Archives par étiquette : géopolitique

Histoire du Groenland, émissions du Fil de l’Histoire

Le Groenland a été propulsé bien malgré lui dans l’actualité. Ce territoire situé aux confins de l’Arctique subit de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique et est redevenu un puissant verrou stratégique convoité pour ses routes maritimes, ses bases militaires, ses hydrocarbures…

Cinq émissions issues de la série d’histoire de France Inter, à retrouver ici

Levé du drapeau groenlandais le 21/06/1979 après l’obstention de l’autonomie ©Getty – Xavier DESMIER

Épisode 1/5 : Le Groenland du viking Erik le Rouge

Épisode 2/5 : L’arrivée des Inuits au Groenland

Épisode 3/5 : La colonisation danoise

Épisode 4/5 : Depuis le XIXème siècle la convoitise des Etats-Unis

Épisode 5/5 : La lente conquête par le Groenland de son autonomie

Les Palestiniens, nouveau numéro des Collections de l’Histoire

Un numéro extrêmement intéressant et bien documenté:

Les Palestiniens

Collections N°106 daté janvier-mars 2025

Après le choc de l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, et alors qu’Israël poursuit une guerre impitoyable contre la bande de Gaza, retour sur cent cinquante ans d’histoire des Palestiniens.

En 1872 Jérusalem devient la capitale d’une province ottomane et le centre d’un nationalisme naissant. Mais c’est contre la tutelle britannique mise en place en 1918 et surtout dans l’opposition au sionisme que s’est forgée l’identité palestinienne.

En 1947, les Britanniques laissent à l’ONU le soin de trancher l’avenir de cette terre en proie à la guerre civile : ce sera le partage en deux États, inacceptable pour les Arabes. A l’issue de la guerre de 1948-1949, Israël voit le jour et 750 000 Palestiniens doivent s’exiler. Le combat reprendra au sein de cette diaspora, sous le leadership d’Arafat. Et dans les formes parfois les plus sanglantes.

Aujourd’hui, quel futur imaginer, au vu du nombre de victimes et des désillusions entraînées par le seul espoir de paix, les accords d’Oslo de 1993, il y a trente ans ?

Avec notamment les contributions de : Raphaël Banc-Lévêque, Alain Dieckhoff, Kamel Doraï, Arlette Khoury-Tadié, Pénélope Larzillière, Henry Laurens, Vincent Lemire, Falestin Naïli, Nadine Picaudou, Jenny Raflik-Grenouilleau, Eugene Rogan, Abaher el-Sakka, Maurice Sartre, Leila Seurat, Édouard Vernon et Élie Barnavi, Agnès Levallois, Elias Sanbar.

De 2024 à 2025: Un monde toujours en conflit

C’est ce que recense notamment Courrier International: plus de 52 guerres plus ou moins « chaudes » sont recensées de par le Monde.

Deux conflits retiennent principalement l’attention aujourd’hui:

  • le conflit Russie-Ukraine

La guerre se poursuit depuis février 2022 du fait de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine. La situation militaire semble aujourd’hui dans l’impasse. Poutine qui souhaitait neutraliser l’Ukraine vis-à-vis des pays de l’OTAN se trouve mis en échec. La présence de l’OTAN s’est renforcée en Ukraine et sa volonté de conquête territoriale est aussi invalidée. Aucune nouvelle arme utilisée n’a réellement pu changer le cours de la guerre. De plus, les dirigeants russes avaient sous-estimés la volonté de résistance du peuple ukrainien qui n’acceptera pas la domination de son voisin russe. Les pays Européens se trouvent aussi dans une impasse car ils ne souhaitent pas un cessez-le-feu acceptant le statu quo actuel. Ainsi, s’ils souhaitent inverser la situation, ils devront recourir comme la Russie à une intensification de l’effort de guerre et de son engagement. Mais c’est comme le remarque Pascal Boniface « prendre le risque d’un affrontement direct », dont les conséquences de confrontation militaire sont incalculables. Aussi, l’Ukraine est confrontée à une inégalité démographique face à son voisin russe qui dispose de plus de réserves humaines (de « chair à canon ») pour mener les combats. Il faut donc voir si l’épuisement d’un camp ou de l’autre, et notamment les bouleversements géopolitiques (l’arrivée de Trump aux Etats-Unis, la montée des pays du Sud) ne pousse pas à modifier les buts de guerre pour mettre fin à cette guerre.

  • Le conflit israélo-palestinien

Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, on assiste à une nouvelle phase de ce conflit débuté en 1947-1948. Le Hamas a mené une attaque d’ampleur depuis Gaza tuant 1.200 personnes, dont deux tiers de civils et pris des centaines de civils en otage. Le gouvernement israélien n’en a pas moins répliqué en bombardant Gaza sous blocus, causant à ce jour plus de 45.000 victimes, entrant en conflit avec le Liban, occupant le Golan syrien et bombardant les infrastructures militaires syriennes. Gaza, sous blocus israélien depuis 2007 subit des bombardements intenses. Comme l’analyse Pascal Boniface, « les infrastructures – habitations, santé, éducation, etc ont été en grande partie détruites par les bombardements et faute d’approvisionnement, la famine s’est installée ».

