Par Julien Van Caeyseele , Publié le 15 Oct 23 à 13:56, Actu.fr
Originaire de Fontainebleau, le journaliste Samuel Forey habite désormais Jérusalem. Après l’attaque du Hamas, il s’est rendu à la frontière avec la bande de Gaza. Interview.
Alors qu’il devait revenir à Fontainebleau – la ville qui l’a vu grandir – en ce mois d’octobre, le reporter de guerre Samuel Forey, lauréat du prix Albert-Londres en 2017, a dû revoir ses plans en raison de l’actualité : l’attaque du Hamas en Israël, au matin du samedi 7 octobre 2023.
La République de Seine-et-Marne : où vous trouviez-vous lorsque des combattants du Hamas ont lancé l’attaque sur le territoire d’Israël, samedi 7 octobre ?
Samuel Forey : J’étais chez moi avec mon fils, à Jérusalem. C’est sur les réseaux sociaux que j’ai appris le début de l’attaque. Il a fallu être très réactif et j’ai commencé à travailler depuis chez moi, à la publication d’un article pour Le Monde. J’ai ensuite fait garder mon fils et je suis immédiatement parti pour le sud, dans la partie la plus proche de la bande de Gaza. Cette incursion en territoire israélien est sans précédent.
En 2017, le jury du prix Albert-Londres avait évoqué votre « courage et un sens du terrain évidents ». C’est ce qui vous pousse à aller au plus près du danger ?
Il est nécessaire d’aller où cela se passe, même si dans ce cas, il est impossible de prendre tout de suite la mesure de l’événement. Au départ, je ne savais pas trop comment procéder, alors je suis allé à Sdérot, la seule partie qui avait été reprise.
Cette zone à un kilomètre de la bande de Gaza a été parmi les villes les plus touchées. C’est l’essence-même de ce métier : aller voir, rendre compte. Ils ont attaqué des villages, des villes, des commissariats, des militaires. C’était une attaque globale.
Vous parlez du jour où le Hamas a fait vaciller Israël…
Après un premier reportage sur le carnage dans les rues de Sdérot, on m’a demandé de faire un premier retour sur ce week-end terrible. Malgré cela, il faut faire sens de la situation, garder la tête froide, prendre de la distance et rester concentré sur l’objectif : raconter la situation et s’en tenir aux faits.
Vous vous êtes rendu dans le kibboutz de Kfar Aza avec l’armée israélienne. Certains médias évoquent 40 bébés morts, dont certains décapités (lire ci-contre). Avez-vous été témoin de telles exactions ?
La situation à Kfar Aza était terrible et je prends conscience chaque jour un peu plus de l’ampleur de ce drame. J’essaye d’être le plus précis possible. A Kfar Aza, personne ne m’a parlé de décapitations. J’ai vérifié auprès de services de secours qui n’ont pas été témoins de telles exactions, sans dire que cela n’a pas existé. Je ne minimise pas les atrocités commises par le Hamas, je les ai documentées dans un reportage. Mais je ne peux pas, à l’heure actuelle, vérifier ces éléments (interview réalisée mercredi 11 octobre, 2023).
De quelle manière procédez-vous ?
On ne peut pas se contenter du témoignage de soldats qui parlent de 40 enfants décapités, surtout dans une situation qui est tellement politisée. D’une manière générale, il est très difficile de vérifier l’information, vu le contexte.
Le rôle du journaliste, c’est aussi de dire quand il ne sait pas. Le conflit israélo-palestinien est un terrain hyper sensible où, chaque fois que l’on évoque quelque chose, tout le monde pousse des hauts cris. Il faut sans cesse se concentrer sur les faits.
Comment rester objectif, vu l’émotion ?
