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Jean Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre

          Avec cet ouvrage, Jean Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences-po, revisite l’histoire des Arabes en lien avec celle de l’Europe. Il débute son histoire par la conquête napoléonienne de l’Egypte et la « renaissance arabe », la Nahda, qui sera brisée au début du XXème siècle par les grands marchandages colonialistes de la Première Guerre Mondiale. Il montre comment l’élan de la décolonisation et des indépendances a été détourné par des régimes dictatoriaux qui ne reconnaissent pas les peuples comme la source du pouvoir. Un ouvrage intéressant, loin du prétendu choc des civilisations, qui apporte une connaissance précise, nuancée mais aussi la vision propre à Filiu : c’est en puisant aux sources de la nahda que les peuples arabes pourront faire reculer les dictateurs, les despotes, les djihadistes. Il s’agit de s’inspirer des Lumières tout en repoussant la servilité à l’Occident.

Les Arabes de la Nahda (1801-1913)

La Nahda correspond à Filiu aux Lumières arabes, un foisonnement culturel, intellectuel, religieux et modernisateur.

  • L’Egypte se modernise autour de Mohammed Ali, qui réprime les Wahhabites des Saoud. L’Egypte mène une politique de grands travaux, et réforme son armée.
  • La Tunisie abolit l’esclavage en 1846, deux années avant la France. En 1867, elle se dote d’une constitution qui distinct le pouvoir politique de la religion.
  • Un mouvement intellectuel accompagne ces transformations. Kawakibi défend une « démocratie constitutionnelle », la liberté, la nation. Beaucoup de ces intellectuels arabes récupèrent le concept de nation pour s’affirmer contre les immixtions européennes et pour regénérer l’islam.

C’est au sein de la Nahda que nait une identité arabe renouvelée. En 1837, en Algérie, Abdelkader lève l’étendard de l’islam et de la résistance nationale contre la France. En 1911, deux Arabes chrétiens lancent le journal « Palestine » qui prône un nationalisme arabe et dénonce la menace du projet sioniste. L’Egypte est occupée par les Britanniques, la Tunisie par les Français. C’est la fin de la dynamique de la Nadha.

Comme le remarque Filiu : « La Renaissance arabe a été une entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles (…). Les Arabes de la Nahda ont été meurtris de leur impuissance à endiguer l’expansion coloniale » (p. 41).

Première Guerre Mondiale, colonialisme et promesses britanniques

Durant la Première Guerre Mondiale, les grandes puissances intensifient leurs tentatives d’implantations au Moyen-Orient. Les Anglais utilisent le chérif Hussein et son fils Faysal (la famille Hachémite) contre les Ottomans. Ils promettent un « Etat arabe indépendant » et utilisent le nationalisme arabe contre l’empire ottoman. Cependant, au même moment, les accords de Sykes-Picot de mai 1916 entérine un partage entre les puissances françaises et britanniques. A la rigueur céderait-on une Syrie musulmane au royaume arabe. Pour éviter une internationalisation de la Palestine, les Anglais soutiennent le mouvement sioniste sous l’égide de Balfour. La population arabe, constituant alors 90 % des habitants d’alors est réduite à des « communautés non juives », auxquelles ne sont même pas reconnus des droits nationaux (p.54).

Sous la bénédiction de la Société Des Nations (SDN), Anglais et Français établissent des mandats sur la Syrie, la Palestine, le Liban, l’Irak (Conférence de San Remo en 1922). Des révoltes arabes éclatent pour former des Etats indépendants des puissances coloniales mais ils sont réprimés dans le sang :

  •  en Egypte en 1919, le parti WAFD mène un mouvement révolutionnaire qui est écrasé dans le sang par les Anglais (1.000 victimes)
  • En Syrie, le congrès national syrien proclame l’indépendance de la Syrie avec le Liban/Palestine mais les colonialistes européens l’empêchent
  • En Irak, en mai 1920, 10.000 Irakiens sont tués dans une grande révolte.

Seule l’Arabie des Saoud obtient son indépendance autour d’une idéologie anti-nadha. Cette même Arabie Saoudite se développe dans le déni européen du droit des peuples arabes.

Un demi-siècle d’indépendance (1922-1971)

A partir des années 1920, des partis nationalistes voient le jour : le Destour en Tunisie, l’association des Oulémas en Algérie, le parti de l’Istiqal. En 1936-1939, une grande révolte éclate en Palestine contre les Britanniques et les sionistes. Les Anglais ripostent avec l’envoi de 20.000 soldats (souvent vétérans de l’Irlande). La puissance mandataire « enrôle des milliers de supplétifs juifs ». Résultats : 2 % de la population arabe de Palestine est tuée ou blessée.

