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Vincent Moulia, le rescapé des fusillés pour l’exemple

Landes : l’incroyable destin de Vincent Moulia, un Poilu pas comme les autres

Vincent Moulia (à gauche) reçoit la Croix de guerre officieuse le 11 novembre 1979 avec les habitants de Nassiet, après la campagne de réhabilitation initiée par l’historien Alain Decaux

Sud Ouest, Par Sylvain Lapique
Publié le 17/01/2018 

Samedi, les habitants du village de Nassiet consacrent une journée à leur célèbre Poilu, condamné à mort il y a tout juste un siècle, évadé, clandestin, puis réhabilité des décennies plus tard.

L’histoire de Vincent Moulia est de celles que l’on se transmet en Chalosse au coin du feu, génération après génération. Elle a même fait l’objet d’un livre signé Pierre Durand, d’une émission de télévision en « prime time » avec Alain Decaux et, plus récemment, d’un film, «Fugitif pour l’exemple », qui sera projeté samedi à Nassiet. Sans oublier les nombreux articles de presse et citations dans les livres d’histoire. Car Vincent Moulia n’est pas un Poilu comme les autres .

Fantassin exemplaire, blessé par baïonnette à Charleroi en 1914, puis par balle à Verdun en 1916, promu caporal après avoir refusé de se faire évacuer, auteur de nombreux faits d’armes, Vincent Moulia voit son destin basculer au mois de juin 1917. Ce soir-là, il redescend du plateau de Craonne avec ce qu’il reste du 18e Régiment d’infanterie, délesté de 800 hommes suite à l’assaut du plateau de Californie. Des Gascons, des Basques, des Béarnais, des paysans et métayers du Sud-Ouest, comme lui. Vincent Moulia s’est encore montré héroïque, au point qu’ on lui promet la Croix de guerre .

Relevés sur le front, les soldats du 18e RI noient leurs tourments dans le mauvais vin, dans un petit village de l’Aisne, à l’arrière. Ils croient disposer de quinze jours de répit mais dès le sixième, les camions reviennent les chercher. Il faut retourner au front. On ne sait pas vraiment ce qu’il se passe alors. Des mouvements d’humeur, quelques vitrines cassées, des insultes. Peu importe.

Évasion et cavale

On est en pleine mutinerie et l’état-major français, dont le nouveau général en chef est Philippe Pétain , ne tolère plus la moindre désobéissance. Le lendemain, douze soldats du 18e RI sont désignés à la va-vite et traduits en conseil de guerre. Quatre sont condamnés à mort. Les soldats Didier, Canel, Lasplacettes, originaire d’Aydius dans les Pyrénées-Atlantiques et Moulia, le Chalossais. C’est là que débute la légende du Poilu de Nassiet . Enfermé dans un silo à betteraves avec ses compagnons d’infortune, il parvient à déjouer la vigilance de la sentinelle et s’évanouit dans la nature, quelques heures seulement avant son exécution.

Bien des années plus tard, il racontera avoir entendu, tapi dans les hautes herbes du canal latéral de l’Aisne au petit matin, les trois salves du peloton d’exécution. La quatrième aurait dû être pour lui.

Pieds nus, en haillons, il erre d’abord dans le tumulte des combats. Là, il trouve un uniforme, ici des chaussures, un fusil, une carte de région. à travers bois, avec à ses trousses tous les gendarmes de la région, il parvient à gagner Paris, manque de se faire démasquer par un garde républicain, s’introduit dans une gare et emboîte le pas de soldats en permission qui embarquent pour le Sud-Ouest. De peur d’être cueilli en gare de Dax, Moulia saute du train à Laluque et poursuit son chemin à pied, puis dérobe une bicyclette et pédale de toutes ses forces jusqu’à Nassiet .

Le Robinson de Chalosse

Marie Moulia manque de défaillir lorsque son fils gratte à son volet au beau milieu de la nuit. Il est vivant mais pas encore sauvé. Les gendarmes sont passés, ils vont revenir. Vincent passe l’été 1917 caché dans le vieux four à pain de la maison .

À l’automne, toujours traqué par les gendarmes, il creuse un tunnel de verdure dans un roncier impénétrable, situé en contrebas du village ; y dégage une clairière au milieu et s’y aménage une cabane, où il passe tout l’hiver. Mais la tentation de revoir Berthe, sa fiancée qui habite une ferme à quelques encablures, est plus forte que tout. Certains, à Nassiet, finissent par remarquer cette silhouette qui hante les rues du village la nuit tombée. Beaucoup ont compris que le Poilu était revenu, et tous ne sont pas disposés à le couvrir. Vincent apprend qu’il a été dénoncé et que les gendarmes d’Amou vont venir le cueillir dans son ermitage.

