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Les Palestiniens, nouveau numéro des Collections de l’Histoire

Un numéro extrêmement intéressant et bien documenté:

Les Palestiniens

Collections N°106 daté janvier-mars 2025

Après le choc de l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, et alors qu’Israël poursuit une guerre impitoyable contre la bande de Gaza, retour sur cent cinquante ans d’histoire des Palestiniens.

En 1872 Jérusalem devient la capitale d’une province ottomane et le centre d’un nationalisme naissant. Mais c’est contre la tutelle britannique mise en place en 1918 et surtout dans l’opposition au sionisme que s’est forgée l’identité palestinienne.

En 1947, les Britanniques laissent à l’ONU le soin de trancher l’avenir de cette terre en proie à la guerre civile : ce sera le partage en deux États, inacceptable pour les Arabes. A l’issue de la guerre de 1948-1949, Israël voit le jour et 750 000 Palestiniens doivent s’exiler. Le combat reprendra au sein de cette diaspora, sous le leadership d’Arafat. Et dans les formes parfois les plus sanglantes.

Aujourd’hui, quel futur imaginer, au vu du nombre de victimes et des désillusions entraînées par le seul espoir de paix, les accords d’Oslo de 1993, il y a trente ans ?

Avec notamment les contributions de : Raphaël Banc-Lévêque, Alain Dieckhoff, Kamel Doraï, Arlette Khoury-Tadié, Pénélope Larzillière, Henry Laurens, Vincent Lemire, Falestin Naïli, Nadine Picaudou, Jenny Raflik-Grenouilleau, Eugene Rogan, Abaher el-Sakka, Maurice Sartre, Leila Seurat, Édouard Vernon et Élie Barnavi, Agnès Levallois, Elias Sanbar.

L’universel en danger ? Avec Sophie Bessis | Entretiens géopo

Alors que la délivrance d’un mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale à l’encontre de Vladimir Poutine pour ses crimes en Ukraine avait été accueillie par un enthousiasme unanime des pays occidentaux, leur réaction fut bien plus mitigée lorsqu’un mandat similaire a visé leur allié israélien Benyamin Netanyahou. Cette situation de « deux poids deux mesures » attire les critiques des pays dits du « Sud global » quant au prétendu universalisme des valeurs occidentales, perçues par certains comme hypocrites et surplombantes. La fragmentation du monde résultant de cette dissension limite la capacité d’une réponse collective aux crises causées par la montée des grands fondamentalismes, religieux, mais aussi économiques. Comment remplacer un universalisme occidental par un universel mondial ? Quelle est la nature de l’opposition entre « Occident » et « Sud global » ? Comment faire face à la multiplication des grandes crises ? Comment envisager le futur de la question palestinienne ? Autant d’enjeux abordés dans ce podcast par Sophie Bessis, historienne tuniso-française, essayiste et autrice de « La double impasse : l’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand » (Riveneuve, 2024).

Jean Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre

          Avec cet ouvrage, Jean Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences-po, revisite l’histoire des Arabes en lien avec celle de l’Europe. Il débute son histoire par la conquête napoléonienne de l’Egypte et la « renaissance arabe », la Nahda, qui sera brisée au début du XXème siècle par les grands marchandages colonialistes de la Première Guerre Mondiale. Il montre comment l’élan de la décolonisation et des indépendances a été détourné par des régimes dictatoriaux qui ne reconnaissent pas les peuples comme la source du pouvoir. Un ouvrage intéressant, loin du prétendu choc des civilisations, qui apporte une connaissance précise, nuancée mais aussi la vision propre à Filiu : c’est en puisant aux sources de la nahda que les peuples arabes pourront faire reculer les dictateurs, les despotes, les djihadistes. Il s’agit de s’inspirer des Lumières tout en repoussant la servilité à l’Occident.

Les Arabes de la Nahda (1801-1913)

La Nahda correspond à Filiu aux Lumières arabes, un foisonnement culturel, intellectuel, religieux et modernisateur.

  • L’Egypte se modernise autour de Mohammed Ali, qui réprime les Wahhabites des Saoud. L’Egypte mène une politique de grands travaux, et réforme son armée.
  • La Tunisie abolit l’esclavage en 1846, deux années avant la France. En 1867, elle se dote d’une constitution qui distinct le pouvoir politique de la religion.
  • Un mouvement intellectuel accompagne ces transformations. Kawakibi défend une « démocratie constitutionnelle », la liberté, la nation. Beaucoup de ces intellectuels arabes récupèrent le concept de nation pour s’affirmer contre les immixtions européennes et pour regénérer l’islam.

C’est au sein de la Nahda que nait une identité arabe renouvelée. En 1837, en Algérie, Abdelkader lève l’étendard de l’islam et de la résistance nationale contre la France. En 1911, deux Arabes chrétiens lancent le journal « Palestine » qui prône un nationalisme arabe et dénonce la menace du projet sioniste. L’Egypte est occupée par les Britanniques, la Tunisie par les Français. C’est la fin de la dynamique de la Nadha.

Comme le remarque Filiu : « La Renaissance arabe a été une entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles (…). Les Arabes de la Nahda ont été meurtris de leur impuissance à endiguer l’expansion coloniale » (p. 41).

Première Guerre Mondiale, colonialisme et promesses britanniques

Durant la Première Guerre Mondiale, les grandes puissances intensifient leurs tentatives d’implantations au Moyen-Orient. Les Anglais utilisent le chérif Hussein et son fils Faysal (la famille Hachémite) contre les Ottomans. Ils promettent un « Etat arabe indépendant » et utilisent le nationalisme arabe contre l’empire ottoman. Cependant, au même moment, les accords de Sykes-Picot de mai 1916 entérine un partage entre les puissances françaises et britanniques. A la rigueur céderait-on une Syrie musulmane au royaume arabe. Pour éviter une internationalisation de la Palestine, les Anglais soutiennent le mouvement sioniste sous l’égide de Balfour. La population arabe, constituant alors 90 % des habitants d’alors est réduite à des « communautés non juives », auxquelles ne sont même pas reconnus des droits nationaux (p.54).

Sous la bénédiction de la Société Des Nations (SDN), Anglais et Français établissent des mandats sur la Syrie, la Palestine, le Liban, l’Irak (Conférence de San Remo en 1922). Des révoltes arabes éclatent pour former des Etats indépendants des puissances coloniales mais ils sont réprimés dans le sang :

  •  en Egypte en 1919, le parti WAFD mène un mouvement révolutionnaire qui est écrasé dans le sang par les Anglais (1.000 victimes)
  • En Syrie, le congrès national syrien proclame l’indépendance de la Syrie avec le Liban/Palestine mais les colonialistes européens l’empêchent
  • En Irak, en mai 1920, 10.000 Irakiens sont tués dans une grande révolte.

