"Nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin" Alain Resnais, Nuit et Brouillard
Presse Universitaire de France, Paris, 2022 (édition de 2024)
Cet ouvrage est intéressant tant il ouvre une réflexion sur le genre sur les temps les plus anciens de l’Humanité, la préhistoire. Il pose notamment la question de savoir si la division génrée de la société est biologique ou si c’est un construit historique des sociétés. Rigoureux les auteurs cherchent surtout à poser les termes du débat, sans pouvoir le clore, faute de preuves historiques. Pour eux, « étudier le genre, c’est étudier les rapports de pouvoir et de domination entre les femmes et les hommes, ainsi que les processus sociaux par lesquels les individus en sont imprégnés, de leur naissance à leur mort » (page 26).
L’opuscule s’ouvre par une épaisse contribution d’Anne Augereau et Christophe Darmangeat. Les auteurs remettent en question la thèse classique d’un matriarcat préhistorique où les femmes domineraient la société. Pour eux, il s’agit d’une « chimère » (page 16). Cette affirmation, précisent les auteurs, ne signifient pas que le patriarcat soit indépassable ou un « trait culturel universel » (page 9). Mais ils incitent à ne pas chercher dans la préhistoire des arguments pour abolir le patriarcat ou la division genrée d’aujourd’hui. En effet, la fin de la domination masculine est une « idée entièrement nouvelle dans les sociétés humaines » et il ne faut pas appréhender la préhistoire comme un « passé imaginaire »(page 17).
Les auteurs expliquent comment ils mènent leurs enquêtes, notamment par l’archéologie. La division sexuelle en effet, laisse des empreintes, sur les os (attaches musculaires, microtraumatismes osseux) ou dans les sépultures (outils, armes et traces de leurs usages). Pour le néolithique rubané (5.600 – 4.900 avant JC), les hommes pratiquent la chasse grâce à des herminettes en pierre polie. Les auteurs constatent des différences alimentaires entre les hommes se nourrissant de davantage de viandes que les femmes, et souvent en meilleure santé. Cependant, cette différence sexuelle entraine-t-elle une inégalité ou une domination de genre ? Il est impossible d’aller plus loin.
Ils en concluent néanmoins que « toutes les sociétés connues sont genrées (…) au-delà des contraintes liées à leur sexe biologique » (page 18). Et ils expliquent que la propriété des armes par les hommes donnent un pouvoir à ceux-ci sur la société par la maîtrise de la politique extérieure, des guerres. Même s’il se trouve des sociétés où les femmes par le pouvoir économique peuvent parvenir à un certain équilibre (l’exemple des Indiens iroquois).
Cependant, « les régimes de genre ne se fondent pas sur un état naturel ancestral basé sur les différences biologiques de sexe » (page 37). C’est notamment Pascal Picq qui tâche d’analyser les rapports de genre chez les singes, notamment chez les chimpanzés et les bonobos qui sont nos plus proches cousins. Si les chimpanzés ont tendance à avoir une division plus genrée, les bonobos se caractérisent par un « équilibre des dominances entre les genres ». Surtout conclue-t-il, « la profonde séparation genrée des tâches qui marque les sociétés humaines depuis des millénaires ne s’observe ni chez les chimpanzés, ni chez les bonobos » (p. 55).
Dominique Henry-Gambier s’intéresse à la Dame du Cavillon, découverte réalisée en 1872 mais réévaluée dans les années 2000. Il se trouve que le squelette trouvé avec un crâne décoré de coquillage était celui d’une femme (grâce à l’analyse de l’os coxal). Il s’agit donc de comprendre que des générations d’archéologues, profession très souvent masculine jusqu’alors, ne se souciaient pas, auparavant, d’identifier le sexe des squelettes préhistoriques. Il ne pouvait s’agir que d’hommes. Avec les études historiques de genre, il y a donc un nouveau champ de recherche, de nouvelles perspectives archéologiques qui se sont ouvertes.
