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Iran-Israël: Une interview intéressante et une carte

Source: Le Monde

Bertrand Badie : « L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit »

Le Nouvel Obs

https://www.nouvelobs.com/monde/20240418.OBS87265/bertrand-badie-l-interet-d-israel-est-de-prolonger-ce-conflit.html

Le 13 avril, l’Iran a pour la première fois frappé directement son grand ennemi historique, l’Etat hébreu, en lançant quelque 350 drones et missiles sur son territoire, presque tous interceptés. Une étape de plus dans l’engrenage au Moyen-Orient ? Analysé du géopoliticien Bertrand Badie.

Avez-vous été surpris par cette attaque, son timing, son mode d’opération, son ampleur ?

Bertrand Badie Nul ne pouvait être surpris car cette attaque avait été annoncée par plusieurs services de renseignement de manière extrêmement précise. Il fallait bien que l’Iran réagisse à l’attaque du 1 avril sur son ambassade à Damas. Ne pas le faire l’aurait totalement décrédibilisé dans l’espace moyen-oriental et au-delà. Tout cela était donc attendu. Ce qui est remarquable, presque inédit dans les chroniques contemporaines, c’est que cette attaque semble avoir été minutieusement calibrée pour donner l’effet le plus spectaculaire possible tout en minimisant le plus possible le risque de réaction violente de la part d’Israël.

Israël se targue d’une victoire défensive puisque la quasi-totalité des projectiles ont été interceptés. S’agit-il d’une faiblesse de la force de frappe iranienne, ou était-ce au contraire calculé dans l’optique d’une riposte proportionnée ?

On peut postuler que les responsables iraniens s’attendaient à ce que la plupart des drones et missiles soient arrêtés avant la frontière israélienne. Historiquement le principal souci de l’Iran est d’être reconnu comme une puissance régionale et un acteur incontournable. Il fallait que le régime des mollahs montre sa puissance et qu’il ne laisse pas impunie l’attaque du 1 avril sans toutefois créer trop de dégâts, ce qu’il ne pouvait ni n’avait intérêt à faire. Je ne pense donc pas qu’il y a eu un échec des Iraniens par rapport à leurs intentions. Par ailleurs, il ne faut pas dissocier les conflits : l’Iran ne se serait probablement pas lancé dans cette aventure sans le contexte de 34 000 morts déclarés à Gaza.

Israël a aussi mis en avant la coordination rapide et efficace de ses alliés, allant jusqu’à évoquer une « coalition ». Ces derniers peuvent-ils modérer l’ampleur de la contre-attaque promise par le gouvernement Netanyahou ?

L’Etat hébreu devait démontrer à sa population et au monde son invulnérabilité à un moment où, depuis le 7 octobre, beaucoup s’interrogent sur ses capacités de défense. Il fallait aussi apporter la preuve qu’il était moins isolé qu’on ne le disait et avait la capacité de mobiliser de puissants soutiens extérieurs. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou voulait aussi s’afficher comme maître du jeu. Alors même que les amis d’Israël se dissociaient des attaques sur Gaza, il a montré que cette distanciation était purement rhétorique, en forçant les réfractaires à s’aligner de nouveau sur ses positions. On a en même temps assisté à une sorte de transaction implicite : les Etats mobilisés pour défendre Israël ont probablement cherché à obtenir en échange la promesse qu’il n’irait pas plus loin dans l’escalade. Encore faut-il que cette promesse soit tenue, ce qui suggère la fragilité de tout ce jeu. C’est une constante dans la politique israélienne d’afficher d’abord sa puissance et une totale indépendance vis-à-vis des pressions extérieures.

Du côté américain, le soutien est toujours officiellement présenté comme intangible. Pourtant le premier réflexe de Joe Biden a été d’avertir Benyamin Netanyahou que les Etats-Unis n’interviendraient pas en appui d’une riposte contre l’Iran. Le dilemme semble profond…

La diplomatie américaine vit depuis le 7 octobre un véritable cauchemar. Au fil des années, les Etats-Unis avaient perdu un à un leurs alliés les plus précieux dans la région – de l’Iran en 1979 aux pays du Golfe en passant par la Turquie. Cette longue histoire a été considérablement accélérée par l’attaque du Hamas. Le président américain a dû se déplacer dans la zone et son secrétaire d’Etat s’y rendre six fois, à quoi s’ajoutent d’innombrables contacts avec les différents protagonistes. Pourtant, la superpuissance américaine continue à perdre la main sur les événements et reste en quête d’une victoire diplomatique au Moyen-Orient afin de relancer son crédit. Dans cet ultime épisode de l’attaque iranienne sur Israël, l’issue me semble pour le moins incertaine. L’opinion publique arabe ne manque pas de faire remarquer que le soutien absolu apporté par Washington à Tel-Aviv vient anéantir toute la prudence rhétorique nourrie ces derniers mois par la Maison-Blanche – et les messages de modération adressés au gouvernement israélien risquent de perdre en crédibilité. L’opinion publique américaine s’est dissociée très rapidement de ce soutien inconditionnel, notamment parmi la jeunesse et l’aile gauche du Parti démocrate, qui pourraient faire défection au jour de l’élection présidentielle. Les Etats-Unis ont certes réussi de façon conjoncturelle à retenir certains élans agressifs venant d’Israël, mais pour combien de temps ?