Seule l’Arabie des Saoud obtient son indépendance autour d’une idéologie anti-nadha. Cette même Arabie Saoudite se développe dans le déni européen du droit des peuples arabes.

Un demi-siècle d’indépendance (1922-1971)

A partir des années 1920, des partis nationalistes voient le jour : le Destour en Tunisie, l’association des Oulémas en Algérie, le parti de l’Istiqal. En 1936-1939, une grande révolte éclate en Palestine contre les Britanniques et les sionistes. Les Anglais ripostent avec l’envoi de 20.000 soldats (souvent vétérans de l’Irlande). La puissance mandataire « enrôle des milliers de supplétifs juifs ». Résultats : 2 % de la population arabe de Palestine est tuée ou blessée.

          En 1947, l’ONU partage la Palestine en donnant les meilleures terres aux sionistes. Après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, Israël s’étend sur 77 % de la Palestine. Un quart de la population arabe du pays vit alors sur 1 % de la Palestine, la bande de Gaza.

Billion D., Géopolitique des Mondes arabes, Editions Eyrolles, Paris, 2019

          En Algérie, la décolonisation est violente : environ 2,5 % des Algériens musulmans sont tués. Seule la dynastie marocaine survit à la décolonisation. La décolonisation et l’Etat d’Israël vont entrainer le départ des juifs des pays arabes.

          « L’indépendance des Etats, au-delà des épreuves liées à sa conquête, s’accompagne donc d’une perte de subsistance des sociétés arabes, plus homogènes, moins sensibles à la différence ». (p. 90)

Vingt ans de coups d’Etats : le grand détournement (1949-1969)

          D’après Filiu, la lutte armée imposée par le colonialisme a été « un coût terrible pour les populations arabes ». Elle a mis de côté le projet démocratique et humaniste portée par la nadha devant la nécessité de se libérer de l’oppression coloniale.

Nasser (au centre) reçoit le président algérien Ahmed Ben Bella (à droite) et le président irakien Abdel Salam Aref (à gauche) pour le sommet de la Ligue arabe à Alexandrie en septembre 1964.

          Nombre de coups d’Etat militaires mettent fin aux espoirs suscités par les indépendances. Nasser par son coup d’Etat proclame la république mais interdit la réintroduction des partis politiques. Il chasse les frères musulmans qui trouvent refuges en Arabie Saoudite. En 1963, les baasistes s’emparent du pouvoir en Syrie. Nasser encourage un coup d’Etat au Yemen en 1962, Kadhafi, disciple de Nasser fait de même en Lybie en 1969. Les services de police traquent les opposants qui sont accusés de former une cinquième colonne, d’être alliés aux impérialistes. Ainsi, deux alternatives émergent de cet impasse : 1- le nationalisme arabe autour de dictatures 2- l’islam politique autour du wahhabisme et des frères musulmans radicalisés.

Et le conflit israélo-palestinien démontre ce « détournement ». En 1947, la résolution de l’ONU 181 qui créé un Etat juif permet à Israël de légitimer son fondement, au détriment des Palestiniens. Jusqu’en février 1969, la cause palestinienne est utilisée par les pays arabes pour légitimer leurs intérêts (Jordanie, Egypte, Syrie) : il n’y a pas de réelle autonomie politique du mouvement national palestinien.

« La Renaissance arabe a donc été trahie par les puissances coloniales au cours de la Première Guerre Mondiale, mais les indépendances progressivement conquises ne sont qu’une libération en trompe-l’œil, car les cliques dictatoriales ont frustré les peuples des fruits de leurs combats » (p. 125).

D’un désastre à l’autre (1970-1991) : la génération des abandons

Dans les années 1970, on assiste à des « révolutions de palais » qui rectifient les orientations anti-impérialistes des pays arabes. La gauche devient la cible de la répression tandis qu’une poussée islamiste a lieu sur les campus, souvent avec la complicité des pouvoirs, notamment des pétromonarchies arabes qui accueillent les frères musulmans influencés par Sayyed Qotb. Israël favorise aussi l’implantation des frères musulmans à Gaza contre l’Organisation de Libération de la Palestine.

C’est l’époque de l’OLP pour les Palestiniens, qui pourchassée en Jordanie, s’installe au Liban. Arafat estime alors qu’il faut diriger une partie libérée de la Palestine, ce que refuse le FPLP. L’OLP commence à être reconnue : Arafat est invité à l’ONU, ouvre un bureau de l’OLP à Paris. La France de Mitterrand protège Arafat et soutient la création de deux Etats tout en étant l’ami des Israéliens.

En 1979, on assiste à un basculement, avec la révolution iranienne (l’ambassade d’Israël devient celle de Palestine) et à l’intervention soviétique en Afghanistan.

La guerre du Golfe démontre les divisions du monde arabe : l’Irak qui envahit le Koweit est soutenu par les frères musulmans saoudiens que le pouvoir va réprimer. Les Saoud vont alors encourager le salafisme, plus « apolitique » mais « très intrusif dans la vie quotidienne dont il entend réguler les moindres détails » (p. 161). Tout ceci débouche sur un « sentiment d’impuissance individuel et collective qui se répand, ronge les ressorts les plus intimes de la société arabe » (167).

          Du bon usage de la terreur (1991-2011)

La terreur est utilisée par l’OLP pour détourner des avions (+ attentat d’otages israéliens à Munich en 1972). Il n’y a aucune nature islamiste à ces attentats. Souvent, les puissances occupantes réutilisent le terme de terrorisme pour s’abstraire des contraintes du droit de la guerre et délégitimer toute résistance (p. 171).

Des soldats de l’armée algérienne gardent une rue du quartier de Bab el Oued, fief du Front islamique du salut (FIS) à Alger. Suite à la victoire du FIS au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 et à la démission du président Chadli Bendjedid le 11 janvier 1992, les militaires ont annulé le second tour des élections prévues le 16 janvier, entraînant le pays dans dix ans de guerre civile entre les forces de l’État et les groupes armés islamistes. © Abdelhak Senna et André Durand/AFP

          En Algérie, le FIS (Front Islamique du Salut) combat la corruption et défend la petite entreprise contre l’étatisation. En juin 1990, il remporte les municipales et en 1991, il est le 1er parti aux législatives (47,5%). Le FIS est démantelé par le pouvoir militaire algérien, les élections interdites. Une guerre civile éclate autour d’un groupe armée : le groupe islamique armée (GIA). Cette guerre fait 150.000 victimes.

