"Nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin" Alain Resnais, Nuit et Brouillard
Archives de catégorie : analyses mouvements sociaux
Un document des Clionautes exploitable directement en classe
Dans le cadre de la relance du conflit israélo-palestinien depuis l’attaque du Hamas le 07 octobre 2023, les Clionautes publient une série de documents adaptés à la classe et/ou à l’actualisation scientifique des enseignants en charge de l’examen de ce conflit.
Avec une actualité aussi brûlante, l’offre documentaire des manuels est fatalement dépassée et il n’est pas toujours possible d’organiser, sur un temps resserré, une revue de presse solide avec ses élèves. Voilà pourquoi l’association des Clionautes a sollicité Henry Laurens afin de publier un texte court, suffisamment nourri pour permettre un examen solide en classe. Ce document est taillé pour correspondre aux besoins du professeur, notamment en spécialité HGGSP Terminale. Nous le remercions pour ce texte.
L’auteur
Henry Laurens est né en 1954 et fait partie des meilleurs spécialistes du Proche-Orient. Il est titulaire de la chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France depuis 2003 et ses nombreuses publications sont restées comme des références indispensables. Sur le sujet de la Palestine, citons cette série d’ouvrages intitulée La question de Palestine, publiée depuis 1999 chez Fayard :
En 2013, Henry Laurens a reçu le Prix Palestine – Mahmoud Hamchar et en 2016 le Prix Gobert décerné par l’Académie française pour cette série d’ouvrages.
Le document
Pour les trois religions monothéistes, la Palestine est la Terre sainte. Elle devient d’autant plus importante quand on a les moyens de s’en emparer, comme le montre l’histoire des croisades. Dans la plus grande partie de son histoire (au moins 12 siècles), elle a été sous souveraineté musulmane. Au XIXe siècle, l’Empire ottoman passe sous le contrôle collectif des puissances européennes qui trouvent ainsi le moyen d’agir en Palestine.
Avec le progrès des communications, permettant de relier l’Ukraine et la Pologne actuelle au réseau ferroviaire de l’ouest de l’Europe, l’émigration vers la Palestine devient possible. Pour le mouvement sioniste, cette pénétration européenne de l’espace ottoman et musulman représente une opportunité historique de réaliser un rêve que jusqu’ici, les autorités religieuses juives des XVIlème et XVIIlème siècles s’étaient toujours refusées à envisager : la création d’un Etat juif en Palestine.
Mais la cohabitation sur place entre Juifs et Arabes tourne à l’affrontement à partir de 1908. Le corps-à-corps s’approfondit pendant la période du mandat britannique, de 1917 à 1947. Puis, après la création de l’État d’Israël, est venu le temps des guerres et des intifadas. Avec les derniers événements d’octobre 2023, en un siècle, ce sont 26.000 Israéliens et 100.000 Palestiniens qui ont péri (ce sont des ordres de grandeur). Le sang qui coule depuis un siècle est inscrit dans la mémoire de ces peuples et travaille plus à la guerre qu’à la paix, malgré les espoirs placés dans le processus d’Oslo dans les années 1990.
La confrontation entre Israël et la Palestine est devenue un dilemme de la force et du droit. Israël a la force pour elle mais ses frontières reconnues, selon la Cour internationale de justice de La Haye, restent celles d’avant juin 1967. À l’inverse, si les Palestiniens ont, selon la même Cour, le droit à l’autodétermination, ils n’ont pas les moyens militaires et politiques de l’imposer.
Depuis, Israël a parié sur l’étouffement des Palestiniens. Par la colonisation, il n’y a plus de Palestine homogène, mais seulement des miettes, des ghettos surveillés par l’armée israélienne. Par la voie diplomatique, des accords comme ceux d’Abraham en 2020 ont retiré aux Palestiniens plusieurs de leurs alliés arabes. Mais cela ne fait pas disparaître pour autant la cause et le peuple palestiniens, qui gardent des appuis à l’étranger.
Rien qu’aux États-Unis, 100.000 Américains d’origine palestinienne militent en ce sens.
Pour les Palestiniens, la période coïncide avec la fin de l’unité. La mort du charismatique Yasser Arafat, dirigeant historique du Fatah et la fragilité politique de son successeur Mahmoud Abbas, élu président de l’Autorité palestinienne, ouvre la voie aux contestations.
Le Hamas, mouvement islamiste clandestin proche des Frères musulmans, se pose en modèle d’intégrité face à un pouvoir connu pour sa corruption. Il exige également de poursuivre le combat de la libération complète du territoire car Israël, dit-il, ne saurait véritablement accepter un Etat palestinien indépendant à ses portes. En 2006, le Hamas se présente et remporte les élections mais le voici pris dans le piège du pouvoir officiel. Il passe de la critique du pouvoir à l’exercice du pouvoir, étape toujours délicate pour un mouvement islamique au sein d’une structure démocratique. D’une part, il fallait bien traiter avec Israël, ce qui était contradictoire dans les faits avec leur doctrine ; d’autre part, il fallait s’adresser à tous les Palestiniens et ne pas seulement prendre en compte les « bons » musulmans.
En 2007, la rupture est consommée avec l’Autorité palestinienne, à qui le Hamas arrache le contrôle de la bande de Gaza. Mais ce territoire constitue-t-il un avenir ? Le Hamas en est réduit, soit à accepter le statu quo, soit à tout risquer en relançant son projet politique originel de libération nationale. Le 07 octobre 2023, il a choisi la seconde option en utilisant la violence extrême.
Henry Laurens, pour les Clionautes, le 28 octobre 2023
Cette brève analyse historique est née dans le contexte du mouvement social contre la réforme des retraites de 2023. Lors d’une réunion publique , plusieurs interventions ont fustigé les salariés actuels qui n’étaient pas prêts à sacrifier l’intégralité de leur salaire pour gagner la lutte. Ces prises de paroles, proches d’un certain « virilisme ouvrier »[1] flattaient les ouvriers de 1936 qui auraient fait grève alors qu’ils étaient dans la misère. Cependant, la comparaison historique de deux moments éloignés n’est pas toujours justifiées. Surtout, cette comparaison est biaisée car elle repose sur un mythe. Elle sous-estime notamment la force des organisations ouvrières pour rendre cette grande grève victorieuse. En 1936, la solidarité s’est organisée massivement. Il est nécessaire de tenir compte de cet aspect pour les luttes actuelles et comprendre les mentalités des travailleurs d’aujourd’hui, afin de pouvoir agir plus efficacement sur les mouvements sociaux en cours.
Faire l’histoire des solidarités reste complexe car il y a peu d’études sur ces questions et ce n’est pas cet aspect là que les contemporains, ou les sources mettent en avant[2]. C’est plutôt le rapport de force, les revendications, l’état de la mobilisation du moment, les grands acteurs du mouvement qui attirent l’attention. Malgré tout, en arrière plan, des informations filtrent sur la solidarité, les soutiens dont ont bénéficié les luttes. C’est le cas en 1936 avec le journal de la CGT, La Vie Ouvrière, qui ne donne très certainement qu’un maigre aperçu des solidarités qui ont pu existé.
Mai-juin 1936 est restée dans la mémoire ouvrière et populaire comme la victoire de deux grands acquis : les deux semaines de congés-payés, la semaine de 40 heures. Réduction du temps de travail, accès aux loisirs, la classe ouvrière acquiert la dignité qui lui était refusée depuis plus d’un siècle[3]. Ce mouvement reste d’autant plus dans la mémoire qu’il s’agit du seul véritable moment purement ouvrier du siècle[4].
Cependant, la mémoire reste toujours à distinguer de l’histoire dans le sens où elle peut distordre le processus réel dans lequel s’est déroulé ce mouvement social. C’est pour cela qu’il faut remettre en avant deux idées importantes permettant de comprendre mai-juin 1936 :
Ce mouvement s’est développé dans un contexte particulier et favorable
Ce mouvement s’est nourri d’une solidarité populaire active et massive, solidarité organisée par les partis, syndicats, associations membres du front populaire.
Pour ce faire, l’étude du journal La Vie Ouvrière lors des mois de juin-juillet 1936[5], montre bien les deux dimensions évoquées précédemment.
Un contexte favorable à la lutte revendicative
12.000 entreprises ont connu des grèves et 9.000 ont été occupées. Il s’agit de grèves venues « d’en bas »[6], spontanées dans le sens où elles n’ont pas été organisées centralement par la CGT ou le front populaire, même si des syndicalistes (souvent unitaires) en prennent la direction et les organisent.
A quoi est dû ce mouvement ? Sur le temps court, l’arrivée au pouvoir du front populaire favorise un tel mouvement. Il s’agit d’une « occasion favorable » car le front populaire a suscité de « l’espoir »[7]. Comme le remarque la Vie Ouvrière début juin 1936, « maintenant l’heure est venue d’obtenir satisfaction. Le triomphe du front populaire a (…) un sens précis et concret. Ils (Les ouvriers) ont voté pour la politique du pain, de la liberté et de la paix. Ils ont voté pour que ça change »[8].
Le mouvement n’est pas seulement favorisé par la victoire électorale mais aussi par la « mobilisation populaire qui l’a précédé » notamment les manifestations de rue issues des mobilisations antifascistes depuis février 1934[9]. La réunification syndicale de 1935 entre la CGT et la CGTU, les perspectives unitaires ont donné aux masses une impulsion décisive pour que les ouvriers se lancent aussi largement dans la lutte. Bien entendu, les raisons ne sont pas seulement politiques. La crise économique frappe le pays (certes pas aussi fortement que dans d’autres pays) et surtout l’imposition de la taylorisation avec sa « surexploitation systématique » favorise la colère ouvrière, la recherche de la dignité en se soustrayant au temps de l’exploitation.
