"Nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin" Alain Resnais, Nuit et Brouillard
Après le choc de l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, et alors qu’Israël poursuit une guerre impitoyable contre la bande de Gaza, retour sur cent cinquante ans d’histoire des Palestiniens.
En 1872 Jérusalem devient la capitale d’une province ottomane et le centre d’un nationalisme naissant. Mais c’est contre la tutelle britannique mise en place en 1918 et surtout dans l’opposition au sionisme que s’est forgée l’identité palestinienne.
En 1947, les Britanniques laissent à l’ONU le soin de trancher l’avenir de cette terre en proie à la guerre civile : ce sera le partage en deux États, inacceptable pour les Arabes. A l’issue de la guerre de 1948-1949, Israël voit le jour et 750 000 Palestiniens doivent s’exiler. Le combat reprendra au sein de cette diaspora, sous le leadership d’Arafat. Et dans les formes parfois les plus sanglantes.
Aujourd’hui, quel futur imaginer, au vu du nombre de victimes et des désillusions entraînées par le seul espoir de paix, les accords d’Oslo de 1993, il y a trente ans ?
Avec notamment les contributions de : Raphaël Banc-Lévêque, Alain Dieckhoff, Kamel Doraï, Arlette Khoury-Tadié, Pénélope Larzillière, Henry Laurens, Vincent Lemire, Falestin Naïli, Nadine Picaudou, Jenny Raflik-Grenouilleau, Eugene Rogan, Abaher el-Sakka, Maurice Sartre, Leila Seurat, Édouard Vernon et Élie Barnavi, Agnès Levallois, Elias Sanbar.
C’est ce que recense notamment Courrier International: plus de 52 guerres plus ou moins « chaudes » sont recensées de par le Monde.
Deux conflits retiennent principalement l’attention aujourd’hui:
le conflit Russie-Ukraine
La guerre se poursuit depuis février 2022 du fait de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine. La situation militaire semble aujourd’hui dans l’impasse. Poutine qui souhaitait neutraliser l’Ukraine vis-à-vis des pays de l’OTAN se trouve mis en échec. La présence de l’OTAN s’est renforcée en Ukraine et sa volonté de conquête territoriale est aussi invalidée. Aucune nouvelle arme utilisée n’a réellement pu changer le cours de la guerre. De plus, les dirigeants russes avaient sous-estimés la volonté de résistance du peuple ukrainien qui n’acceptera pas la domination de son voisin russe. Les pays Européens se trouvent aussi dans une impasse car ils ne souhaitent pas un cessez-le-feu acceptant le statu quo actuel. Ainsi, s’ils souhaitent inverser la situation, ils devront recourir comme la Russie à une intensification de l’effort de guerre et de son engagement. Mais c’est comme le remarque Pascal Boniface « prendre le risque d’un affrontement direct », dont les conséquences de confrontation militaire sont incalculables. Aussi, l’Ukraine est confrontée à une inégalité démographique face à son voisin russe qui dispose de plus de réserves humaines (de « chair à canon ») pour mener les combats. Il faut donc voir si l’épuisement d’un camp ou de l’autre, et notamment les bouleversements géopolitiques (l’arrivée de Trump aux Etats-Unis, la montée des pays du Sud) ne pousse pas à modifier les buts de guerre pour mettre fin à cette guerre.
Le conflit israélo-palestinien
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, on assiste à une nouvelle phase de ce conflit débuté en 1947-1948. Le Hamas a mené une attaque d’ampleur depuis Gaza tuant 1.200 personnes, dont deux tiers de civils et pris des centaines de civils en otage. Le gouvernement israélien n’en a pas moins répliqué en bombardant Gaza sous blocus, causant à ce jour plus de 45.000 victimes, entrant en conflit avec le Liban, occupant le Golan syrien et bombardant les infrastructures militaires syriennes. Gaza, sous blocus israélien depuis 2007 subit des bombardements intenses. Comme l’analyse Pascal Boniface, « les infrastructures – habitations, santé, éducation, etc ont été en grande partie détruites par les bombardements et faute d’approvisionnement, la famine s’est installée ».
