
Introduction
Cette brève analyse historique est née dans le contexte du mouvement social contre la réforme des retraites de 2023. Lors d’une réunion publique , plusieurs interventions ont fustigé les salariés actuels qui n’étaient pas prêts à sacrifier l’intégralité de leur salaire pour gagner la lutte. Ces prises de paroles, proches d’un certain « virilisme ouvrier »[1] flattaient les ouvriers de 1936 qui auraient fait grève alors qu’ils étaient dans la misère. Cependant, la comparaison historique de deux moments éloignés n’est pas toujours justifiées. Surtout, cette comparaison est biaisée car elle repose sur un mythe. Elle sous-estime notamment la force des organisations ouvrières pour rendre cette grande grève victorieuse. En 1936, la solidarité s’est organisée massivement. Il est nécessaire de tenir compte de cet aspect pour les luttes actuelles et comprendre les mentalités des travailleurs d’aujourd’hui, afin de pouvoir agir plus efficacement sur les mouvements sociaux en cours.
Faire l’histoire des solidarités reste complexe car il y a peu d’études sur ces questions et ce n’est pas cet aspect là que les contemporains, ou les sources mettent en avant[2]. C’est plutôt le rapport de force, les revendications, l’état de la mobilisation du moment, les grands acteurs du mouvement qui attirent l’attention. Malgré tout, en arrière plan, des informations filtrent sur la solidarité, les soutiens dont ont bénéficié les luttes. C’est le cas en 1936 avec le journal de la CGT, La Vie Ouvrière, qui ne donne très certainement qu’un maigre aperçu des solidarités qui ont pu existé.
Mai-juin 1936 est restée dans la mémoire ouvrière et populaire comme la victoire de deux grands acquis : les deux semaines de congés-payés, la semaine de 40 heures. Réduction du temps de travail, accès aux loisirs, la classe ouvrière acquiert la dignité qui lui était refusée depuis plus d’un siècle[3]. Ce mouvement reste d’autant plus dans la mémoire qu’il s’agit du seul véritable moment purement ouvrier du siècle[4].
Cependant, la mémoire reste toujours à distinguer de l’histoire dans le sens où elle peut distordre le processus réel dans lequel s’est déroulé ce mouvement social. C’est pour cela qu’il faut remettre en avant deux idées importantes permettant de comprendre mai-juin 1936 :
- Ce mouvement s’est développé dans un contexte particulier et favorable
- Ce mouvement s’est nourri d’une solidarité populaire active et massive, solidarité organisée par les partis, syndicats, associations membres du front populaire.
Pour ce faire, l’étude du journal La Vie Ouvrière lors des mois de juin-juillet 1936[5], montre bien les deux dimensions évoquées précédemment.
Un contexte favorable à la lutte revendicative
12.000 entreprises ont connu des grèves et 9.000 ont été occupées. Il s’agit de grèves venues « d’en bas »[6], spontanées dans le sens où elles n’ont pas été organisées centralement par la CGT ou le front populaire, même si des syndicalistes (souvent unitaires) en prennent la direction et les organisent.
A quoi est dû ce mouvement ? Sur le temps court, l’arrivée au pouvoir du front populaire favorise un tel mouvement. Il s’agit d’une « occasion favorable » car le front populaire a suscité de « l’espoir »[7]. Comme le remarque la Vie Ouvrière début juin 1936, « maintenant l’heure est venue d’obtenir satisfaction. Le triomphe du front populaire a (…) un sens précis et concret. Ils (Les ouvriers) ont voté pour la politique du pain, de la liberté et de la paix. Ils ont voté pour que ça change »[8].
Le mouvement n’est pas seulement favorisé par la victoire électorale mais aussi par la « mobilisation populaire qui l’a précédé » notamment les manifestations de rue issues des mobilisations antifascistes depuis février 1934[9]. La réunification syndicale de 1935 entre la CGT et la CGTU, les perspectives unitaires ont donné aux masses une impulsion décisive pour que les ouvriers se lancent aussi largement dans la lutte. Bien entendu, les raisons ne sont pas seulement politiques. La crise économique frappe le pays (certes pas aussi fortement que dans d’autres pays) et surtout l’imposition de la taylorisation avec sa « surexploitation systématique » favorise la colère ouvrière, la recherche de la dignité en se soustrayant au temps de l’exploitation.
Un mouvement de grève nourri de la solidarité populaire

La Vie Ouvrière du 19 juin 1936.
Rien de plus faux que d’estimer que les grèves de 1936 seraient une grève de désespoir. Au contraire, l’espoir que rien ne sera plus comme avant et sera meilleur guide leur grève. C’est en 1936 que la lutte s’est liée à la fête. Antoine Prost évoque un « aspect festif de la grève »[10], aspect que l’on retrouve d’ailleurs, pour le moment, dans le mouvement actuel.
Rien de plus faux non plus que d’affirmer qu’en 1936, les ouvriers n’avaient rien d’autre que leur salaire de misère pour s’en sortir. Leur lutte a été victorieuse notamment parce qu’elle s’est appuyée sur la solidarité ouvrière et populaire des organisations de la CGT mais aussi des organisations du front populaire.
La Vie Ouvrière, hebdomadaire de la CGT se fait largement l’écho de cette solidarité multiforme et insiste de plus, pour l’inscrire dans les principes du syndicalisme sous le front populaire. Si les chiffres ou l’action de solidarité peuvent être grossis (difficile de vérifier ce qui est énoncé dans La Vie Ouvrière), ce qui est certain, c’est que les syndicalistes CGT incitent à développer partout la solidarité comme raconté dans les différents articles.