Surtout, le monde paraît impuissant à imposer un cessez-le-feu. La Cour Pénale Internationale (CPI) a beau avoir émis un mandat d’arrêt contre le 1er ministre israélien et les dirigeants du Hamas (pour la plupart tués par Israël), les bombes pleuvent toujours sur Gaza. Nombre de pays du Sud interrogent le « double standard » appliqué à la Russie et Israël. Poutine, lui aussi poursuivi par la CPI fait l’objet de sanctions de la part des pays occidentaux, Netanyahou, lui subit des critiques verbales mais sans aucune sanctions Au contraire, les Etats-Unis poursuivent l’armement de l’Etat hébreu dans sa guerre menée à Gaza. Depuis le 7 octobre 2023, les Etats-Unis ont livré 20 milliards de dollars d’armes à Israël. Le spécialiste du Moyen-Orient, Jean Pierre Filiu observe dans le journal Le Monde : « l’incapacité des Etats-Unis à obtenir ne serait-ce qu’un cessez-le-feu à Gaza au bout de treize mois d’une guerre impitoyable, démontre malheureusement qu’une telle aide militaire à Israël ne fait qu’alimenter le conflit en cours »(Le Monde, 3/11/2024). Il est donc difficile d’entrevoir une sortie de guerre tant la solution militaire parait la seule option envisagée par le gouvernement israélien. A l’heure actuelle, aucune solution politique respectant les droits des Palestiniens ne semble envisagée ; D’où les critiques d’un double standard occidental en la matière puisque les pays Européens et d’Amérique du Nord appellent à propos du conflit russo-ukrainien au respect des droits du peuple ukrainien. Comme le remarque Denis Bauchard, (Diplomatie, 2/12/2024), plusieurs options sont sur la table: Israël peut chercher à expulser la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie en niant les droits des Palestiniens (ce qu’ils font en refusant de reconnaitre un Etat palestinien, vote du 18-07-2024 à l’assemblée nationale israélienne, la Knesset), en imposant un Etat d’apartheid où les Palestiniens seraient sous domination militaire-policière israélienne autour d’une vague « entité », « administration » palestinienne. Ou alors, mais les rapports de forces géopolitiques actuels semblent voir cette perspective s’éloigner : la reconnaissance des droits palestiniens par la création d’un Etat de Palestine, ce à quoi nombre de pays du Sud appellent, avec seulement l’Espagne, l’Irlande, la Norvège à l’échelle des pays occidentaux. Au vu de la situation, une paix durable et respectueuse des droits des uns et des autres semble repoussée à un temps incertain.

  • Un monde en recomposition

Le Monde actuel est saisi par les deux conflits principaux en cours qui participent à bouleverser les équilibres géopolitiques et géostratégiques en vigueur. Beaucoup d’analystes évoquent un « basculement géopolitique du monde » (le général Vincent Desportes), un « bouleversement du monde » (Gilles Kepel).

Le renversement de la dictature de Bachar-El-Assad en Syrie illustre ces bouleversements rapides des équilibres. Après avoir réprimé fortement le mouvement populaire en 2011-2013 qui réclamait des transformations démocratiques et sociales, une guerre civile a participé à délabrer le territoire national syrien, voyant s’affronter le régime d’Assad à plusieurs forces :  celles issues de la contestation sociale, devenues minoritaires et des groupes armées islamistes financés par des puissances concurrentes (Qatar, Arabie-Saoudite, Turquie). Le régime qui s’effondrait, car ne possédant pas de bases dans le peuple (ayant réprimé ses aspirations démocratiques et sociales), compta alors sur le soutien de la Russie, et des islamistes chiites: de l’Iran et du Parti de Dieu libanais (Le Hezbollah). Surtout, les grandes puissances (Etats-Unis, France, GB, Russie) intervenaient pour endiguer la progression de l’Etat islamique (DAESH) sur le territoire syrien et irakien. La situation semblait gelée jusqu’en décembre 2024. Mais, le conflit en Ukraine a obligé Poutine à rapatrier les moyens russes en Syrie. L’Iran et le Hezbollah ont dû retirer leurs forces face aux coups répétés d’Israël. Ainsi le dictateur Assad a perdu ses soutiens étrangers. Les troupes rebelles d’Idlib (appartenant à des courants islamistes), soutenues par la Turquie notamment, ont pu avancer rapidement et prendre Damas. Pour le peuple syrien, c’est un moment de liesses populaires car le dictateur est tombé : hommes et femmes ont pu retrouver leurs libertés d’expression, en l’absence pour le moment d’un nouveau régime. Cependant, de nombreuses questions restent en suspens : la Syrie va-t-elle avoir la force de retrouver sa souveraineté nationale face aux prétentions de la Turquie, d’Israël, de l’Iran sur son territoire ? Va-t-elle réussir à affirmer son indépendance face aux ingérence des grandes puissances ? Va-t-elle parvenir à se doter d’un régime qui assure la souveraineté populaire et accorde des droits pour tout son peuple (femmes, minorités)? Autant de questions restant sans réponse tant les groupes militaires djihadistes interrogent sur leurs buts politiques réels, de même que la capacité de la société syrienne à s’affirmer, à s’organiser, à résister pour défendre un projet démocratique.

En ce début d’année 2025, des clivages et des tensions s’accentuent dans le Monde. Deux grands clivages sont clairement affirmés et creusent la ligne de partage. Le premier est celui qui divise les pays Occidentaux et la Russie, l’autre est celui divisant les Etats-Unis et la Chine, la lutte entre deux puissances pour la « suprématie mondiale ». Ce dernier clivage se renforce d’année en année. Obama avait déjà insisté dessus. Trump y avait fait la priorité de son premier mandat en souhaitant retirer la présence américaine du Moyen-Orient pour la renforcer en Asie-Pacifique. Il a prévenu Netanyahou qu’il souhaitait qu’il cesse sa guerre sur ses voisins avant sa prise de fonction. Les Etats-Unis sont aujourd’hui obsédés par le maintien de leur situation hégémonique dans le Monde. L’affirmation de la Chine et de nouvelles puissances issus du Sud (Inde, Brésil…) représente un défi et un enjeu stratégique pour eux. Les pays Européens, eux aussi en perte de vitesse, sont confrontés aux défis de rester soudés en bloc avec les Etats-Unis ou de rechercher une nouvelle place, de nouveaux alignements, de nouvelles coopérations, dans ce monde en bouleversement.