          Entre Israël et l’OLP, le processus d’Oslo entérine un processus de paix, mais sans que la colonisation ne soit discutée. Oslo tombe vite à l’eau. Après les accords, la colonisation israélienne progresse en Cisjordanie, les représentants de l’autorité palestinienne souvent abusent de leur nouveau pouvoir. Le Likoud de Netanyahou critique les accords et le Hamas multiplie les attentats suicides. A Camp David en 2000, Ehud Barack veut une Jérusalem israélienne indivisible. Sharon après lui profite du 11-09-2001 pour s’attaquer au leader palestinien : « chacun a son propre Ben Laden, Arafat est notre Ben Laden ».

          En 1996, la chaîne Al Jazeera est lancée au Qatar. La chaine suit notamment les djihadistes ce qui alimente la diffusion du modèle islamique des pétromonarchies. La chaîne diffuse le discours de Ben Laden après le 11 septembre, où il se pose en défenseur des Palestiniens ou contre l’occupant US en Arabie, alors qu’il ne les a jamais combattu. Bush lance alors une « guerre globale contre la terreur » qui s’auto-alimente et donne le sentiment d’être sans fin. La position de la France sur l’Irak permet d’éviter l’impression d’un choc des civilisations entre islam et occident.

Révolution et contre révolution : dictateurs et djihadistes, mêmes combats (2011-2015)

Manifestants sur la place Tahrir au Caire le 4 février. Source Wikipédia

En 2011, une vague de soulèvements populaire touche le monde arabe. Cette révolution arabe part de Tunisie (L’immolation de mr Bouzazizi en décembre 2010). Le 14 janvier, Ben Ali fuit en Arabie Saoudite. En Egypte, la foule envahit la place Tahir d’Egypte. Le 11 février, Moubarak s’enfuit. Au Bahreïn, au Yémen, des mouvements ont lieu pour une constitution démocratique. L’Algérie et l’Arabie Saoudite achètent la paix sociale. Les Saoudiens répriment le mouvement au Bahreïn. En Syrie, un mouvement pacifiste voit le jour autour du conseil national syrien, qui refuse la militarisation. Mais le Qatar, la Turquie soutiennent des mouvements plus islamistes : notamment Al Nosra. Des mécènes islamistes et salafistes encouragent ces groupes. Assad quant à lui, fait bombarder la banlieue de Damas (1.400 morts) et multiplie les exactions contre sa population civile. Le Hezbollah et le Hamas soutiennent Assad. Cela démontre la division entre Arabes mais aussi entre différents groupes musulmans. Il n’y a pas de prétendue unité d’une civilisation « islamiste » contre l’Occident, qui n’est pas plus uni.

En Egypte, le mouvement démocratique s’est fait enfermer par le duel entre islamistes et militaires. La Tunisie quant à elle connait un processus démocratique avec un dialogue et le poids d’un mouvement syndical fort (UGTT).

Pour Filiu, les dictatures ont été une « régression absolue vers les âges les plus tourmentés de l’histoire arabe » (241). Cependant, la révolution de 2011 démontre la crise des dictatures arabes qui ne reconnaissent pas le peuple comme source de la souveraineté.

Remarques et critiques

  • Sur les révolutions de 2011, si Filiu critique le rôle de BHL et le CNT libyen, il n’apporte aucune critique de l’intervention française/OTAN en Libye. De la même façon, il dit que la France a soutenu le CNS contre DAESH et Assad mais il ne dit rien sur le rôle parfois ambigu de la France en Syrie.
  • Filiu dans son modèle démocratique oublie les difficultés inhérentes à la stabilisation démocratique, les combats aigus entre révolutionnaires/contre-révolutionnaires, impérialistes/anti-impérialistes, antagonismes sociaux. Si l’on prend le cas de la France, les Lumières qui inspirent la révolution sont dévoyées plus d’une fois, étouffées par les luttes politiques et sociales en France, les luttes extérieures aussi. Il faut plus d’une centaine d’année pour « stabiliser » les acquis révolutionnaires de 89, et encore au détriment des mouvements révolutionnaires (communards…). Ajoutons pour le Moyen-Orient le rôle de l’humiliation coloniale du XXème siècle (mandats français/britanniques catastrophiques + création de l’Etat d’Israël), pour nourrir un fort ressentiment. Même si bien entendu, l’objectif démocratique posé par Filiu reste incontournable et indispensable pour aboutir à des progrès politiques et sociaux pour l’ensemble des peuples arabes.

Comment Israël tente d’imposer un nouvel ordre régional au Proche-Orient (Article du Monde, 1er octobre 2024)

Depuis 1982, les Israéliens et les Américains rêvent de « reconstruire » la région. Mais chaque tentative a jusqu’ici produit les effets contraires à ceux recherchés

Un drapeau du Hezbollah flotte au milieu des décombres, sur les lieux des frappes israéliennes qui, vendredi, ont causé la mort de Hassan Nasrallah, à Dahiyeh, dans la banlieue de Beyrouth, le 29 septembre 2024. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Où se situe-t-il à présent, ce « centre de gravité » de la guerre qui, comme l’a annoncé le ministre de la défense israélien, Yoav Gallant, le 18 septembre était « en train de se déplacer vers le nord » ?Celui-ci signifiait-il que le conflit mené à Gaza par ses troupes depuis près d’un an serait désormais de priorité moindre, comparé à l’ouverture d’un front au Liban, au nord de son pays ? Au moment où des forces terrestres israéliennes continuent de pénétrer en territoire libanais, mardi 1er octobre, pour des « raids localisés », comme les définit l’armée, la chasse israélienne poursuit des frappes sur un spectre géographique infiniment plus large.

Dimanche 29 septembre, des dizaines d’avions israéliens avaient réalisé une série de frappes sur le port de Hodeïda, au Yémen, détruisant de vastes infrastructures avant de rentrer à leur base sans rencontrer de résistance. Les jours précédents, des missiles avaient été tirés depuis le Yémen par les houthistes, alliés de l’Iran, et avaient été interceptés au-dessus du centre d’Israël. La dernière fois qu’une telle opération aérienne avait eu lieu, c’était le 20 juillet, à la suite d’un tir de drone depuis le Yémen ayant atteint, alors, Tel-Aviv.

Les frappes avaient été réalisées, déjà, à près de 2 000 kilomètres de distance de leur point de départ, nécessitant un ravitaillement en vol. Des stocks d’essence, au milieu de vastes installations portuaires, avaient brûlé plusieurs jours durant, donnant un signal : désormais, l’armée de l’air israélienne était prête à des actions d’ampleur. Depuis, un cycle s’est ouvert, avec l’Iran comme point de référence. Car tout, dans l’extension des frappes en cours, comme le lancement d’opérations d’élimination ou de forces spéciales menées dans les pays de la région, tourne autour de Téhéran, visé directement ou à travers ses alliés, ceux de « l’axe de la résistance », au Yémen, en Irak, en Syrie, et, par dessus tout, au Liban, avec le Hezbollah en cible principale.