Un mouvement de grève nourri de la solidarité populaire
La Vie Ouvrière du 19 juin 1936.
Rien de plus faux que d’estimer que les grèves de 1936 seraient une grève de désespoir. Au contraire, l’espoir que rien ne sera plus comme avant et sera meilleur guide leur grève. C’est en 1936 que la lutte s’est liée à la fête. Antoine Prost évoque un « aspect festif de la grève »[10], aspect que l’on retrouve d’ailleurs, pour le moment, dans le mouvement actuel.
Rien de plus faux non plus que d’affirmer qu’en 1936, les ouvriers n’avaient rien d’autre que leur salaire de misère pour s’en sortir. Leur lutte a été victorieuse notamment parce qu’elle s’est appuyée sur la solidarité ouvrière et populaire des organisations de la CGT mais aussi des organisations du front populaire.
La Vie Ouvrière, hebdomadaire de la CGT se fait largement l’écho de cette solidarité multiforme et insiste de plus, pour l’inscrire dans les principes du syndicalisme sous le front populaire. Si les chiffres ou l’action de solidarité peuvent être grossis (difficile de vérifier ce qui est énoncé dans La Vie Ouvrière), ce qui est certain, c’est que les syndicalistes CGT incitent à développer partout la solidarité comme raconté dans les différents articles.
Les actions concrètes de solidarité
Les secteurs non engagés dans la grève apportent leur contribution, montrant une solidarité de classe de tous envers tous. Dans la commune de Landry, les cheminots envoient des sommes d’argent à leurs camarades des usines voisines en grève[11]. Les ouvriers de l’usine à gaz de Clichy, non touchée par la grève, ont récolté 600 francs pour les ouvrières en grève souvent algériennes des usines autour[12]. La VO insiste aussi sur les chômeurs de Denain qui ont récolté des fonds pour les grévistes auprès de la population locale[13]. Les autres catégories peuvent aussi se montrer solidaires, les paysans et les commerçants. A Cholet, dans les grèves d’usines de chaussures, « parmi les commerçants, citons Mr Diot, pâtissier, qui ravitaille les grévistes avec des brioches »[14]. Cette solidarité est aussi perçue comme nécessaire pour vaincre et n’est pas annexe ou à l’arrière plan du mouvement. « Les souscriptions et collectes ont déjà produit plusieurs millions de francs et ce mouvement de solidarité, s’élargissant, permettra à tous les grévistes de tenir jusqu’à la victoire »[15]. La solidarité envers les grévistes en lutte est aussi avancée en principe des structures syndicales de lutte. Le 19 juin 1936, un article explique le travail du centre syndical du 18ème arrondissement de Paris durant les grèves. Son activité est prise comme modèle pour le reste de la CGT. Ce centre syndical a eu à organiser et coordonner le mouvement de grève de 143 établissements, à prendre des renseignements, à donner des conseils d’organisation aux grévistes. Et surtout à organiser la solidarité : « un effort important fut aussi accompli pour aider pécuniairement les grévistes. Près de 50.000 francs furent distribués grâce à la diffusion de 39.000 cartes de grèves éditées par nous. Le collectage chez les fonctionnaires, les ouvriers des services publics, dans les organisations du front populaire et auprès de la population de tout l’arrondissement fut fait »[16]. La caisse de grève est donc perçu en 1936 comme un élément essentiel de la lutte, pour tenir, pour apporter la solidarité, pour montrer l’intérêt du syndicat. D’ailleurs, le manque de liaison d’usines en grève avec les structures syndicales est parfois relevé, notamment à Boulogne Billancourt où les directions syndicales sont surtout occupées à suivre la situation des grosses boites comme Renault. Du retard a lieu dans la solidarité avec les grévistes. Mais petit à petit, lorsque le contact se réalise « s’organise le ravitaillement, couchage et surtout divertissement »[17].
Enfin, le contexte favorable d’arrivée au pouvoir du front populaire fait que le gouvernement n’envoie plus la force pour déloger les grévistes. De plus, les organisations du front populaire, fortes de leurs succès organisent la solidarité. A Villejuif, 12.000 francs sont récoltés[18], à Sevron, le conseil municipal vote un secours de 5.000 francs « destiné aux grévistes les plus nécessiteux »[19]. La Vie Ouvrière ne donne que quelques exemples limités de cette solidarité mais Maurice Thorez, dirigeant du PCF, tirant un bilan des grèves, estime que les communistes sont « dévoués à la cause du peuple. Nous avons manifesté une solidarité agissante à l’égard des grévistes »[20]. Là aussi, cela montre que hors de la CGT, des forces politiques ont aussi déployées leurs militants pour aider les grévistes à tenir jusqu’à satisfaction des revendications.
Terrain peu défriché par les historiens, la solidarité ouvrière par le biais des caisses de grève, analysée dans la seule Vie Ouvrière de juin 1936 (en plein cœur du mouvement néanmoins) montre sa place centrale dans les moyens utilisés pour faire plier le patronat. Prôner l’engagement collectif, en se donnant les moyens de perdre le moins possible, tout en étant le plus fort possible (tension paradoxale, difficile à obtenir), reste, à la lumière de cette brève analyse historique, une nécessité pour renforcer les mouvements sociaux.
[1] VIGNA, Xavier. De la conscience fière au stigmate social : le virilisme ouvrier à l’épreuve des années 1968 In : Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Genre et masculinités [en ligne]. Lyon : ENS Éditions, 2014 (généré le 14 juillet 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/enseditions/8402>.
[2] Voir cependant l’ouvrage de référence, Delalande N., La Lutte et l’entraide : L’Âge des solidarités ouvrières, Editions du Seuil, Paris, 2019, 368 p.
[3] Sans oublier les conventions collectives, l’augmentation des salaires, la reconnaissance des délégués d’ateliers.
[4] X. Vigna, Histoire des ouvriers au XXème siècle.
Extraits de G. Noiriel, Histoire populaire de la France de la guerre de cent ans à nos jours, Agone, Marseille, 2018, 830 p.
Voici un résumé succinct de l’excellent ouvrage de Gérard Noiriel sur l’Histoire populaire de la France.
Gérard Noiriel débute ainsi son premier chapitre : « si j’ai finalement décidé de débuter cette histoire populaire par l’épopée de la Bonne Lorraine, ce n’est ni pour dénoncer un mythe, ni pour le cautionner, mais tout simplement parce que la France s’est définitivement imposée sur la scène de l’histoire à cette époque. (…) Cet Etat français, toutes les études récentes le confirment, s’est consolidé définitivement entre la fin du XIVème et le début du XVème siècle ; l’épopée de Jeanne d’Arc ne représentant qu’un épisode dans un processus qui s’acheva avec la fin de la guerre de Cent Ans, quelques décennies après sa mort ».
La féodalité s’impose à partir du Xième siècle comme « un nouveau mode de domination de l’Homme par l’Homme ».
Avec l’effondrement du pouvoir central, les princes, les ducs, les comtes, s’arrogent tous les instruments de pouvoir : prélèvement des taxes, justice, … les vassaux juraient fidélité au seigneur en échange d’un fief, une terre où ils régnaient en maître. Pour renforcer leur pouvoir et leur exploitation économique, les seigneurs rassemblent les paysans autour d’un centre fortifié : on assiste à une « militarisation de l’espace » avec les châteaux forts. Pour les paysans, il s’agit de la servitude/servage. Ce mode de domination permet le pouvoir social du seigneur sur les paysans. Mais il atteint les droits fondamentaux de l’Homme : droit de se marier, d’hériter… Les serfs, même s’ils utilisent de meilleures techniques agraires (charrue, assolement triennal…) subissent une surexploitation de leur travail dans le cadre de ces seigneuries qui rationalisent « l’exploitation économique ».
Les seigneurs d’île de France imposent leur domination
Les seigneurs d’Île de France mènent des guerres de conquête et soumettent les vaincus à l’autorité royale. Ils combattent aussi les hérésies religieuses qui pourraient remettre en cause leur domination. Il y a par exemple la croisade contre les Albigeois ou contre Béziers (en 1209). Les rois combattent aussi le judaïsme comme Saint Louis qui mène une répression contre les communautés juives du royaume.
Les rois capétiens cherchent à soumettre la noblesse en imposant par exemple la justice royale par le biais du Parlement de Paris sur la justice seigneuriale ou ecclésiastique.
La guerre de Cent Ans met en péril la construction de l’Etat capétien
Pour Noiriel, la guerre de cent ans résulte de la querelle dynastique classique au sein des Capétiens (entre Edouard II et Philippe de Valois) mais aussi de la crise économique qui secoue l’Europe du XIVème siècle. La crise de subsistance entraine une effondrement démographique, un rétrécissement de l’espace cultivé et un recul de l’activité industrielle. La Peste Noire (1347-1352) provoque vingt-cinq millions de morts. Un tiers de la population européenne disparait à ce moment-là. La crise qui touche l’économie renforce l’exploitation des paysans car les propriétaires tentent de redresser leurs seigneuries qui ont perdu une partie de leurs ressources.
Cette crise transforme les représentations dominantes de la pauvreté
Dans les villes, une masse de migrants arrive, chassée des campagnes à cause des guerres, des épidémies et de la faim. La pauvreté devient un fléau social et un délit. En 1351, Jean II le Bon décide de la première ordonnance du royaume de France, visant ceux qui « se tiennent oyseux par la ville de Paris ». Les ouvriers ne peuvent fréquenter les tavernes les jours ouvrables, et quitter leur atelier pour un meilleur salaire. En 1367, une ordonnance royale oblige les chômeurs à réparer les fossés sous peine d’être fouettés. Le vagabondage des plus pauvres est criminalisé. Sur ce sujet, l’ouvrage de Bronislaw Geremek montre que le vagabondage est de plus en plus soumis à une répression du pouvoir central.