2024 a été l’année de l’affirmation d’un « Sud global », un ensemble de pays différents, ne partageant ni le même régime, la même idéologie ou culture (certains peuvent s’affronter entre eux). Ils ont un point commun, celui de refuser la domination exclusive sur le monde des pays occidentaux. Ces Etats menés par les BRICS cherchent à dégager des marges de manœuvre afin de s’affirmer et ne plus être en situation de dominé au sein du système de relation international. Cette affirmation du Sud correspond aux exigences de pays africains de retraits des bases françaises (Centrafrique, Mali…), à la demande Sud-africaine de traduire les responsables de la guerre à Gaza devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Les gouvernements occidentaux ont été souvent critiqués ces derniers mis pour leur manque de cohérence morale sur les conflits en cours. Ce changement d’équilibre ne signifie pas un effondrement des pays occidentaux (nombre de secteurs industriels et technologiques sont dominés des firmes occidentales) mais plutôt une montée de nouveaux acteurs qui cherchent à faire entendre leurs voix, et recherchent un plus grand équilibre au sein des relations internationales. C’est d’après nombre d’historiens et de politologues, une donnée à prendre en compte pour ne pas rester dans un « entre soi » occidental.

Dernière donnée de ce tableau, qui ne confinera pas à l’optimisme, c’est la montée en puissance de dirigeants basés sur des nationalismes dont la radicalité est souvent renforcée par des fondamentalismes religieux (musulman, juif, évangélistes, hindou…) et qui s’appuient sur un suprématisme vis-à-vis de leurs voisins ou d’autres peuples. L’hubris, le vertige de la puissance, les pousse à ne compter que sur les muscles, la force militaire pour aboutir à leurs objectifs. Ces leaders participent à déstabiliser les équilibres du monde, à le rendre plus instable encore. Une ère de guerres hybrides semble poindre, où il n’y a pas de limites à la guerre, où tous les moyens sont permis pour faire plier « l’ennemi » : attaque surprise de l’Ukraine par la Russie, menaces à l’arme atomique par Poutine, explosion programmée de bippers au milieu de populations civiles par Netanyahou au Liban, attaques terroristes ciblant toute la population civile par le Hamas, attaque de navires israéliens par les rebelles houtis…

De plus, la communauté internationale semble assister au naufrage des instances régulatrices des conflits : les Nations-Unies qui sont sans cesse piétinées par des dirigeants militaristes et désinhibés à lancer des guerres. « Nous entrons dans une période de ténèbres » (Sophie Bessis, historienne). Cette expression, un peu grossière, peut résumer les tensions et les risques dans lequel le Monde est entré depuis les années 2020.

C’est pourquoi, dans ce contexte, il faut rappeler que les peuples sont toujours les vaincus, les victimes des guerres. Seules les puissances gagnent les guerres. Il y a donc intérêt à travailler à la paix, à échanger malgré les différences de conceptions, malgré les tensions culturelles, afin de construire un monde de coexistence, de trouver de « l’universel », partageable pour tout le Monde, en bâtissant des rapports Nord/Sud plus soucieux de l’équilibre et de la justice. Il n’y a pas de fatalité, et même si l’espèce humaine a montré au fil des siècles un caractère belligène, nous ne sommes pas condamnés à subir, pour reprendre le Candide de Voltaire, une « boucherie héroïque ».

Le Monde du 4 mai 2024, L’armée reconfigure la bande de Gaza à sa main

Un article très intéressant sur le conflit israélo-palestinien.

L’article sur le site du Monde:

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/03/comment-israel-remodele-la-bande-de-gaza-selon-ses-besoins-securitaires_6231297_3210.html

Iran-Israël: Une interview intéressante et une carte

Source: Le Monde

Bertrand Badie : « L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit »

Le Nouvel Obs

https://www.nouvelobs.com/monde/20240418.OBS87265/bertrand-badie-l-interet-d-israel-est-de-prolonger-ce-conflit.html

Le 13 avril, l’Iran a pour la première fois frappé directement son grand ennemi historique, l’Etat hébreu, en lançant quelque 350 drones et missiles sur son territoire, presque tous interceptés. Une étape de plus dans l’engrenage au Moyen-Orient ? Analysé du géopoliticien Bertrand Badie.

Avez-vous été surpris par cette attaque, son timing, son mode d’opération, son ampleur ?

Bertrand Badie Nul ne pouvait être surpris car cette attaque avait été annoncée par plusieurs services de renseignement de manière extrêmement précise. Il fallait bien que l’Iran réagisse à l’attaque du 1 avril sur son ambassade à Damas. Ne pas le faire l’aurait totalement décrédibilisé dans l’espace moyen-oriental et au-delà. Tout cela était donc attendu. Ce qui est remarquable, presque inédit dans les chroniques contemporaines, c’est que cette attaque semble avoir été minutieusement calibrée pour donner l’effet le plus spectaculaire possible tout en minimisant le plus possible le risque de réaction violente de la part d’Israël.

Israël se targue d’une victoire défensive puisque la quasi-totalité des projectiles ont été interceptés. S’agit-il d’une faiblesse de la force de frappe iranienne, ou était-ce au contraire calculé dans l’optique d’une riposte proportionnée ?

