces maisons tripartites deviennent rectangulaires. Mais, dans un même niveau récent, des maisons tripartites arrondies et rectangulaires se côtoient (fig. 4 : b).

Fig. 4b : Relevé de terrain (M. Brenet) simplifié (E. Régagnon)

Enfin bien que répondant à des modèles, les maisons de Jerf el Ahmar ne sont nullement standardisées. Chaque construction est unique, dans sa forme et ses dimensions. Sauf lorsqu’une nouvelle maison est reconstruite, à l’identique, sur une maison arasée.

Les bâtiments communautaires

Deux types de bâtiments communautaires ont été édifiés à Jerf el Ahmar (fig. 5 et fig. 6). Ils se succèdent dans le temps. Ils ont en commun d’être très grands (6 m à 8 m de diamètre) et enterrés (2 m à 2,5 m sous le sol). Tous ont été incendiés volontairement.

Fig. 5 : Bâtiment communautaire polyvalent à subdivisions radiales (EA30, II/W, phase récente). Photo Mission El Kowm-Mureybet.

Les plus anciens (comme EA30, phase récente, PPNA) sont compartimentés et polyvalents, tout en servant principalement au stockage des céréales (fig. 4 et fig. 5). Ils sont subdivisés par deux murs porteurs et des murets, qui partent de la circonférence et partagent l’espace intérieur en formant une figure géométrique rayonnante, caractérisée par une symétrie bilatérale. Six petites cellules font face à une large banquette. Il reste au centre un grand espace polygonal vide. Aucun passage direct n’est prévu entre cet espace central et les cellules. La communication ne peut s’effectuer qu’en enjambant les murets, grâce à deux petits escaliers d’angle. Les deux bâtiments de ce type qui ont été découverts à Jerf el Ahmar dessinent des figures semblables, identiques aux bâtiments communautaires contemporains de Mureybet (Aurenche 1980 ; Stordeur et al 2000 ; Stordeur 2006). Un peu plus tard, avec quelques variantes, on les retrouve à Tell ‘Abr 3 (Yartah 2005). Ces constructions, contrairement aux maisons, sont donc standardisées. Leur modèle est imposé, non seulement à l’intérieur du site, mais dans un ensemble de sites qui s’échelonnent sur presque 100 km le long de la rive gauche de l’Euphrate.

Fig. 6 : Bâtiment communautaire non subdivisé, à banquette ornée (EA53, -II/E, phase de transition PPNA/PPNB). Photo Mission El Kowm-Mureybet.

Les plus récents (EA53 phase de transition PPNA/PPNB) ne sont pas subdivisés (fig. 6). Leur seul aménagement est une banquette intérieure adossée au mur, qui dessine un hexagone équilatéral. Elle entoure un grand espace vide. A chaque angle de l’hexagone, un gros poteau en bois recouvert de terre a été planté pour soutenir la toiture (fig. 7). La banquette est renforcée, sur le devant, par de lourdes dalles en craie soigneusement taillées et polies, posées de chant. Leur bord supérieur est gravé avec la volonté claire d’offrir au regard un décor continu, parcourant tout le tour de la banquette sans être interrompu par les poteaux centraux, eux-mêmes décorés pour assurer le relais. Il consiste en une frise horizontale et régulière de triangles en champlevé, à laquelle s’ajoute parfois des lignes ondulées ou brisées (fig. 7).

Fig. 7 : Devant la banquette de EA53 (Fig. 6), six poteaux en bois enduits de terre séparent des dalles calcaires verticales. Poteaux et dalles sont ornés d’un même type de décor. Photo Mission El Kowm-Mureybet.

Pour le moment, vu la faiblesse de la documentation on ne peut pas parler de standardisation pour ces bâtiments. Mais leur structure annonce celle des bâtiments spectaculaires de Göbekli, où les modestes poteaux de Jerf seront devenus des piliers mégalithiques sculptés, pesant plusieurs dizaines de tonnes (Schmidt 2002 et 2007).