Depuis la frappe sur Hodeïda, cette extension des actions israéliennes s’est doublée d’une « guerre ouverte » avec l’entrée de troupes au Liban. Mais lundi, des frappes avaient aussi lieu à Gaza, où les opérations militaires n’ont pas pris fin. D’autres, nourries, ont visé le Liban, six d’entre elles atteignant la banlieue sud de Beyrouth, tandis que la ville de Sidon, située entre Beyrouth et Tyr, était touchée pour la première fois depuis le début de cette campagne. Mardi matin, des avions et des drones ont aussi atteint Damas, en Syrie, selon l’agence de presse syrienne SANA, faisant trois morts et neuf blessés.

Changer plus en profondeur l’ordre régional

S’agit-il de répondre à des attaques, de « dégrader » , selon l’expression en vigueur, les capacités de l’ensemble des alliés de l’Iran pour, au final, mettre à terre leur parrain ? Dimanche soir, le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait diffusé un message au ton emphatique : « Nous sommes au milieu de jours historiques », avait-il déclaré, avant de promettre : « Nous sommes en train de changer la réalité stratégique du Proche-Orient… Israël est en train de gagner. » Quelle est cette « réalité stratégique » qui change avec ces attaques contre le Hezbollah et la mort de son leader Hassan Nasrallah, alors que le Parti de Dieu constitue, avec son arsenal de missile et de roquettes, le pilier de la dissuasion iranienne ?

Pour Heiko Wimmen, directeur de projet sur l’Irak, la Syrie, le Liban au sein du centre de recherches International Crisis Group (ICG), il ne fait aucun doute que les destructions infligées aux alliés de l’Iran, Hezbollah en tête, sont déjà le signe d’un changement de « réalité stratégique », entendu comme la mise à terre de l’Iran : « Désormais, Israël peut envisager de frapper des intérêts iraniens, viser les alliés [de Téhéran] à sa guise, et le fait de façon répétée. Jusqu’ici, l’Iran a décidé de ne pas opérer de réponse [militaire] de façon proportionnelle, et cela constitue, en soi, un changement très important. »

La multiplication et l’intensification des opérations israéliennes semble aussi entrer dans la définition des « sept fronts » que, selon Benyamin Nétanyahou, l’Iran mènerait contre Israël. Une formule qui inclut les pays où se trouvent les alliés de Téhéran, mais aussi les groupes armés de Cisjordanie occupée. Au-delà, le premier ministre israélien est-il tenté, dans le climat de triomphalisme qui accompagne ces frappes d’avions et de drones à travers toute la région, de changer plus en profondeur l’ordre régional ?

Lundi 30 septembre, alors qu’il s’adressait, encore par vidéo, mais cette fois à la population iranienne, Benyamin Nétanyahou laissait entendre l’imminence de grands changements à Téhéran : « Tous les jours, vous constatez que vous êtes sous la coupe d’un régime qui vous écrase, et fait des discours enflammés au sujet de la défense de Gaza, de la défense du Liban », disait-il. « Il n’y a pas un seul endroit au Proche-Orient qu’Israël ne puisse atteindre », avertissait-il, avant de conclure, sibyllin, comme s’il promettait son soutien moral à des résistants prêts à se soulever : « Quand l’Iran sera finalement libre, et ce moment arrivera bien plus rapidement que tout le monde se le figure, tout sera parfait. (…) Le réseau de terreur que le régime a bâti sur cinq continents sera placé en banqueroute, et démantelé. L’Iran se développera comme jamais auparavant. Le peuple d’Iran doit le savoir : Israël se tient à vos côtés. »

Faire du Liban un mini-Etat chrétien

Redessiner le paysage stratégique du Proche-Orient par la force est une vieille idée israélo-américaine. En dépit de sa propension à agir comme un boomerang, elle réémerge, à intervalles réguliers, depuis au moins un demi-siècle. Lorsqu’il a ordonné à ses troupes d’envahir le Liban, en 1982, Ariel Sharon, alors ministre de la défense de l’Etat hébreu, ne cherchait pas seulement à écraser les fedayins de Yasser Arafat, qui depuis le sud du pays du Cèdre, menaient des opérations de guérilla et des attentats en Israël. Il ambitionnait aussi d’installer au pouvoir à Beyrouth son allié local, Bachir Gemayel, chef du parti chrétien des Kataëb (Phalanges), et de déloger les forces syriennes du territoire libanais, qu’elles occupaient depuis 1976.

Ce grand dessein, résurgence d’un vieux rêve israélien, évoqué dès les années 1950, consistant à démembrer le Liban et à y faire naître un mini-Etat chrétien, satellite de l’Etat juif, a rapidement avorté. A peine élu président, Bachir Gémayel a été assassiné, un événement qui marqua le début du déclin des factions maronites sur la scène politique libanaise.

Loin d’être renvoyées à Damas, les troupes syriennes s’implantèrent encore plus solidement au Liban où elles restèrent jusqu’en 2005. Et si les combattants de l’OLP durent évacuer le Liban sous les coups de boutoir d’Israël, leur départ facilita l’émergence d’une nouvelle milice, aussi hostile à ce dernier et plus combative : le Hezbollah.

Le fantasme du remodelage du Levant a réapparu en 2003, dans le sillage de l’invasion américaine de l’Irak. Fort du renversement de la dictature de Saddam Hussein, le président George W. Bush et les faucons néoconservateurs qui l’entouraient se firent les apôtres d’une démocratisation imposée d’en haut. Une campagne destinée à faire naître un « Grand Proche-Orient », plus conciliant avec Israël et les Etats-Unis.

« Chaos constructif »

Trois ans plus tard, à l’été 2006, en pleine guerre entre le Hezbollah et l’Etat hébreu, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’Etat de George W. Bush, enfonça le clou. Dans la pluie de bombes qui s’abattaient sur le pays du Cèdre et réduisaient en miettes ses infrastructures, elle affirma discerner « les douleurs d’accouchement d’un nouveau Proche-Orient ».

Dans les deux cas, le résultat a été l’inverse de celui escompté. La chute du régime baassiste de Saddam Hussein a fait basculer l’Irak dans l’orbite de l’Iran et l’offensive israélienne sur le Liban s’est soldée par un demi-échec, vécu comme une victoire pour le Hezbollah.

Auréolé de ses succès sur le terrain militaire, le mouvement chiite en a profité pour renforcer son emprise sur la scène politique libanaise, obtenant une minorité de blocage de fait au sein des gouvernements successifs. Le « chaos constructif » théorisé par Condoleezza Rice a ainsi facilité l’avènement de « l’axe de la résistance » que Benyamin Netanyahou prétend aujourd’hui casser.