On peut postuler que les responsables iraniens s’attendaient à ce que la plupart des drones et missiles soient arrêtés avant la frontière israélienne. Historiquement le principal souci de l’Iran est d’être reconnu comme une puissance régionale et un acteur incontournable. Il fallait que le régime des mollahs montre sa puissance et qu’il ne laisse pas impunie l’attaque du 1 avril sans toutefois créer trop de dégâts, ce qu’il ne pouvait ni n’avait intérêt à faire. Je ne pense donc pas qu’il y a eu un échec des Iraniens par rapport à leurs intentions. Par ailleurs, il ne faut pas dissocier les conflits : l’Iran ne se serait probablement pas lancé dans cette aventure sans le contexte de 34 000 morts déclarés à Gaza.

Israël a aussi mis en avant la coordination rapide et efficace de ses alliés, allant jusqu’à évoquer une « coalition ». Ces derniers peuvent-ils modérer l’ampleur de la contre-attaque promise par le gouvernement Netanyahou ?

L’Etat hébreu devait démontrer à sa population et au monde son invulnérabilité à un moment où, depuis le 7 octobre, beaucoup s’interrogent sur ses capacités de défense. Il fallait aussi apporter la preuve qu’il était moins isolé qu’on ne le disait et avait la capacité de mobiliser de puissants soutiens extérieurs. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou voulait aussi s’afficher comme maître du jeu. Alors même que les amis d’Israël se dissociaient des attaques sur Gaza, il a montré que cette distanciation était purement rhétorique, en forçant les réfractaires à s’aligner de nouveau sur ses positions. On a en même temps assisté à une sorte de transaction implicite : les Etats mobilisés pour défendre Israël ont probablement cherché à obtenir en échange la promesse qu’il n’irait pas plus loin dans l’escalade. Encore faut-il que cette promesse soit tenue, ce qui suggère la fragilité de tout ce jeu. C’est une constante dans la politique israélienne d’afficher d’abord sa puissance et une totale indépendance vis-à-vis des pressions extérieures.

Du côté américain, le soutien est toujours officiellement présenté comme intangible. Pourtant le premier réflexe de Joe Biden a été d’avertir Benyamin Netanyahou que les Etats-Unis n’interviendraient pas en appui d’une riposte contre l’Iran. Le dilemme semble profond…

La diplomatie américaine vit depuis le 7 octobre un véritable cauchemar. Au fil des années, les Etats-Unis avaient perdu un à un leurs alliés les plus précieux dans la région – de l’Iran en 1979 aux pays du Golfe en passant par la Turquie. Cette longue histoire a été considérablement accélérée par l’attaque du Hamas. Le président américain a dû se déplacer dans la zone et son secrétaire d’Etat s’y rendre six fois, à quoi s’ajoutent d’innombrables contacts avec les différents protagonistes. Pourtant, la superpuissance américaine continue à perdre la main sur les événements et reste en quête d’une victoire diplomatique au Moyen-Orient afin de relancer son crédit. Dans cet ultime épisode de l’attaque iranienne sur Israël, l’issue me semble pour le moins incertaine. L’opinion publique arabe ne manque pas de faire remarquer que le soutien absolu apporté par Washington à Tel-Aviv vient anéantir toute la prudence rhétorique nourrie ces derniers mois par la Maison-Blanche – et les messages de modération adressés au gouvernement israélien risquent de perdre en crédibilité. L’opinion publique américaine s’est dissociée très rapidement de ce soutien inconditionnel, notamment parmi la jeunesse et l’aile gauche du Parti démocrate, qui pourraient faire défection au jour de l’élection présidentielle. Les Etats-Unis ont certes réussi de façon conjoncturelle à retenir certains élans agressifs venant d’Israël, mais pour combien de temps ?

Quel intérêt Israël aurait-il à frapper plus fort dans ce conflit ?

L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit, et ce pour trois raisons. La première est personnelle et propre à Benyamin Netanyahou : tant que cette guerre durera et s’amplifiera, le risque qu’il soit poursuivi devant la justice s’en trouve pratiquement réduit à néant. La deuxième raison est que son gouvernement, très minoritaire dans l’opinion publique israélienne, ne risque aucune remise en cause politique ou institutionnelle tant que cette guerre va durer. Enfin et surtout, cette volonté de ne rien céder aux adversaires d’Israël est aujourd’hui le seul point de rencontre entre le Premier ministre et sa population. La dénonciation de l’ennemi iranien et l’éradication du Hamas sont les deux piliers du consensus politique national. La crise politique joue donc en faveur de la persistance de cette attitude intransigeante.

L’aide immédiate apportée par la Jordanie à l’interception des drones et des missiles a été remarquée, de même que les appels à la désescalade formulés par la Turquie ou l’Arabie saoudite. Est-ce un signe qu’Israël est moins isolé dans la région qu’il ne semblait l’être ?

Les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît car la plupart des gouvernements de la région sont sur une ligne de crête. Ces dernières années, plusieurs leaders arabes ont été amenés à conclure une sorte d’agrément plus ou moins explicite avec l’Etat israélien, mais en subissant d’autre part une pression extrêmement forte de leurs opinions publiques. L’erreur, d’ailleurs classique dans les analyses en Europe, serait de tout traduire en termes d’alliances et de coalitions. La nouvelle diplomatie qui se développe au Sud, et particulièrement dans cette région, se caractérise au contraire par une fluidité et une instabilité des prises de position, renforcées par l’imprévisibilité des réactions de groupes non étatiques, et dictées par les conjonctures, voire les effets d’aubaine. Chacun agit en fonction de la situation et des intérêts immédiats. Dans la crise de la nuit du 13 au 14 avril, les Etats de la région avaient intérêt à montrer qu’ils ne souhaitaient pas qu’Israël soit durement frappé. Mais cela ne les engage en rien pour l’avenir, dès lors qu’ils pourraient être confrontés à des situations d’une autre nature – une déstabilisation de la Cisjordanie, ou encore des initiatives du Hezbollah ou des Houthis, souvent présentés sous l’étiquette trompeuse de « proxys » mais qui sont loin d’être de simples marionnettes de l’Iran.