          En 1947, l’ONU partage la Palestine en donnant les meilleures terres aux sionistes. Après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, Israël s’étend sur 77 % de la Palestine. Un quart de la population arabe du pays vit alors sur 1 % de la Palestine, la bande de Gaza.

Billion D., Géopolitique des Mondes arabes, Editions Eyrolles, Paris, 2019

          En Algérie, la décolonisation est violente : environ 2,5 % des Algériens musulmans sont tués. Seule la dynastie marocaine survit à la décolonisation. La décolonisation et l’Etat d’Israël vont entrainer le départ des juifs des pays arabes.

          « L’indépendance des Etats, au-delà des épreuves liées à sa conquête, s’accompagne donc d’une perte de subsistance des sociétés arabes, plus homogènes, moins sensibles à la différence ». (p. 90)

Vingt ans de coups d’Etats : le grand détournement (1949-1969)

          D’après Filiu, la lutte armée imposée par le colonialisme a été « un coût terrible pour les populations arabes ». Elle a mis de côté le projet démocratique et humaniste portée par la nadha devant la nécessité de se libérer de l’oppression coloniale.

Nasser (au centre) reçoit le président algérien Ahmed Ben Bella (à droite) et le président irakien Abdel Salam Aref (à gauche) pour le sommet de la Ligue arabe à Alexandrie en septembre 1964.

          Nombre de coups d’Etat militaires mettent fin aux espoirs suscités par les indépendances. Nasser par son coup d’Etat proclame la république mais interdit la réintroduction des partis politiques. Il chasse les frères musulmans qui trouvent refuges en Arabie Saoudite. En 1963, les baasistes s’emparent du pouvoir en Syrie. Nasser encourage un coup d’Etat au Yemen en 1962, Kadhafi, disciple de Nasser fait de même en Lybie en 1969. Les services de police traquent les opposants qui sont accusés de former une cinquième colonne, d’être alliés aux impérialistes. Ainsi, deux alternatives émergent de cet impasse : 1- le nationalisme arabe autour de dictatures 2- l’islam politique autour du wahhabisme et des frères musulmans radicalisés.

Et le conflit israélo-palestinien démontre ce « détournement ». En 1947, la résolution de l’ONU 181 qui créé un Etat juif permet à Israël de légitimer son fondement, au détriment des Palestiniens. Jusqu’en février 1969, la cause palestinienne est utilisée par les pays arabes pour légitimer leurs intérêts (Jordanie, Egypte, Syrie) : il n’y a pas de réelle autonomie politique du mouvement national palestinien.

« La Renaissance arabe a donc été trahie par les puissances coloniales au cours de la Première Guerre Mondiale, mais les indépendances progressivement conquises ne sont qu’une libération en trompe-l’œil, car les cliques dictatoriales ont frustré les peuples des fruits de leurs combats » (p. 125).

D’un désastre à l’autre (1970-1991) : la génération des abandons

Dans les années 1970, on assiste à des « révolutions de palais » qui rectifient les orientations anti-impérialistes des pays arabes. La gauche devient la cible de la répression tandis qu’une poussée islamiste a lieu sur les campus, souvent avec la complicité des pouvoirs, notamment des pétromonarchies arabes qui accueillent les frères musulmans influencés par Sayyed Qotb. Israël favorise aussi l’implantation des frères musulmans à Gaza contre l’Organisation de Libération de la Palestine.

C’est l’époque de l’OLP pour les Palestiniens, qui pourchassée en Jordanie, s’installe au Liban. Arafat estime alors qu’il faut diriger une partie libérée de la Palestine, ce que refuse le FPLP. L’OLP commence à être reconnue : Arafat est invité à l’ONU, ouvre un bureau de l’OLP à Paris. La France de Mitterrand protège Arafat et soutient la création de deux Etats tout en étant l’ami des Israéliens.

En 1979, on assiste à un basculement, avec la révolution iranienne (l’ambassade d’Israël devient celle de Palestine) et à l’intervention soviétique en Afghanistan.

La guerre du Golfe démontre les divisions du monde arabe : l’Irak qui envahit le Koweit est soutenu par les frères musulmans saoudiens que le pouvoir va réprimer. Les Saoud vont alors encourager le salafisme, plus « apolitique » mais « très intrusif dans la vie quotidienne dont il entend réguler les moindres détails » (p. 161). Tout ceci débouche sur un « sentiment d’impuissance individuel et collective qui se répand, ronge les ressorts les plus intimes de la société arabe » (167).