C’est la naissance de l’impôt royal qui fabrique le peuple français en tant que communauté d’individus assujettis à l’Etat
Philippe le Bel en 1314 décide de réunir les états généraux, composés de membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie pour financer des impôts pour les opérations militaires dans les Flandres. C’est le début d’un prélèvement d’un impôt direct (la taille) sur l’ensemble du territoire dépendant du pouvoir royal.
Les demandes de prélèvement entrainent une agitation devant « chronique dans les campagnes situées entre Seine et Rhin ». Ces « jacqueries » s’attaquent aux seigneurs et à l’Etat royal naissant. Dans un contexte où les seigneurs ou la bourgeoisie cherchent à freiner la domination royale, ils peuvent s’allier dans un premier temps avec les mouvements populaires et paysans. Bien souvent effrayés par les révoltes paysannes, les puissants finissent alors par les réprimer.
L’épopée de Jeanne d’Arc montra ce qui arrive au peuple quand il se porte au secours des puissants
Née dans une famille de laboureurs aisés qui possédaient une ferme et quelques terres, Jeanne comme beaucoup de sujets du royaume de France commençait à se forger une identité collective, en opposition à l’ennemi anglais et en se distinguant des peuples lointains qui leur semblaient étranges. Jeanne obtient du dauphin Charles d’aller à Orléans pour remotiver les troupes royales. Cela permit de faire lever le siège d’Orléans tenu par les Anglais. Elle réussit à convaincre le roi de se faire couronner à Reims. Cependant, abandonnée par le roi, elle est capturée par les Bourguignons, vendue aux Anglais et condamnée à être brûlée vive comme apostate et suspecte d’hérésie.
En sortant vainqueurs de cette guerre, les rois de France imposent un véritable Etat au royaume autour d’un impôt et une armée permanente. Le royaume s’agrandit, se rapprochant des frontières actuelles (mis à part sa partie orientale). Cependant, le royaume était encore marqué par une très grande hétérogénéité.
Comme souvent dans l’Histoire de cette époque, Jeanne d’Arc, cette figure populaire est sacrifiée au bénéfice des puissants. Gérard Noiriel ne conclut pas autrement lorsqu’il dit : « A chaque fois, les élites en lutte contre le pouvoir d’Etat encouragèrent « ceux d’en bas » à se révolter car ils avaient besoin de cette violence de masse pour triompher des forces royales. Mais dès que cette violence se déchaîna, ils furent contraints, pour sauver leurs propres privilèges, de se soumettre à la loi du monarque en implorant sa protection, contribuant bien souvent à massacrer eux-mêmes ce peuple qu’ils avaient mobilisé ».
Retrouvez le cours de 5ème sur l’affirmation des rois de France:
Dornel L., La France hostile, socio-histoire de la xénophobie : 1870-1914
Introduction : La xenophobie, objet d’histoire ?
En 1892, les grandes grèves du Nord s’en prennent aux patrons qui emploient des Belges. Cela amène à l’AN la question de la protection des travailleurs étrangers. Tout au long du XIXème siècle, les ouvriers français s’en sont pris aux travailleurs immigrés, avec une apogée dans les années 1880-90.
[Il s’agit en fait de franges du mouvement ouvrier, prises dans ce piège xénophobe. Dornel montre que c’est aussi un moyen pour des couches ouvrières de s’intégrer à la nation alors qu’ils en sont marginalisés. De plus, il faut faire le lien entre cette xénophobie et la concurrence mise en place par le patronat pour tirer davantage de profits du travail salarié.]
La xénophobie ouvrière : morphologie d’une tradition
Pour l’auteur, la xénophobie est présente dans le milieu ouvrier. Ceux-ci se mobilisent pour obtenir le renvoi des étrangers. La rixe comme « explosion spontanée de colère » est souvent le mode d’expression.
Dornel reconnait néanmoins que lorsque l’internationalisme ouvrier se développe, la xénophobie diminue.
La xénophobie s’exprime surtout sur les lieux de travail, seuls lieux où les français et étrangers vivent ensemble.
Le mouvement social, mobilisateur et violent
Vient de la « révolte primitive », terme forgé par Hobsbawm.
Les milieux les plus enclins à la xénophobie sont souvent les moins stables et protégés.
La xénophobie est surtout liée au contexte global, plus qu’à l’augmentation de l’immigration. L’étranger est transformé en bouc-émissaire. Les incidents interviennent surtout lorsque les grèves diminuent. (Noiriel, sur les gilets jaunes, les grèves et mouvements sociaux neutralisent la xénophobie ; de même Hobsbawm aussi le reconnait dans l’Âge des extrêmes)
Cependant, le facteur économique n’est pas le seul déterminant.
Lente et inégale intégration de la classe ouvrière
La cause réelle de la xénophobie n’est pas l’arrivée des étrangers mais la peur du déclassement. Au début du XXème, le développement de l’internationalisme franco-italien par exemple développe un syndicalisme unitaire. La violence disparait quasiment, ainsi que les rixes franco-italiennes.
Les revendications les plus xénophobes se développent chez les plus démunis, sans travail ni qualification. Les tendances xénophobes se révèlent dans le mouvement boulangiste ou des ligues de défense. Même le POF de Guesde a connu un virage chauvin en 1893 dans le Cri du Peuple. Au début du XXème, nombre d’étrangers se syndiquent. L’opposition devient davantage ouvriers-patrons, grévistes-jaunes. Avec l’arrivée de travailleurs coloniaux, une hostilité antiétrangère va aussi grandir.
La politisation : les étrangers à la chambre des députés
35 projets de loi sont déposés sur la main d’œuvre étrangère entre 1883-1912. La xénophobie prend son envol en même temps que le protectionnisme économique. Dans le champs politique, l’étranger commence à être perçu comme un ennemi. Les milieux conservateurs prônent la « préférence nationale ». les discours xénophobes ciblent les « barbares », « l’invasion ». Ils sont stigmatisés comme « nomades », « vagabonds », « espions ». Les étrangers sont ciblés, c’est le prélude à leur identification. Barrès par ex, prend à son compte la protection nationale du travail, justifie la xénophobie au nom du nationalisme.
La médiatisation : quand savants et journalistes se penchent sur les étrangers
La distanciation sociale entre monde ouvrier et bourgeois laisse un temps de côté le « problème des étrangers ». Les élites ne prennent en compte ce problème que dans la liaison avec le développement national(iste).
Les journaux libéraux, affirment la nécessité d’utiliser la main d’œuvre immigrée. En face, des positions protectionnistes estiment que les étrangers sont un coût, surtout s’ils ne travaillent pas. Certains penseur font le lien entre étrangers et criminalité.
Dès 3 septembre 1849, la loi permet d’expulser les étrangers, notamment les syndicalistes étrangers. La législation nationale s’oriente contre les étrangers.
Les pauvres errants, notamment les bohémiens sont la figure de « l’exclu absolu ».
Les guerres ont développé l’exclusion des étrangers. Ils sont notamment vus comme des étrangers. La guerre de 1870 a développé la germanophobie.
A la fin du XIXème, les manifestations xénophobes perdent leurs formes de « révolte primitive » pour une appartenance nationale affirmée. La politique d’assimilation et l’essor du syndicalisme font baisser les heurts xénophobes. (voir sur ce point G. Noiriel, les ouvriers dans la société française -> sur sa thèse autour de la génération singulière où les ouvriers issus de familles immigrés se lient aux organisations « françaises » du monde ouvrier: PCF et CGT notamment).
Noiriel G., Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècles)
En 1848, en même temps que la question ouvrière se pose la question des étrangers. Les conservateurs s’opposent aux étrangers comme ils s’opposent au SU (Gobineau).
La guerre amplifie le regard hostile à l’étranger : 100.000 allemands vivant en France sont arrêtés ou internés en 1870.
Le POF a participé a politiser les problèmes ouvriers. Le prolétariat se dote ainsi d’une mémoire collective « autonome » : elle se nourrit de la réalité de la lutte des classes, de la répression, de l’actualité internationale, autour de symboles : le drapeau rouge, l’Internationale, le 1er mai. Cependant, la concurrence nationalisme-internationalisme donne raison au 1er notamment dans la vague de la 1ère GM, autour de l’Union sacrée.
Les migrations du XIXème sont surtout le fait de Belges et Italiens. Ils sont recrutés dans les industries du fer. Les patrons les embauchent pour faire diminuer les salaires. Ils les utilisent pour briser les grèves. Le syndicalisme s’empare néanmoins rapidement de cette question pour protéger les travailleurs immigrés. Mais même les saisonniers pouvaient subir des vagues de violences. Les conflits immigrés-français font souvent l’objet de rixe et entraine une quinzaine de morts dans les années 1890’. Dans le midi, on assiste même à des grèves anti-étrangers.
Le journal fondé par Vallès, Le Cri du Peuple porte un message négatif sur les étrangers. Cette mouvance adopte la position de protection du travail national. Ces revendications nationalistes sont sensibles dans « l’ancienne classe ouvrière » : chez les boutiquiers et l’artisanat. Barrès mobilise ce thème nationaliste mais ne parvient néanmoins pas à rallier dans la grande industrie en raison d’un internationalisme fort. De plus, la 2ème génération d’ouvriers étrangers est nationalisée par la loi de 1809. Guesde est accusé d’être le député des Belges.
Les étrangers bénéficient du repos hebdomadaire et de la limitation de la journée de travail. La loi de décembre 1892 interdit néanmoins les fonctions de délégués et d’arbitres. De plus, les étrangers doivent se faire identifier dans la commune où ils résident.