L’iran affirme que, si le Conseil de Sécurité de l’ONU avait condamné le bombardement de l’ambassade à Damas, il n’aurait pas été contraint de réagir aussi brutalement. Est-ce une posture pour mettre la communauté internationale face à ses contradictions, ou une conséquence réelle de l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international ?

Le régime iranien et beaucoup de gouvernements du « Sud global » mettent en évidence ces inégalités de traitement. L’attaque sur l’ambassade d’Iran à Damas a laissé pratiquement toutes les chancelleries silencieuses, quand celle du 13 avril a provoqué des réactions extrêmement vives parmi les puissances du Nord. Cette dissymétrie est devenue l’un des arguments les plus à même de structurer le « Sud global ». C’est la raison pour laquelle tous ceux qui s’en sentent victimes vont l’afficher de la manière la plus forte possible pour rallier des soutiens. Cela fait les affaires de Vladimir Poutine, renforce la prise de conscience du Sud par lui-même et l’oriente vers une stigmatisation du monde occidental.

Après l’agression de l’Ukraine par la Russie et celle de l’Arménie par l’Azerbaïdjan, est-on en train de revenir à une ère des conflits interétatiques qu’on pensait révolue ?

Ce serait une analyse trop simple. Ce que l’on n’a pas su analyser, ce sont les mutations profondes de la guerre. Le conflit russo-ukrainien est véritablement une guerre à l’ancienne : un Etat inquiet pour l’avenir de sa puissance entreprend de conquérir son voisin. Ce projet, mis en déroute, n’a d’ailleurs pas contribué à restaurer la puissance russe ! Mais la plupart des conflits actuels, souvent oubliés, ne sont pas interétatiques – que ce soit au Sahel, au Soudan, dans la corne de l’Afrique ou au Congo. Le conflit israélo-palestinien, lui, est aujourd’hui l’un des derniers conflits de décolonisation. Les nouvelles formes de conflictualité ne sont plus l’expression d’une simple rivalité de puissances, mais celle d’une décomposition des logiques socio-institutionnelles et des anciennes logiques de domination. Plutôt qu’un « retour des guerres mondiales », il faut davantage y voir l’échec du rééquilibrage mondial post-guerre froide et des modèles d’intégration internationale.

BIO EXPRESS

Bertrand Badie est politologue, professeur émérite à Sciences-Po Paris et spécialiste des relations internationales. Il a publié « Pour une approche subjective des relations internationales », en octobre dernier, aux éditions Odile Jacob

Le conflit israélo-palestinien dans Le cours de l’histoire (France Culture)

Histoire du conflit israélo-palestinien

Qu’est-ce que le sionisme et quel peuplement en Palestine avant l’État d’Israël ? Que signifie le partage de la Palestine en 1947 et comment se crée l’État d’Israël ? Organisation de libération de la Palestine, Camp David, accords d’Oslo : des rappels historiques pour éclairer l’actualité.

Episode 1: Avant l’État d’Israël, le sionisme et le peuplement de la Palestine (clique)

Pour aller plus loin

  • Chloé Rosner, Creuser la terre-patrie. Une histoire de l’archéologie en Palestine – Israël, CNRS Éditions, 2023
  • Henry Laurens, Le Passé imposé, Fayard, 2022

Episode 2: Du partage de la Palestine à la création de l’État d’Israël (clique)

Pour aller plus loin

  • Marie-Antoinette Hily, William Berthomière, Yann Scioldo-Zürcher, Partir pour Israël. Une nouvelle migration de Juifs de France ? Presses universitaires François Rabelais, 2023
  • Alain Dieckhoff, Israël-Palestine : une guerre sans fin ? 22 questions décisives, Armand Colin, 2022
  • Jihane Sfeir, L’Exil palestinien au Liban : le temps des origines 1947-1952, IFPO/Karthala, 2008
  • Alain Dieckhoff, L’Invention d’une nation. Israël et la modernité politique, Gallimard, 1993

Episode 3: Histoire de l’Organisation de libération de la Palestine (Clique):

Pour aller plus loin

  • Jean-Paul Chagnollaud, Le Rendez-vous manqué des peuples. De l’échec des révolutions populaires aux dérives populistes, Autrement, 2022
  • Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud, Moyen-Orient, idées reçues sur une région fracturée, Le Cavalier bleu, 2019
  • Jean-Paul Chagnollaud, Proche-Orient, 7 ans de régression (2012-2019), L’Harmattan, 2019
  • Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud, Israël face à Israël, Autrement, 2018
  • Jean-Paul Chagnollaud, Israël/Palestine, la défaite du vainqueur, Actes Sud, 2017

Episode 4: De Camp David aux accords d’Oslo, à la recherche de la paix israélo-palestinienne (Clique)

Pour aller plus loin

  • Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient, Gallimard, 2018
  • Nadine Picaudou (dir. avec Isabelle Rivoal), Retours en Palestine. Trajectoires, rôles et expériences des “returnees” dans la société palestinienne après Oslo, Karthala, 2006
  • Nadine Picaudou (dir.), Territoires palestiniens de mémoire, Karthala, 2006
  • Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Complexe, 1997, édition augmentée, 2003