Projets communs.  Projets à grande échelle. Existence d’une autorité ?

Plusieurs signes clairs montrent que des projets à grande échelle étaient conçus et exécutés par la totalité ou une partie du groupe qui résidait à Jerf el Ahmar. Les premiers sont les bâtiments communautaires qui se distinguent facilement des maisons individuelles par leur localisation, leur implantation, leurs dimensions et leurs fonctions (Stordeur et al 2000). Les autres signes se détectent à travers la préparation du terrain à construire, la planification de l’espace construit, la structure de l’espace villageois.

La préparation du terrain à bâtir évolue du début à la fin de l’occupation de Jerf el Ahmar. Dès la phase moyenne de l’occupation, il s’agit de « grands travaux » coordonnés par une autorité. Quelle forme d’autorité ? La question se pose, mais la réponse est inaccessible quand il s’agit de préhistoire.

A l’origine, les habitants de Jerf s’installent sur une colline, vers le milieu d’une pente qui descend vers un petit ruisseau encaissé. Durant la phase ancienne du site, le sol des maisons est horizontal, mais on ne voit aucun signe d’aplanissement de leur environnement. Dès le début de la phase moyenne (niveau III/E), les premiers indices d’un aménagement global de l’espace construit apparaissent sur cette même pente. A partir du sommet, lui-même égalisé, des terrasses sculptent le terrain et des maisons s’établissent sur chacune d’entre elles. Les choses se précisent un peu plus tard (niveau II/E). Les terrasses anciennes sont reprises et consolidées, après une destruction totale du village par incendie. On voit bien les murets qui en soutiennent le front (Fig. 8). Surtout lorsqu’ils coupent (en servant de marche) un étroit passage entre deux maisons. Murs de maisons et muret de terrasse sont alors chaînés, ce qui veut dire que l’ensemble était construit en même temps.

Fig. 8 : Un village en terrasses. La phase moyenne (niveau II/E) avec ses maisons reliées par les murets de soutènement de terrasses (restitution en 3D du relevé de fouille : O. Aldbiyat).

Comment une telle orchestration pouvait-elle se réaliser sans que le projet et les directives aient été centralisés ? Cela paraît difficile, voilà pourquoi nous pensons que ces travaux d’envergure impliquent l’existence d’une autorité. Celle-là même qui se détectait dans la capacité du groupe à concevoir et construire, forcément à plusieurs, de grands bâtiments communautaires enterrés.

Autre exemple de construction planifiée de tout un ensemble villageois, à la phase récente (niveau II/W), des maisons de plain-pied, de modèle très diversifié, entourent sur trois côtés un bâtiment communautaire enterré (fig. 4). Leurs orientations sont régulières, parallèles. Cette image d’une petite agglomération bien organisée, symétrique, est d’une rare clarté.

Groupes différenciés de maisons. Premières inégalités ?

L’implantation des maisons autour des bâtiments collectifs, on l’a vu, est clairement organisée. Or on note que le type, la grandeur et la qualité d’exécution des constructions n’est pas la même selon qu’elles sont bâties à proximité ou non des bâtiments communautaires (fig. 9).

Fig. 9 : Deux groupes de maisons se distinguent à la phase récente (niveau I/E). Les plus proches du bâtiment communautaires sont toutes tripartites, symétriques. Les plus éloignées sont hétéroclites, irrégulières (relevé simplifié E. Régagnon, présentation O. Aldbiyat

Contrairement à ce qui se passe souvent, dans les sociétés anciennes comme actuelles, le bâtiment qui réunit le groupe n’est pas construit au point le plus haut de l’agglomération. Il ne la domine pas. Au contraire, il est enfoui à ses pieds. Il est placé à la limite de la zone construite tout en étant partiellement entouré par les maisons qui lui sont les plus proches. A la phase moyenne (niveaux II/E et I/E) ces premières maisons, qui ont une vue directe sur le lieu le plus prestigieux du village, sont toutes bâties sur le même modèle et particulièrement bien construites (fig. 9). Les quatre maisons qui s’alignent sur la terrasse basse sont de type tripartite et comportent soit trois pièces, soit deux pièces et une cour. Les contours, réguliers, tendent vers des formes rectangulaires. Les plans sont symétriques. Les matériaux utilisés sont de facture très soignée. Ces maisons sont accrochées les unes aux autres par des murets.