Au début du XXème siècle, on assiste à un retournement, les anarchistes, l’Humanité, le mouvement socialiste dénoncent les arguments xénophobes ou antisémites. Les travailleurs immigrés sont donc intégrés dans le mouvement ouvrier.
Cependant, les nomades, ou « itinérants », sont la cible privilégiés du petit peuple des campagnes.
Une des synthèses les plus intéressantes sur le XXème siècle. Les notes s’étendent de 1914 à 1939.
Le siècle à vol d’oiseau
De 1914-1945, c’est une « ère de catastrophe » après lesquelles succèdent 30 années de croissance économique et de transformation sociale « extraordinaires », « qui ont probablement changé la société humaine plus profondément qu’aucune autre période d’une brièveté comparable ». cependant, la fin du XXème a été une ère de « décomposition, d’incertitudes et de crise ».
Le XXème a porté deux vagues de révolutions mondiales, portant un système prétendant remplacer la société bourgeoise et capitaliste.
En 1929, une crise économique d’une immense profondeur touche les économies capitalistes et enfante le fascisme. Seule une alliance temporaire entre le capitalisme libéral et le communisme put sauver la démocratie. La victoire sur le nazisme est remportée essentiellement par l’Armée Rouge. Cette alliance forme la « charnière » du XXème siècle.
La révolution d’Octobre a aussi eu comme conséquence la réforme durable du capitalisme dans la 2nde partie du siècle, par peur de la révolution. La crise des années 30 a donné l’image de l’URSS comme « solution de rechange globale et réaliste ».
Les années 1947-73 : « impact extraordinaires des transformations économiques, sociales et culturelles ». Ces changements ont apporté pour la vie de l’homme des changements « aussi profonds qu’irréversibles ».
Malgré ses faiblesses, le système socialiste réellement existant a été un « puissant accélérateur de la modernisation de pays agraires et arriérés ».
Le monde d’aujourd’hui est donc « incomparablement plus riche qu’il ne l’a jamais été dans sa faculté de produire des biens et des services d’une infinie diversité ». On a vécu mieux que ce qu’on n’avait jamais espéré pour beaucoup. Une redistribution minimale a été réalisé, au moins dans les pays riches, même si à la fin du siècle, les inégalités progressent.
Le monde devient un « village planétaire » (Mc Luhan, 1962). Le Monde a connu une accélération inimaginable de la communication et des transports. Face à ces accélérations, les humains, les institutions publiques semblent avoir du mal à s’adapter. Les anciennes formes de rapports sociaux se désintègrent, notamment les liens entre générations, le lien entre passé et présent. Se développe avec le capitalisme « à l’occidentale » « un individualisme asocial absolu ». Il est visible chez ceux qui les professent comme chez ceux qui en déplorent les conséquences sociales. Cette société devient un « assemblage d’individus » déconnectés, égocentriques, à la « recherche de leur propre satisfaction » (profit, plaisir…).
Ce qui est certain pour l’auteur, c’est que ce « siècle finit mal », et qu’il espère pour le nouveau « un monde meilleur, plus juste et plus viable ». « Nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire ». Hobsbawm rompt ainsi avec une vision « téléologique » du futur, faite d’avance.
Chapitre 1 : l’âge de la guerre totale
En 1914, cela faisait un siècle qu’il n’y avait pas eu de guerre dans lesquelles étaient impliquées toutes les puissances.
Cette guerre fut destructrice : les Français y perdirent près de 20 % de leurs jeunes en âge de porter les armes, auxquels il faut ajouter les blessés, les invalides, les « gueules cassées ». Un désir de paix est important en même temps que certains en ont acquis un sentiment de supériorité incommunicable et barbare qui devrait plus tard nourrir les rangs de l’extrême droite, à l’image d’un Hitler.
Ce furent des guerres industrielles où les camps essayèrent de s’en tirer par la technologie. Les Allemands essayèrent par la chimie (notamment les gaz toxiques). Ce moyen fut interdit en 1925 par la Convention de Genève.
14-18 est la première guerre non révolutionnaire et non idéologique à être menée à mort, jusqu’à l’épuisement de l’adversaire. En 1914, ce n’était certainement pas l’idéologie qui oppose les adversaires contrairement aux mobilisations de l’opinion publique par les états. Les enjeux étaient économiques et géopolitiques : l’Allemagne voulait une position maritime et politique mondiale comme celle qu’avait l’Angleterre. La France souhaitait rester une grande puissance. Cette guerre ruina à la fois les vainqueurs et vaincus.
A la fin de la 1ère GM, Russie et Allemagne sont aux bancs des exclus. Les deux se rapprochent au début des années 1920.
La guerre moderne implique tous les citoyens et mobilise la plupart d’entre eux : elle se mène avec des armements qui requièrent un détournement de toute l’économie pour produire des armes de destructions. Elle domine et transforme la vie des pays impliqués. La mobilisation de telles classes d’âges de soldats n’est possible que dans des économies industrialisées et de haute productivité. Cependant, même dans ces sociétés industrialisées, la guerre met à rude épreuve toute la population. C’est pourquoi les guerres ont renforcé les pouvoirs des syndicats et ont engendré une révolution de l’emploi des femmes.
La guerre a nécessité une organisation et un management pour faciliter « la destruction rationalisée de la vie humaine ». La « guerre totale a été la plus grande entreprise que l’homme ait jamais dû sciemment organiser et gérer ». Les dépenses du complexe militaro-industriel ont été sans équivalent et souvent ont pesé de façon durable et négative sur l’économie.
La guerre a provoqué une « brutalisation » des sociétés car les adversaires ont été diabolisés, pour les rendre haïssables.
Chapitre 2 : La révolution mondiale
La révolution est fille de la guerre, particulièrement la révolution russe, mais aussi la 2nde vague après 1945. 1917 est un évènement aussi central que la révolution de 1789. Octobre a fourni le mouvement révolutionnaire le plus important de l’Histoire moderne.
La Russie était mûre pour la révolution, depuis les années 1870. En 1915, les problèmes du tsarisme étaient insurmontables. Cependant, peu envisageaient une révolution socialiste au vu de sa masse paysanne, de son arriération et de la faiblesse de son prolétariat, certes, stratégiquement localisé.
L’hostilité à la guerre existait dans certains partis : chez les bolcheviks, en Serbie, en GB avec l’Independant Labour Party. Nombre de socialistes dans les pays en guerre désapprouvaient la guerre. Le mouvement syndical devint aussi important dans les industries d’armement, devenant centre du militantisme industriel et de l’antimilitarisme. Tant en Russie qu’en Allemagne, les bases navales (Cronstadt, Kiel) allaient devenir les grands centres révolutionnaires.
En mars 1917, le régime tsariste s’effondre sous la pression d’une manifestation d’ouvrière (lors du 8 mars) et par le mouvement de grève aux usines métallurgiques Poutilov. La foule envahit le centre de la capitale pour exiger du pain. Emerge alors une situation révolutionnaire autour d’un « gouvernement provisoire » impuissant et une multitude de « conseils » (soviets) surgissant à la base. Ils détenaient de la réalité du pouvoir, ou avait un droit de veto, mais ne savaient qu’en faire.
Les bolcheviks avaient l’aptitude de reconnaitre ce que voulaient les masses et de les diriger en sachant les suivre. Ce parti était essentiellement ouvrier, se retrouvant majoritaire dans les grandes villes russes (Pétrograd, Moscou). Il gagne aussi du terrain dans l’armée. Il participe en août 1917 à empêcher le coup d’état contre-révolutionnaire. « La lame de fond de leurs partisans radicalisés poussa inévitablement les bolcheviks à la prise du pouvoir ». En octobre 1917, le pouvoir est à ramasser.
Le nouveau régime ne lance au départ pas grand-chose de socialiste : il prend le contrôle des banques et soumet les instances dirigeantes au contrôle ouvrier, mais en réalité, il légalise ce qui se fait déjà et incite à la production.
Malgré l’encerclement, la révolution a tenu : autour d’un parti centralisé et discipliné de 600.000 membres : il possédait d’un embryon d’Etat. Ça a été le seul gouvernement capable et désireux d’assurer la cohésion de la Russie ce qui lui vaut des soutiens de patriotes russes, pour autant hostiles aux rouges, mais qui vont servir l’armée rouge. Enfin, par la révolution, la paysannerie a pris possession de la terre. Elle choisit les bolcheviks plutôt que le retour de la noblesse.
A partir de janvier 1918, une vague révolutionnaire balaye l’Europe : par Vienne, Budapest, les régions tchèques puis l’Allemagne.
La 1ère réaction anticommuniste sont les 14 points du président Wilson qui joue la carte nationaliste face à l’internationalisme de Lénine. Des petits Etats-nations devaient servir de tampon aux rouges.
La révolte à la base navale de Kiel en Allemagne propage la révolution à tout le pays en novembre 1918. La République allemande est proclamée.
Cette vague révolutionnaire est une révolte contre la guerre : elle permet d’instaurer la paix à l’échelle continentale et désamorce ainsi une bonne partie de la charge sociale qu’elle recelait. En Europe de l’Est et centrale, les paysans étaient révoltés mais ils exigeaient une révolte agraire : ils étaient révolutionnaires mais non bolcheviks.
En Allemagne, c’est la guerre qui a entrainé la révolution armée. Cependant, le gouvernement républicain écarta les socialistes radicaux qui pourtant semblaient tenir le pouvoir de la rue. Une éphémère république socialiste eut lieu en Bavière.
La vague révolutionnaire se retire en 1920, mais pour l’Allemagne, l’IC garde espoir jusqu’en 1923.