L’énergie, ça sert d’abord à faire la guerre

Article du magazine Diplomatie à retrouver ici

Un très bon article sur les enjeux énergétiques et la guerre, reprenant la problématique du grand géographie Yves Lacoste. Cet article confirme bien les thèses exposées dans le n°39 de Contretemps (l’article de Ben Cramer, La bande des Quatre et l’insécurité environnementale – à lire en annexe) sur la surexploitation énergétique qu’entrainent les guerres et la militarisation

Alors que l’énergie est au cœur de l’actualité européenne depuis l’intervention militaire russe en Ukraine en février 2022, comment les ressources énergétiques sont-elles utilisées comme un levier d’action, un vecteur de puissance, une arme au sein des conflits, ou encore comme moyen pour faire la guerre ?

Le cas de la guerre russo-ukrainienne, parmi d’autres exemples, permet de mettre en lumière la façon dont le levier énergétique intervient au sein même d’un conflit ou d’un rapport de force géopolitique, ou en découle directement ou indirectement. La consommation d’énergies étant essentielle au fonctionnement de l’économie mondiale, des sociétés et des États, on peut affirmer que l’énergie constitue un enjeu géostratégique majeur dans toute guerre, conflit, ou rapport de force entre acteurs.

Trois grands types d’enjeux relatifs à l’énergie dans un conflit ou un rapport de force peuvent être identifiés. Premièrement, l’énergie comme cause du conflit ou comme but de guerre, c’est-à-dire que l’action des belligérants vise à prendre le contrôle ou à défendre l’accès à un territoire riche en ressources et/ou ses voies d’approvisionnement ou d’exportation. Deuxièmement, l’énergie comme arme ou comme levier, qui peut être de nature physique, géopolitique ou économique. Les infrastructures énergétiques critiques (par exemple des centres de production, de transformation d’énergie, ou des réseaux de transport) représentent des cibles physiques stratégiques à détruire ou à endommager. Les sanctions à l’encontre d’un État producteur et exportateur d’énergies forment des leviers économiques visant à affaiblir l’adversaire. La diminution ou l’arrêt des exportations d’énergies vers des pays importateurs, dépourvus de ressources sur leurs territoires, constituent un levier géopolitique pour le pays producteur. Troisièmement, l’énergie comme moyen pour faire la guerre : l’énergie est le socle de toute action ou de tout mouvement militaire car un déplacement de troupes par voies terrestre, maritime ou aérienne nécessite de l’énergie et notamment du pétrole pour la mobilité, et les communications militaires et le travail en état-major nécessitent de l’électricité.

L’énergie, un enjeu stratégique majeur, au cœur de nombreux conflits

L’un des exemples les plus récents de conflit géopolitique, qui s’articule directement et nommément autour d’enjeux énergétiques, est la montée des tensions en Méditerranée orientale au cours de la décennie 2010. En effet, l’accès aux ressources gazières offshore (en mer) est au centre de la communication politique des États riverains de la Méditerranée orientale, notamment la Turquie, la République de Chypre, la Grèce, Israël, et l’Égypte. Les découvertes de gaz naturel au large d’Israël et de l’île de Chypre ont réveillé l’appétit de la Turquie — très consommatrice d’énergies et dépourvue en ressources fossiles sur son territoire — et généré de nombreuses tensions géopolitiques entre les acteurs de la région au cours de la dernière décennie. Bien qu’il n’y ait pas, à ce jour, de guerre ouverte pour le gaz en Méditerranée orientale, on a pu assister à une militarisation de la région, notamment dans le domaine aéronaval, et à de nombreux rapports de force de nature militaire autour de gisements gaziers en exploitation ou dans des zones où les revendications maritimes de différents États se chevauchent.

Dans la région Méditerranée-Moyen-Orient, les cas récents des guerres en Libye et en Syrie mettent en lumière, depuis leur début en 2011, l’importance pour les belligérants de contrôler les territoires stratégiques où se situent les gisements d’hydrocarbures, mais aussi les infrastructures de transformation, de stockage et de transport, comme les raffineries, les pipelines et les terminaux. En Libye, alors que le territoire est divisé et sous le contrôle de différentes factions, l’un des enjeux majeurs pour le gouvernement de transition, basé dans la capitale de Tripoli à l’ouest du pays, est de contrôler à la fois les infrastructures d’exportations, majoritairement situées sur la côte méditerranéenne de l’est libyen, et les ressources d’hydrocarbures situées au sud-ouest et au centre du pays. Les acteurs pétroliers, notamment les entreprises internationales restées dans le pays malgré la guerre, cherchent à exporter le pétrole sur les marchés internationaux. Ainsi, l’accès aux infrastructures côtières de raffinage et d’exportation représente un levier dans les négociations par les forces en présence.

Lors de l’établissement du califat de l’État islamique sur les territoires syrien et irakien, les infrastructures pétrolières constituaient des zones stratégiques à conquérir par les forces de Daech. De nombreux combats se sont concentrés autour des territoires riches en ressources, notamment dans les zones de Kirkouk et de Mossoul dans la région kurde d’Irak, ou dans la région de Deir ez-Zor dans le nord-est syrien. En 2014, Daech a, par exemple, contrôlé pendant quelques mois la raffinerie de Baïji en Irak, dont la capacité de production s’élevait à 170 000 barils de pétrole par jour. La rente pétrolière issue de l’exportation du pétrole par le territoire turc a permis à Daech de financer l’effort de guerre (2).