« Les Israéliens sont dans l’hubris, estime le politiste libanais Karim Emile Bitar. Après le 7-Octobre, ils ont eu besoin de rétablir leur dissuasion. Ils ont une supériorité militaire écrasante, qui leur permet de faire ce qu’ils veulent. Mais ils devraient méditer la célèbre formule de Talleyrand : “on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus”. Que pourra-t-on construire sur le chaos qu’ils sèment ? »

En septembre 2020, sous le mandat de Donald Trump, lors de la signature à la Maison Blanche des accords d’Abraham normalisant les relations entre Israël d’un côté, et les Emirats arabes unis et Bahreïn de l’autre, les protagonistes de la cérémonie s’étaient, à leur tour, fait les chantres du « nouveau Proche-Orient ». Benyamin Netanyahou, le ministre des affaires étrangères émirati, Abdallah Ben Zayed Al Nahyane et son homologue bahreïni, Abdullatif Ben Rachid Al-Zayani, s’étaient félicités, à tour de rôle, de l’avènement d’une nouvelle ère, faite de « stabilité », de « paix » et de « prospérité ».

La marche arrière de Riyad

Dans les années qui ont suivi, les échanges entre Israël et l’Arabie saoudite se sont discrètement intensifiés au point que juste avant le 7-Octobre, l’annonce de l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays passait pour acquise, sinon imminente. La sanglante attaque du Hamas et les bombardements lancés en représailles sur Gaza ont brisé net cette dynamique. A ceux tentés de l’oublier, le Hamas a brutalement rappelé que la stabilisation du Proche-Orient ne peut pas faire l’économie d’un règlement de la question palestinienne.

Après un an de bombardements, qui ont transformé la bande de Gaza en un immense champ de ruines et fait plus de 40 000 morts, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, homme fort du royaume, a été forcé d’en convenir. Mercredi 18 septembre, pour la session d’ouverture du Majlis al-Choura, qui fait office de parlement saoudien, « MBS » a explicitement déclaré qu’il n’y aurait pas de reconnaissance d’Israël sans « la création d’un Etat palestinien indépendant, avec Jérusalem-Est pour capitale ».

Une mise au point en forme de marche arrière. Avant le 7-Octobre, les représentants de Riyad conditionnaient la normalisation à un simple « chemin vers la paix ». « Même dans un royaume comme l’Arabie, Mohamed Ben Salman est obligé de tenir compte de l’opinion publique, souligne Karim Emile Bitar. Une génération entière d’Arabes grandit devant les images des destructions causées par Israël. Vouloir remodeler le Proche-Orient, c’est ouvrir la boîte de Pandore. »

Benjamin Barthe et Jean-Philippe Rémy (Jérusalem, correspondant)

La Knesset rejette toute création d’un État palestinien

L’Humanité, 19-17-2024, Pierre Barbancey

© UPI/ABACA

Proche-Orient Alors que les bombardements s’intensifient sur Gaza, les députés du Parlement israélien ont confirmé leur opposition à une solution à deux États. Seuls les élus communistes et arabes ont voté contre cette résolution.

La proposition n’est pas venue de l’extrême droite mais de la droite israélienne. Le New Hope-The United Right (Nouvel Espoir-la Droite unie), une scission du Likoud de Benyamin Netanyahou, a présenté une résolution, le 18 juillet au matin, devant la Knesset (le Parlement israélien) dans laquelle il est mentionné que « l’établissement d’un État palestinien au coeur de la terre d’Israël constituerait une menace existentielle pour l’État d’Israël et ses citoyens, perpétuerait le conflit israélo-palestinien et déstabiliserait la région ».

Le président de Nouvel Espoir, Gideon Sa’ar, a expliqué que « la décision de résolution est destinée à exprimer l’opposition générale qui existe parmi le peuple (israélien) à l’établissement d’un État palestinien, ce qui mettrait en danger la sécurité et l’avenir d’Israël ». La résolution « signale à la communauté internationale que la pression pour imposer un État palestinien à Israël est futile ».

Une motion votée par 68 députés, sur les 120 que compte la Knesset, 9 s’y opposant (ceux du groupe communiste et Taal, ainsi que les parlementaires arabes de Raam et Avoda). Aucun parti sioniste ne s’est exprimé contre. Un vote que l’organisation La paix maintenant a qualifié de « populiste, nuisible et préjudiciable aux chances d’un accord régional et de mettre fin à la guerre ».

Les travaillistes se sont abstenus et les députés du parti Yesh Atid, du chef de l’opposition Yaïr Lapid, ont quitté la séance. L’ancien ministre de la Défense, Benny Gantz, et les parlementaires de l’Unité nationale ont voté en faveur de cette résolution « exprimant son opposition à un État palestinien », car la création de celui-ci serait perçue comme « une récompense pour la terreur et le Hamas », après le massacre du 7 octobre. Le ministre des Finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, du Parti sioniste religieux, s’est exclamé sur X : « Avec une majorité décisive de 68 contre 9, la Knesset a voté contre l’établissement d’un État terroriste arabe en Israël, pas maintenant, pas à l’avenir, pas unilatéralement et pas dans un accord. Le réveil de l’écrasante majorité de la société israélienne est incroyable. C’est maintenant le temps de la souveraineté. » Une allusion directe à l’annexion de la Cisjordanie.

Pour le député communiste Ayman Odeh, « ceux qui ont voté contre un État palestinien ne veulent pas la paix et ne veulent pas de sécurité, et surtout ne veulent pas de justice. Celui qui met sa voix contre la paix et la sécurité est un traître aux véritables intérêts de son peuple. Il y aura un État palestinien à côté de l’État d’Israël. Tout le monde sera en sécurité. Il y aura aussi la paix. La question est de savoir combien de morts nous devrons enterrer, combien d’êtres chers nous devrons pleurer jusqu’à ce que nous y arrivions. » Hussein Al Sheikh, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), estime que la décision de la Knesset confirme le « racisme  » d’Israël, « le mépris du droit international » et « la politique visant à perpétuer l’occupation ».

En Cisjordanie, les colons se déchaînent

Formellement, ce vote n’a aucune portée. Il revêt pourtant une importance politique forte. D’abord, il met en lumière le refus d’un État palestinien de la part de la majorité des députés israéliens, et pas seulement de Netanyahou et de l’extrême droite. Depuis plusieurs semaines, les États-Unis n’ont pas caché leur préférence pour un Benny Gantz, qui, à leurs yeux, serait plus rassembleur et apte à mettre fin à la guerre.