          Du bon usage de la terreur (1991-2011)

La terreur est utilisée par l’OLP pour détourner des avions (+ attentat d’otages israéliens à Munich en 1972). Il n’y a aucune nature islamiste à ces attentats. Souvent, les puissances occupantes réutilisent le terme de terrorisme pour s’abstraire des contraintes du droit de la guerre et délégitimer toute résistance (p. 171).

Des soldats de l’armée algérienne gardent une rue du quartier de Bab el Oued, fief du Front islamique du salut (FIS) à Alger. Suite à la victoire du FIS au premier tour des élections législatives du 26 décembre 1991 et à la démission du président Chadli Bendjedid le 11 janvier 1992, les militaires ont annulé le second tour des élections prévues le 16 janvier, entraînant le pays dans dix ans de guerre civile entre les forces de l’État et les groupes armés islamistes. © Abdelhak Senna et André Durand/AFP

          En Algérie, le FIS (Front Islamique du Salut) combat la corruption et défend la petite entreprise contre l’étatisation. En juin 1990, il remporte les municipales et en 1991, il est le 1er parti aux législatives (47,5%). Le FIS est démantelé par le pouvoir militaire algérien, les élections interdites. Une guerre civile éclate autour d’un groupe armée : le groupe islamique armée (GIA). Cette guerre fait 150.000 victimes.

          Entre Israël et l’OLP, le processus d’Oslo entérine un processus de paix, mais sans que la colonisation ne soit discutée. Oslo tombe vite à l’eau. Après les accords, la colonisation israélienne progresse en Cisjordanie, les représentants de l’autorité palestinienne souvent abusent de leur nouveau pouvoir. Le Likoud de Netanyahou critique les accords et le Hamas multiplie les attentats suicides. A Camp David en 2000, Ehud Barack veut une Jérusalem israélienne indivisible. Sharon après lui profite du 11-09-2001 pour s’attaquer au leader palestinien : « chacun a son propre Ben Laden, Arafat est notre Ben Laden ».

          En 1996, la chaîne Al Jazeera est lancée au Qatar. La chaine suit notamment les djihadistes ce qui alimente la diffusion du modèle islamique des pétromonarchies. La chaîne diffuse le discours de Ben Laden après le 11 septembre, où il se pose en défenseur des Palestiniens ou contre l’occupant US en Arabie, alors qu’il ne les a jamais combattu. Bush lance alors une « guerre globale contre la terreur » qui s’auto-alimente et donne le sentiment d’être sans fin. La position de la France sur l’Irak permet d’éviter l’impression d’un choc des civilisations entre islam et occident.

Révolution et contre révolution : dictateurs et djihadistes, mêmes combats (2011-2015)

Manifestants sur la place Tahrir au Caire le 4 février. Source Wikipédia

En 2011, une vague de soulèvements populaire touche le monde arabe. Cette révolution arabe part de Tunisie (L’immolation de mr Bouzazizi en décembre 2010). Le 14 janvier, Ben Ali fuit en Arabie Saoudite. En Egypte, la foule envahit la place Tahir d’Egypte. Le 11 février, Moubarak s’enfuit. Au Bahreïn, au Yémen, des mouvements ont lieu pour une constitution démocratique. L’Algérie et l’Arabie Saoudite achètent la paix sociale. Les Saoudiens répriment le mouvement au Bahreïn. En Syrie, un mouvement pacifiste voit le jour autour du conseil national syrien, qui refuse la militarisation. Mais le Qatar, la Turquie soutiennent des mouvements plus islamistes : notamment Al Nosra. Des mécènes islamistes et salafistes encouragent ces groupes. Assad quant à lui, fait bombarder la banlieue de Damas (1.400 morts) et multiplie les exactions contre sa population civile. Le Hezbollah et le Hamas soutiennent Assad. Cela démontre la division entre Arabes mais aussi entre différents groupes musulmans. Il n’y a pas de prétendue unité d’une civilisation « islamiste » contre l’Occident, qui n’est pas plus uni.

En Egypte, le mouvement démocratique s’est fait enfermer par le duel entre islamistes et militaires. La Tunisie quant à elle connait un processus démocratique avec un dialogue et le poids d’un mouvement syndical fort (UGTT).