Plus haut, et jusqu’au sommet de la colline, un autre groupe se dégage (fig. 9). Contrairement au précédent il n’est pas homogène. On y trouve des petites maisons monocellulaires et d’autres à deux pièces symétriques. Plusieurs sont bâties selon une conception tout à fait particulière, par adjonction successive de cellules indépendantes. La symétrie ne caractérise que rarement ces maisons. Le niveau d’exigence y est nettement moins poussé que pour les maisons du premier groupe et ceci à tout point de vue : technique aussi bien que formel.

Or toutes ces constructions sont bien des habitations comme le montrent les restes et les équipements qui y sont trouvés. Alors pourquoi ce clivage en deux groupes si nettement distincts ? N’a-t-on pas ici le reflet, ou le révélateur, d’une différenciation sociale ? Correspond-elle à des divisions internes de type clanique ? Ou est-elle le reflet de véritables inégalités, explication qui n’est pas incompatible avec la première ?

Et pour finir…

La néolithisation est un moment clé de notre histoire. Comprendre le fonctionnement des sociétés qui l’ont construite, étape par étape est un enjeu particulièrement stimulant. Des modèles variés, souvent inspirés par l’ethnologie, ont été proposés depuis bien longtemps. Mais nous avons aussi, entre nos mains, l’or des découvertes archéologiques elles-mêmes. Elles ne nous permettront jamais d’arriver à des certitudes. Mais leur étude précise, approfondie, collective et interdisciplinaire, donne de plus en de substance à ce que l’on imagine. Une certitude en tout cas, les sociétés néolithiques étaient organisées, différenciées, et en perpétuelle transformation.

Bibliographie

Aurenche O. 1980. Un exemple de l’architecture domestique au VIIIe millénaire : la maison XLVII de Mureybet, in : Margueron J. (dir.), Le Moyen Euphrate, zone de contacts et d’échanges, Leiden, E. J. Brill, 35-54.

Schmidt K. 2002. The 2002 Excavations at Göbekli Tepe (Southeastern Turkey). Impressions from an enigmatic Site, Neo-Lithics, 2, 8-13.

Schmidt K. 2007. Göbekli Tepe, in: Özdöğan M. et Başgelen N. (dir.), Neolithic in Turkey. The Cradle of Civilization. New Discoveries. Istanbul, Arkeolojive sanat Yayinlari, 1, 115-129, 2, 105-116.

Stordeur D., Brenet M. et Yartah T. 2000. Jerf el Ahmar. Un site néolithique englouti sous un lac de barrage. Une opération de sauvetage du patrimoine, in : Weyer A. (dir.), Rettung des Kulturerbes. Projekte rund ums Mittelmeer/ Sauvetage du patrimoine culturel. Projets autour de la Méditerranée, Hambourg, Glöss Verlag (Hornemann ed 3.3), 85-100.

Stordeur  D. 2006. Les bâtiments collectifs des premiers néolithiques de l’Euphrate. Création, standardisation et mémoire des formes architecturales, in : Butterlin P., Lebeau M., Montchambert J.Y., Montero-Fenollos J.L. et Müller B. (dir.), Les espaces syro-mésopotamiens. Dimensions de l’expérience humaine au Proche-Orient. Hommage offert à Jean Margueron. Bruxelles, Brepolls (Subartu 17), 19-31.