On peut citer d’autres exemples de conflits où la question énergétique tient une place centrale : la guerre du Golfe de 1990-1991, déclenchée lorsque l’Irak a envahi le Koweït qui, selon le gouvernement irakien, siphonnait ses ressources pétrolières (3) ; l’intervention militaire en Irak en 2003, pour laquelle la ministre du Commerce britannique avait déclaré aux représentants des majors britanniques qu’ils auraient accès aux réserves d’hydrocarbures dans l’Irak d’après Saddam Hussein (4) ; la guerre civile au Nigéria de 2008, où le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger réalise des opérations de bunkering, détournement de cargaisons de pétrole brut transportées clandestinement dans des raffineries d’Afrique de l’Ouest pour y être raffinées et réinjectées sur le marché régional (5).

Néanmoins, les causes des conflits étant complexes et multifactorielles, l’enjeu énergétique, bien qu’il puisse être prépondérant, s’inscrit dans un contexte historique de relations interétatiques ou infra-étatiques et se superpose aux rivalités géopolitiques et/ou géoéconomiques existantes entre les acteurs en présence.

L’énergie, une arme de guerre

La guerre russo-ukrainienne actuelle le démontre avec force : l’énergie est à la fois une arme de guerre et un levier d’action géopolitique et économique pour affaiblir l’adversaire. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, les infrastructures électriques sont parmi les cibles prioritaires des frappes russes sur le territoire ukrainien. On estime que 30 à 40 % de la capacité de production électrique ukrainienne a été endommagée (6). L’objectif stratégique de la Russie est double. Premièrement, il s’agit de déstabiliser et de fragiliser l’armée ukrainienne en la privant d’électricité sur des pans entiers de son territoire et donc d’une partie de ses moyens de télécommunications, mais aussi de fragiliser l’industrie qui soutient l’effort de guerre. Deuxièmement, il s’agit de démoraliser la population, tout particulièrement en période hivernale, en visant, via l’électricité, l’ensemble de ses secteurs d’importance vitaux (traitement de l’eau, chauffage, système de santé, communication). En mars 2022, un seuil a été passé lorsque la plus grosse centrale nucléaire d’Europe, la centrale ukrainienne de Zaporojie, située au sud-est de l’Ukraine, a été prise pour cible. Pour la première fois lors d’un conflit, la menace nucléaire ne résidait pas seulement dans l’usage d’armes nucléaires, mais aussi dans la possibilité d’un accident nucléaire dû à l’explosion d’une centrale volontairement prise pour cible. Si l’accident avait eu lieu, il aurait eu, selon les experts, des conséquences plus graves encore que la catastrophe de Tchernobyl.

En septembre 2022, une autre infrastructure énergétique a été prise pour cible, hors du territoire ukrainien et très éloignée des zones de combats : des explosions au large du Danemark ont provoqué des fuites massives sur les gazoducs sous-marins Nord Stream 1 et 2, qui relient la Russie à l’Allemagne viala mer Baltique. Cette attaque, dont l’attribution fait l’objet d’une enquête, vise à couper les flux gaziers en provenance de Russie vers les pays européens, très dépendants des exportations extérieures et donc particulièrement vulnérables aux ruptures d’approvisionnements [voir le focus de S. Ramdani p. 86]. Alors que la Russie a, depuis le début du conflit en février 2022, considérablement diminué le volume de ses exportations vers l’Europe, on assiste, en plus d’une flambée des prix de l’énergie, à des risques de pénuries énergétiques en Europe.

L’Union européenne, en réaction à l’intervention russe en Ukraine, a mis en place des sanctions économiques contre la Russie, l’objectif stratégique étant d’affaiblir économiquement la Russie, dont les exportations d’hydrocarbures représentent plus de 60 % de son économie. Le sixième paquet de sanctions adopté en juin 2022 par le Conseil européen vise à restreindre progressivement les importations européennes de pétrole brut et de produits raffinés, dont le volume total s’élève à 3,5 millions de barils par jour, pour atteindre une diminution de 90 % des volumes importés d’ici la fin de l’année 2023.

La guerre russo-ukrainienne en tant que telle et le rapport de force géopolitique à l’œuvre entre les pays occidentaux et la Russie constituent un cas d’étude riche pour analyser les différents types d’usages géopolitiques de l’énergie au sein des conflits. On y retrouve l’énergie comme arme de guerre, avec l’exemple de la centrale nucléaire de Zaporojie ; comme levier économique et géopolitique, que ce soit avec la diminution des exportations vers l’Europe ou avec les sanctions économiques européennes ; et comme moyen pour faire la guerre, les forces armées étant de plus en plus énergivores.

Des besoins énergétiques croissants pour faire la guerre

En effet, la consommation énergétique des armées ne fait que croître depuis l’avènement des guerres modernes et les projections confirment la poursuite de cette tendance. L’arrivée de nouveaux systèmes d’armes (Scorpion, A400M, Rafale), toujours plus énergivores, se traduit par une augmentation des besoins en carburant pour la mobilité terrestre, navale, aéronautique et spatiale (7). Avec la complexification des technologies, la numérisation des équipements, le développement très rapide du domaine cyber et des technologies de l’information pour la collecte, le traitement et l’analyse des données, on assiste à une électrodépendance croissante. Cela génère des contraintes technologiques pour embarquer toujours plus d’énergie électrique à bord des moyens de mobilité et implique une augmentation des consommations électriques des infrastructures militaires à la fois sur le territoire national et en opérations extérieures.