Enfin, la contribution d’Aline Thomas, Faire parler les morts, permet d’appréhender les divisions sexuelles des sociétés préhistoriques par l’archéologie : les hommes avaient tendance à frapper, lancer. Ils travaillent certainement le bois. Certains chassaient (maniaient l’arc) mais certainement pas tous non plus (division entre hommes eux mêmes). Quant aux femmes, la robustesse de leur humerus, dépassant celle des rameuses professionnelles actuelles, indiquent un travail physique important, potentiellement le travail de broyage des grains avec des meules.
Les données archéologiques et biologiques documentent donc certains aspects de la division sexuelles des activités des premières sociétés préhistoriques. Cependant, elles n’indiquent pas les hiérarchies, les rapports de domination. Une certitude néanmoins, « les données convergent tout au long du Néolithique et au-delà, après l’avènement de la métallurgie, vers des systèmes sociaux patrilinéaires et patrilocaux » (page 86).
Au final, c’est un ouvrage très intéressant pour faire le point sur les données des préhistoriens et sur les questions de genre.
Dans cet épisode, nous ferons connaissance avec Anne Augereau, archéologue à l’Inrap, spécialiste du néolithique, qui vient de faire paraître un ouvrage nommé Femmes néolithique, le genre dans les premières sociétés agricoles, aux éditions du Cnrs. Cet entretien sera pour nous l’occasion de vous faire connaître une discipline, l’archéologie du genre, et nous espérons, à travers la présentation de ses recherches, vous faire partager notre passion pour les analyses de genre appliquées à la préhistoire. Nous pourrons ensuite aborder la question de l’enseignement de la préhistoire dans le secondaire et sur la place qu’y occupent les femmes.
Bibliographie :
Augereau Anne, Femmes néolithiques, le genre dans les premières sociétés agricoles, Cnrs éditions, 2021.
Belard Chloé, « Les objets archéologiques des sociétés anciennes sans textes peuvent-ils être « masculins » ou « féminins » ? », Historiens et Géographes, Nov.2020, pages 55-61.
Cohen Claudine, La femme des origines et Femmes de la Préhistoire, Belin, 2016.
Demoule Jean-Paul, La révolution néolithique, Le Pommier, 38, 2008. Demoule Jean-Paul, « Pouvoirs, sexes et genres ». Les Nouvelles de l’archéologie, 2015.
Dossier « Genre et archéologie ». Les Nouvelles de l’archéologie, n°140, juin 2015 , Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2015.
Patou-Mathis Marylène, L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary Editions 2020.
Tabet Paola, « Les Mains, les outils et les armes », L’Homme, tome 19, n°3-4, 1979, pp. 5 – 61.
Testart Alain, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, 2014.
Testart Alain, La Déesse et le grain, Trois essais sur les religions néolithiques, Paris, Éditions Errance, 2010.
Testart Alain, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences Humaines, 2014.
Trémeaud Caroline, « La richesse des femmes ou comment l’archéologie vient au genre », Les Nouvelles de l’archéologie, 140, 2015, p. 35-41.
La femme préhistorique avait un rôle tout aussi essentiel que son homologue masculin. Elle s’occupait du groupe, confectionnait des outils, aidait à la chasse et participait sans doute aux premières activités artistiques.
Des clichés à déconstruire
La femme préhistorique a d’abord souffert de beaucoup d’a priori et de clichés. On oppose pendant longtemps un homme fort, triomphant à la chasse, à une femme sans force. Une vision que l’on doit avant tout aux préjugés qui ont cours jusqu’au début du XXe siècle, où la femme est considérée comme inférieure à l’homme par nature.
Pourtant dans les sociétés du Paléolithique, les femmes ont un rôle aussi essentiel que celui des hommes, tant économique que social. Elles œuvrent dans la sphère domestique mais également symbolique. En effet, aucune preuve archéologique n’exclut leur participation à toutes les tâches : portage et éducation des enfants, confection d’outils, d’armes ou de parure (la taille de la pierre ou de l’os exige plus d’habileté que de force physique), construction des habitats, collecte et cueillette, traitement du gibier (dépeçage, cuisine, peaux), voire même participation à la chasse non seulement au petit mais également aux grands mammifères.