Stordeur D. et Willcox G. 2009. Indices de culture et d’utilisation des céréales à Jerf el Ahmar, in: De Méditerranée et d’ailleurs. Mélanges offerts à J. Guilaine, Toulouse, Archives d’Ecologie préhistorique,  693-710.

Stordeur D. sous presse. Le village de Jerf el Ahmar (Syrie, 9500-8700 avant JC). L’architecture, miroir d’une société complexe, Paris, CNRS Editions.

Yartah T. 2005. Les bâtiments communautaires de Tell ‘Abr 3 (PPNA, Syrie), Neo-Lithics 1/05, 3-9.

L’auteur :
Danielle Stordeur est Directeur de Recherche émérite au CNRS. Préhistorienne, Néolithicienne, elle a été Directrice de la mission permanente El Kowm-Mureybet (Syrie) du Ministère des Affaires Étrangères. CNRS UMR 5133 – Archéorient, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon

L’énergie, ça sert d’abord à faire la guerre

Article du magazine Diplomatie à retrouver ici

Un très bon article sur les enjeux énergétiques et la guerre, reprenant la problématique du grand géographie Yves Lacoste. Cet article confirme bien les thèses exposées dans le n°39 de Contretemps (l’article de Ben Cramer, La bande des Quatre et l’insécurité environnementale – à lire en annexe) sur la surexploitation énergétique qu’entrainent les guerres et la militarisation

Alors que l’énergie est au cœur de l’actualité européenne depuis l’intervention militaire russe en Ukraine en février 2022, comment les ressources énergétiques sont-elles utilisées comme un levier d’action, un vecteur de puissance, une arme au sein des conflits, ou encore comme moyen pour faire la guerre ?

Le cas de la guerre russo-ukrainienne, parmi d’autres exemples, permet de mettre en lumière la façon dont le levier énergétique intervient au sein même d’un conflit ou d’un rapport de force géopolitique, ou en découle directement ou indirectement. La consommation d’énergies étant essentielle au fonctionnement de l’économie mondiale, des sociétés et des États, on peut affirmer que l’énergie constitue un enjeu géostratégique majeur dans toute guerre, conflit, ou rapport de force entre acteurs.

Trois grands types d’enjeux relatifs à l’énergie dans un conflit ou un rapport de force peuvent être identifiés. Premièrement, l’énergie comme cause du conflit ou comme but de guerre, c’est-à-dire que l’action des belligérants vise à prendre le contrôle ou à défendre l’accès à un territoire riche en ressources et/ou ses voies d’approvisionnement ou d’exportation. Deuxièmement, l’énergie comme arme ou comme levier, qui peut être de nature physique, géopolitique ou économique. Les infrastructures énergétiques critiques (par exemple des centres de production, de transformation d’énergie, ou des réseaux de transport) représentent des cibles physiques stratégiques à détruire ou à endommager. Les sanctions à l’encontre d’un État producteur et exportateur d’énergies forment des leviers économiques visant à affaiblir l’adversaire. La diminution ou l’arrêt des exportations d’énergies vers des pays importateurs, dépourvus de ressources sur leurs territoires, constituent un levier géopolitique pour le pays producteur. Troisièmement, l’énergie comme moyen pour faire la guerre : l’énergie est le socle de toute action ou de tout mouvement militaire car un déplacement de troupes par voies terrestre, maritime ou aérienne nécessite de l’énergie et notamment du pétrole pour la mobilité, et les communications militaires et le travail en état-major nécessitent de l’électricité.