Au niveau international, les bolcheviks souhaitaient une force de frappe internationale discipliné, pour la conquête révolutionnaire. Entre 1920-27, le regard se tourna cependant vers la Chine.
Cependant, face à la vague révolutionnaire qui se termine et la scission durable du mouvement socialiste, les communistes se retrouvent souvent isolés et minoritaires.
Dans les années 1930, les intérêts de l’Etat soviétique l’emporte sur les intérêts de la révolution mondiale. Cependant, jusqu’à la fin, l’URSS même corrompue, finança les révolutions et les guérillas progressistes, du congrès national africain à la révolution cubaine ; contrairement aux Chinois qui critiquaient pourtant les soviétiques. La 1ère génération, celle de la révolution d’octobre ne fut pas troublée sur l’évolution soviétique et consacra sa vie à la révolution mondiale. C’est aussi le rôle de ce parti qui donne succès à des régimes communistes sur 1/3 de l’Humanité. Quant à Trotski, opposant le plus prestigieux, son poids politique était négligeable au moment de sa mort.
Le parti obtenait de ses membres une abnégation supérieure à l’esprit de corps d’une armée, une concentration à exécuter les décisions du parti, ces organisations faisaient preuve d’une efficacité très grande par rapport à leur taille. Le parti « d’avant-garde » sur les révolutions se réalise surtout après la révolution lorsque ces « contre-élites » prennent le pouvoir. En réalité les révolutions sociales dépendent de ce qui se passe parmi les masses et n’importe quelle élite ne peut pleinement la contrôler. Ex dans la révolution iranienne de 1979, le shah fait une forte unanimité contre lui. Ce sont les clercs iraniens qui prennent le dessus grâce aux structures cléricales existantes.
Chapitre 3 : Au bord du gouffre économique
Depuis la révolution industrielle, l’histoire économique est faite d’accélération du progrès technique, d’une croissance continue et inégale. Avec la Grande Crise, le flux international des capitaux semblent se tarir : entre 1927-33, les crédits internationaux chutent de plus de 90 %.
Dans l’immédiat d’après guerre, le pouvoir de la main d’œuvre baissa à cause d’un fort chômage en GB. Les syndicats perdent en quelques années la moitié de leurs adhérents. Le rapport de force passe en direction des patrons.
En Allemagne, le système monétaire connait un spectaculaire effondrement : en 1923, la monnaie tomba à un million de millionième de sa valeur de 1913. Elle perdit pratiquement toute sa valeur. L’épargne privée disparut quasi totalement, laissant un vide complet pour les fonds déroulement des entreprises qui ont dû emprunter massivement à l’étranger, ce qui la rendit vulnérable. La petite et moyenne bourgeoisie fut traumatisée, ce qui la rendit mûre pour le fascisme.
Après 1929, les énormes flux de capitaux vers l’Allemagne (la moitié des exportations mondiales de capitaux) refluent. De plus, l’Allemagne avait largement emprunté. La récession nord-américaine pénétra en Europe par l’Allemagne. La production industrielle baisse d’un tiers entre 1929-31 et la production allemande, d’autant. La crise touche aussi l’agriculture tant les denrées alimentaires que les matières 1ères. La crise s’est ainsi mondialisée.
La situation était dramatique car il n’y avait pas réellement de systèmes de protection sociale, notamment aux USA. En GB, 60 % de la main d’œuvre était couverte par des assurances chômage. Ailleurs en Europe (sauf en Allemagne à 40 %) , elle allait de 0 à un quart. La crise est dominée par des « marches de la faim », des soupes populaires. 85 % des adhérents du KPD étaient des chômeurs. Le chômage était perçu comme une « blessure profonde et potentiellement mortelle ». Aucune solution ne vint de l’ancienne économie libérale : le commerce mondial chute de 60 % entre 1929-32. Les états fixent le protectionnisme pour protéger leurs marchés nationaux contre la crise économique. Même la GB adopte un modèle protectionniste.
Les pays adoptent souvent des débuts de systèmes sociaux comme aux USA avec leur Social Security Act en 1935.
En 1929, les USA assuraient 42 % de la production mondiale contre 28 % pour la Fr-All-GB.
De plus, la guerre et sa paix ont fragilisé l’Europe entière et notamment l’Allemagne.
La crise a révélée que le capitalisme n’était pas capable de créer une demande suffisante pour assurer une expansion durable. Les salaires étaient à la traîne sur l’expansion économique. La Grande Crise a ouvert la voie à un virage à droite quasiment partout dans le Monde : développement de régimes nationalistes et belliqueux. Le renforcement de l’extrême droite profita des revers de la gauche révolutionnaire. Dans l’Europe de 1934, seul le PCF avait une authentique présence politique. En GB, le Labour Party était déjà tombé en 1931, victime de son orthodoxie économique. Aux USA et au Mexique, il y a un virage plutôt à gauche avec Roosevelt et Lazaro Cardenas. Le Chili forma un front populaire sur le modèle européen.
Trois options faisaient face au libéralisme économique qui a échoué :
Le communisme marxiste avec au centre l’URSS
Un capitalisme réformé et souvent allié à la social-démocratie (option post 45, Suède de 1932)
Le fascisme qui était un danger mondial
Chapitre 4 : La chute du libéralisme
La raison, le débat public, l’éducation, la science, l’amélioration de la condition humaine faisaient partis des valeurs de ce début de XXème siècle. Elles étaient partagées par les mouvements démocratiques, socialistes comme communistes.
Les menaces pour les institutions libérales proviennent ainsi de la droite politique. Dans les années 1920-30, pas un seul régime politique ne fut renversé par la gauche.
Le triomphe de Hitler en Allemagne a permis au fascisme de devenir un mouvement général. C’est le cas en Hongrie avec les Croix Fléchées, ou encore en Roumanie avec la Garde de fer. Les fascistes sont pour l’auteur « des révolutionnaires de la contre-révolution ». Les fascistes ne s’appuient pas seulement sur les gardiens de l’ordre traditionnel et conservateur (Eglise, roi) mais se développent par le soutien des masses, d’idéologies séculières, voire des cultes. Le ciment commun des mouvements est le ressentiment des petits dans une société qui les écrase entre grand capital et mouvements ouvriers de masse. La crise les prive d’une position respectable qu’ils avaient occupaient dans l’ordre social.
Il y avait aussi en Europe un antisémitisme rural fort, qui donna un ancrage aux mouvements fascistes d’Europe de l’Est. En Allemagne, l’antisémitisme était surtout le fait de décrets. En transformant ces intolérances traditionnelles en mots d’ordres modernes, les fascistes touchaient surtout les couches inférieures et moyennes des sociétés européennes. Le militantisme de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie se radicalisa surtout là où les idéologies démocratiques et libérales n’étaient pas dominantes. En GB, France, USA, l’hégémonie générale de la tradition révolutionnaire empêcha tout mouvement fasciste de masse. C’est au contraire la désintégration des mouvements ouvriers et socialistes classiques qui a lâché la bride aux sentiments racistes et nationalistes, à la fin du XXème siècle.
L’essor de l’extrême droite a été une réaction à la révolution sociale, à la puissance de la classe ouvrière, à la révolution d’octobre et au léninisme.
Une part des soldats se trouvèrent frustrés dans leurs ambitions héroïques à la fin de la guerre en 1918. Il s’agit d’une minorité réduite mais dans l’absolu assez nombreuse pour qui l’expérience des combats est centrale et source d’inspiration. Ce contrecoup de droite était une réponse à tous les mouvements qui menaçaient l’ordre social existant. C’est la montée en puissance du monde du travail qui leur glaça le sang. Il y avait une crainte du communisme mais le coup d’état des généraux espagnols s’en prit à un gouvernement républicain et socialiste.
Le fascisme est aussi porté au pouvoir par « une masse de citoyens désenchantés, désorientés et mécontents, qui ne savaient plus à qui se vouer ». La nouveauté du fascisme au pouvoir a ensuite résidé dans la capacité d’un transfert total du pouvoir pour l’élimination des rivaux. Il n’y avait plus de limites intérieures au pouvoir d’un chef.
Pour Hobsbawm, le fascisme n’est pas l’expression du « capitalisme monopolistique » car celui-ci s’accommode de tout régime qui ne souhaite pas l’exproprier. Il ne le fut pas plus que le New Deal aux USA, que Weimar en Allemagne, ou les gouvernements travaillistes en All. Cependant, le fascisme donne des avantages : il écrase la révolution sociale et la gauche, élimine les syndicats qui entravent la gestion des entreprises. Le principe de « chef » chez les fascistes correspondait à la pratique de la plupart des patrons face à leurs subalternes. La destruction des mouvements ouvriers donna au capital une issue favorable à la crise. De plus, le fascisme modernisa sérieusement les économies industrielles.
Mis à part en Italie, dans les années 20, aucun mouvement d’extrême droite ne semblait avoir d’avenir en Europe. C’est la crise de 29 qui les remit sur le devant de la scène.
La République de Weimar sombre parce que l’accord entre l’état, les syndicats et le patronat ne se maintient pas. Le patronat et l’état procédèrent à des coupes sombres. Les poussées de fièvres existent justement lorsque les gouvernements n’ont plus assez à distribuer.
La fusillade de Fourmies symbolise à bien des égards l’essor d’une société industrielle moderne. La concentration industrielle est forte à Fourmies, le syndicalisme s’y développe et le socialisme dit marxiste, par le biais du parti ouvrier français, s’implante. La grève, ce 1er mai 1891, tend à se massifier à l’ensemble des centres industriels français et même mondiaux (par décision du congrès socialiste international). Les élites bourgeoises et républicaines sont inquiètes de l’affirmation des ouvriers, qui se mêlent de politique, réclament des droits ou souhaitent faire « table rase ». A Fourmies, l’armée, envoyée par les autorités, met fin à la démonstration du 1er mai par le feu et le sang, faisant dix victimes et 80 blessés.