Pour Filiu, les dictatures ont été une « régression absolue vers les âges les plus tourmentés de l’histoire arabe » (241). Cependant, la révolution de 2011 démontre la crise des dictatures arabes qui ne reconnaissent pas le peuple comme source de la souveraineté.

Remarques et critiques

  • Sur les révolutions de 2011, si Filiu critique le rôle de BHL et le CNT libyen, il n’apporte aucune critique de l’intervention française/OTAN en Libye. De la même façon, il dit que la France a soutenu le CNS contre DAESH et Assad mais il ne dit rien sur le rôle parfois ambigu de la France en Syrie.
  • Filiu dans son modèle démocratique oublie les difficultés inhérentes à la stabilisation démocratique, les combats aigus entre révolutionnaires/contre-révolutionnaires, impérialistes/anti-impérialistes, antagonismes sociaux. Si l’on prend le cas de la France, les Lumières qui inspirent la révolution sont dévoyées plus d’une fois, étouffées par les luttes politiques et sociales en France, les luttes extérieures aussi. Il faut plus d’une centaine d’année pour « stabiliser » les acquis révolutionnaires de 89, et encore au détriment des mouvements révolutionnaires (communards…). Ajoutons pour le Moyen-Orient le rôle de l’humiliation coloniale du XXème siècle (mandats français/britanniques catastrophiques + création de l’Etat d’Israël), pour nourrir un fort ressentiment. Même si bien entendu, l’objectif démocratique posé par Filiu reste incontournable et indispensable pour aboutir à des progrès politiques et sociaux pour l’ensemble des peuples arabes.

Comment Israël tente d’imposer un nouvel ordre régional au Proche-Orient (Article du Monde, 1er octobre 2024)

Depuis 1982, les Israéliens et les Américains rêvent de « reconstruire » la région. Mais chaque tentative a jusqu’ici produit les effets contraires à ceux recherchés

Un drapeau du Hezbollah flotte au milieu des décombres, sur les lieux des frappes israéliennes qui, vendredi, ont causé la mort de Hassan Nasrallah, à Dahiyeh, dans la banlieue de Beyrouth, le 29 septembre 2024. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Où se situe-t-il à présent, ce « centre de gravité » de la guerre qui, comme l’a annoncé le ministre de la défense israélien, Yoav Gallant, le 18 septembre était « en train de se déplacer vers le nord » ?Celui-ci signifiait-il que le conflit mené à Gaza par ses troupes depuis près d’un an serait désormais de priorité moindre, comparé à l’ouverture d’un front au Liban, au nord de son pays ? Au moment où des forces terrestres israéliennes continuent de pénétrer en territoire libanais, mardi 1er octobre, pour des « raids localisés », comme les définit l’armée, la chasse israélienne poursuit des frappes sur un spectre géographique infiniment plus large.

Dimanche 29 septembre, des dizaines d’avions israéliens avaient réalisé une série de frappes sur le port de Hodeïda, au Yémen, détruisant de vastes infrastructures avant de rentrer à leur base sans rencontrer de résistance. Les jours précédents, des missiles avaient été tirés depuis le Yémen par les houthistes, alliés de l’Iran, et avaient été interceptés au-dessus du centre d’Israël. La dernière fois qu’une telle opération aérienne avait eu lieu, c’était le 20 juillet, à la suite d’un tir de drone depuis le Yémen ayant atteint, alors, Tel-Aviv.

Les frappes avaient été réalisées, déjà, à près de 2 000 kilomètres de distance de leur point de départ, nécessitant un ravitaillement en vol. Des stocks d’essence, au milieu de vastes installations portuaires, avaient brûlé plusieurs jours durant, donnant un signal : désormais, l’armée de l’air israélienne était prête à des actions d’ampleur. Depuis, un cycle s’est ouvert, avec l’Iran comme point de référence. Car tout, dans l’extension des frappes en cours, comme le lancement d’opérations d’élimination ou de forces spéciales menées dans les pays de la région, tourne autour de Téhéran, visé directement ou à travers ses alliés, ceux de « l’axe de la résistance », au Yémen, en Irak, en Syrie, et, par dessus tout, au Liban, avec le Hezbollah en cible principale.

Depuis la frappe sur Hodeïda, cette extension des actions israéliennes s’est doublée d’une « guerre ouverte » avec l’entrée de troupes au Liban. Mais lundi, des frappes avaient aussi lieu à Gaza, où les opérations militaires n’ont pas pris fin. D’autres, nourries, ont visé le Liban, six d’entre elles atteignant la banlieue sud de Beyrouth, tandis que la ville de Sidon, située entre Beyrouth et Tyr, était touchée pour la première fois depuis le début de cette campagne. Mardi matin, des avions et des drones ont aussi atteint Damas, en Syrie, selon l’agence de presse syrienne SANA, faisant trois morts et neuf blessés.