Surtout, le monde paraît impuissant à imposer un cessez-le-feu. La Cour Pénale Internationale (CPI) a beau avoir émis un mandat d’arrêt contre le 1er ministre israélien et les dirigeants du Hamas (pour la plupart tués par Israël), les bombes pleuvent toujours sur Gaza. Nombre de pays du Sud interrogent le « double standard » appliqué à la Russie et Israël. Poutine, lui aussi poursuivi par la CPI fait l’objet de sanctions de la part des pays occidentaux, Netanyahou, lui subit des critiques verbales mais sans aucune sanctions Au contraire, les Etats-Unis poursuivent l’armement de l’Etat hébreu dans sa guerre menée à Gaza. Depuis le 7 octobre 2023, les Etats-Unis ont livré 20 milliards de dollars d’armes à Israël. Le spécialiste du Moyen-Orient, Jean Pierre Filiu observe dans le journal Le Monde : « l’incapacité des Etats-Unis à obtenir ne serait-ce qu’un cessez-le-feu à Gaza au bout de treize mois d’une guerre impitoyable, démontre malheureusement qu’une telle aide militaire à Israël ne fait qu’alimenter le conflit en cours »(Le Monde, 3/11/2024). Il est donc difficile d’entrevoir une sortie de guerre tant la solution militaire parait la seule option envisagée par le gouvernement israélien. A l’heure actuelle, aucune solution politique respectant les droits des Palestiniens ne semble envisagée ; D’où les critiques d’un double standard occidental en la matière puisque les pays Européens et d’Amérique du Nord appellent à propos du conflit russo-ukrainien au respect des droits du peuple ukrainien. Comme le remarque Denis Bauchard, (Diplomatie, 2/12/2024), plusieurs options sont sur la table: Israël peut chercher à expulser la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie en niant les droits des Palestiniens (ce qu’ils font en refusant de reconnaitre un Etat palestinien, vote du 18-07-2024 à l’assemblée nationale israélienne, la Knesset), en imposant un Etat d’apartheid où les Palestiniens seraient sous domination militaire-policière israélienne autour d’une vague « entité », « administration » palestinienne. Ou alors, mais les rapports de forces géopolitiques actuels semblent voir cette perspective s’éloigner : la reconnaissance des droits palestiniens par la création d’un Etat de Palestine, ce à quoi nombre de pays du Sud appellent, avec seulement l’Espagne, l’Irlande, la Norvège à l’échelle des pays occidentaux. Au vu de la situation, une paix durable et respectueuse des droits des uns et des autres semble repoussée à un temps incertain.
Un monde en recomposition
Le Monde actuel est saisi par les deux conflits principaux en cours qui participent à bouleverser les équilibres géopolitiques et géostratégiques en vigueur. Beaucoup d’analystes évoquent un « basculement géopolitique du monde » (le général Vincent Desportes), un « bouleversement du monde » (Gilles Kepel).
Le renversement de la dictature de Bachar-El-Assad en Syrie illustre ces bouleversements rapides des équilibres. Après avoir réprimé fortement le mouvement populaire en 2011-2013 qui réclamait des transformations démocratiques et sociales, une guerre civile a participé à délabrer le territoire national syrien, voyant s’affronter le régime d’Assad à plusieurs forces : celles issues de la contestation sociale, devenues minoritaires et des groupes armées islamistes financés par des puissances concurrentes (Qatar, Arabie-Saoudite, Turquie). Le régime qui s’effondrait, car ne possédant pas de bases dans le peuple (ayant réprimé ses aspirations démocratiques et sociales), compta alors sur le soutien de la Russie, et des islamistes chiites: de l’Iran et du Parti de Dieu libanais (Le Hezbollah). Surtout, les grandes puissances (Etats-Unis, France, GB, Russie) intervenaient pour endiguer la progression de l’Etat islamique (DAESH) sur le territoire syrien et irakien. La situation semblait gelée jusqu’en décembre 2024. Mais, le conflit en Ukraine a obligé Poutine à rapatrier les moyens russes en Syrie. L’Iran et le Hezbollah ont dû retirer leurs forces face aux coups répétés d’Israël. Ainsi le dictateur Assad a perdu ses soutiens étrangers. Les troupes rebelles d’Idlib (appartenant à des courants islamistes), soutenues par la Turquie notamment, ont pu avancer rapidement et prendre Damas. Pour le peuple syrien, c’est un moment de liesses populaires car le dictateur est tombé : hommes et femmes ont pu retrouver leurs libertés d’expression, en l’absence pour le moment d’un nouveau régime. Cependant, de nombreuses questions restent en suspens : la Syrie va-t-elle avoir la force de retrouver sa souveraineté nationale face aux prétentions de la Turquie, d’Israël, de l’Iran sur son territoire ? Va-t-elle réussir à affirmer son indépendance face aux ingérence des grandes puissances ? Va-t-elle parvenir à se doter d’un régime qui assure la souveraineté populaire et accorde des droits pour tout son peuple (femmes, minorités)? Autant de questions restant sans réponse tant les groupes militaires djihadistes interrogent sur leurs buts politiques réels, de même que la capacité de la société syrienne à s’affirmer, à s’organiser, à résister pour défendre un projet démocratique.
En ce début d’année 2025, des clivages et des tensions s’accentuent dans le Monde. Deux grands clivages sont clairement affirmés et creusent la ligne de partage. Le premier est celui qui divise les pays Occidentaux et la Russie, l’autre est celui divisant les Etats-Unis et la Chine, la lutte entre deux puissances pour la « suprématie mondiale ». Ce dernier clivage se renforce d’année en année. Obama avait déjà insisté dessus. Trump y avait fait la priorité de son premier mandat en souhaitant retirer la présence américaine du Moyen-Orient pour la renforcer en Asie-Pacifique. Il a prévenu Netanyahou qu’il souhaitait qu’il cesse sa guerre sur ses voisins avant sa prise de fonction. Les Etats-Unis sont aujourd’hui obsédés par le maintien de leur situation hégémonique dans le Monde. L’affirmation de la Chine et de nouvelles puissances issus du Sud (Inde, Brésil…) représente un défi et un enjeu stratégique pour eux. Les pays Européens, eux aussi en perte de vitesse, sont confrontés aux défis de rester soudés en bloc avec les Etats-Unis ou de rechercher une nouvelle place, de nouveaux alignements, de nouvelles coopérations, dans ce monde en bouleversement.