L’étude des squelettes de néandertaliens de sexe féminin montre souvent un bras avec une attache musculaire comparable à celle des hommes. Autrement dit, les femmes elles aussi pouvaient effectuer des activités nécessitant une certaine force musculaire.
Hommes et femmes pratiquent l’art
Récemment, plusieurs études ont avancé que les empreintes de mains que l’on rencontre fréquemment dans l’art pariétal appartenaient le plus souvent à des hommes mais aussi à des femmes, les deux s’impliquent donc ensemble dans l’art des cavernes, une pratique chargée de beaucoup de symboles et de mystères pour les humains de l’époque.
Si la femme était moins mobile de par son rôle dans la reproduction (grossesse puis allaitement), cela ne l’empêchait pas de participer activement aux activités du groupe.
Article revu en 2023.
Remerciements à Marylène Patou-Mathis, Directrice de Recherche au Muséum d’histoire naturelle (UMR 7194, Histoire naturelle de l’Homme préhistorique)
Sur la rive gauche de l’Euphrate, au Nord de la Syrie (fig. 1), le village de Jerf el Ahmar est occupé pendant plus d’un demi-millénaire, entre 9500 et 8700 cal BC. Le processus de néolithisation est en chemin depuis 13 000 cal BC. La sédentarisation est acquise, les signes de production de subsistance se précisent. Justement, à Jerf el Ahmar et dans d’autres sites contemporains, la pratique d’une forme primitive d’agriculture est mise en lumière (Stordeur et Willcox 2009). Mais cette innovation majeure n’est pas la seule. Elle s’accompagne d’un développement exceptionnel de l’organisation sociale et d’une intense créativité dans les domaines techniques, symboliques et artistiques. A Jerf el Ahmar, le développement des structures sociales se lit particulièrement bien à travers les architectures et la gestion de l’espace villageois (Stordeur sous presse). Mais que lit-on au juste ?
Fig. 1. Situation géographique de Jerf el Ahmar.
Les maisons
Deux tendances se dessinent du début à la fin de l’occupation dans la construction des unités domestiques. La première concerne les contours. Progressivement les plans, arrondis à l’origine, tendent vers des formes quadrangulaires. La deuxième concerne le nombre de pièces. Au début de l’occupation aucune maison n’est subdivisée. A la fin, certaines maisons comportent jusqu’à cinq pièces. Si on combine ces deux tendances, on en déduit que les premières maisons construites à Jerf el Ahmar sont arrondies et monocellulaires (fig. 2), et les plus récentes rectangulaires et pluricellulaires (fig. 3). Mais le chemin de l’invention n’est pas si simple.
Fig. 2. A la phase ancienne toutes les maisons sont arrondies et monocellulaires. EA28 (IV/E) coupe EA37 (V/E), plus ancienne. Photo Mission El Kowm-Mureybet
Fig. 3 : A la phase récente apparaissent les premières maisons quadrangulaires (EA17, 0/E). Photo Mission El Kowm-Mureybet.
D’abord l’innovation architecturale à Jerf est cumulative. Des modèles nouveaux apparaissent successivement dans les onze épisodes villageois (niveaux) détectés sur le site. Mais les anciens modèles ne sont pas tous, pour autant, abandonnés. Ce qui revient à dire que plus le temps passe, plus la diversité architecturale croît (fig. 4 : a et b).
Cette variété marque une étape dans l’histoire des architectures domestiques. Avant l’époque de Jerf (Horizon Pre-Pottery-Neolithic A, soit PPNA) toutes les maisons se ressemblent, la forme arrondie, sans subdivision est pratiquement la seule, parce que c’est la seule que l’on sait construire. Après l’époque de Jerf (dès l’horizon Pre-Pottery-Neolithic B, soit PPNB ancien) toutes les maisons se ressemblent à nouveau, mais pour une toute autre raison. C’est la société qui impose un modèle standardisé.
Fig. 4a : L’épisode villageois II/W (phase récente). La diversité architecturale est à son maximum. Les maisons, de plain-pied, entourent un bâtiment communautaire enterré. Photo Mission El Kowm-Mureybet.