L’émotion est intense dans les milieux populaires et le mouvement ouvrier. Cependant, le gouvernement républicain de Freycinet, les autorités et les grands médias essaient de retourner la situation. Responsables de la tuerie, ils vont organiser le procès des victimes : les socialistes sont accusés d’avoir semés l’agitation qui a abouti à la tuerie. Paul Lafargue, gendre de Marx sera condamné à un an d’emprisonnement dans un simulacre de procès. Mais le courant socialiste et les milieux populaires qui le soutiennent ne s’en laisseront pas compter. Alors en prison, il sera élu député de Lille.
Les débuts du 1er mai
C’est lors du congrès socialiste international de Paris de 1889 qu’est décidée une « grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heure la journée de travail »[1]. Restait à choisir le jour de cette date fixe. Les évènements du 1er mai 1886 de Chicago ont fait pencher la balance en faveur de cette date. « Les grèves et les manifestations furent suivies, le 3 mai 1886, d’un meeting organisé par les anarchistes à Chicago. Au cours de cette réunion tenue à Haymarket square, une bombe est jetée sur le service d’ordre, blessant une soixantaine de policiers. La répression qui s’ensuit est impitoyable et s’achève par un procès truqué de huit militants inculpés sans preuve : cinq d’entre eux sont pendus. (…) Les pendus de Chicago sont devenus les martyrs de la cause ouvrière : l’histoire du 1er Mai commence »[2]).
Ainsi, le 1er mai 1890 a lieu dans 150 villes avec un certain succès. Se pose la question de son renouvellement pour 1891. Le Parti ouvrier français et la fédération nationale des syndicats lancent un appel commun, soulignant l’ampleur internationale du mouvement, et la nécessité de combattre pour la journée de 8 heures.
La ville de Fourmies, une ville industrielle mobilisée
Fourmies est un centre lainier important avec de nombreuses filatures. La main d’œuvre féminine et enfantine y est encore importante. Le patronat quant à lui s’oppose aux lois sociales limitant à 10 heures le travail des femmes et enfants.
Au niveau syndical, les ouvriers sont peu organisés même si des grèves pour les salaires ont éclaté entre 1890-91. Le parti ouvrier est plus ou moins implanté mais il est à l’initiative de la mobilisation du 1er mai. Paul Lafargue intervient à Fourmies le 12 avril devant 500-700 personnes, et appelle à un 89 des prolétaires. Le groupe local du Parti ouvrier propose d’envoyer des délégués devant chaque mairie et à manifester. Si les autorités ne semblent pas s’inquiéter de l’initiative, le patronat menace de répression les ouvriers grévistes. Le maire demande la force publique. Le sous-préfet lui envoie le 84è et me 145è de ligne.
Document: L’appel des patrons contre la grève ouvrière
« les pièces sont sur l’échiquier. Le drame va éclater »[3] : la fusillade de Fourmies
A Fourmies, la grève a été assez largement suivie. Un incident a lieu dès le matin devant une filature et les gendarmes arrêtent des manifestants. La foule se rassemble devant la mairie pour exiger la libération des militants arrêtés et la satisfaction des revendications. Des pierres sont lancées. Vers 18 heures, un groupe de manifestants se heurtent au 145é qui ouvre le feu sans la moindre sommation.
Le député Ernest Roche raconte l’évènement après avoir enquêté : « un terrible feu de peloton a été tiré sur cette masse de monde. (…) La fusillade continue et dure 3 ou 4 minutes. La foule cherche un refuge dans les estaminets. (…) Le jeune Giloteaux est le premier tué. Il est percé de trois ou quatre balles, et tient toujours son drapeau. Les magasins et les estaminets sont criblés. Chez M. Dupont, cabaretier, deux jeunes filles, Louise Hublet et Félicie Tonnelier, qui étaient avec leur famille, son tuées à l’intérieur de l’établissement. Le petit Emile Cornaille, âgé de 11 ans, qui s’y était réfugié en entant la fusillade, a été traversé d’une balle : il est allé mourir derrière le comptoir. Sur le trottoir, une femme est tuée à bout portant d’un coup de revolver »[4]. Au total 10 victimes et 80 blessés. La responsabilité de l’Etat est incontestable dans ce drame, de même que celle des pouvoirs locaux et des industriels qui ont tout fait pour empêcher que le 1er mai ne soit une réussite.
Comment les autorités font le procès des victimes
Le retentissement du massacre de Fourmies est fort dans le mouvement ouvrier. L’opinion est aussi saisie de ce fait qui devient rapidement national. Un cortège silencieux et pacifique de 2 kms rend hommage aux victimes. Durant l’enterrement, différents orateurs se sont relayés pour dénoncer les responsables de la tuerie, affirmer que les martyrs ne sont pas morts en vain et que l’émancipation de la classe ouvrière écrasera « ceux qui vivent de la sueur des travailleurs ».
Finalement, le gouvernement tente de reprendre l’initiative et s’attaque aux organisateurs du 1er mai. C’est « l’assassin qui crie à l’assassin »[5] !
Dès le 3 mai, le procureur général de Douai affirme : « la responsabilité de ces malheureux évènements me parait toute entière revenir à ceux qui ne cessent de se livrer vis-à-vis des ouvriers aux plus dangereuses excitations ». A l’Assemblée, les républicains et monarchistes votent ensemble contre la demande d’enquête sur la tuerie. Le gouvernement cherche à faire tomber le Parti ouvrier français et à lui faire porter la responsabilité du massacre. Lafargue, gendre de Marx et dirigeant de ce parti est inculpé pour « provocation directe au meurtre ». Malgré une bonne défense et une solidarité importante, il est condamné à un an de prison. Culine, dirigeant local est lui, condamné à 6 ans. En solidarité, le Parti ouvrier adopte la femme et les quatre enfants de Culine et ouvre une souscription qui devient internationale[6]. Dans le même temps, le Parti décide de présenter Lafargue emprisonné, à la députation de Lille et fait une campagne intense : Guesde lui-même participe aux réunions publiques. Dès le 1er tour, Lafargue arrive en tête. Au 2nd tour, le Parti ouvrier rassemble 7.000 personnes lors d’un meeting à Lille. Paul Lafargue est finalement élu député. Sorti de prison, son premier acte est de déposer une loi d’amnistie à l’assemblée nationale.
Finalement, malgré la condamnation par la justice institutionnelle des leaders socialistes Culine et Lafargue, les ouvriers et milieux populaires du Nord voient en eux leurs représentants et les font élire dans des instances locale pour l’un, nationale pour l’autre. Cela montre particulièrement que malgré leurs efforts, les dominants ne sont pas maîtres de l’Histoire. Les dominés ne sont pas passifs face à l’Histoire qu’ils vivent. Ils agissent et peuvent transformer les conditions qui leur sont imposées. Ainsi, dans le cas de Fourmies, et même s’ils semblent avoir les clés en main, le gouvernement Freycinet ne s’en tire pas à bon compte. A plus long terme, cet évènement est entré dans la mémoire des luttes. Le mouvement social garde en mémoire ce 1er mai 1891 à Fourmies. Quant aux pouvoirs politiques, ils apprendront à gérer le « maintien de l’ordre » de ces grèves et manifestations pour éviter que de tels évènements ne se reproduisent (en particulier pour la gestion de leurs conséquences parfois imprévisibles).
[1] Résolution du Congrès socialiste international de Paris
Camarades, nous approchons du 1er Mai ; tous les partis ouvriers d’Europe, d’Amérique, d’Australie ont décidé au congrès international de faire de cette date l’anniversaire international du travail. Les nouvelles parvenues de tous côtés montrent que les ouvriers s’apprêtent, jusque dans les coins les plus reculés, pour cette action internationale de solidarité.
En ce jour les frontières doivent être abolies ; sur toute la terre on verra que ce qui doit être uni est uni, et décidé ce qui doit être décidé.
D’un côté, la main dans la main, animés par l’espérance commune d’émancipation, les producteurs de toutes les richesses, les prolétaires qu’on cherche à jeter les uns contre les autres sous le couvert du patriotisme, d’un autre côté, les exploiteurs de toutes espèces coalisent leurs efforts, poussés par la peur et la lâcheté contre un courant historique qu’ils ne peuvent retenir et qui les emportera. Camarades, ouvriers de France : la question sociale est mise dans toute sa réalité devant les yeux des indifférents. Etant donné la surproduction de richesses qui devient pour la classe des producteurs, une source de misère, chacun doit réfléchir et se demander :
Pourquoi de tels rapports sont-ils possibles ?
Pourquoi les ouvriers de l’atelier, du comptoir, du magasin voient-ils qu’on leur diminue les salaires, qu’on prolonge leur journée de travail, que leurs femmes et leurs enfants sont toujours entraînés plus nombreux dans les bagnes capitalistes pour les concurrencer ? Pourquoi les petits marchands disparaissent-ils les uns après les autres, ruinés par les coopératives de consommation des entreprises et des grands magasins ?
Pourquoi le petit propriétaire paysan est-il accablé d’impôts et d’hypothèques, tenaillé par l’usurier, chassé de la propriété du sol, sur lequel il peine tant, jusqu’au jour où, sous prétexte de défendre la patrie, il devra défendre le profit du voleur quotidien qui le spolie de son lopin de terre ?