Changer plus en profondeur l’ordre régional

S’agit-il de répondre à des attaques, de « dégrader » , selon l’expression en vigueur, les capacités de l’ensemble des alliés de l’Iran pour, au final, mettre à terre leur parrain ? Dimanche soir, le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait diffusé un message au ton emphatique : « Nous sommes au milieu de jours historiques », avait-il déclaré, avant de promettre : « Nous sommes en train de changer la réalité stratégique du Proche-Orient… Israël est en train de gagner. » Quelle est cette « réalité stratégique » qui change avec ces attaques contre le Hezbollah et la mort de son leader Hassan Nasrallah, alors que le Parti de Dieu constitue, avec son arsenal de missile et de roquettes, le pilier de la dissuasion iranienne ?

Pour Heiko Wimmen, directeur de projet sur l’Irak, la Syrie, le Liban au sein du centre de recherches International Crisis Group (ICG), il ne fait aucun doute que les destructions infligées aux alliés de l’Iran, Hezbollah en tête, sont déjà le signe d’un changement de « réalité stratégique », entendu comme la mise à terre de l’Iran : « Désormais, Israël peut envisager de frapper des intérêts iraniens, viser les alliés [de Téhéran] à sa guise, et le fait de façon répétée. Jusqu’ici, l’Iran a décidé de ne pas opérer de réponse [militaire] de façon proportionnelle, et cela constitue, en soi, un changement très important. »

La multiplication et l’intensification des opérations israéliennes semble aussi entrer dans la définition des « sept fronts » que, selon Benyamin Nétanyahou, l’Iran mènerait contre Israël. Une formule qui inclut les pays où se trouvent les alliés de Téhéran, mais aussi les groupes armés de Cisjordanie occupée. Au-delà, le premier ministre israélien est-il tenté, dans le climat de triomphalisme qui accompagne ces frappes d’avions et de drones à travers toute la région, de changer plus en profondeur l’ordre régional ?

Lundi 30 septembre, alors qu’il s’adressait, encore par vidéo, mais cette fois à la population iranienne, Benyamin Nétanyahou laissait entendre l’imminence de grands changements à Téhéran : « Tous les jours, vous constatez que vous êtes sous la coupe d’un régime qui vous écrase, et fait des discours enflammés au sujet de la défense de Gaza, de la défense du Liban », disait-il. « Il n’y a pas un seul endroit au Proche-Orient qu’Israël ne puisse atteindre », avertissait-il, avant de conclure, sibyllin, comme s’il promettait son soutien moral à des résistants prêts à se soulever : « Quand l’Iran sera finalement libre, et ce moment arrivera bien plus rapidement que tout le monde se le figure, tout sera parfait. (…) Le réseau de terreur que le régime a bâti sur cinq continents sera placé en banqueroute, et démantelé. L’Iran se développera comme jamais auparavant. Le peuple d’Iran doit le savoir : Israël se tient à vos côtés. »

Faire du Liban un mini-Etat chrétien

Redessiner le paysage stratégique du Proche-Orient par la force est une vieille idée israélo-américaine. En dépit de sa propension à agir comme un boomerang, elle réémerge, à intervalles réguliers, depuis au moins un demi-siècle. Lorsqu’il a ordonné à ses troupes d’envahir le Liban, en 1982, Ariel Sharon, alors ministre de la défense de l’Etat hébreu, ne cherchait pas seulement à écraser les fedayins de Yasser Arafat, qui depuis le sud du pays du Cèdre, menaient des opérations de guérilla et des attentats en Israël. Il ambitionnait aussi d’installer au pouvoir à Beyrouth son allié local, Bachir Gemayel, chef du parti chrétien des Kataëb (Phalanges), et de déloger les forces syriennes du territoire libanais, qu’elles occupaient depuis 1976.

Ce grand dessein, résurgence d’un vieux rêve israélien, évoqué dès les années 1950, consistant à démembrer le Liban et à y faire naître un mini-Etat chrétien, satellite de l’Etat juif, a rapidement avorté. A peine élu président, Bachir Gémayel a été assassiné, un événement qui marqua le début du déclin des factions maronites sur la scène politique libanaise.