Autre spécificité de Jerf, à partir du moment où les maisons ont plusieurs pièces, leur structure intérieure varie, tout en obéissant à des règles. A partir de la forme géométrique dessinée par les murs de subdivision, trois modèles se distinguent : tripartite, à pièces en enfilade, quadripartite en croix. Quant aux variantes, elles tiennent au fait qu’une même structuration intérieure peut s’inscrire dans des contours différents. Par exemple, les maisons tripartites, dont les murs intérieurs dessinent un T, ont d’abord des contours arrondis. Plus tard les murs extérieurs deviennent rectilignes, les angles restant arrondis (fig. 3). Enfin ces maisons tripartites deviennent rectangulaires. Mais, dans un même niveau récent, des maisons tripartites arrondies et rectangulaires se côtoient (fig. 4 : b).
Fig. 4b : Relevé de terrain (M. Brenet) simplifié (E. Régagnon)
Enfin bien que répondant à des modèles, les maisons de Jerf el Ahmar ne sont nullement standardisées. Chaque construction est unique, dans sa forme et ses dimensions. Sauf lorsqu’une nouvelle maison est reconstruite, à l’identique, sur une maison arasée.
Les bâtiments communautaires
Deux types de bâtiments communautaires ont été édifiés à Jerf el Ahmar (fig. 5 et fig. 6). Ils se succèdent dans le temps. Ils ont en commun d’être très grands (6 m à 8 m de diamètre) et enterrés (2 m à 2,5 m sous le sol). Tous ont été incendiés volontairement.
Fig. 5 : Bâtiment communautaire polyvalent à subdivisions radiales (EA30, II/W, phase récente). Photo Mission El Kowm-Mureybet.
Les plus anciens (comme EA30, phase récente, PPNA) sont compartimentés et polyvalents, tout en servant principalement au stockage des céréales (fig. 4 et fig. 5). Ils sont subdivisés par deux murs porteurs et des murets, qui partent de la circonférence et partagent l’espace intérieur en formant une figure géométrique rayonnante, caractérisée par une symétrie bilatérale. Six petites cellules font face à une large banquette. Il reste au centre un grand espace polygonal vide. Aucun passage direct n’est prévu entre cet espace central et les cellules. La communication ne peut s’effectuer qu’en enjambant les murets, grâce à deux petits escaliers d’angle. Les deux bâtiments de ce type qui ont été découverts à Jerf el Ahmar dessinent des figures semblables, identiques aux bâtiments communautaires contemporains de Mureybet (Aurenche 1980 ; Stordeur et al 2000 ; Stordeur 2006). Un peu plus tard, avec quelques variantes, on les retrouve à Tell ‘Abr 3 (Yartah 2005). Ces constructions, contrairement aux maisons, sont donc standardisées. Leur modèle est imposé, non seulement à l’intérieur du site, mais dans un ensemble de sites qui s’échelonnent sur presque 100 km le long de la rive gauche de l’Euphrate.
Fig. 6 : Bâtiment communautaire non subdivisé, à banquette ornée (EA53, -II/E, phase de transition PPNA/PPNB). Photo Mission El Kowm-Mureybet.
Les plus récents (EA53 phase de transition PPNA/PPNB) ne sont pas subdivisés (fig. 6). Leur seul aménagement est une banquette intérieure adossée au mur, qui dessine un hexagone équilatéral. Elle entoure un grand espace vide. A chaque angle de l’hexagone, un gros poteau en bois recouvert de terre a été planté pour soutenir la toiture (fig. 7). La banquette est renforcée, sur le devant, par de lourdes dalles en craie soigneusement taillées et polies, posées de chant. Leur bord supérieur est gravé avec la volonté claire d’offrir au regard un décor continu, parcourant tout le tour de la banquette sans être interrompu par les poteaux centraux, eux-mêmes décorés pour assurer le relais. Il consiste en une frise horizontale et régulière de triangles en champlevé, à laquelle s’ajoute parfois des lignes ondulées ou brisées (fig. 7).