2024 a été l’année de l’affirmation d’un « Sud global », un ensemble de pays différents, ne partageant ni le même régime, la même idéologie ou culture (certains peuvent s’affronter entre eux). Ils ont un point commun, celui de refuser la domination exclusive sur le monde des pays occidentaux. Ces Etats menés par les BRICS cherchent à dégager des marges de manœuvre afin de s’affirmer et ne plus être en situation de dominé au sein du système de relation international. Cette affirmation du Sud correspond aux exigences de pays africains de retraits des bases françaises (Centrafrique, Mali…), à la demande Sud-africaine de traduire les responsables de la guerre à Gaza devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Les gouvernements occidentaux ont été souvent critiqués ces derniers mis pour leur manque de cohérence morale sur les conflits en cours. Ce changement d’équilibre ne signifie pas un effondrement des pays occidentaux (nombre de secteurs industriels et technologiques sont dominés des firmes occidentales) mais plutôt une montée de nouveaux acteurs qui cherchent à faire entendre leurs voix, et recherchent un plus grand équilibre au sein des relations internationales. C’est d’après nombre d’historiens et de politologues, une donnée à prendre en compte pour ne pas rester dans un « entre soi » occidental.
Dernière donnée de ce tableau, qui ne confinera pas à l’optimisme, c’est la montée en puissance de dirigeants basés sur des nationalismes dont la radicalité est souvent renforcée par des fondamentalismes religieux (musulman, juif, évangélistes, hindou…) et qui s’appuient sur un suprématisme vis-à-vis de leurs voisins ou d’autres peuples. L’hubris, le vertige de la puissance, les pousse à ne compter que sur les muscles, la force militaire pour aboutir à leurs objectifs. Ces leaders participent à déstabiliser les équilibres du monde, à le rendre plus instable encore. Une ère de guerres hybrides semble poindre, où il n’y a pas de limites à la guerre, où tous les moyens sont permis pour faire plier « l’ennemi » : attaque surprise de l’Ukraine par la Russie, menaces à l’arme atomique par Poutine, explosion programmée de bippers au milieu de populations civiles par Netanyahou au Liban, attaques terroristes ciblant toute la population civile par le Hamas, attaque de navires israéliens par les rebelles houtis…
De plus, la communauté internationale semble assister au naufrage des instances régulatrices des conflits : les Nations-Unies qui sont sans cesse piétinées par des dirigeants militaristes et désinhibés à lancer des guerres. « Nous entrons dans une période de ténèbres » (Sophie Bessis, historienne). Cette expression, un peu grossière, peut résumer les tensions et les risques dans lequel le Monde est entré depuis les années 2020.
C’est pourquoi, dans ce contexte, il faut rappeler que les peuples sont toujours les vaincus, les victimes des guerres. Seules les puissances gagnent les guerres. Il y a donc intérêt à travailler à la paix, à échanger malgré les différences de conceptions, malgré les tensions culturelles, afin de construire un monde de coexistence, de trouver de « l’universel », partageable pour tout le Monde, en bâtissant des rapports Nord/Sud plus soucieux de l’équilibre et de la justice. Il n’y a pas de fatalité, et même si l’espèce humaine a montré au fil des siècles un caractère belligène, nous ne sommes pas condamnés à subir, pour reprendre le Candide de Voltaire, une « boucherie héroïque ».
Depuis 1982, les Israéliens et les Américains rêvent de « reconstruire » la région. Mais chaque tentative a jusqu’ici produit les effets contraires à ceux recherchés
Un drapeau du Hezbollah flotte au milieu des décombres, sur les lieux des frappes israéliennes qui, vendredi, ont causé la mort de Hassan Nasrallah, à Dahiyeh, dans la banlieue de Beyrouth, le 29 septembre 2024. ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »
Où se situe-t-il à présent, ce « centre de gravité » de la guerre qui, comme l’a annoncé le ministre de la défense israélien, Yoav Gallant, le 18 septembre était « en train de se déplacer vers le nord » ?Celui-ci signifiait-il que le conflit mené à Gaza par ses troupes depuis près d’un an serait désormais de priorité moindre, comparé à l’ouverture d’un front au Liban, au nord de son pays ? Au moment où des forces terrestres israéliennes continuent de pénétrer en territoire libanais, mardi 1er octobre, pour des « raids localisés », comme les définit l’armée, la chasse israélienne poursuit des frappes sur un spectre géographique infiniment plus large.
Dimanche 29 septembre, des dizaines d’avions israéliens avaient réalisé une série de frappes sur le port de Hodeïda, au Yémen, détruisant de vastes infrastructures avant de rentrer à leur base sans rencontrer de résistance. Les jours précédents, des missiles avaient été tirés depuis le Yémen par les houthistes, alliés de l’Iran, et avaient été interceptés au-dessus du centre d’Israël. La dernière fois qu’une telle opération aérienne avait eu lieu, c’était le 20 juillet, à la suite d’un tir de drone depuis le Yémen ayant atteint, alors, Tel-Aviv.
Les frappes avaient été réalisées, déjà, à près de 2 000 kilomètres de distance de leur point de départ, nécessitant un ravitaillement en vol. Des stocks d’essence, au milieu de vastes installations portuaires, avaient brûlé plusieurs jours durant, donnant un signal : désormais, l’armée de l’air israélienne était prête à des actions d’ampleur. Depuis, un cycle s’est ouvert, avec l’Iran comme point de référence. Car tout, dans l’extension des frappes en cours, comme le lancement d’opérations d’élimination ou de forces spéciales menées dans les pays de la région, tourne autour de Téhéran, visé directement ou à travers ses alliés, ceux de « l’axe de la résistance », au Yémen, en Irak, en Syrie, et, par dessus tout, au Liban, avec le Hezbollah en cible principale.