Loin d’être renvoyées à Damas, les troupes syriennes s’implantèrent encore plus solidement au Liban où elles restèrent jusqu’en 2005. Et si les combattants de l’OLP durent évacuer le Liban sous les coups de boutoir d’Israël, leur départ facilita l’émergence d’une nouvelle milice, aussi hostile à ce dernier et plus combative : le Hezbollah.

Le fantasme du remodelage du Levant a réapparu en 2003, dans le sillage de l’invasion américaine de l’Irak. Fort du renversement de la dictature de Saddam Hussein, le président George W. Bush et les faucons néoconservateurs qui l’entouraient se firent les apôtres d’une démocratisation imposée d’en haut. Une campagne destinée à faire naître un « Grand Proche-Orient », plus conciliant avec Israël et les Etats-Unis.

« Chaos constructif »

Trois ans plus tard, à l’été 2006, en pleine guerre entre le Hezbollah et l’Etat hébreu, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’Etat de George W. Bush, enfonça le clou. Dans la pluie de bombes qui s’abattaient sur le pays du Cèdre et réduisaient en miettes ses infrastructures, elle affirma discerner « les douleurs d’accouchement d’un nouveau Proche-Orient ».

Dans les deux cas, le résultat a été l’inverse de celui escompté. La chute du régime baassiste de Saddam Hussein a fait basculer l’Irak dans l’orbite de l’Iran et l’offensive israélienne sur le Liban s’est soldée par un demi-échec, vécu comme une victoire pour le Hezbollah.

Auréolé de ses succès sur le terrain militaire, le mouvement chiite en a profité pour renforcer son emprise sur la scène politique libanaise, obtenant une minorité de blocage de fait au sein des gouvernements successifs. Le « chaos constructif » théorisé par Condoleezza Rice a ainsi facilité l’avènement de « l’axe de la résistance » que Benyamin Netanyahou prétend aujourd’hui casser.

« Les Israéliens sont dans l’hubris, estime le politiste libanais Karim Emile Bitar. Après le 7-Octobre, ils ont eu besoin de rétablir leur dissuasion. Ils ont une supériorité militaire écrasante, qui leur permet de faire ce qu’ils veulent. Mais ils devraient méditer la célèbre formule de Talleyrand : “on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus”. Que pourra-t-on construire sur le chaos qu’ils sèment ? »

En septembre 2020, sous le mandat de Donald Trump, lors de la signature à la Maison Blanche des accords d’Abraham normalisant les relations entre Israël d’un côté, et les Emirats arabes unis et Bahreïn de l’autre, les protagonistes de la cérémonie s’étaient, à leur tour, fait les chantres du « nouveau Proche-Orient ». Benyamin Netanyahou, le ministre des affaires étrangères émirati, Abdallah Ben Zayed Al Nahyane et son homologue bahreïni, Abdullatif Ben Rachid Al-Zayani, s’étaient félicités, à tour de rôle, de l’avènement d’une nouvelle ère, faite de « stabilité », de « paix » et de « prospérité ».

La marche arrière de Riyad

Dans les années qui ont suivi, les échanges entre Israël et l’Arabie saoudite se sont discrètement intensifiés au point que juste avant le 7-Octobre, l’annonce de l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays passait pour acquise, sinon imminente. La sanglante attaque du Hamas et les bombardements lancés en représailles sur Gaza ont brisé net cette dynamique. A ceux tentés de l’oublier, le Hamas a brutalement rappelé que la stabilisation du Proche-Orient ne peut pas faire l’économie d’un règlement de la question palestinienne.

Après un an de bombardements, qui ont transformé la bande de Gaza en un immense champ de ruines et fait plus de 40 000 morts, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, homme fort du royaume, a été forcé d’en convenir. Mercredi 18 septembre, pour la session d’ouverture du Majlis al-Choura, qui fait office de parlement saoudien, « MBS » a explicitement déclaré qu’il n’y aurait pas de reconnaissance d’Israël sans « la création d’un Etat palestinien indépendant, avec Jérusalem-Est pour capitale ».

Une mise au point en forme de marche arrière. Avant le 7-Octobre, les représentants de Riyad conditionnaient la normalisation à un simple « chemin vers la paix ». « Même dans un royaume comme l’Arabie, Mohamed Ben Salman est obligé de tenir compte de l’opinion publique, souligne Karim Emile Bitar. Une génération entière d’Arabes grandit devant les images des destructions causées par Israël. Vouloir remodeler le Proche-Orient, c’est ouvrir la boîte de Pandore. »

Benjamin Barthe et Jean-Philippe Rémy (Jérusalem, correspondant)