Quel intérêt Israël aurait-il à frapper plus fort dans ce conflit ?

L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit, et ce pour trois raisons. La première est personnelle et propre à Benyamin Netanyahou : tant que cette guerre durera et s’amplifiera, le risque qu’il soit poursuivi devant la justice s’en trouve pratiquement réduit à néant. La deuxième raison est que son gouvernement, très minoritaire dans l’opinion publique israélienne, ne risque aucune remise en cause politique ou institutionnelle tant que cette guerre va durer. Enfin et surtout, cette volonté de ne rien céder aux adversaires d’Israël est aujourd’hui le seul point de rencontre entre le Premier ministre et sa population. La dénonciation de l’ennemi iranien et l’éradication du Hamas sont les deux piliers du consensus politique national. La crise politique joue donc en faveur de la persistance de cette attitude intransigeante.

L’aide immédiate apportée par la Jordanie à l’interception des drones et des missiles a été remarquée, de même que les appels à la désescalade formulés par la Turquie ou l’Arabie saoudite. Est-ce un signe qu’Israël est moins isolé dans la région qu’il ne semblait l’être ?

Les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît car la plupart des gouvernements de la région sont sur une ligne de crête. Ces dernières années, plusieurs leaders arabes ont été amenés à conclure une sorte d’agrément plus ou moins explicite avec l’Etat israélien, mais en subissant d’autre part une pression extrêmement forte de leurs opinions publiques. L’erreur, d’ailleurs classique dans les analyses en Europe, serait de tout traduire en termes d’alliances et de coalitions. La nouvelle diplomatie qui se développe au Sud, et particulièrement dans cette région, se caractérise au contraire par une fluidité et une instabilité des prises de position, renforcées par l’imprévisibilité des réactions de groupes non étatiques, et dictées par les conjonctures, voire les effets d’aubaine. Chacun agit en fonction de la situation et des intérêts immédiats. Dans la crise de la nuit du 13 au 14 avril, les Etats de la région avaient intérêt à montrer qu’ils ne souhaitaient pas qu’Israël soit durement frappé. Mais cela ne les engage en rien pour l’avenir, dès lors qu’ils pourraient être confrontés à des situations d’une autre nature – une déstabilisation de la Cisjordanie, ou encore des initiatives du Hezbollah ou des Houthis, souvent présentés sous l’étiquette trompeuse de « proxys » mais qui sont loin d’être de simples marionnettes de l’Iran.

L’iran affirme que, si le Conseil de Sécurité de l’ONU avait condamné le bombardement de l’ambassade à Damas, il n’aurait pas été contraint de réagir aussi brutalement. Est-ce une posture pour mettre la communauté internationale face à ses contradictions, ou une conséquence réelle de l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international ?

Le régime iranien et beaucoup de gouvernements du « Sud global » mettent en évidence ces inégalités de traitement. L’attaque sur l’ambassade d’Iran à Damas a laissé pratiquement toutes les chancelleries silencieuses, quand celle du 13 avril a provoqué des réactions extrêmement vives parmi les puissances du Nord. Cette dissymétrie est devenue l’un des arguments les plus à même de structurer le « Sud global ». C’est la raison pour laquelle tous ceux qui s’en sentent victimes vont l’afficher de la manière la plus forte possible pour rallier des soutiens. Cela fait les affaires de Vladimir Poutine, renforce la prise de conscience du Sud par lui-même et l’oriente vers une stigmatisation du monde occidental.

Après l’agression de l’Ukraine par la Russie et celle de l’Arménie par l’Azerbaïdjan, est-on en train de revenir à une ère des conflits interétatiques qu’on pensait révolue ?

Ce serait une analyse trop simple. Ce que l’on n’a pas su analyser, ce sont les mutations profondes de la guerre. Le conflit russo-ukrainien est véritablement une guerre à l’ancienne : un Etat inquiet pour l’avenir de sa puissance entreprend de conquérir son voisin. Ce projet, mis en déroute, n’a d’ailleurs pas contribué à restaurer la puissance russe ! Mais la plupart des conflits actuels, souvent oubliés, ne sont pas interétatiques – que ce soit au Sahel, au Soudan, dans la corne de l’Afrique ou au Congo. Le conflit israélo-palestinien, lui, est aujourd’hui l’un des derniers conflits de décolonisation. Les nouvelles formes de conflictualité ne sont plus l’expression d’une simple rivalité de puissances, mais celle d’une décomposition des logiques socio-institutionnelles et des anciennes logiques de domination. Plutôt qu’un « retour des guerres mondiales », il faut davantage y voir l’échec du rééquilibrage mondial post-guerre froide et des modèles d’intégration internationale.

BIO EXPRESS

Bertrand Badie est politologue, professeur émérite à Sciences-Po Paris et spécialiste des relations internationales. Il a publié « Pour une approche subjective des relations internationales », en octobre dernier, aux éditions Odile Jacob