Fig. 7 : Devant la banquette de EA53 (Fig. 6), six poteaux en bois enduits de terre séparent des dalles calcaires verticales. Poteaux et dalles sont ornés d’un même type de décor. Photo Mission El Kowm-Mureybet.
Pour le moment, vu la faiblesse de la documentation on ne peut pas parler de standardisation pour ces bâtiments. Mais leur structure annonce celle des bâtiments spectaculaires de Göbekli, où les modestes poteaux de Jerf seront devenus des piliers mégalithiques sculptés, pesant plusieurs dizaines de tonnes (Schmidt 2002 et 2007).
Projets communs. Projets à grande échelle. Existence d’une autorité ?
Plusieurs signes clairs montrent que des projets à grande échelle étaient conçus et exécutés par la totalité ou une partie du groupe qui résidait à Jerf el Ahmar. Les premiers sont les bâtiments communautaires qui se distinguent facilement des maisons individuelles par leur localisation, leur implantation, leurs dimensions et leurs fonctions (Stordeur et al 2000). Les autres signes se détectent à travers la préparation du terrain à construire, la planification de l’espace construit, la structure de l’espace villageois.
La préparation du terrain à bâtir évolue du début à la fin de l’occupation de Jerf el Ahmar. Dès la phase moyenne de l’occupation, il s’agit de « grands travaux » coordonnés par une autorité. Quelle forme d’autorité ? La question se pose, mais la réponse est inaccessible quand il s’agit de préhistoire.
A l’origine, les habitants de Jerf s’installent sur une colline, vers le milieu d’une pente qui descend vers un petit ruisseau encaissé. Durant la phase ancienne du site, le sol des maisons est horizontal, mais on ne voit aucun signe d’aplanissement de leur environnement. Dès le début de la phase moyenne (niveau III/E), les premiers indices d’un aménagement global de l’espace construit apparaissent sur cette même pente. A partir du sommet, lui-même égalisé, des terrasses sculptent le terrain et des maisons s’établissent sur chacune d’entre elles. Les choses se précisent un peu plus tard (niveau II/E). Les terrasses anciennes sont reprises et consolidées, après une destruction totale du village par incendie. On voit bien les murets qui en soutiennent le front (Fig. 8). Surtout lorsqu’ils coupent (en servant de marche) un étroit passage entre deux maisons. Murs de maisons et muret de terrasse sont alors chaînés, ce qui veut dire que l’ensemble était construit en même temps.
Fig. 8 : Un village en terrasses. La phase moyenne (niveau II/E) avec ses maisons reliées par les murets de soutènement de terrasses (restitution en 3D du relevé de fouille : O. Aldbiyat).
Comment une telle orchestration pouvait-elle se réaliser sans que le projet et les directives aient été centralisés ? Cela paraît difficile, voilà pourquoi nous pensons que ces travaux d’envergure impliquent l’existence d’une autorité. Celle-là même qui se détectait dans la capacité du groupe à concevoir et construire, forcément à plusieurs, de grands bâtiments communautaires enterrés.
Autre exemple de construction planifiée de tout un ensemble villageois, à la phase récente (niveau II/W), des maisons de plain-pied, de modèle très diversifié, entourent sur trois côtés un bâtiment communautaire enterré (fig. 4). Leurs orientations sont régulières, parallèles. Cette image d’une petite agglomération bien organisée, symétrique, est d’une rare clarté.
Groupes différenciés de maisons. Premières inégalités ?
L’implantation des maisons autour des bâtiments collectifs, on l’a vu, est clairement organisée. Or on note que le type, la grandeur et la qualité d’exécution des constructions n’est pas la même selon qu’elles sont bâties à proximité ou non des bâtiments communautaires (fig. 9).