Mais cet ancien chef d’état-major a montré son véritable visage, qui n’est guère différent de celui d’un Netanyahou. Car, s’il est important d’arriver à un cessez-le-feu pour que la population de Gaza ne disparaisse pas tout entière sous les bombes, il convient également de préparer l’avenir, c’est-à-dire la fin de l’occupation et la création d’un État palestinien.

Netanyahou doit s’exprimer devant le Congrès des États-Unis, le 24 juillet, et rencontrer Joe Biden à la Maison-Blanche. Il vient d’ores et déjà d’envoyer un message clair au monde entier et à tous ceux qui, depuis le 7 octobre, le soutiennent et ne tentent pas d’arrêter sa politique génocidaire à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie, où les colons se déchaînent. Benyamin Netanyahou fait un bras d’honneur au droit international et à la justice. La Cour pénale internationale (CPI) pourrait délivrer un mandat d’arrêt à son encontre d’ici à deux semaines et, ce 19 juillet, la Cour internationale de justice (CIJ) rendra publiques ses conclusions concernant les « conséquences juridiques découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ». Rien de mieux que la guerre pour échapper à toutes poursuites.

Le Monde du 4 mai 2024, L’armée reconfigure la bande de Gaza à sa main

Un article très intéressant sur le conflit israélo-palestinien.

L’article sur le site du Monde:

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/03/comment-israel-remodele-la-bande-de-gaza-selon-ses-besoins-securitaires_6231297_3210.html

Iran-Israël: Une interview intéressante et une carte

Source: Le Monde

Bertrand Badie : « L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit »

Le Nouvel Obs

https://www.nouvelobs.com/monde/20240418.OBS87265/bertrand-badie-l-interet-d-israel-est-de-prolonger-ce-conflit.html

Le 13 avril, l’Iran a pour la première fois frappé directement son grand ennemi historique, l’Etat hébreu, en lançant quelque 350 drones et missiles sur son territoire, presque tous interceptés. Une étape de plus dans l’engrenage au Moyen-Orient ? Analysé du géopoliticien Bertrand Badie.

Avez-vous été surpris par cette attaque, son timing, son mode d’opération, son ampleur ?

Bertrand Badie Nul ne pouvait être surpris car cette attaque avait été annoncée par plusieurs services de renseignement de manière extrêmement précise. Il fallait bien que l’Iran réagisse à l’attaque du 1 avril sur son ambassade à Damas. Ne pas le faire l’aurait totalement décrédibilisé dans l’espace moyen-oriental et au-delà. Tout cela était donc attendu. Ce qui est remarquable, presque inédit dans les chroniques contemporaines, c’est que cette attaque semble avoir été minutieusement calibrée pour donner l’effet le plus spectaculaire possible tout en minimisant le plus possible le risque de réaction violente de la part d’Israël.

Israël se targue d’une victoire défensive puisque la quasi-totalité des projectiles ont été interceptés. S’agit-il d’une faiblesse de la force de frappe iranienne, ou était-ce au contraire calculé dans l’optique d’une riposte proportionnée ?

On peut postuler que les responsables iraniens s’attendaient à ce que la plupart des drones et missiles soient arrêtés avant la frontière israélienne. Historiquement le principal souci de l’Iran est d’être reconnu comme une puissance régionale et un acteur incontournable. Il fallait que le régime des mollahs montre sa puissance et qu’il ne laisse pas impunie l’attaque du 1 avril sans toutefois créer trop de dégâts, ce qu’il ne pouvait ni n’avait intérêt à faire. Je ne pense donc pas qu’il y a eu un échec des Iraniens par rapport à leurs intentions. Par ailleurs, il ne faut pas dissocier les conflits : l’Iran ne se serait probablement pas lancé dans cette aventure sans le contexte de 34 000 morts déclarés à Gaza.

Israël a aussi mis en avant la coordination rapide et efficace de ses alliés, allant jusqu’à évoquer une « coalition ». Ces derniers peuvent-ils modérer l’ampleur de la contre-attaque promise par le gouvernement Netanyahou ?

L’Etat hébreu devait démontrer à sa population et au monde son invulnérabilité à un moment où, depuis le 7 octobre, beaucoup s’interrogent sur ses capacités de défense. Il fallait aussi apporter la preuve qu’il était moins isolé qu’on ne le disait et avait la capacité de mobiliser de puissants soutiens extérieurs. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou voulait aussi s’afficher comme maître du jeu. Alors même que les amis d’Israël se dissociaient des attaques sur Gaza, il a montré que cette distanciation était purement rhétorique, en forçant les réfractaires à s’aligner de nouveau sur ses positions. On a en même temps assisté à une sorte de transaction implicite : les Etats mobilisés pour défendre Israël ont probablement cherché à obtenir en échange la promesse qu’il n’irait pas plus loin dans l’escalade. Encore faut-il que cette promesse soit tenue, ce qui suggère la fragilité de tout ce jeu. C’est une constante dans la politique israélienne d’afficher d’abord sa puissance et une totale indépendance vis-à-vis des pressions extérieures.

Du côté américain, le soutien est toujours officiellement présenté comme intangible. Pourtant le premier réflexe de Joe Biden a été d’avertir Benyamin Netanyahou que les Etats-Unis n’interviendraient pas en appui d’une riposte contre l’Iran. Le dilemme semble profond…

La diplomatie américaine vit depuis le 7 octobre un véritable cauchemar. Au fil des années, les Etats-Unis avaient perdu un à un leurs alliés les plus précieux dans la région – de l’Iran en 1979 aux pays du Golfe en passant par la Turquie. Cette longue histoire a été considérablement accélérée par l’attaque du Hamas. Le président américain a dû se déplacer dans la zone et son secrétaire d’Etat s’y rendre six fois, à quoi s’ajoutent d’innombrables contacts avec les différents protagonistes. Pourtant, la superpuissance américaine continue à perdre la main sur les événements et reste en quête d’une victoire diplomatique au Moyen-Orient afin de relancer son crédit. Dans cet ultime épisode de l’attaque iranienne sur Israël, l’issue me semble pour le moins incertaine. L’opinion publique arabe ne manque pas de faire remarquer que le soutien absolu apporté par Washington à Tel-Aviv vient anéantir toute la prudence rhétorique nourrie ces derniers mois par la Maison-Blanche – et les messages de modération adressés au gouvernement israélien risquent de perdre en crédibilité. L’opinion publique américaine s’est dissociée très rapidement de ce soutien inconditionnel, notamment parmi la jeunesse et l’aile gauche du Parti démocrate, qui pourraient faire défection au jour de l’élection présidentielle. Les Etats-Unis ont certes réussi de façon conjoncturelle à retenir certains élans agressifs venant d’Israël, mais pour combien de temps ?