Lorsqu’ils pénètrent dans le roncier un matin du printemps 1918, les gendarmes découvrent une cabane en bois au toit de chaume, équipée d’un lit, d’une table, d’un fauteuil et même d’un poêle à bois, entourée d’un petit potager et d’une puissante clôture. Mais point de Vincent Moulia. Celui-ci a repris sa cavale. à pied, il traverse les Pyrénées en mai 1918 et gagne Saint-Sébastien, où l’attend une connaissance de l’abbé Verdier. Vincent s’y installe comme charpentier. Berthe le rejoint et devient couturière. Le couple est marié le 19 octobre 1919 par l’abbé Verdier. Leur premier fils Robert naît en 1923, Hélène deux ans plus tard. Mais l’histoire n’en a pas fini avec eux. En 1936, la Guerre civile éclate en Espagne et Berthe et Vincent sont extradés vers la France . Toujours considéré comme un déserteur par l’armée, il est arrêté à son arrivée et emprisonné au fort du Hâ de Bordeaux. Deux semaines d’angoisse plus tard, il est libéré et autorisé à rentrer à Nassiet, cette fois en héros.

Alain Decaux à Nassiet

Vincent Moulia retrouve son village et son quotidien. Pendant de longues années, plus personne n’entend parler de lui. Des historiens le disent mort –l’état-major avait fait courir le bruit qu’il avait été rattrapé et fusillé juste après son évasion– ou exilé en Amérique du Sud. Il faut attendre 1968 pour qu’il ressurgisse. Cette année-là, André Curculosse, historien et militant landais, se rend à Nassiet pour recueillir les souvenirs du Poilu. Il en parle à Pierre Durand, journaliste à «L’Humanité», qui édite un livre, «Vincent Moulia, les pelotons du général Pétain» .

Le Chalossais devient le symbole de la répression des Poilus par l’armée française. Plus encore quand Alain Decaux, le célèbre historien, lui consacre deux heures de son émission, «Alain Decaux raconte».

La France entière découvre alors son étonnant destin. Le journal «France Soir » titre en une : «Rendez sa Croix de guerre à ce héros» . Michel Rocard, alors député, interpelle le ministre des Armées dans l’hémicycle. Mais la Grande Muette ne cille pas.

Le 11 novembre 1979, devant le monument aux morts de Nassiet où sont gravés les noms des 26 enfants du village tombés dans les tranchées de 14-18, la Croix de guerre, celle qu’il avait obtenue à Craonne, est finalement agrafée à son veston . Mais c’est Alain Decaux qui lui a offert la breloque et, à défaut de ministre, c’est M. Artaud, le Poilu le plus décoré de France, alors en cure à Dax, qui la lui remet devant sa famille et tout le village, au cours d’une cérémonie informelle.

Cinq ans plus tard, en 1984, Vincent Moulia s’éteint auprès des siens à l’âge de 96 ans. Sur les 600 mutins de 14-18 condamnés à mort, il demeure le seul à avoir échappé au peloton d’exécution. Lui dont l’institution voulait faire un exemple, est finalement devenu un symbole. Celui de la résistance à l’arbitraire.

Vincent Moulia,les pelotons du général Pétain (PREFACE D’ARMAND LANOUX)

Pierre Durand

À propos

Le dernier poilu français de la guerre 1914-1918 vient de disparaître. Il avait une saine horreur de la guerre et pendant longtemps a refusé qu’on lui rende, au moment ultime, l’hommage de la Nation.
Il ne reste donc plus que des écrits, des monuments et quelques images, pour évoquer cette immense boucherie. Des millions d’hommes qui ont combattu, certains se sont révoltés. Parce qu’ils en avaient assez de la boue, du froid, des poux, de l’éloignement familial, des copains qui tombent. Assez de la guerre aussi.
En juin 1917, cela fait mille jours de guerre. Les fronts sont indécis. Le moral est au plus bas.
Deux fois blessé, engagé au Chemin des Dames, Vincent Moulia est un des héros anonyme de cette guerre. Un paysan mobilisé depuis trois ans pour défendre une frontière située à mille kilomètres des Landes, son pays. Un biffin qui se retrouve devant un Conseil de guerre pour mutinerie, est condamné à mort, et, grâce à un extraordinaire concours de circonstances parvient à s’évader. De 1918 à 1936, Vincent Moulia et sa femme, Berthe, vont vivre en exil. Ils ne rentreront en France qu’après l’amnistie accordée aux mutins de la Grande guerre.
De tous les militaires condamnés à mort, il est le seul rescapé. Pierre Durand l’a rencontré cinquante ans plus tard, dans son village natal. Il a patiemment enquêté, dépouillé les archives, écouté les témoins. Il est allé sur les champs de bataille, il a suivi les routes empruntées par le hors-la-loi. Il a retrouvé ses cachettes. Mais surtout, il a acquis la certitude que Moulia avait été désigné pour être fusillé, au hasard, pour l’exemple. Un mutin, Moulia ? Non. Un de ces poilus qui faisait son devoir sans plaisir, comme des milliers d’autres et doutait.