Il faut revenir aux fondamentaux. L’enjeu est simple : avoir une approche au plus près du réel. Et pour cela, il faut obtenir un maximum de points de vue sur une même situation. Je cherche toujours les interlocuteurs les plus fiables, sincères et je m’assure qu’ils ne racontent pas d’histoires…
Dans votre livre, vous racontez vos années passées en Égypte, en Syrie, en Irak… Cela a-t-il changé vos manières de travailler ?
Ça m’a appris à mieux connaître la région, à travailler en profondeur et avoir une vision sur le long terme. Ça fait 15 ans que je m’intéresse à cette partie du monde. Avant cette attaque atroce, le conflit était bloqué. Le Hamas a changé la réalité. Il est impossible de présager de la suite, mais nous sommes proches d’un énorme bouleversement régional.
Comment est née en vous l’idée de devenir reporter de guerre ?
Au départ, c’est peut-être un rêve de petit garçon, mais c’est aussi quelque chose de plus profond, lié à la mort de mes parents. Cela a créé chez moi l’envie de savoir ce qu’il se passe. C’est un métier complexe qui mène à essayer de voir le réel dans un univers hostile et difficile à comprendre.
C’est ce métier qui vous a poussé à quitter Fontainebleau à 18 ans…
J’ai trouvé, au Moyen-Orient, le moyen de travailler sur moi-même. La forêt de Fontainebleau me manquait beaucoup, surtout dans le désert, mais je voulais un ailleurs pour mieux me comprendre moi-même… et me permettre aussi de mieux comprendre les autres.
En 2017, vous avez été blessé, à Mossoul, en Irak, lors de l’explosion d’une mine. La prise de risques fait partie de votre quotidien. Comment l’abordez-vous ?
Quand on travaille dans un environnement compliqué, si on veut avoir de l’information, il n’y a pas vraiment le choix. Il ne faut pas prendre des risques pour prendre des risques, mais c’est parfois nécessaire pour avoir une bonne compréhension de l’information. Ça ne vaut pas le coup de mourir pour un article, mais je suis conscient que cela peut arriver.
D’où vient le titre de votre livre, Les Aurores incertaines ?
Le titre vient du Discours à la jeunesse, de Jean Jaurès : ‘La nuit de la servitude et de l’ignorance ne sera pas dissipée par une illumination soudaine, mais terminée par une lente série d’aurores incertaines.’ Cette phrase, que j’ai découverte bien avant l’écriture de mon livre, en 2017, m’a guidé.
De quelle manière ?
J’ai compris que tout s’ancrait dans un temps long : on n’abat pas un dictateur dans un grand soir, c’est un processus beaucoup plus compliqué… Pareil pour la guerre. On a tous nos nuits et nos aurores.
J’assume aussi la consonance entre aurores et horreurs, montrer les ambiguïtés auxquelles nous sommes confrontés quand on couvre ces événements. C’est très ambivalent : on passe de danses de joie à des danses macabres. Des moments d’humanité, d’horreur, tout est entremêlé.
Vous deviez rencontrer des lycéens de Fontainebleau, que leur direz-vous quand vous reviendrez ?
Qu’ils deviennent eux-mêmes.
Samuel Forey, lauréat du prix Albert-Londres en 2017
« Des histoires, des images, des dialogues… Du journalisme de guerre à hauteur d’hommes, attentif aux gestes et aux regards, aux guerriers et aux civils, aux armes des djihadistes comme aux roses d’un jardin de la vieille ville. » Voici le commentaire du jury du prix Albert-Londres en 2017, pour évoquer le journaliste Samuel Forey, lauréat de la 79e édition de la prestigieuse récompense journalistique, dans la catégorie presse écrite.
Le grand reporter, originaire de Fontainebleau avait été primé pour son travail de couverture de la bataille de Mossoul, en Irak, publié dans Le Figaro. Les anciens lauréats avaient également évoqué sa « justesse de regard et une écriture d’une vivacité, d’une tendresse et d’un humanisme qui le classent à l’évidence dans la lignée d’Albert Londres ».