Depuis la frappe sur Hodeïda, cette extension des actions israéliennes s’est doublée d’une « guerre ouverte » avec l’entrée de troupes au Liban. Mais lundi, des frappes avaient aussi lieu à Gaza, où les opérations militaires n’ont pas pris fin. D’autres, nourries, ont visé le Liban, six d’entre elles atteignant la banlieue sud de Beyrouth, tandis que la ville de Sidon, située entre Beyrouth et Tyr, était touchée pour la première fois depuis le début de cette campagne. Mardi matin, des avions et des drones ont aussi atteint Damas, en Syrie, selon l’agence de presse syrienne SANA, faisant trois morts et neuf blessés.
Changer plus en profondeur l’ordre régional
S’agit-il de répondre à des attaques, de « dégrader » , selon l’expression en vigueur, les capacités de l’ensemble des alliés de l’Iran pour, au final, mettre à terre leur parrain ? Dimanche soir, le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait diffusé un message au ton emphatique : « Nous sommes au milieu de jours historiques », avait-il déclaré, avant de promettre : « Nous sommes en train de changer la réalité stratégique du Proche-Orient… Israël est en train de gagner. » Quelle est cette « réalité stratégique » qui change avec ces attaques contre le Hezbollah et la mort de son leader Hassan Nasrallah, alors que le Parti de Dieu constitue, avec son arsenal de missile et de roquettes, le pilier de la dissuasion iranienne ?
Pour Heiko Wimmen, directeur de projet sur l’Irak, la Syrie, le Liban au sein du centre de recherches International Crisis Group (ICG), il ne fait aucun doute que les destructions infligées aux alliés de l’Iran, Hezbollah en tête, sont déjà le signe d’un changement de « réalité stratégique », entendu comme la mise à terre de l’Iran : « Désormais, Israël peut envisager de frapper des intérêts iraniens, viser les alliés [de Téhéran] à sa guise, et le fait de façon répétée. Jusqu’ici, l’Iran a décidé de ne pas opérer de réponse [militaire] de façon proportionnelle, et cela constitue, en soi, un changement très important. »
La multiplication et l’intensification des opérations israéliennes semble aussi entrer dans la définition des « sept fronts » que, selon Benyamin Nétanyahou, l’Iran mènerait contre Israël. Une formule qui inclut les pays où se trouvent les alliés de Téhéran, mais aussi les groupes armés de Cisjordanie occupée. Au-delà, le premier ministre israélien est-il tenté, dans le climat de triomphalisme qui accompagne ces frappes d’avions et de drones à travers toute la région, de changer plus en profondeur l’ordre régional ?
Lundi 30 septembre, alors qu’il s’adressait, encore par vidéo, mais cette fois à la population iranienne, Benyamin Nétanyahou laissait entendre l’imminence de grands changements à Téhéran : « Tous les jours, vous constatez que vous êtes sous la coupe d’un régime qui vous écrase, et fait des discours enflammés au sujet de la défense de Gaza, de la défense du Liban », disait-il. « Il n’y a pas un seul endroit au Proche-Orient qu’Israël ne puisse atteindre », avertissait-il, avant de conclure, sibyllin, comme s’il promettait son soutien moral à des résistants prêts à se soulever : « Quand l’Iran sera finalement libre, et ce moment arrivera bien plus rapidement que tout le monde se le figure, tout sera parfait. (…) Le réseau de terreur que le régime a bâti sur cinq continents sera placé en banqueroute, et démantelé. L’Iran se développera comme jamais auparavant. Le peuple d’Iran doit le savoir : Israël se tient à vos côtés. »
Faire du Liban un mini-Etat chrétien
Redessiner le paysage stratégique du Proche-Orient par la force est une vieille idée israélo-américaine. En dépit de sa propension à agir comme un boomerang, elle réémerge, à intervalles réguliers, depuis au moins un demi-siècle. Lorsqu’il a ordonné à ses troupes d’envahir le Liban, en 1982, Ariel Sharon, alors ministre de la défense de l’Etat hébreu, ne cherchait pas seulement à écraser les fedayins de Yasser Arafat, qui depuis le sud du pays du Cèdre, menaient des opérations de guérilla et des attentats en Israël. Il ambitionnait aussi d’installer au pouvoir à Beyrouth son allié local, Bachir Gemayel, chef du parti chrétien des Kataëb (Phalanges), et de déloger les forces syriennes du territoire libanais, qu’elles occupaient depuis 1976.
Ce grand dessein, résurgence d’un vieux rêve israélien, évoqué dès les années 1950, consistant à démembrer le Liban et à y faire naître un mini-Etat chrétien, satellite de l’Etat juif, a rapidement avorté. A peine élu président, Bachir Gémayel a été assassiné, un événement qui marqua le début du déclin des factions maronites sur la scène politique libanaise.
Loin d’être renvoyées à Damas, les troupes syriennes s’implantèrent encore plus solidement au Liban où elles restèrent jusqu’en 2005. Et si les combattants de l’OLP durent évacuer le Liban sous les coups de boutoir d’Israël, leur départ facilita l’émergence d’une nouvelle milice, aussi hostile à ce dernier et plus combative : le Hezbollah.