L’énergie, un enjeu stratégique majeur, au cœur de nombreux conflits

L’un des exemples les plus récents de conflit géopolitique, qui s’articule directement et nommément autour d’enjeux énergétiques, est la montée des tensions en Méditerranée orientale au cours de la décennie 2010. En effet, l’accès aux ressources gazières offshore (en mer) est au centre de la communication politique des États riverains de la Méditerranée orientale, notamment la Turquie, la République de Chypre, la Grèce, Israël, et l’Égypte. Les découvertes de gaz naturel au large d’Israël et de l’île de Chypre ont réveillé l’appétit de la Turquie — très consommatrice d’énergies et dépourvue en ressources fossiles sur son territoire — et généré de nombreuses tensions géopolitiques entre les acteurs de la région au cours de la dernière décennie. Bien qu’il n’y ait pas, à ce jour, de guerre ouverte pour le gaz en Méditerranée orientale, on a pu assister à une militarisation de la région, notamment dans le domaine aéronaval, et à de nombreux rapports de force de nature militaire autour de gisements gaziers en exploitation ou dans des zones où les revendications maritimes de différents États se chevauchent.

Dans la région Méditerranée-Moyen-Orient, les cas récents des guerres en Libye et en Syrie mettent en lumière, depuis leur début en 2011, l’importance pour les belligérants de contrôler les territoires stratégiques où se situent les gisements d’hydrocarbures, mais aussi les infrastructures de transformation, de stockage et de transport, comme les raffineries, les pipelines et les terminaux. En Libye, alors que le territoire est divisé et sous le contrôle de différentes factions, l’un des enjeux majeurs pour le gouvernement de transition, basé dans la capitale de Tripoli à l’ouest du pays, est de contrôler à la fois les infrastructures d’exportations, majoritairement situées sur la côte méditerranéenne de l’est libyen, et les ressources d’hydrocarbures situées au sud-ouest et au centre du pays. Les acteurs pétroliers, notamment les entreprises internationales restées dans le pays malgré la guerre, cherchent à exporter le pétrole sur les marchés internationaux. Ainsi, l’accès aux infrastructures côtières de raffinage et d’exportation représente un levier dans les négociations par les forces en présence.

Lors de l’établissement du califat de l’État islamique sur les territoires syrien et irakien, les infrastructures pétrolières constituaient des zones stratégiques à conquérir par les forces de Daech. De nombreux combats se sont concentrés autour des territoires riches en ressources, notamment dans les zones de Kirkouk et de Mossoul dans la région kurde d’Irak, ou dans la région de Deir ez-Zor dans le nord-est syrien. En 2014, Daech a, par exemple, contrôlé pendant quelques mois la raffinerie de Baïji en Irak, dont la capacité de production s’élevait à 170 000 barils de pétrole par jour. La rente pétrolière issue de l’exportation du pétrole par le territoire turc a permis à Daech de financer l’effort de guerre (2).

On peut citer d’autres exemples de conflits où la question énergétique tient une place centrale : la guerre du Golfe de 1990-1991, déclenchée lorsque l’Irak a envahi le Koweït qui, selon le gouvernement irakien, siphonnait ses ressources pétrolières (3) ; l’intervention militaire en Irak en 2003, pour laquelle la ministre du Commerce britannique avait déclaré aux représentants des majors britanniques qu’ils auraient accès aux réserves d’hydrocarbures dans l’Irak d’après Saddam Hussein (4) ; la guerre civile au Nigéria de 2008, où le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger réalise des opérations de bunkering, détournement de cargaisons de pétrole brut transportées clandestinement dans des raffineries d’Afrique de l’Ouest pour y être raffinées et réinjectées sur le marché régional (5).

Néanmoins, les causes des conflits étant complexes et multifactorielles, l’enjeu énergétique, bien qu’il puisse être prépondérant, s’inscrit dans un contexte historique de relations interétatiques ou infra-étatiques et se superpose aux rivalités géopolitiques et/ou géoéconomiques existantes entre les acteurs en présence.