Fig. 9 : Deux groupes de maisons se distinguent à la phase récente (niveau I/E). Les plus proches du bâtiment communautaires sont toutes tripartites, symétriques. Les plus éloignées sont hétéroclites, irrégulières (relevé simplifié E. Régagnon, présentation O. Aldbiyat
Contrairement à ce qui se passe souvent, dans les sociétés anciennes comme actuelles, le bâtiment qui réunit le groupe n’est pas construit au point le plus haut de l’agglomération. Il ne la domine pas. Au contraire, il est enfoui à ses pieds. Il est placé à la limite de la zone construite tout en étant partiellement entouré par les maisons qui lui sont les plus proches. A la phase moyenne (niveaux II/E et I/E) ces premières maisons, qui ont une vue directe sur le lieu le plus prestigieux du village, sont toutes bâties sur le même modèle et particulièrement bien construites (fig. 9). Les quatre maisons qui s’alignent sur la terrasse basse sont de type tripartite et comportent soit trois pièces, soit deux pièces et une cour. Les contours, réguliers, tendent vers des formes rectangulaires. Les plans sont symétriques. Les matériaux utilisés sont de facture très soignée. Ces maisons sont accrochées les unes aux autres par des murets.
Plus haut, et jusqu’au sommet de la colline, un autre groupe se dégage (fig. 9). Contrairement au précédent il n’est pas homogène. On y trouve des petites maisons monocellulaires et d’autres à deux pièces symétriques. Plusieurs sont bâties selon une conception tout à fait particulière, par adjonction successive de cellules indépendantes. La symétrie ne caractérise que rarement ces maisons. Le niveau d’exigence y est nettement moins poussé que pour les maisons du premier groupe et ceci à tout point de vue : technique aussi bien que formel.
Or toutes ces constructions sont bien des habitations comme le montrent les restes et les équipements qui y sont trouvés. Alors pourquoi ce clivage en deux groupes si nettement distincts ? N’a-t-on pas ici le reflet, ou le révélateur, d’une différenciation sociale ? Correspond-elle à des divisions internes de type clanique ? Ou est-elle le reflet de véritables inégalités, explication qui n’est pas incompatible avec la première ?
Et pour finir…
La néolithisation est un moment clé de notre histoire. Comprendre le fonctionnement des sociétés qui l’ont construite, étape par étape est un enjeu particulièrement stimulant. Des modèles variés, souvent inspirés par l’ethnologie, ont été proposés depuis bien longtemps. Mais nous avons aussi, entre nos mains, l’or des découvertes archéologiques elles-mêmes. Elles ne nous permettront jamais d’arriver à des certitudes. Mais leur étude précise, approfondie, collective et interdisciplinaire, donne de plus en de substance à ce que l’on imagine. Une certitude en tout cas, les sociétés néolithiques étaient organisées, différenciées, et en perpétuelle transformation.
Bibliographie
Aurenche O. 1980. Un exemple de l’architecture domestique au VIIIe millénaire : la maison XLVII de Mureybet, in : Margueron J. (dir.), Le Moyen Euphrate, zone de contacts et d’échanges, Leiden, E. J. Brill, 35-54.
Schmidt K. 2002. The 2002 Excavations at Göbekli Tepe (Southeastern Turkey). Impressions from an enigmatic Site, Neo-Lithics, 2, 8-13.
Schmidt K. 2007. Göbekli Tepe, in: Özdöğan M. et Başgelen N. (dir.), Neolithic in Turkey. The Cradle of Civilization. New Discoveries. Istanbul, Arkeolojive sanat Yayinlari, 1, 115-129, 2, 105-116.
Stordeur D., Brenet M. et Yartah T. 2000. Jerf el Ahmar. Un site néolithique englouti sous un lac de barrage. Une opération de sauvetage du patrimoine, in : Weyer A. (dir.), Rettung des Kulturerbes. Projekte rund ums Mittelmeer/ Sauvetage du patrimoine culturel. Projets autour de la Méditerranée, Hambourg, Glöss Verlag (Hornemann ed 3.3), 85-100.
Stordeur D. 2006. Les bâtiments collectifs des premiers néolithiques de l’Euphrate. Création, standardisation et mémoire des formes architecturales, in : Butterlin P., Lebeau M., Montchambert J.Y., Montero-Fenollos J.L. et Müller B. (dir.), Les espaces syro-mésopotamiens. Dimensions de l’expérience humaine au Proche-Orient. Hommage offert à Jean Margueron. Bruxelles, Brepolls (Subartu 17), 19-31.