Le fantasme du remodelage du Levant a réapparu en 2003, dans le sillage de l’invasion américaine de l’Irak. Fort du renversement de la dictature de Saddam Hussein, le président George W. Bush et les faucons néoconservateurs qui l’entouraient se firent les apôtres d’une démocratisation imposée d’en haut. Une campagne destinée à faire naître un « Grand Proche-Orient », plus conciliant avec Israël et les Etats-Unis.
« Chaos constructif »
Trois ans plus tard, à l’été 2006, en pleine guerre entre le Hezbollah et l’Etat hébreu, Condoleezza Rice, alors secrétaire d’Etat de George W. Bush, enfonça le clou. Dans la pluie de bombes qui s’abattaient sur le pays du Cèdre et réduisaient en miettes ses infrastructures, elle affirma discerner « les douleurs d’accouchement d’un nouveau Proche-Orient ».
Dans les deux cas, le résultat a été l’inverse de celui escompté. La chute du régime baassiste de Saddam Hussein a fait basculer l’Irak dans l’orbite de l’Iran et l’offensive israélienne sur le Liban s’est soldée par un demi-échec, vécu comme une victoire pour le Hezbollah.
Auréolé de ses succès sur le terrain militaire, le mouvement chiite en a profité pour renforcer son emprise sur la scène politique libanaise, obtenant une minorité de blocage de fait au sein des gouvernements successifs. Le « chaos constructif » théorisé par Condoleezza Rice a ainsi facilité l’avènement de « l’axe de la résistance » que Benyamin Netanyahou prétend aujourd’hui casser.
« Les Israéliens sont dans l’hubris, estime le politiste libanais Karim Emile Bitar. Après le 7-Octobre, ils ont eu besoin de rétablir leur dissuasion. Ils ont une supériorité militaire écrasante, qui leur permet de faire ce qu’ils veulent. Mais ils devraient méditer la célèbre formule de Talleyrand : “on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus”. Que pourra-t-on construire sur le chaos qu’ils sèment ? »
En septembre 2020, sous le mandat de Donald Trump, lors de la signature à la Maison Blanche des accords d’Abraham normalisant les relations entre Israël d’un côté, et les Emirats arabes unis et Bahreïn de l’autre, les protagonistes de la cérémonie s’étaient, à leur tour, fait les chantres du « nouveau Proche-Orient ». Benyamin Netanyahou, le ministre des affaires étrangères émirati, Abdallah Ben Zayed Al Nahyane et son homologue bahreïni, Abdullatif Ben Rachid Al-Zayani, s’étaient félicités, à tour de rôle, de l’avènement d’une nouvelle ère, faite de « stabilité », de « paix » et de « prospérité ».
La marche arrière de Riyad
Dans les années qui ont suivi, les échanges entre Israël et l’Arabie saoudite se sont discrètement intensifiés au point que juste avant le 7-Octobre, l’annonce de l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays passait pour acquise, sinon imminente. La sanglante attaque du Hamas et les bombardements lancés en représailles sur Gaza ont brisé net cette dynamique. A ceux tentés de l’oublier, le Hamas a brutalement rappelé que la stabilisation du Proche-Orient ne peut pas faire l’économie d’un règlement de la question palestinienne.
Après un an de bombardements, qui ont transformé la bande de Gaza en un immense champ de ruines et fait plus de 40 000 morts, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, homme fort du royaume, a été forcé d’en convenir. Mercredi 18 septembre, pour la session d’ouverture du Majlis al-Choura, qui fait office de parlement saoudien, « MBS » a explicitement déclaré qu’il n’y aurait pas de reconnaissance d’Israël sans « la création d’un Etat palestinien indépendant, avec Jérusalem-Est pour capitale ».
Une mise au point en forme de marche arrière. Avant le 7-Octobre, les représentants de Riyad conditionnaient la normalisation à un simple « chemin vers la paix ». « Même dans un royaume comme l’Arabie, Mohamed Ben Salman est obligé de tenir compte de l’opinion publique, souligne Karim Emile Bitar. Une génération entière d’Arabes grandit devant les images des destructions causées par Israël. Vouloir remodeler le Proche-Orient, c’est ouvrir la boîte de Pandore. »
Qu’est-ce que le sionisme et quel peuplement en Palestine avant l’État d’Israël ? Que signifie le partage de la Palestine en 1947 et comment se crée l’État d’Israël ? Organisation de libération de la Palestine, Camp David, accords d’Oslo : des rappels historiques pour éclairer l’actualité.