Si vous constatez qu’à notre époque, dans tous les systèmes politiques différents, dans les pays d’institutions républicaines, comme dans les monarchies, tout ce qui travaille et produit est exploité et opprimé, vous serez convaincus que la cause fondamentale du mal social que vous subissez dans l’ordre économique réside dans le fait que tous les moyens de production et les matières premières sont devenus le monopole de la classe capitaliste au lieu d’appartenir aux prolétaires qui leur donnent de la valeur par leur labeur.
Vous aurez la conviction que pour changer cet état de choses il faut faire cesser la séparation existant entre le travail et la propriété : pour cela venir en masses conscientes vers le socialisme. Rompez avec les réactionnaires qui s’efforcent de ressusciter un ordre social mort et périmé, mais rompez aussi avec les républicains bourgeois au service, comme les royalistes, de vos exploiteurs et qui viennent d’organiser au profit des usuriers un nouveau complot de famine sous forme de droits de céréales, de viande, de vin, accourez vers le parti des masses, le parti du travail, avec lui menez la lutte jusqu’à la victoire, qui assurera au peuple la restitution des moyens de production, lui permettant ainsi de jouir du fruit de son travail.
La journée légale de 8 heures, mot d’ordre revendicatif de la prochaine manifestation du 1er Mai, signifie les premiers pas sur la voie de votre libération qui dépend de vous.
En forçant à limiter la somme de travail, que vos maîtres capitalistes cherchent à décharger le plus possible sur la classe ouvrière sans distinction d’âge et de sexe, vous ferez place dans les ateliers aux chômeurs affamés. Réclamez une augmentation de vos salaires indispensable pour votre développement spirituel et l’exercice de droits d’hommes et de socialistes.
Conseil National du Parti socialiste : S. DEREURE, FERRANT, JULES GUESDE, PAUL LAFARGUE.
Pour le Conseil National de la fédération des syndicats : A. DELCLUZE, FOURNIER, MANOUVRIER, A. MARTIN, SALEMLIER.
Document: Paul Lafargue, La boucherie de Fourmies du 1er mai 1891
M. Constant est un ministre qui pour garder son portefeuille, ne doit pas réaliser des réformes et bien administrer le pays, mais sauver constamment la république et la société. Il a sauvé la république du danger boulangiste, il fut aux dernières élections le sauveur des députés républicains qu’il aida par une pression administrative inouïe et l’argent des fonds secrets mis à sa disposition par la Chambre. Après le 1er mai 1890, il déclara aux petits-bourgeois qu’il avait sauvé la République et il devait se présenter cette année comme le sauveur de la société. Pour cela, il avait fait croire aux gens qu’un danger existait. A Paris, il fit placarder de sombres affiches anarchistes dans lesquelles il faisait savoir aux bons bourgeois que les terribles anarchistes se préparaient à mettre tout à feu et à sang. La police avait ordre de déchirer les placards, mais le texte en fut communiqué à la presse et fut imprimé. Les journaux bourgeois publièrent en même temps un tract pseudo anarchiste, dans lequel les soldats étaient invités à se révolter et à fusiller les officiers. La police assurait que cet appel devait être diffusé dans les casernes parmi les soldats, mais on se contenta de les remettre aux rédactions des feuilles parisiennes. La police ne parvint pas – malgré ses recherches laborieuses – à découvrir l’auteur et l’imprimeur des tracts, ni ceux qui les avaient diffusés. Ce subterfuge était si grossier, que, même des journaux réactionnaires comme le Soleil, laissaient entendre que Constant pouvait être lui-même l’auteur de tracts aussi incendiaires, ou qu’il y avait mis la main. Après avoir créé le danger, il ne restait plus à M. Constant qu’à sauver la société. Des troupes furent rassemblées à Paris et dans les villes où devaient avoir lieu les manifestations. Les régiments de la frontière avaient même reçu l’ordre de se tenir prêts à marcher au premier signal.
Toute l’armée était mobilisée. Les sabres pouvaient fendre les têtes, les fusils tuer, pour écraser la manifestation du 1er mai. Le danger devait être bien grand, si l’on avait besoin d’un tel déplacement de forces pour sauver la société. La police avait reçu l’ordre de disloquer les manifestations et de provoquer la foule. La gendarmerie et l’armée devaient faire usage de leurs armes au moindre signal de résistance. A Marseille, Clichy, Lyon, Saint-Quentin, Charleville, Bordeaux, Nantes, presque partout où des ouvriers manifestaient publiquement, portaient à la mairie ou à la préfecture leurs revendications de la journée de 8 heures et une législation du travail, ils furent brutalement assaillis, chargés sauvagement par la gendarmerie et la police. La foule répondit par des cris, les coups de sifflets, dans maintes localités, et aussi par des jets de pierres et des coups de revolver.
A Fourmies, la force armée est intervenue avec une cruauté inouïe. Les groupes du parti ouvrier de la localité avaient décidé à l’unanimité, dans une assemblée générale, le 20 avril, de fêter le 1er mai et de faire savoir aux fabricants qu’ils cesseraient le travail, ce jour-là. Les industriels de la région, groupés dans un syndicat, décidèrent dans une réunion et affichèrent qu’au 1er mai, les ouvriers absents des ateliers seraient licenciés.
Ils avaient espéré épouvanter les ouvriers, mais ils ne purent que les exaspérer. Les plus indifférents furent pris de rage à cette menace qui les poussait à une cessation générale du travail. La quantité d’ouvriers qui ont été le 1er mai an travail fut si infime, que les fabricants durent les renvoyer chez eux.
Les ateliers se vidaient, les rues et places regorgeaient d’ouvriers en habits de fête, qui se réjouissaient du magnifique rayon de soleil. Jamais on n’avait vu circuler autant de monde. Devant une filature, il y avait un rassemblement; on y avait vu entrer des ouvriers et on saluait les jaunes de coups de sifflets et de cris de lâches et de traîtres.
Ce fut le prétexte cherché pour l’intervention de la force armée. La gendarmerie attaqua la foule et procéda à de nombreuses arrestations. L’après-midi, arriva une troupe de jeunes gens, de femmes et d’enfants, en chantant sur cette même place et exigeant la libération des emprisonnés. Alors, les soldats, sans avoir été provoqués par la foule, sans avoir fait les trois sommations réglementaires, tirèrent. La boucherie aurait duré encore longtemps si le curé catholique Margerin, n’était pas sorti de la maison et n’avait pas crié : » Assez de victimes « . Neuf enfants étaient couchés sur la place, un homme de 30 ans, 2 jeunes gens de 20 ans, 2 enfants de 11 et 12 ans et quatre jeunes filles de 17 à 20 ans.
Une de ces dernières tenait un rameau dans la main, elle accompagnait son fiancé, portant un chapeau qui fut traversé par une balle. C’était la première fois que le fusil Lebel et la poudre sans fumée étaient essayés, et les deux avaient fait merveille.
Un cri de terreur retentit dans toute la France à la nouvelle de cette terrible boucherie de gens pacifiques, qui n’avaient en rien troublé » l’ordre « .
Constant en était tout pétrifié. Lui qui se présentait avec cynisme devant la Chambre, ne laissa pas échapper un mot de regret. Oranger et Rocher purent l’appeler souvent » Assassin ! «
On chercha à décharger sur Constant seul la responsabilité du crime de Fourmies, mais les ouvriers ne se laissèrent pas tromper. Ils savaient bien que derrière Constant, se cachaient les officiers exécuteurs des volontés de la classe capitaliste, comme aussi les fabricants, leurs mandataires même et conseillers municipaux, qui appelèrent l’armée et lancèrent les soldats et officiers contre les ouvriers.
La population ouvrière de Fourmies, siffla le 195e régiment qui avait participé à la tuerie et appela les soldats : » Assassins ! » Le 84e régiment fut accueilli par des applaudissements car ses sous-officiers s’étaient refusés à faire feu sur la foule. Un soldat du 145e refusa de tirer; l’officier, revolver au poing, le jeta par terre. » Je vois ma mère dans la foule « , réplique le soldat.
Quand Constant et les députés ministériels enterrèrent l’enquête sur les événements de Fourmies, ce fut parce qu’ils craignirent de découvrir les vrais coupables et de révéler que, dans de nombreux cas, soldats et officiers commandés, refusèrent d’obéir aux ordres de fusillades.
» Une enquête, avoua un député, introduirait l’indiscipline dans l’armée et conduirait les soldats à retourner enfin leurs armes « . Les fabricants avaient espéré mater la population : au contraire, elle était exaspérée. Les ouvriers baptisèrent les localités, les emplacements où avaient eu lieu la boucherie ; la place du marché, sur laquelle la foule s’était rassemblée, avait été appelée : place Lebel ; la rue Elliot où tombèrent les victimes, » la rue du crime « . Un cabaretier fit monter en bronze une balle qui l’avait frappé, dans une porte d’armoire, avec l’inscription : » Preuve du 1er Mai 1891, j’ai fait des victimes « .
Tout Fourmies participa aux obsèques des neuf cadavres; on refusa l’accès du cimetière au maire et aux conseillers municipaux. Quant aux familles des victimes, elles refusèrent l’argent offert par les autorités municipales pour les frais des funérailles et leurs besoins; les ouvriers apportèrent les sommes recueillies par souscription. Autour de Fourmies, étaient différents centres industriels avec une population de 2 à 5.000 habitants, éloignés de quelques lieues. De toutes ces villes, des délégations vinrent à l’enterrement ; de grands centres comme Lille et Roubaix envoyèrent des couronnes et des délégués. Le cimetière est devenu un lieu de pèlerinage où chaque dimanche accourent des travailleurs des villages avoisinants pour déposer des gerbes sur les tombes des victimes. Toute une semaine, le travail cessa à Fourmies. Dans les centres industriels, des grèves éclatèrent pour des augmentations de salaires, réduction de la journée du travail, abolition des décrets des fabricants, congédiements des chefs brutaux. Toute la contrée entra en ébullition.