Les opérations extérieures dans des régions éloignées nécessitent donc un soutien logistique important pour assurer l’autonomie énergétique des forces armées dans les zones de conflit reculées. La logistique pétrolière déployée pour répondre aux besoins énergétiques des armées crée ainsi une forte vulnérabilité. De la même manière que les infrastructures énergétiques civiles, les convois pétroliers militaires constituent des cibles privilégiées — comme on a pu le constater en Ukraine, où les troupes russes ont rencontré des difficultés à se ravitailler en carburant —, ou lors de l’intervention américaine d’Afghanistan. Pour l’année 2020, ont été recensées 1 100 attaques de convois pétroliers de l’International security assistance force en Afghanistan, et en moyenne un blessé ou mort tous les 46 convois, voire tous les 24 convois selon les sources (8).

Cette augmentation des besoins énergétiques a un coût financier et humain. Du point de vue budgétaire, l’envolée des prix de l’énergie au cours des années 2021 et 2022 a engendré une forte augmentation du budget énergétique des armées. Sur le plan humain, en plus des nombreux décès dus aux attaques de convois, la sécurisation des flux logistiques pétroliers mobilise des forces supplémentaires, qui ne sont, de fait, pas envoyées au combat. Dans ce contexte, les armées cherchent à diversifier leur mix énergétique, qui repose à ce jour quasi exclusivement sur le pétrole pour la mobilité, en intégrant des sources d’énergies renouvelables, notamment pour les camps en opération, mais cela reste des développements mineurs par rapport au volume global d’énergies consommées.

Alors que les conséquences du changement climatique et du dépassement des limites planétaires impliquent à la fois une obligation sociétale et politique d’atténuation de l’empreinte carbone des armées et un besoin d’adaptation de leurs moyens et de leurs missions, les armées risquent d’évoluer dans un environnement de plus en plus contraint en matière d’accès à l’énergie. Dans ce contexte de stress généralisé autour de l’accès aux ressources, qu’elles soient énergétiques ou minières, mais aussi hydriques ou alimentaires, les interdépendances entre les enjeux énergétiques et les questions de sécurité et de défense se renforcent et se densifient.

Notes

(1) Yves Lacoste, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, Paris, Maspero éditions, 1976.

(2) Vincent Piolet, « Géoéconomie du proto-État dirigé par Daech », Géoéconomie,2016/1, n°78, pp. 59-76 (https://​rb​.gy/​k​l​s​85h).

(3) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money, & Power, New York, Free Press, 2009, 908 p.

(4) Paul Bignell, « Secret memos expose link between oil firms and invasion of Iraq », The Independant, 19 avril 2011 (https://​rb​.gy/​8​p​n​ivv).

(5) Jean-Philippe Rémy, « La guerre du pétrole a commencé au Nigeria », Le Monde, 23 mai 2009 (https://​rb​.gy/​5​2​o​6zx).

(6) Angélique Palle, « Tensions électriques en Ukraine [Les armes à l’épreuve de la guerre d’Ukraine #9] », Le Collimateur, Le podcast de l’IRSEM, 18 novembre 2022 (https://​rb​.gy/​a​i​5​4fb).

(7)Ministère des Armées, « Stratégie énergétique de défense, rapport du groupe de travail énergie 2020 », 2020 (https://​rb​.gy/​b​d​m​u8a).

(8) Sophie Lefeez, « La préparation de l’armée américaine à la transition énergétique », VertigO, hors-série 34, avril 2021 (https://​rb​.gy/​l​e​x​kte).

Légende de la photo en première page : Des avions de l’US Air Force survolent des puits de pétrole koweïtiens incendiés par les forces irakiennes lors de leur retraite pendant l’opération « Tempête du désert », en 1991. Cette opération faisait suite à l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, qui considérait le Koweït comme un État artificiellement créé par les Britanniques en raison de ses fortes réserves en hydrocarbures et qui reprochait au Koweït une surproduction de pétrole provoquant une baisse de revenu pour Bagdad. (© US Air Force)

Frédéric Encel, les migrations juives face aux persécutions antisémites

Face aux persécutions en Europe centrale, les premières Aliya, les migrations dans le monde anglo-saxon et en « Terre promise »

« À la suite de l’assassinat du tsar Alexandre Il par des révolutionnaires en mars 1881, deux vagues de pogroms sans précédent depuis le XVIIe siècle s’abattent sur le judaïsme russo-polonais. Des milliers de Juifs sont tués, violés, battus ou pillés, avec la complicité des autorités. Déjà perceptible du fait de conditions de vie misérables, l’émigration vers l’Occident s’accélère sou­dain de façon exponentielle, en particulier vers les Etats-Unis – en vingt-cinq ans, plus de 2,5 millions de Juifs basculent du monde autoritariste sous domination russe vers le cœur du monde libéral anglophone. Moins d’un siècle plus tard, on verra leurs descendants peser en faveur d’Israël depuis la première puissance mondiale.

Concomitamment à cette émigration massive vers l’Amérique, plusieurs milliers de jeunes Juifs, notamment unis au sein du mouvement des Amants de Sion, partent « repeupler » Eretz Israël et forger un « hom­me juif nouveau » qui échapperait à son atavisme selon les antisémites (lâche, usurier, etc.) en devenant un paysan sur sa propre terre. Cette première aliya de 1881- 1882, composée d’intellectuels russes, est un échec pratique – malaria et inaptitude physique déciment les pionniers – mais un succès politique et moral : pour la première fois depuis dix-huit siècles, des Juifs partent collectivement en Eretz Israël comme sujets politiques (membres d’un peuple) et non individuellement comme simples adhérents à un culte »

F Encel, Atlas géopolitique d’Israël, Autrement, Paris, 2023, 96 p.