Episode 1: Avant l’État d’Israël, le sionisme et le peuplement de la Palestine (clique)
Pour aller plus loin
Chloé Rosner, Creuser la terre-patrie. Une histoire de l’archéologie en Palestine – Israël, CNRS Éditions, 2023
Henry Laurens, Le Passé imposé, Fayard, 2022
Episode 2: Du partage de la Palestine à la création de l’État d’Israël (clique)
Pour aller plus loin
Marie-Antoinette Hily, William Berthomière, Yann Scioldo-Zürcher, Partir pour Israël. Une nouvelle migration de Juifs de France ? Presses universitaires François Rabelais, 2023
Alain Dieckhoff, Israël-Palestine : une guerre sans fin ? 22 questions décisives, Armand Colin, 2022
Jihane Sfeir, L’Exil palestinien au Liban : le temps des origines 1947-1952, IFPO/Karthala, 2008
Alain Dieckhoff, L’Invention d’une nation. Israël et la modernité politique, Gallimard, 1993
Episode 3: Histoire de l’Organisation de libération de la Palestine (Clique):
Pour aller plus loin
Jean-Paul Chagnollaud, Le Rendez-vous manqué des peuples. De l’échec des révolutions populaires aux dérives populistes, Autrement, 2022
Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud, Moyen-Orient, idées reçues sur une région fracturée, Le Cavalier bleu, 2019
Jean-Paul Chagnollaud, Proche-Orient, 7 ans de régression (2012-2019), L’Harmattan, 2019
Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud, Israël face à Israël, Autrement, 2018
Jean-Paul Chagnollaud, Israël/Palestine, la défaite du vainqueur, Actes Sud, 2017
Episode 4: De Camp David aux accords d’Oslo, à la recherche de la paix israélo-palestinienne (Clique)
Pour aller plus loin
Nadine Picaudou, Visages du politique au Proche-Orient, Gallimard, 2018
Nadine Picaudou (dir. avec Isabelle Rivoal), Retours en Palestine. Trajectoires, rôles et expériences des “returnees” dans la société palestinienne après Oslo, Karthala, 2006
Nadine Picaudou (dir.), Territoires palestiniens de mémoire, Karthala, 2006
Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Complexe, 1997, édition augmentée, 2003
Né en 1940, juriste, politologue et économiste, ancien ministre de l’économie du Liban, Georges Corm a traversé les décennies turbulentes du Proche-Orient. Il a produit une riche littérature sur l’histoire de la région et les nombreux conflits qui ont déchiré la région.
Voici un extrait de son ouvrage Le Proche-Orient éclaté, 1956-2003, Gallimard, Paris, 2003, 1068 p., qui montre l’instrumentalisation de la religion dans le Monde, au sortir de la Guerre Froide et ses conséquences notamment au Proche-Orient. Ce retour du religieux se développe autour d’un nationalisme expansionniste, identitaire, exclusif. Ce qui fait d’ailleurs dire à l’historien israélien Shlomo Sand que « De l’Inde jusqu’à l’Iran, de Gaza jusqu’à Jérusalem,le tandem religion-nationalisme, et son instrumentalisation, est la pire des choses » (Humanité, 20-10-2023).
« La ré-islamisation des société a commencé avec les débuts de l’ère de la prospérité pétrolière, grâce aux moyens financiers donnés par l’augmentation soudaine des prix du pétrole. Il s’agissait alors de faire reculer l’influence massive des mouvements révolutionnaires panarabiques, laïcs, socialisants, qui dénonçaient avec véhémence le néocolonialisme occidental et son soutien inconditionnel à la cause israélienne, ainsi que son appui aux monarchies locales dites « réactionnaires ». Des sommes considérables ont été consacrées à la « renaissance » de l’Islam, dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale par la création d’organismes interétatiques spécialisés depuis la création de l’Organisation de la conférence des pays islamiques qui s’est posée en organisation concurrente, antisoviétique de celles des pays non-alignés, jusqu’à une UNESCO islamique, la Banque islamique de développement » (page 799)
« Les valeurs religieuses refont surface avec force, après une longue et relative éclipse au profit des idéologies laïques et du positivisme libéral ou marxiste.
Il faut aussi se rappeler que la dernière période de la Guerre froide a été marquée par une instrumentalisation intensive du christianisme comme de l’Islam pour donner les derniers coups de boutoir au totalitarisme soviétique et ses satellites en Europe de l’Est ou dans le Tiers-Monde. C’est ainsi qu’en Pologne, le catholicisme militant de Lech Walesa a été systématiquement mis en avant comme un facteur majeur de polarisation de la contestation anticommuniste, sans parler de l’élection d’un pape polonais pour la première fois dans l’histoire de l’Eglise de Rome. Dans le premier temps, les Etats-Unis ont instrumentalisé l’Islam dans tous les pays du Tiers-Monde ayant des communautés musulmanes, à partir des plateformes saoudienne et pakistanaise pratiquant des formes d’Islam intégriste d’Etat, pour lutter contre l’extension des tendances marxistes et l’influence de l’Union Soviétique ; la guerre d’Afghanistan sera une illustration parfaite de cette instrumentalisation ». page 785
Landes : l’incroyable destin de Vincent Moulia, un Poilu pas comme les autres
Vincent Moulia (à gauche) reçoit la Croix de guerre officieuse le 11 novembre 1979 avec les habitants de Nassiet, après la campagne de réhabilitation initiée par l’historien Alain Decaux
Samedi, les habitants du village de Nassiet consacrent une journée à leur célèbre Poilu, condamné à mort il y a tout juste un siècle, évadé, clandestin, puis réhabilité des décennies plus tard.
L’histoire de Vincent Moulia est de celles que l’on se transmet en Chalosse au coin du feu, génération après génération. Elle a même fait l’objet d’un livre signé Pierre Durand, d’une émission de télévision en « prime time » avec Alain Decaux et, plus récemment, d’un film, «Fugitif pour l’exemple », qui sera projeté samedi à Nassiet. Sans oublier les nombreux articles de presse et citations dans les livres d’histoire. Car Vincent Moulia n’est pas un Poilu comme les autres .
Fantassin exemplaire, blessé par baïonnette à Charleroi en 1914, puis par balle à Verdun en 1916, promu caporal après avoir refusé de se faire évacuer, auteur de nombreux faits d’armes, Vincent Moulia voit son destin basculer au mois de juin 1917. Ce soir-là, il redescend du plateau de Craonne avec ce qu’il reste du 18e Régiment d’infanterie, délesté de 800 hommes suite à l’assaut du plateau de Californie. Des Gascons, des Basques, des Béarnais, des paysans et métayers du Sud-Ouest, comme lui. Vincent Moulia s’est encore montré héroïque, au point qu’ on lui promet la Croix de guerre .
Relevés sur le front, les soldats du 18e RI noient leurs tourments dans le mauvais vin, dans un petit village de l’Aisne, à l’arrière. Ils croient disposer de quinze jours de répit mais dès le sixième, les camions reviennent les chercher. Il faut retourner au front. On ne sait pas vraiment ce qu’il se passe alors. Des mouvements d’humeur, quelques vitrines cassées, des insultes. Peu importe.
Évasion et cavale
On est en pleine mutinerie et l’état-major français, dont le nouveau général en chef est Philippe Pétain , ne tolère plus la moindre désobéissance. Le lendemain, douze soldats du 18e RI sont désignés à la va-vite et traduits en conseil de guerre. Quatre sont condamnés à mort. Les soldats Didier, Canel, Lasplacettes, originaire d’Aydius dans les Pyrénées-Atlantiques et Moulia, le Chalossais. C’est là que débute la légende du Poilu de Nassiet . Enfermé dans un silo à betteraves avec ses compagnons d’infortune, il parvient à déjouer la vigilance de la sentinelle et s’évanouit dans la nature, quelques heures seulement avant son exécution.
Bien des années plus tard, il racontera avoir entendu, tapi dans les hautes herbes du canal latéral de l’Aisne au petit matin, les trois salves du peloton d’exécution. La quatrième aurait dû être pour lui.
Pieds nus, en haillons, il erre d’abord dans le tumulte des combats. Là, il trouve un uniforme, ici des chaussures, un fusil, une carte de région. à travers bois, avec à ses trousses tous les gendarmes de la région, il parvient à gagner Paris, manque de se faire démasquer par un garde républicain, s’introduit dans une gare et emboîte le pas de soldats en permission qui embarquent pour le Sud-Ouest. De peur d’être cueilli en gare de Dax, Moulia saute du train à Laluque et poursuit son chemin à pied, puis dérobe une bicyclette et pédale de toutes ses forces jusqu’à Nassiet .
Le Robinson de Chalosse
Marie Moulia manque de défaillir lorsque son fils gratte à son volet au beau milieu de la nuit. Il est vivant mais pas encore sauvé. Les gendarmes sont passés, ils vont revenir. Vincent passe l’été 1917 caché dans le vieux four à pain de la maison .
À l’automne, toujours traqué par les gendarmes, il creuse un tunnel de verdure dans un roncier impénétrable, situé en contrebas du village ; y dégage une clairière au milieu et s’y aménage une cabane, où il passe tout l’hiver. Mais la tentation de revoir Berthe, sa fiancée qui habite une ferme à quelques encablures, est plus forte que tout. Certains, à Nassiet, finissent par remarquer cette silhouette qui hante les rues du village la nuit tombée. Beaucoup ont compris que le Poilu était revenu, et tous ne sont pas disposés à le couvrir. Vincent apprend qu’il a été dénoncé et que les gendarmes d’Amou vont venir le cueillir dans son ermitage.
Lorsqu’ils pénètrent dans le roncier un matin du printemps 1918, les gendarmes découvrent une cabane en bois au toit de chaume, équipée d’un lit, d’une table, d’un fauteuil et même d’un poêle à bois, entourée d’un petit potager et d’une puissante clôture. Mais point de Vincent Moulia. Celui-ci a repris sa cavale. à pied, il traverse les Pyrénées en mai 1918 et gagne Saint-Sébastien, où l’attend une connaissance de l’abbé Verdier. Vincent s’y installe comme charpentier. Berthe le rejoint et devient couturière. Le couple est marié le 19 octobre 1919 par l’abbé Verdier. Leur premier fils Robert naît en 1923, Hélène deux ans plus tard. Mais l’histoire n’en a pas fini avec eux. En 1936, la Guerre civile éclate en Espagne et Berthe et Vincent sont extradés vers la France . Toujours considéré comme un déserteur par l’armée, il est arrêté à son arrivée et emprisonné au fort du Hâ de Bordeaux. Deux semaines d’angoisse plus tard, il est libéré et autorisé à rentrer à Nassiet, cette fois en héros.
Alain Decaux à Nassiet
Vincent Moulia retrouve son village et son quotidien. Pendant de longues années, plus personne n’entend parler de lui. Des historiens le disent mort –l’état-major avait fait courir le bruit qu’il avait été rattrapé et fusillé juste après son évasion– ou exilé en Amérique du Sud. Il faut attendre 1968 pour qu’il ressurgisse. Cette année-là, André Curculosse, historien et militant landais, se rend à Nassiet pour recueillir les souvenirs du Poilu. Il en parle à Pierre Durand, journaliste à «L’Humanité», qui édite un livre, «Vincent Moulia, les pelotons du général Pétain» .