Les actions concrètes de solidarité
Les secteurs non engagés dans la grève apportent leur contribution, montrant une solidarité de classe de tous envers tous. Dans la commune de Landry, les cheminots envoient des sommes d’argent à leurs camarades des usines voisines en grève[11]. Les ouvriers de l’usine à gaz de Clichy, non touchée par la grève, ont récolté 600 francs pour les ouvrières en grève souvent algériennes des usines autour[12]. La VO insiste aussi sur les chômeurs de Denain qui ont récolté des fonds pour les grévistes auprès de la population locale[13]. Les autres catégories peuvent aussi se montrer solidaires, les paysans et les commerçants. A Cholet, dans les grèves d’usines de chaussures, « parmi les commerçants, citons Mr Diot, pâtissier, qui ravitaille les grévistes avec des brioches »[14]. Cette solidarité est aussi perçue comme nécessaire pour vaincre et n’est pas annexe ou à l’arrière plan du mouvement. « Les souscriptions et collectes ont déjà produit plusieurs millions de francs et ce mouvement de solidarité, s’élargissant, permettra à tous les grévistes de tenir jusqu’à la victoire »[15]. La solidarité envers les grévistes en lutte est aussi avancée en principe des structures syndicales de lutte. Le 19 juin 1936, un article explique le travail du centre syndical du 18ème arrondissement de Paris durant les grèves. Son activité est prise comme modèle pour le reste de la CGT. Ce centre syndical a eu à organiser et coordonner le mouvement de grève de 143 établissements, à prendre des renseignements, à donner des conseils d’organisation aux grévistes. Et surtout à organiser la solidarité : « un effort important fut aussi accompli pour aider pécuniairement les grévistes. Près de 50.000 francs furent distribués grâce à la diffusion de 39.000 cartes de grèves éditées par nous. Le collectage chez les fonctionnaires, les ouvriers des services publics, dans les organisations du front populaire et auprès de la population de tout l’arrondissement fut fait »[16]. La caisse de grève est donc perçu en 1936 comme un élément essentiel de la lutte, pour tenir, pour apporter la solidarité, pour montrer l’intérêt du syndicat. D’ailleurs, le manque de liaison d’usines en grève avec les structures syndicales est parfois relevé, notamment à Boulogne Billancourt où les directions syndicales sont surtout occupées à suivre la situation des grosses boites comme Renault. Du retard a lieu dans la solidarité avec les grévistes. Mais petit à petit, lorsque le contact se réalise « s’organise le ravitaillement, couchage et surtout divertissement »[17].
Enfin, le contexte favorable d’arrivée au pouvoir du front populaire fait que le gouvernement n’envoie plus la force pour déloger les grévistes. De plus, les organisations du front populaire, fortes de leurs succès organisent la solidarité. A Villejuif, 12.000 francs sont récoltés[18], à Sevron, le conseil municipal vote un secours de 5.000 francs « destiné aux grévistes les plus nécessiteux »[19]. La Vie Ouvrière ne donne que quelques exemples limités de cette solidarité mais Maurice Thorez, dirigeant du PCF, tirant un bilan des grèves, estime que les communistes sont « dévoués à la cause du peuple. Nous avons manifesté une solidarité agissante à l’égard des grévistes »[20]. Là aussi, cela montre que hors de la CGT, des forces politiques ont aussi déployées leurs militants pour aider les grévistes à tenir jusqu’à satisfaction des revendications.
Terrain peu défriché par les historiens, la solidarité ouvrière par le biais des caisses de grève, analysée dans la seule Vie Ouvrière de juin 1936 (en plein cœur du mouvement néanmoins) montre sa place centrale dans les moyens utilisés pour faire plier le patronat. Prôner l’engagement collectif, en se donnant les moyens de perdre le moins possible, tout en étant le plus fort possible (tension paradoxale, difficile à obtenir), reste, à la lumière de cette brève analyse historique, une nécessité pour renforcer les mouvements sociaux.
[1] VIGNA, Xavier. De la conscience fière au stigmate social : le virilisme ouvrier à l’épreuve des années 1968 In : Une histoire sans les hommes est-elle possible ? Genre et masculinités [en ligne]. Lyon : ENS Éditions, 2014 (généré le 14 juillet 2023). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/enseditions/8402>.
[2] Voir cependant l’ouvrage de référence, Delalande N., La Lutte et l’entraide : L’Âge des solidarités ouvrières, Editions du Seuil, Paris, 2019, 368 p.
[3] Sans oublier les conventions collectives, l’augmentation des salaires, la reconnaissance des délégués d’ateliers.
[4] X. Vigna, Histoire des ouvriers au XXème siècle.
[5] Dont l’accès est libre sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32889252n/date
[6] A. Prost, « les grèves de mai juin 1936 revisitées », Le mouvement social, 2002/3, p. 33-54.
[7] Idem.
[8] La Vie Ouvrière, 5 juin 1936
[9] A. Prost, « les grèves de mai juin 1936 revisitées », Le mouvement social, 2002/3, p. 33-54.
[10] Idem.
[11] La Vie Ouvrière, 5 juin 1936.
[12] La Vie Ouvrière, 19 juin 1936.
[13] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.
[14] La Vie Ouvrière, 26 juin 1936.
[15] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.
[16] La Vie Ouvrière, 19 juin 1936.
[17] La Vie Ouvrière, 3 juillet 1936.
[18] Idem
[19] La Vie Ouvrière, 12 juin 1936.
[20] M. Thorez, « La lutte pour le pain », Œuvres choisies, tome 1, 1924-1937, Editions sociales, p. 341.