Stordeur D. et Willcox G. 2009. Indices de culture et d’utilisation des céréales à Jerf el Ahmar, in: De Méditerranée et d’ailleurs. Mélanges offerts à J. Guilaine, Toulouse, Archives d’Ecologie préhistorique, 693-710.
Stordeur D. sous presse. Le village de Jerf el Ahmar (Syrie, 9500-8700 avant JC). L’architecture, miroir d’une société complexe, Paris, CNRS Editions.
Yartah T. 2005. Les bâtiments communautaires de Tell ‘Abr 3 (PPNA, Syrie), Neo-Lithics 1/05, 3-9.
L’auteur : Danielle Stordeur est Directeur de Recherche émérite au CNRS. Préhistorienne, Néolithicienne, elle a été Directrice de la mission permanente El Kowm-Mureybet (Syrie) du Ministère des Affaires Étrangères. CNRS UMR 5133 – Archéorient, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon
Une équipe de chercheurs de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig et de l’Institut d’étude des momies d’Eurac Research de Bolzano a analysé de nouveau le génome de la momie d’Ötzi à l’aide des méthodes de séquençage les plus récentes. L’étude a permis de corriger les résultats antérieurs concernant la descendance génétique d’Ötzi à partir de populations ayant migré depuis les steppes orientales et de tirer de nouvelles conclusions sur sa santé et son apparence, notamment en ce qui concerne la couleur de sa peau.
Reconstitution d’Otzi avant les nouvelles découvertes
Les progrès de la technologie de séquençage et un ensemble croissant de données de plus de 10 000 individus préhistoriques étudiés dans toute l’Europe ont en effet permis à l’équipe de recherche de reconstruire son génome avec plus de précision et de le comparer à ses contemporains. Le patrimoine génétique de la plupart des Européens actuels résulte principalement du mélange de trois groupes ancestraux : des chasseurs-cueilleurs qui ont progressivement fusionné avec les premiers agriculteurs ayant migré d’Anatolie il y a environ 8000 ans et qui ont été rejoints plus tard par des éleveurs des steppes d’Europe de l’Est, il y a environ 4900 ans. Contrairement à la première étude, l’équipe n’a pas trouvé de traces génétiques de ces bergers des steppes dans le génome d’Ötzi (l’échantillon original avait été contaminé par de l’ADN moderne). La proportion de gènes de chasseurs-cueilleurs dans le génome d’Ötzi est également très faible. Parmi les centaines d’Européens qui ont vécu à la même époque qu’Ötzi et dont le génome est aujourd’hui disponible, celui d’Ötzi a plus d’ancêtres en commun avec les premiers agriculteurs anatoliens qu’avec n’importe lequel de ses homologues européens. D’un point de vue génétique, ses ancêtres semblent être arrivés directement d’Anatolie sans se mélanger à des groupes de chasseurs-cueilleurs.
L’étude a également permis d’obtenir des résultats intéressants concernant l’apparence d’Ötzi. Son type de peau, qui avait déjà été déterminé comme étant méditerranéen-européen lors de la première analyse du génome, pourrait avoir été plus foncé que ce que l’on supposait auparavant. Il s’agit de la couleur de peau la plus foncée enregistrée chez des individus européens contemporains. les chercheurs pensaient jusqu’ici que la peau de la momie s’était assombrie pendant sa conservation dans la glace, mais il est probable que ce que nous voyons maintenant est en fait en grande partie la couleur de peau originale d’Ötzi.
La momie d’Otzi
Des prédispositions génétiques à la calvitie ont été découvertes dans son ADN, même si cela ne permet pas de déterminer si cette prédisposition était apparente du vivant d’Ötzi, ni à quel point elle était prononcée. En tout cas, il faut rappeler que des mèches sombres de 9 cm de long ont été trouvées près de la momie. D’autres facteurs héréditaires sont apparus au cours de l’étude, notamment un risque accru d’obésité et une prédisposition au diabète de type 2 à l’âge adulte. Il est toutefois probable que ces facteurs n’aient eu aucune incidence sur son mode de vie, qui était très actif et sain selon les normes actuelles.