Le Chalossais devient le symbole de la répression des Poilus par l’armée française. Plus encore quand Alain Decaux, le célèbre historien, lui consacre deux heures de son émission, «Alain Decaux raconte».
La France entière découvre alors son étonnant destin. Le journal «France Soir » titre en une : «Rendez sa Croix de guerre à ce héros» . Michel Rocard, alors député, interpelle le ministre des Armées dans l’hémicycle. Mais la Grande Muette ne cille pas.
Le 11 novembre 1979, devant le monument aux morts de Nassiet où sont gravés les noms des 26 enfants du village tombés dans les tranchées de 14-18, la Croix de guerre, celle qu’il avait obtenue à Craonne, est finalement agrafée à son veston . Mais c’est Alain Decaux qui lui a offert la breloque et, à défaut de ministre, c’est M. Artaud, le Poilu le plus décoré de France, alors en cure à Dax, qui la lui remet devant sa famille et tout le village, au cours d’une cérémonie informelle.
Cinq ans plus tard, en 1984, Vincent Moulia s’éteint auprès des siens à l’âge de 96 ans. Sur les 600 mutins de 14-18 condamnés à mort, il demeure le seul à avoir échappé au peloton d’exécution. Lui dont l’institution voulait faire un exemple, est finalement devenu un symbole. Celui de la résistance à l’arbitraire.
Vincent Moulia,les pelotons du général Pétain (PREFACE D’ARMAND LANOUX)
Le dernier poilu français de la guerre 1914-1918 vient de disparaître. Il avait une saine horreur de la guerre et pendant longtemps a refusé qu’on lui rende, au moment ultime, l’hommage de la Nation. Il ne reste donc plus que des écrits, des monuments et quelques images, pour évoquer cette immense boucherie. Des millions d’hommes qui ont combattu, certains se sont révoltés. Parce qu’ils en avaient assez de la boue, du froid, des poux, de l’éloignement familial, des copains qui tombent. Assez de la guerre aussi. En juin 1917, cela fait mille jours de guerre. Les fronts sont indécis. Le moral est au plus bas. Deux fois blessé, engagé au Chemin des Dames, Vincent Moulia est un des héros anonyme de cette guerre. Un paysan mobilisé depuis trois ans pour défendre une frontière située à mille kilomètres des Landes, son pays. Un biffin qui se retrouve devant un Conseil de guerre pour mutinerie, est condamné à mort, et, grâce à un extraordinaire concours de circonstances parvient à s’évader. De 1918 à 1936, Vincent Moulia et sa femme, Berthe, vont vivre en exil. Ils ne rentreront en France qu’après l’amnistie accordée aux mutins de la Grande guerre. De tous les militaires condamnés à mort, il est le seul rescapé. Pierre Durand l’a rencontré cinquante ans plus tard, dans son village natal. Il a patiemment enquêté, dépouillé les archives, écouté les témoins. Il est allé sur les champs de bataille, il a suivi les routes empruntées par le hors-la-loi. Il a retrouvé ses cachettes. Mais surtout, il a acquis la certitude que Moulia avait été désigné pour être fusillé, au hasard, pour l’exemple. Un mutin, Moulia ? Non. Un de ces poilus qui faisait son devoir sans plaisir, comme des milliers d’autres et doutait.
Arno Mayer, célèbre historien des XIXème-XXème siècles revient sur l’Histoire d’Israël. Dans ce passage, il explique le choix fait par le tout jeune Etat israélien de s’allier avec la première puissance mondiale d’alors, les Etats-Unis d’Amérique.
« Depuis l’époque d’Herzl, les responsables du sionisme politique avaient admis que l’on n’obtiendrait pas d’Etat pour les Juifs en Palestine sans le soutien d’une grande puissance. Prisonniers de leur propre conviction de la suprématie occidentale, ils mirent du temps à comprendre que le nationalisme anticolonialiste qui balayait le Proche-Orient compromettait ce soutien, rendant d’autant plus difficile pour le Yischouv puis pour Israël de s’implanter solidement dans la région sur le plan politique aussi bien que culturel et religieux. Les sionistes furent également lents à saisir le déclin des empires européens d’Outre-Mer, l’importance croissante du pétrole du Proche-Orient, l’ascendant de l’Amérique impériale et le poids politique de plus en plus lourd de la diaspora transatlantique. Mais lorsqu’ils eurent compris, ils accordèrent la priorité à leurs relations avec les Etats-Unis. Au cours des années 1950, afin de servir ses propres ambitions d’expansion nationale, Israël se rallia de plus en plus clairement à la politique américaine. Il assuma peu à peu le rôle d’avant-poste stratégique de l’empire américain informel au Proche-Orient, en échange d’une aide militaire, diplomatique, financière dont il avait grand besoin. Bientôt, l’influence de Washington fut la seule à pouvoir renforcer, protéger ou brider Israël. Par la grâce des Etats-Unis, Israël devint un Goliath régional doté d’un arsenal ultramoderne, défiant du regard David – la prétendue nation palestinienne ».
A Mayer, De leurs socs, ils ont forgé des glaives, Histoire critique d’Israël, Fayard, Paris, 2008, pages 28-29.