Quel intérêt Israël aurait-il à frapper plus fort dans ce conflit ?

L’intérêt d’Israël est de prolonger ce conflit, et ce pour trois raisons. La première est personnelle et propre à Benyamin Netanyahou : tant que cette guerre durera et s’amplifiera, le risque qu’il soit poursuivi devant la justice s’en trouve pratiquement réduit à néant. La deuxième raison est que son gouvernement, très minoritaire dans l’opinion publique israélienne, ne risque aucune remise en cause politique ou institutionnelle tant que cette guerre va durer. Enfin et surtout, cette volonté de ne rien céder aux adversaires d’Israël est aujourd’hui le seul point de rencontre entre le Premier ministre et sa population. La dénonciation de l’ennemi iranien et l’éradication du Hamas sont les deux piliers du consensus politique national. La crise politique joue donc en faveur de la persistance de cette attitude intransigeante.

L’aide immédiate apportée par la Jordanie à l’interception des drones et des missiles a été remarquée, de même que les appels à la désescalade formulés par la Turquie ou l’Arabie saoudite. Est-ce un signe qu’Israël est moins isolé dans la région qu’il ne semblait l’être ?

Les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît car la plupart des gouvernements de la région sont sur une ligne de crête. Ces dernières années, plusieurs leaders arabes ont été amenés à conclure une sorte d’agrément plus ou moins explicite avec l’Etat israélien, mais en subissant d’autre part une pression extrêmement forte de leurs opinions publiques. L’erreur, d’ailleurs classique dans les analyses en Europe, serait de tout traduire en termes d’alliances et de coalitions. La nouvelle diplomatie qui se développe au Sud, et particulièrement dans cette région, se caractérise au contraire par une fluidité et une instabilité des prises de position, renforcées par l’imprévisibilité des réactions de groupes non étatiques, et dictées par les conjonctures, voire les effets d’aubaine. Chacun agit en fonction de la situation et des intérêts immédiats. Dans la crise de la nuit du 13 au 14 avril, les Etats de la région avaient intérêt à montrer qu’ils ne souhaitaient pas qu’Israël soit durement frappé. Mais cela ne les engage en rien pour l’avenir, dès lors qu’ils pourraient être confrontés à des situations d’une autre nature – une déstabilisation de la Cisjordanie, ou encore des initiatives du Hezbollah ou des Houthis, souvent présentés sous l’étiquette trompeuse de « proxys » mais qui sont loin d’être de simples marionnettes de l’Iran.

L’iran affirme que, si le Conseil de Sécurité de l’ONU avait condamné le bombardement de l’ambassade à Damas, il n’aurait pas été contraint de réagir aussi brutalement. Est-ce une posture pour mettre la communauté internationale face à ses contradictions, ou une conséquence réelle de l’incapacité de l’ONU à faire respecter le droit international ?

Le régime iranien et beaucoup de gouvernements du « Sud global » mettent en évidence ces inégalités de traitement. L’attaque sur l’ambassade d’Iran à Damas a laissé pratiquement toutes les chancelleries silencieuses, quand celle du 13 avril a provoqué des réactions extrêmement vives parmi les puissances du Nord. Cette dissymétrie est devenue l’un des arguments les plus à même de structurer le « Sud global ». C’est la raison pour laquelle tous ceux qui s’en sentent victimes vont l’afficher de la manière la plus forte possible pour rallier des soutiens. Cela fait les affaires de Vladimir Poutine, renforce la prise de conscience du Sud par lui-même et l’oriente vers une stigmatisation du monde occidental.

Après l’agression de l’Ukraine par la Russie et celle de l’Arménie par l’Azerbaïdjan, est-on en train de revenir à une ère des conflits interétatiques qu’on pensait révolue ?

Ce serait une analyse trop simple. Ce que l’on n’a pas su analyser, ce sont les mutations profondes de la guerre. Le conflit russo-ukrainien est véritablement une guerre à l’ancienne : un Etat inquiet pour l’avenir de sa puissance entreprend de conquérir son voisin. Ce projet, mis en déroute, n’a d’ailleurs pas contribué à restaurer la puissance russe ! Mais la plupart des conflits actuels, souvent oubliés, ne sont pas interétatiques – que ce soit au Sahel, au Soudan, dans la corne de l’Afrique ou au Congo. Le conflit israélo-palestinien, lui, est aujourd’hui l’un des derniers conflits de décolonisation. Les nouvelles formes de conflictualité ne sont plus l’expression d’une simple rivalité de puissances, mais celle d’une décomposition des logiques socio-institutionnelles et des anciennes logiques de domination. Plutôt qu’un « retour des guerres mondiales », il faut davantage y voir l’échec du rééquilibrage mondial post-guerre froide et des modèles d’intégration internationale.

BIO EXPRESS

Bertrand Badie est politologue, professeur émérite à Sciences-Po Paris et spécialiste des relations internationales. Il a publié « Pour une approche subjective des relations internationales », en octobre dernier, aux éditions Odile Jacob

Détruire le Hamas ou détruire Gaza

La chronique de Jean Piere Filiu sur le conflit israélo-palestinien

https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/12/17/detruire-le-hamas-ou-detruire-gaza_6206279_6116995.html

Dans sa chronique hebdomadaire au « Monde », Jean-Pierre Filiu note que plus de deux mois d’hostilités acharnées n’ont toujours pas permis à Israël de remporter des succès définitifs contre le Hamas, alors que la bande de Gaza est systématiquement détruite, avec un coût humain exorbitant pour la population. 

Détruire le Hamas ou détruire Gaza

Benyamin Netanyahou s’est précipité, tête baissée, dans le piège que lui tendait le Hamas à Gaza avec les carnages terroristes du 7 octobre 2023. Soixante-dix jours après le début d’une offensive vouée à éradiquer le Hamas, offensive suspendue durant une seule semaine de trêve, force est de constater qu’Israël n’est parvenu à éliminer qu’un seul responsable islamiste d’importance, Ahmed Al-Ghandour, commandant militaire pour le nord de Gaza. Alors que, d’ores et déjà, au nord, la ville de Gaza est à moitié détruite, le rouleau compresseur israélien continue de semer la destruction et la mort dans le centre et le sud de l’enclave palestinienne.

Significativement, la carte diffusée par l’armée israélienne pour définir les zones ciblées, dont la population est sommée de fuir avec un très court préavis, repose sur un document vieux d’un demi-siècle. Il avait en effet été élaboré en 1971 sous l’autorité d’Ariel Sharon, alors commandant pour la région militaire sud d’Israël.

L’ambitieux général, auréolé de ses faits d’armes en 1956 et 1967, était confronté à une insurrection palestinienne de basse intensité, que ses prédécesseurs avaient échoué à endiguer. Sharon avait opté pour la manière forte de la démolition de pans entiers des quartiers résidentiels, afin d’ouvrir des voies d’accès aux blindés israéliens.