L’énergie, une arme de guerre

La guerre russo-ukrainienne actuelle le démontre avec force : l’énergie est à la fois une arme de guerre et un levier d’action géopolitique et économique pour affaiblir l’adversaire. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, les infrastructures électriques sont parmi les cibles prioritaires des frappes russes sur le territoire ukrainien. On estime que 30 à 40 % de la capacité de production électrique ukrainienne a été endommagée (6). L’objectif stratégique de la Russie est double. Premièrement, il s’agit de déstabiliser et de fragiliser l’armée ukrainienne en la privant d’électricité sur des pans entiers de son territoire et donc d’une partie de ses moyens de télécommunications, mais aussi de fragiliser l’industrie qui soutient l’effort de guerre. Deuxièmement, il s’agit de démoraliser la population, tout particulièrement en période hivernale, en visant, via l’électricité, l’ensemble de ses secteurs d’importance vitaux (traitement de l’eau, chauffage, système de santé, communication). En mars 2022, un seuil a été passé lorsque la plus grosse centrale nucléaire d’Europe, la centrale ukrainienne de Zaporojie, située au sud-est de l’Ukraine, a été prise pour cible. Pour la première fois lors d’un conflit, la menace nucléaire ne résidait pas seulement dans l’usage d’armes nucléaires, mais aussi dans la possibilité d’un accident nucléaire dû à l’explosion d’une centrale volontairement prise pour cible. Si l’accident avait eu lieu, il aurait eu, selon les experts, des conséquences plus graves encore que la catastrophe de Tchernobyl.

En septembre 2022, une autre infrastructure énergétique a été prise pour cible, hors du territoire ukrainien et très éloignée des zones de combats : des explosions au large du Danemark ont provoqué des fuites massives sur les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et 2, qui relient la Russie à l’Allemagne viala mer Baltique. Cette attaque, dont l’attribution fait l’objet d’une enquête, vise à couper les flux gaziers en provenance de Russie vers les pays européens, très dépendants des exportations extérieures et donc particulièrement vulnérables aux ruptures d’approvisionnements [voir le focus de S. Ramdani p. 86]. Alors que la Russie a, depuis le début du conflit en février 2022, considérablement diminué le volume de ses exportations vers l’Europe, on assiste, en plus d’une flambée des prix de l’énergie, à des risques de pénuries énergétiques en Europe.

L’Union européenne, en réaction à l’intervention russe en Ukraine, a mis en place des sanctions économiques contre la Russie, l’objectif stratégique étant d’affaiblir économiquement la Russie, dont les exportations d’hydrocarbures représentent plus de 60 % de son économie. Le sixième paquet de sanctions adopté en juin 2022 par le Conseil européen vise à restreindre progressivement les importations européennes de pétrole brut et de produits raffinés, dont le volume total s’élève à 3,5 millions de barils par jour, pour atteindre une diminution de 90 % des volumes importés d’ici la fin de l’année 2023.

La guerre russo-ukrainienne en tant que telle et le rapport de force géopolitique à l’œuvre entre les pays occidentaux et la Russie constituent un cas d’étude riche pour analyser les différents types d’usages géopolitiques de l’énergie au sein des conflits. On y retrouve l’énergie comme arme de guerre, avec l’exemple de la centrale nucléaire de Zaporojie ; comme levier économique et géopolitique, que ce soit avec la diminution des exportations vers l’Europe ou avec les sanctions économiques européennes ; et comme moyen pour faire la guerre, les forces armées étant de plus en plus énergivores.

Des besoins énergétiques croissants pour faire la guerre

En effet, la consommation énergétique des armées ne fait que croître depuis l’avènement des guerres modernes et les projections confirment la poursuite de cette tendance. L’arrivée de nouveaux systèmes d’armes (Scorpion, A400M, Rafale), toujours plus énergivores, se traduit par une augmentation des besoins en carburant pour la mobilité terrestre, navale, aéronautique et spatiale (7). Avec la complexification des technologies, la numérisation des équipements, le développement très rapide du domaine cyber et des technologies de l’information pour la collecte, le traitement et l’analyse des données, on assiste à une électrodépendance croissante. Cela génère des contraintes technologiques pour embarquer toujours plus d’énergie électrique à bord des moyens de mobilité et implique une augmentation des consommations électriques des infrastructures militaires à la fois sur le territoire national et en opérations extérieures.

Les opérations extérieures dans des régions éloignées nécessitent donc un soutien logistique important pour assurer l’autonomie énergétique des forces armées dans les zones de conflit reculées. La logistique pétrolière déployée pour répondre aux besoins énergétiques des armées crée ainsi une forte vulnérabilité. De la même manière que les infrastructures énergétiques civiles, les convois pétroliers militaires constituent des cibles privilégiées — comme on a pu le constater en Ukraine, où les troupes russes ont rencontré des difficultés à se ravitailler en carburant —, ou lors de l’intervention américaine d’Afghanistan. Pour l’année 2020, ont été recensées 1 100 attaques de convois pétroliers de l’International security assistance force en Afghanistan, et en moyenne un blessé ou mort tous les 46 convois, voire tous les 24 convois selon les sources (8).

Cette augmentation des besoins énergétiques a un coût financier et humain. Du point de vue budgétaire, l’envolée des prix de l’énergie au cours des années 2021 et 2022 a engendré une forte augmentation du budget énergétique des armées. Sur le plan humain, en plus des nombreux décès dus aux attaques de convois, la sécurisation des flux logistiques pétroliers mobilise des forces supplémentaires, qui ne sont, de fait, pas envoyées au combat. Dans ce contexte, les armées cherchent à diversifier leur mix énergétique, qui repose à ce jour quasi exclusivement sur le pétrole pour la mobilité, en intégrant des sources d’énergies renouvelables, notamment pour les camps en opération, mais cela reste des développements mineurs par rapport au volume global d’énergies consommées.

Alors que les conséquences du changement climatique et du dépassement des limites planétaires impliquent à la fois une obligation sociétale et politique d’atténuation de l’empreinte carbone des armées et un besoin d’adaptation de leurs moyens et de leurs missions, les armées risquent d’évoluer dans un environnement de plus en plus contraint en matière d’accès à l’énergie. Dans ce contexte de stress généralisé autour de l’accès aux ressources, qu’elles soient énergétiques ou minières, mais aussi hydriques ou alimentaires, les interdépendances entre les enjeux énergétiques et les questions de sécurité et de défense se renforcent et se densifient.

Notes

(1) Yves Lacoste, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspero éditions, 1976.

(2) Vincent Piolet, « Géoéconomie du proto-État dirigé par Daech », Géoéconomie,2016/1, n°78, pp. 59-76 (https://​rb​.gy/​k​l​s​85h).

(3) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, & Power, New York, Free Press, 2009, 908 p.

(4) Paul Bignell, « Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq », The Independant, 19 avril 2011 (https://​rb​.gy/​8​p​n​ivv).

(5) Jean-Philippe Rémy, « La guerre du pétrole a commencé au Nigeria », Le Monde, 23 mai 2009 (https://​rb​.gy/​5​2​o​6zx).

(6) Angélique Palle, « Tensions électriques en Ukraine [Les armes à l’épreuve de la guerre d’Ukraine #9] », Le Collimateur, Le podcast de l’IRSEM, 18 novembre 2022 (https://​rb​.gy/​a​i​5​4fb).

(7)Ministère des Armées, « Stratégie énergétique de défense, rapport du groupe de travail énergie 2020 », 2020 (https://​rb​.gy/​b​d​m​u8a).

(8) Sophie Lefeez, « La préparation de l’armée américaine à la transition énergétique », VertigO, hors-série 34, avril 2021 (https://​rb​.gy/​l​e​x​kte).

Légende de la photo en première page : Des avions de l’US Air Force survolent des puits de pétrole koweïtiens incendiés par les forces irakiennes lors de leur retraite pendant l’opération « Tempête du désert », en 1991. Cette opération faisait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, qui considérait le Koweït comme un État artificiellement créé par les Britanniques en raison de ses fortes réserves en hydrocarbures et qui reprochait au Koweït une surproduction de pétrole provoquant une baisse de revenu pour Bagdad. (© US Air Force)