Les conseils municipaux de Roubaix, Sète, Roanne, Calais, où étaient les socialistes, acceptèrent de recevoir l’argent pour les familles des victimes; l’Intransigeant, avec Rochefort, ouvrit une souscription. Toute la France versa. Le 1er mai a déjà ses martyrs : 1869, les troupes du général Palikao menacèrent, massacrèrent à Ricamarie et à St-Aubin les mineurs insurgés ; deux années plus tard, toute la France salua le 4 septembre 1870 et la république fut proclamée, comme un jour de libération.
Les socialistes se demandent combien d’années s’écouleront avant que la France se réjouisse de la victoire de la révolution sociale.
La presse capitaliste de Fourmies et des environs chercha à étouffer la vérité et à faire croire que les ouvriers ne sont pas mécontents mais sont excités artificiellement par la propagande socialiste de Renaud-Caline et Lafargue.
Les socialistes sont représentés comme des sorciers qui n’ont besoin que de se présenter quelque part pour transformer chaque chose en son contraire.
A peine paraissent-ils en quelque endroit, les capitalistes qui en sont réduits au pain sec et à l’eau pure, parce que leurs ouvriers peuvent manger la meilleure viande et boire le vin le plus fameux, deviennent des exploiteurs qui font travailler leurs gens 12 heures durant pour de vrais salaires de famine; et les ouvriers qui, jusqu’alors, étaient si contents de leur sort, s’imaginent encore une fois qu’ils sont devenus plus malheureux que les pierres de la rue. Si Ies industriels osaient formuler un souhait, ils exigeraient des bûchers publics, pour cuire à petit feu, ces rôtis de diables que sont les socialistes. En attendant la réalisation de cet idéal, ils ont en passant fait arrêter Fauline, le secrétaire du groupe du parti ouvrier de Fourmies. On l’accuse d’être l’auteur de la démonstration qui devait servir de prétexte à la boucherie. Comme les industriels, qui le haïssaient mortellement, ne peuvent le faire fusiller, ils veulent l’emprisonner pour longtemps. Mais les électeurs le vengeront en l’appelant, aux prochaines élections, maire de Fourmies.
Le 1er mai ne ressemble pas en France aux autres démonstrations populaires comme le 14 juillet, le 18 mars, ni au dernier dimanche de mai.
Le 18 mars, dans toute la France, les ouvriers rassemblés autour du drapeau du socialisme fêtent l’éveil de l’aurore de la révolution sociale. Le dimanche de la semaine de mai sanglante, les ouvriers et socialistes parisiens vont en pèlerinage au Mur des Fédérés du Père-Lachaise où les derniers combattants de la commune sont tombés, pour célébrer la mort de ces héros et jurer de les venger.
La manifestation de mai revêt un tout autre caractère, comme j’ai pu le constater dans les localités, où m’appelaient mes tournées de propagande.
Chaque ouvrier qui manifeste le 1er mai, a la conviction que les ouvriers du monde entier agissent et sentent comme lui. Il peut se trouver isolé en quelque coin du pays, il sait que la manifestation répond au célèbre mot d’ordre lancé par Marx et Engels : » Prolétaires de tous les pays, unissez-vous « ; l’internationalisme imprime à la manifestation de mai un cachet particulier, presque mystique. Il est touchant de voir les ouvriers qui ne sont jamais sortis de leur petite localité, et vivent en dehors de toute agitation, s’informant sur les manifestations de mai dans les autres pays, dont ils connaissent à peine le nom et dont la situation géographique leur est certainement inconnue.
Ils attendent le 1er Mai comme un jour de libération, car ils se disent que la lutte des camarades, au dehors, ils ne savent pas au juste où, contribue à l’amélioration de leur vie.
Les timides s’enhardissent en ce jour jusqu’à réclamer du patronat des améliorations de leurs conditions de travail ; ils déclarent des grèves sans savoir comment Ies mener. A leurs yeux, une force secrète enveloppe le 1er Mai pour le conduire à 1a victoire. La tuerie de Fourmies élèvera encore la mystique du 1er Mai; dans plusieurs villes on parle d’envoyer des délégués le 1er Mai 1892 à Fourmies, comme si le cimetière devait devenir le lieu de pèlerinage des socialistes français.
Le 1er Mai a fait sur la classe capitaliste une profonde impression. Le Figaro, organe de la riche bourgeoisie, voulant faire oublier que l’année dernière, il ridiculisait la manifestation en la qualifiant de farce, publiait le 2 mai une page de son collaborateur Saint-Seré, qui écrivait : » Si en Allemagne, comme en Belgique, tout se passe bien, on doit tenir pour très sérieuse la situation créée par le retour régulier et la généralité de cette manifestation d’ouvriers. Qu’on pense que cette manifestation a lieu à la même heure à Philadelphie, à Cracovie comme à Christiania et à Séville ; on doit confesser que, bien ou mal, l’étude de la pièce progresse et que sa première représentation, si éloignée qu’elle paraisse, sera terrible « .
Le Petit Journal et le Petit Parisien, vendus à des centaines de milliers d’exemplaires (l’édition du Petit Journal tire à plus d’un demi million) trouvent leurs chemins jusque dans les plus petits villages et recrutent leurs couches de lecteurs surtout dans la classe moyenne; ils ont fait la propagande pour la manifestation de Mai et la journée de 8 heures, ils montrent du respect devant les socialistes.
Les expressions des deux feuilles sont assez importantes, car elles reflètent les considérations de la petite bourgeoisie.
Le Petit Parisien écrit, le 8 mai, sous le titre » Grève sanglante » : » Le progrès du mouvement est plus constant et toujours plus rapide. Si on revient au temps du gouvernement Louis Philippe, on se heurte à des insurrections comme celle du cloître St-Rémy ; on avait alors à faire à des centaines d’insurgés; qui peuvent être facilement battus. Plus tard, en 1848, le soleil de juillet préside, après une bataille de 3 jours, à la défaite de 20.000 combattants.
» La répression fut terrible, et quand elle fut accomplie, les aveugles crurent la guerre sociale conjurée à tout jamais. Et cependant on en est arrivé à la lutte fraternelle terrible de 1871 qui mena à l’organisation d’armées entières de guerre civile.
» La simultanéité et l’unanimité avec lesquelles la manifestation de mai eut lieu dans le monde entier, renferme un sérieux avertissement. Il est évident que le flot monte et que les ouvriers ne sont plus disposés à une résignation; à l’état de désespoir que leur donne l’organisation de la société à ce qu’ils disent. La solution du problème est difficile, répondent les adversaires du progrès. N’est-ce pas la langue que, en tous temps et en tous lieux ont parlé les heureux de ce monde ?
L’antiquité ne comprend pas que le monde puisse exister sans esclavage ; le Moyen-Âge ne voulait pas libérer les serfs; dans les yeux du vieux régime, comptent toujours les préjugés de la noblesse pour des dogmes inébranlables. Les époques tombent en poussière les unes après les autres. La grande révolution a passé, seulement ces principes n’ont pas abouti à leurs conséquences sociales nécessaires et l’heure approche où la vieille construction centenaire s’écroule, qu’il faut protéger par des réparations pour éviter sa chute. «
L’impression de la manifestation de mai dut être bien profonde pour que Clemenceau, le volcan éteint du radicalisme s’exprime ainsi à la Chambre :
» Messieurs, n’êtes-vous pas ému par l’importance que le 1er Mai a acquis ? Ne voit-on pas, à la lecture des journaux, la quantité de dépêches de toutes les parties d’Europe et d’Amérique, qui disent ce qui a été fait dans tous les centres ouvriers ?
Vous avez accompagné en pensée les grandes processions qui ont traversé les villes aux applaudissements des masses populaires. Vous savez qu’en d’autres lieux on en est venu à des luttes, à des conflits avec la force armée ; ici vous avez vu l’enthousiasme, là la colère, partout l’ardeur passionnée. Il devient certain pour les plus myopes, que cela fermente dans la classe ouvrière, qu’un nouveau moment surgit dans l’histoire, qu’une nouvelle force terrible se révèle avec laquelle les politiques doivent compter.
» Que signifie cela ? Nous devrons avoir le courage de répondre à cette question sous la forme que les pionniers du mouvement ont accepté : c’est le 4e Etat qui se lève et veut conquérir pour lui le pouvoir.
J’affirme que le fait le plus important de la vie politique à présent est la révolution inévitable qui se prépare : l’organisation du 4e Etat, vous devez compter avec cela, vous devez vous opposer au 4e Etat avec violence, c’est la guerre civile !
Recourez-vous à la violence, c’est la guerre civile ! Quel fatalisme !
Les républiques parlementaires et les monarchies doivent-elles prévenir par des voies différentes les mêmes catastrophes ? «
Les classes possédantes en France sont incapables de comprendre un tel langage. Sont-elles saisies de crainte, elles n’ont qu’une pensée : fuir sous la protection de Napoléon III, d’un Thiers ou de Constant, qui jouent la providence pour les protéger de chaque danger.
Le développement économique et l’incompréhension infinie des classes dominantes préparent en France des événements terribles qui ne se termineront plus comme en 1830, 1848 et 1870, par une révolution politique, mais par une transformation sociale.
Le 1er Mai a prouvé que dans tous les pays, avec la forme de production capitaliste, la classe ouvrière est pliée sous le même joug, souffre du même mal, mais sent le même besoin, est animée par la même pensée d’émancipation : le 1er Mai a prouvé, et ce fait mérite considération, que les prolétaires de tous les pays sont déjà prêts à s’unir pour une action de classe.