L’éternel recommencement

Une reconfiguration aussi brutale de l’espace urbain avait entraîné le déplacement forcé de dizaines de milliers de civils palestiniens à l’intérieur de la bande de Gaza, un chiffre jugé exorbitant à cette époque-là. Ce sont aujourd’hui près de deux millions des 2,3 millions d’habitants du territoire palestinien qui ont été contraints par une violence extrême à abandonner leurs foyers, parfois à plusieurs reprises. Sharon, élu premier ministre par un raz-de-marée électoral en 2001, avait été de nouveau confronté au défi persistant de la bande de Gaza, trente ans après le succès de sa campagne anti-insurrectionnelle de 1971.

Il avait cette fois décidé d’évacuer, en 2005, les huit mille colons qui, sous la protection de l’armée israélienne, accaparaient un quart des terres d’une enclave palestinienne pourtant surpeuplée. Ce désengagement unilatéral, même s’il mettait un terme à l’occupation directe de Gaza, laissait à Israël le contrôle exclusif de l’espace aérien et maritime du territoire, ainsi que de ses accès terrestres (en collaboration au sud avec l’Egypte). Un tel désengagement ne représentait qu’une apparence de retrait, puisque, peu après, Sharon déclenchait une campagne de bombardements contre Gaza sous le nom évocateur d’« Eternel recommencement ».

Le recyclage de la carte de 1971 pour « cadrer » l’offensive en cours à Gaza démontre à quel point la pensée militaire est restée figée en Israël dans un déni de la réalité humaine de ce territoire. Non seulement les frappes sont bien plus meurtrières à l’encontre de la population que lors des offensives précédentes, mais Israël accepte par avance de tuer des dizaines de civils en vue d’éliminer un seul responsable du Hamas, même de rang intermédiaire.

Le recours systématique à l’intelligence artificielle amplifie cet effroyable bilan humain, puisqu’il suffit que la présence de telle ou telle « cible » soit signalée, sans même être vérifiée, pour qu’un bâtiment, voire un quartier soient sans merci bombardés. La propagande israélienne a beau marteler la légitimité de telles frappes, elles ne s’appuient que sur des sources de renseignement, par définition invérifiables, alors même que le renseignement israélien n’a pas été capable d’anticiper, sans même parler d’empêcher, les massacres perpétrés, le 7 octobre 2023, par le Hamas.

Enrayer la course à l’abîme

Des militaires israéliens de haut rang ont confié au Financial Times que la campagne de Gaza pourrait encore se prolonger de longs mois, et ce jusqu’à l’élimination de Yahya Sinouar, le chef du Hamas à Gaza, de Mohammed Deif, le commandant de la branche militaire du Hamas, et de Marwan Issa, son adjoint. Que ces trois hommes constituent à eux seuls l’objectif déclaré de l’armée la plus puissante du Moyen-Orient est en soi troublant. Quant au chiffre de sept mille combattants du Hamas qu’Israël affirme avoir tués, il semble à l’évidence très surévalué.

En outre, il correspond à l’ordre de grandeur de l’ensemble des mâles adultes tués depuis le début d’une offensive dont 70 % des victimes sont des femmes et des enfants. De là à affirmer que tout homme est à Gaza un « terroriste » en puissance aux yeux d’Israël, il y a un pas que l’opinion arabe a largement franchi pour dénoncer avec d’autant plus de virulence la « passivité », voire la « complicité » internationales.

Tout cela accrédite la crainte que, derrière la volonté affichée de représailles, se cache le dessein d’éliminer, non plus seulement le Hamas, mais la bande de Gaza en tant que telle. Ayelet Shaked, ministre de la justice de Nétanyahou de 2015 à 2019, adjure l’armée israélienne de ravager le sud de la bande de Gaza avec la même rage qui a été déployée contre le nord de l’enclave, avant d’en expulser la population sur la base de quotas de 20 000 à 50 000 réfugiés par pays d’accueil. Elle n’est pas la première des voix à s’élever en Israël pour prôner un transfert massif de population hors de Gaza.

Nétanyahou se borne pour l’heure à envisager une « réduction de la densité » de la bande de Gaza, qui serait amputée de vastes « zones tampons ». Cette perspective est prise suffisamment au sérieux pour que le président Al-Sissi d’Egypte et le roi Abdallah II de Jordanie tiennent, depuis le début de la crise, un langage d’une inhabituelle fermeté. Et pour cause : le déplacement forcé de même une partie de la population de Gaza susciterait, au-delà des troubles internes en Egypte et en Jordanie, des risques d’escalade régionale sans aucun précédent. Il n’est peut-être pas trop tard pour enrayer un tel scénario du pire.

Jean-Pierre Filiu (Professeur des universités à Sciences Po)

L’actualité du conflit israélo-palestinien

La page est actualisée en même temps que le conflit suit malheureusement son cours

Le conflit israélo-palestinien: bref historique pour le comprendre:

Le dessous des cartes, les cartes du Hamas : Sur l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023:

Le Dessous des Cartes: le conflit Israël-Palestine, Les différentes guerres israélo-arabes

Le Dessous des Cartes: Entretien avec Jean Pierre Filiu, auteur de l’Histoire de Gaza, 2012:

Un jour, une actu, c’est quoi la bande de Gaza :

https://www.1jour1actu.com/monde/cest-quoi-la-bande-de-gaza

Un jour, une actu, que s’est-il passé en Israël? :

A lire en ligne: le témoignage du reporter de guerre Samuel Forey:

Les débats sur le journal La Croix, du 24-10-2023, La voix de la France est-elle encore audible au Proche-Orient?

« La guerre juste n’existe pas en droit International », F. Bouchet-Saulnier, conseillère stratégique de Médecins Sans Frontière (MSF) en droit international humanitaire, dans La Croix du 23-10-2023

Paroles d’experts sur le conflit israélo-palestinien dans le cadre de la Commission de la Défense

COMMISSION DE LA DÉFENSE : M. JEAN-PAUL CHAGNOLLAUD, DIR. DE L’INSTITUT DE RECHERCHE ET D’ÉTUDES MÉDITERRANÉE MOYEN-ORIENT, M. SAMY COHEN, DIR. DE RECHERCHE ÉMÉRITE À SCIENCES-PO ET M. MARC HECKER, DIR. DE LA RECHERCHE ET DE LA VALORISATION IFRI

Rapport de l’UNICEF : Israël-Palestine : des milliers d’enfants usés par la guerre, 12/08/2024 (clique sur l’image)

La page ressources avec des articles, données historiques sur l’origine du conflit: