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Marc Bloch, « Sur la réforme de l’enseignement », Les Cahiers politiques, n° 3, juillet 1943

« Tout malheur national appelle, d’abord, un examen de conscience ; puis (car l’examen de conscience n’est qu’une délectation morose, s’il n’aboutit à un effort vers le mieux) l’établissement d’un plan de rénovation. Quand, après la victoire prochaine, nous nous retrouverons entre Français, sur une terre rendue à la liberté, le grand devoir sera de refaire une France neuve.
Or, de tant de reconstructions indispensables, celle de notre système pédagogique ne sera pas la moins urgente. Qu’il s’agisse de stratégie, de pratique administrative ou, simplement, de résistance morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos dirigeants et (pourquoi ne pas voir le courage de l’avouer ?) dans toute une partie de notre peuple, une défaite à la fois de l’intelligence et du caractère. C’est dire que, parmi ses causes profondes, les insuffisances de la formation que notre société donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang.


Pour redresser ces vices, une réforme timide serait vaine. On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines. C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. En matière d’enseignement, comme partout, la prétendue révolution nationale a perpétuellement oscillé entre le retour aux routines les plus désuètes et l’imitation servile de systèmes étrangers au génie de notre peuple. La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution, parce qu’elle fera du neuf.
Ne nous y trompons pas, la tâche sera rude. Elle n’ira pas sans déchirements. Il sera toujours difficile de persuader des maîtres que les méthodes qu’ils ont longuement et consciencieusement pratiquées n’étaient peut-être pas les meilleures ; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à être élevés autrement qu’eux-mêmes ne l’ont été ; aux anciens élèves de grandes Écoles, que ces établissements parés de tous les prestiges du souvenir et de la camaraderie doivent être supprimés. Là, comme ailleurs, cependant, l’avenir, n’en doutons pas, appartiendra aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de l’enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une commode demeure.
De cette révolution nécessaire, on ne saurait prétendre discuter, en quelques pages, le programme. Le tracé précis viendra, s’il y a lieu, plus tard et par collaboration. On se bornera pour l’instant à quelques principes directeurs.
Une condition préliminaire s’impose : à ce point impérieuse que, si elle manque à être remplie, rien de sérieux ne se fera. Il importe que, pour l’éducation de ses jeunes, comme pour le développement permanent de la culture dans l’ensemble de ses citoyens, la France de demain sache dépenser incomparablement plus qu’elle ne s’y est résignée jusqu’ici.


Deux épisodes ont, à cet égard, brutalement caractérisé, avant-guerre, l’attitude des éléments mêmes que la défaite devait hisser au pouvoir et que la victoire en précipitera bientôt. Lorsque, ministre de la  » prospérité « , André Tardieu établit un vaste plan d’  » outillage national « , il commença par proscrire purement et simplement, de cet équipement d’une France heureuse, tout armement scientifique (plus tard, si je ne me trompe, un repentir de la dernière heure fit inscrire au budget quelques crédits pour les laboratoires ; car, après tout, la Schwerindustrie ne peut ignorer absolument que les techniciens servent à quelque chose ; les bibliothèques par contre continuèrent d’être oubliées ; des  » réalistes  » ont-ils à se soucier des livres ? et surtout quel besoin les Français trop pauvres pour acheter eux-mêmes des livres auraient-ils de lire ?).
Lorsque, ministre de la grande pénitence, Pierre Laval, désireux, avant tout, d’atteindre, par ricochet, les salaires, eu décidé de pratiquer dans les dépenses de la République quelques coupes sombres, on vit, seul entre tous les gouvernements civilisés, le gouvernement français étendre cette épargne aux œuvres de l’intelligence.  » Ce qui nous a toujours frappés chez vos gouvernants, me disait naguère un ami norvégien, c’est le peu d’intérêt qu’ils portent aux choses de l’esprit.  » Le mot était dur. On voudrait qu’il cessât, à jamais, d’être mérité…
Il nous faudrait donc des ressources nouvelles. Pour nos laboratoires. Pour nos bibliothèques peut-être plus encore, car elles ont été, jusqu’ici, les grandes victimes (bibliothèques savantes ; bibliothèques dites populaires aussi, dont le misérable état, comparé à ce que nous offrent l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne même, est une des pires hontes de notre pays. Qui a pu sans mélancolie feuilleter le catalogue d’une bibliothèque d’une grande ville, pour ne pas parler des petites et y mesurer l’amenuisement progressif des achats, la décadence de la culture depuis une cinquantaine d’années ? La bourgeoisie dite éclairée ne lit plus guère ; et ceux qui, issus de milieux moins aisés ne demanderaient qu’à lire, les livres ne viennent pas les solliciter). Pour nos entreprises de recherches. Pour nos universités, nos lycées et nos écoles, où il convient que pénètrent l’hygiène et la joie, la jeunesse a le droit de ne plus être confinée entre des murs lépreux, dans l’obscurité de sordides in pace. Il nous en faudra aussi, disons-le sans fausse honte, pour assurer à nos maîtres de tous les degrés une existence non pas luxueuse certes (ce n’est pas une France de luxe que nous rêvons), mais suffisamment dégagée des menues angoisses matérielles, suffisamment protégée contre la nécessité de gagne-pain accessoires pour que ces hommes puissent apporter à leurs tâches d’enseignement ou d’enquête scientifique une âme entièrement libre et un esprit qui n’aura pas cessé de se rafraîchir aux sources vives de l’art ou de la science.
Mais ces indispensables sacrifices seraient vains s’ils ne s’adressaient à un enseignement tout rajeuni.


Un mot, un affreux mot, résume une des tares les plus pernicieuses de notre système actuel : celui de bachotage. C’est certainement dans l’enseignement primaire que le poison a pénétré le moins avant : sans l’avoir, je le crains, tout à fait épargné. L’enseignement secondaire, celui des universités et les grandes écoles en sont tout infectés.
« Bachotage » – Autrement dit : hantise de l’examen et du classement. Pis encore : ce qui devait être simplement un réactif, destiné à éprouver la valeur de l’éducation, devient une fin en soi, vers laquelle s’oriente, dorénavant, l’éducation tout entière. On n’invite plus les enfants ou les étudiants à acquérir les connaissances dont l’examen permettra, tant bien que mal, d’apprécier la solidité. C’est à se préparer à l’examen qu’on les convie. Ainsi un chien savant n’est pas un chien qui sait beaucoup de choses, mais qui a été dressé à donner, par quelques exercices choisis d’avance, l’illusion du savoir.  » Vous serez certainement agrégé l’année prochaine, disait naïvement un juge d’agrégation à un de mes étudiants, cette année, vous n’êtes pas encore suffisamment formé au concours.  » Durant les vingt dernières années, le mal a fait d’épouvantables ravages. Nos étudiants de licence trébuchent désormais de certificat en certificat. Depuis la révolution nationale, on n’entre plus au barreau sans un examen supplémentaire. Des lycées ont organisé, interrompant pour cela la suite régulière des études, un  » pré- baccalauréat « . Dans les librairies médicales de Paris, se vendent, toutes faites, les questions d’internat, qu’il n’y a qu’à apprendre par cœur. Certaines institutions privées ont découpé les programmes sujet par sujet et se vantent d’un sectionnement si juste que la plupart de leurs candidats ne tombent jamais que sur des questions ainsi traitées et corrigées. Du haut en bas de l’échelle, l’attraction des examens futurs exerce son effet. Au grand détriment de leur instruction, parfois de leur santé, d’innombrables enfants suivent trop jeunes des classes conçues originairement pour de plus vieux, parce qu’il faut éviter à tout prix le retard éventuel qui les amènerait plus tard à se heurter aux limites d’âge de telle ou telle grande école.  » Tous nos programmes scientifiques d’enseignement secondaire, me disait un physicien, sont conçus en vue de celui de Polytechnique.  » Et, dans les lycées ou collèges, les
perpétuelles compositions entretiennent moins encore l’émulation, d’ailleurs mal comprise, que l’aptitude au travail hâtif, dont on verra plus tard nos misérables adolescents subir les affres, en pleine canicule, dans des salles surchauffées.
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’insister sur les inconvénients intellectuels d’une pareille manie examinatoire. Mais ses conséquences morales, les a-t-on toujours assez clairement vues : la crainte de toute initiative, chez les maîtres comme chez les élèves ; la négation de toute libre curiosité ; le culte du succès substitué au goût de la connaissance ; une sorte de tremblement perpétuel et de hargne, là où devrait au contraire régner la libre joie d’entreprendre ; la foi dans la chance (car ces examens, quelle que puisse être la conscience des examinateurs, demeurent, par nature, hasardeux : qu’on veuille bien se souvenir de la curieuse et terrible enquête de Piéron et Laugier, si savamment étouffée par les chefs de l’Université : d’un correcteur à l’autre, d’un jour à l’autre, elle a révélé des plus inquiétantes variations dans les notes) ; enfin, mal encore infiniment plus grave, la foi dans la fraude ? Car on  » copie  » dans nos classes, au jour des compositions, on copie dans nos salles d’examen, on copie beaucoup plus fréquemment et avec beaucoup plus de succès que les autorités ne veulent officiellement l’avouer. Certes, je le sais, il subsiste, Dieu merci ! des âmes probes. Je consens même qu’elles soient nombreuses. Elles y ont du mérite.  » Faut-il que tu aies bien copié  » : ainsi un élève de ma connaissance, qui venait d’être premier et l’avait été honnêtement s’entendait interpeller, sur un ton d’atroce admiration, par un de ses camarades. Est-ce dans cette atmosphère qu’on forme une jeunesse ?
J’ai dit que je ne pouvais présenter ici un programme détaillé de réforme. Il sera délicat à établir. Certaines condamnations à mort s’imposent. Qui croit encore au baccalauréat, à la valeur de choix, à l’efficacité intellectuelle de cette aléatoire forcerie ? Bien entendu, divers procédés de sélection demeureront, cependant, nécessaires ; mais plus rationnellement conçus et en nombre désormais suffisamment restreint pour que la vie de l’écolier ou de l’étudiant cesse d’être enfermée dans une obsédante répétition d’épreuves. je me contenterai, pour l’instant, d’une suggestion très simple de d’application dès l’abord aisée.
J’ai, comme tous mes collègues, corrigé des copies, interrogé des candidats. Comme tous, je me reconnais sujet à l’erreur. M’arrive-t-il cependant de confondre une très bonne épreuve avec une très mauvaise, ou même avec une épreuve moyenne ? Assez rarement, je pense. Mais, lorsque je vois un examinateur décider que telle ou telle copie d’histoire par exemple ou de philosophie ou même de mathématiques, cotée sur 20 vaut 13 1/4 et telle autre 13 1/2, je ne puis en toute déférence m’empêcher de crier à la mauvaise plaisanterie. De quelle balance de précision l’homme dispose-t-il donc qu’il lui permette de mesurer avec une approximation de 1,2% la valeur d’un exposé historique ou d’une discussion mathématique ? Nous demandons instamment que – selon l’exemple de plusieurs pays étrangers – l’échelle des notes soit uniformément et impérieusement ramenée à cinq grandes catégories : 1 ou  » très mauvais « , 2 ou  » mauvais « , 3 qui sera  » passable « , 4 qui voudra dire  » bien « , 5 qui voudra dire  » très bien  » (non  » parfait « , qu’interdit l’infirmité humaine). Cela du moins partout où les ex æquo sont sans inconvénients. Il faudra faire étudier à un mathématicien le problème des concours à places limitées. Mais là encore, il doit être possible de se garder de raffinements trop poussés, dont l’absurdité ne nous échappe que par suite d’une trop longue accoutumance. Tout vaut mieux qu’une sottise, qui se prolonge en injustice.
Mais l’abus des examens n’est peut-être, à son tour, qu’un des signes de déformations plus profondes. Là encore, je parlerai peu de l’école primaire. Autant que je la connaisse – car j’ai avec elle, je l’avoue, moins de familiarité qu’avec le Lycée et l’Université – elle n’est pas sans défauts. Elle me paraît, cependant, beaucoup moins mal adaptée à ses fins que ne le sont, pour leur part, les établissements des deux autres degrés. Les erreurs des enseignements secondaire et supérieur sont patentes. Elles peuvent s’exprimer brièvement comme il suit.


L’enseignement supérieur a été dévoré par les écoles spéciales, du type napoléonien. Les Facultés même ne méritent guère d’autre nom que celui-là. Qu’est-ce qu’une Faculté des Lettres, sinon, avant tout, une usine à fabriquer des professeurs, comme Polytechnique une usine à fabriquer des ingénieurs ou des artilleurs ? D’où deux résultats également déplorables. Le premier est que nous préparons mal à la recherche scientifique ; que, par suite, cette recherche chez nous périclite. Interrogez à ce sujet un médecin, par exemple, ou un historien ; s’ils sont sincères leurs réponses ne différeront guère. Par là, soit dit en passant, notre rayonnement international a été gravement atteint : en beaucoup de matières, les étudiants étrangers ont cessé de venir chez nous, parce que nos universités ne leur offrent plus qu’une préparation à des examens professionnels, sans intérêt pour eux. D’autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. À aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen.
Le remède ? Une fois de plus, il faut, dans ce premier schéma, renoncer au détail. Disons seulement, en deux mots, que nous demandons la reconstitution de vraies universités, divisées désormais, non en rigides facultés qui se prennent pour des patries, mais en souples groupements de disciplines ; puis, concurremment avec cette grande réforme, l’abolition des écoles spéciales. À leur place, quelques instituts d’application technique permettant la préparation dernière à certaines carrières : après, toutefois, un passage obligatoire dans les universités. Pour achever la formation particulière d’une certaine catégorie d’ingénieurs, l’École des ponts et chaussées, par exemple, est indispensable ; affaire d’Université, la préparation scientifique générale n’a pas de raison d’être donnée dans une école entre cloisons étanches, comme Polytechnique.
Aussi bien deux exemples, qu’on empruntera impartialement à nos deux moments opposés de notre histoire politique, feront sans doute saisir, mieux que de longs discours, la routine avec laquelle on voudrait rompre et l’orientation nouvelle qu’on voudrait adopter.
Nous avons vu naguère le Front Populaire se proposer de briser le quasi-monopole des Sciences politiques, comme pépinière de notre haute administration. Politiquement, l’idée était saine. Un régime a toujours le droit de ne pas recruter ses serviteurs dans un milieu, dont les traditions lui sont presque unanimement hostiles. Mais qu’imaginèrent alors les hommes au gouvernement ? Ils auraient pu songer à instituer un grand concours d’administration civile, analogue à l’admirable concours du Civil Service britannique : comme lui, fondé avant tout sur des épreuves de culture générale et laissant, grâce à un libre jeu d’options, une grande part aux curiosités individuelles ; comme lui, enfin, préparé dans des universités d’esprit élargi. Ils préférèrent tracer le plan d’une nouvelle école spéciale : une autre École des Sciences politiques, encore un peu mieux close que sa rivale…
Le régime de Vichy a supprimé les Écoles normales. Mesure principalement politique, sans aucun doute. Nul ne saurait se laisser tromper par les absurdes griefs qui lui servirent de masque. Aux instituteurs, les Écoles normales donnaient, elles leur donneront sans doute de nouveau, une instruction générale et une formation technique également solides. On accordera, cependant, qu’au sortir de ces établissements, forcément un peu repliés sur eux-mêmes et de programme nécessairement rigide, il ne serait sans doute pas, pour de jeunes esprits, inutile de prendre contact avec des milieux étudiants plus variés, de même qu’avec des formes d’enseignement plus critiques et plus souples. Remplacer l’École normale par un passage dans des lycées, comme l’a voulu Vichy, est un non-sens. Les futurs maîtres y apprennent moins bien ce qu’on leur enseignait mieux dans l’ancienne École. Mais je les verrai volontiers, pour ma part, une fois les Écoles normales rétablies, achever leur cycle d’études par un an de travail très libre dans les universités.


Depuis quelques décades, l’enseignement secondaire est en perpétuel remaniement. Sans doute, les grotesques incohérences des trois dernières années ne dénoncent-elles rien d’autre que l’incapacité foncière du régime à rien créer ni coordonner. Mais le déséquilibre est plus ancien. Il répond à des causes profondes. L’ancien système humaniste a vécu. Il n’a pas été remplacé. D’où un malaise aigu, qui se traduit de bien des façons. Il y a toujours eu de mauvais élèves qui devenaient, plus tard, des hommes instruits et cultivés. Je ne crois pas me tromper en disant que le cas a, de nos jours, tout à fait cessé d’être exceptionnel. Alors qu’inversement, beaucoup de prétendus bons élèves n’ouvriront plus jamais un livre. À la vérité, en ont-ils jamais ouvert, durant leurs classes, d’autres que leurs  » morceaux choisis  » ? Aussi bien, la désaffection qui enveloppe l’enseignement chez les jeunes n’est pas niable. Je suis un assez vieil homme pour m’en souvenir : il y a une quarantaine d’années, on allait au lycée avec plus de plaisir ; on le quittait avec moins de joie. Le succès du mouvement  » éclaireur  » s’explique par bien des raisons. Dans le nombre, figure, soyons-en sûr, au premier rang, l’échec de l’éducation officielle. Au milieu de sa meute ou de sa patrouille, l’enfant trouve ce que lui apporte de moins en moins le lycée ou le collège : meilleur esprit d’équipe, des chefs plus près de lui, des  » Centres d’intérêt  » mieux faits pour séduire et fixer la spontanéité d’une fraîche intelligence.
Plutôt que de développer ces critiques, il vaudra mieux, sans doute, indiquer sommairement ce que nous souhaitons.
Nous demandons un enseignement secondaire très largement ouvert. Son rôle est de former des élites, sans acception d’origine ou de fortune. Du moment donc qu’il doit cesser d’être (ou de redevenir) un enseignement de classe, une sélection s’imposera. un examen d’entrée demeurera probablement nécessaire ; il le faudra très simple et adapté à l’enfance : un test d’intelligence plutôt qu’une épreuve de connaissances… ou de perroquetage. Des examens de passage subsisteront. Mais non d’année en année. C’est méconnaître toute la psychologie de la croissance – disons mieux c’est nier la physiologie – que de prétendre juger un enfant ou un adolescent sur le travail d’une dizaine de mois. Quels mois, parfois, dans son développement !


Nous demandons une discipline plus accueillante, dans des classes moins nombreuses ; une discipline exercée par des maîtres et des administrateurs auxquels auront été enseignés au moins les grands principes de cette psychophysiologie, dont je rappelais tout à l’heure l’existence ; que les instituteurs apprennent ; qu’un professeur d’enseignement secondaire a actuellement le droit (il ne s’en prive pas toujours !) d’ignorer radicalement. Au lieu de chercher à plier l’enfant à un régime implacablement uniforme, on s’attachera à cultiver ses goûts, voire ses  » marottes « . Il y avait une grande fécondité dans l’idée des loisirs dirigés que, sous le nom d’éducation générale, Vichy s’est annexée, en la déformant. Il conviendra de la reprendre, à l’aide d’un personnel jeune. L’éducation physique aura sa large part. Étrangère à tout excès ridicule, à toute admiration béate ou malsaine pour un athlétisme d’exception, elle sera, simplement, ce qu’elle doit être : un moyen de fortifier le corps, donc le cerveau ; un appel à l’esprit d’équipe et de loyauté.


Nous demandons une très souple liberté d’option dans les matières d’enseignement : liberté désormais d’autant plus aisée que la suppression du carcan des examens doit permettre une grande variété d’initiative. se rend-on bien compte que, par la faute du baccalauréat, la France est actuellement un des rares pays où toute l’expérimentation pédagogique, toute nouveauté qui ne s’élève pas immédiatement à l’universel, se trouve particulièrement interdite ? Le latin universellement obligatoire est une absurdité ; de même l’uniformité d’un programme mathématique trop poussé, auquel certains esprits, qu’il faut peut-être plaindre, mais non condamner, se révèlent par nature rebelles. Nous ne nous proposons d’ailleurs nullement de rejeter la tradition humaniste. Sous préjudice, cela va de soi, des langues vivantes, le latin continuera d’être enseigné. Sa connaissance est indispensable à toute discipline de caractère historique. Elle ouvre l’accès d’une littérature dont les résonances sont loin d’être éteintes. Surtout, l’apprentissage d’une langue de caractère synthétique est, pour l’intelligence, une gymnastique à peu près irremplaçable. Mais pour que cette étude porte ses fruits, il faut qu’elle soit sérieuse, partant qu’un nombre d’heures suffisant lui soit consacré. Plutôt qu’un latin maladroitement ânonné, comme on le voit trop souvent aujourd’hui, mieux vaudrait pas de latin du tout ; avant toute chose, il faut dans l’éducation fuir l’à-peu-près. C’est pourquoi, malgré l’admirable valeur esthétique et intellectuelle du grec, je crains fort qu’il ne puisse être maintenu, sinon par exception : une once de latin, quelques grains de grec… je préfère bon poids du premier. Au reste, on n’aura pas la fausse vergogne des traductions. Aucun élève ne devrait sortir du lycée sans avoir pris contact avec les grandes œuvres antiques. Il est cent fois préférable d’avoir lu, en traduction, L’Odyssée ou L’Orestie tout entière que de s’être contenté d’en expliquer péniblement, dans le texte, deux ou trois douzaines de vers. Un magistrat du XVIIIe siècle, raconte Tallemant des Réaux, comme son fils, élève chez les jésuites, lui demandait de lui faire parvenir une Légende dorée, lui envoya, à la place, le Plutarque d’Amyot :  » Mon fils, lui écrivait-il, voilà la vie des saints telle que la lisent les honnêtes gens.  » Je laisse à ce parlementaire son jugement sur l’hagiographie. Qui ne souscrirait à celui qu’il portait sur les lettres grecques, même connues, comme chez Amyot, à travers un vêtement français ?


Nous demandons que l’éducation scientifique, que nous souhaitons étendue et profonde, laisse résolument tomber ce qui n’est que matière d’apprentissage technique. L’enseignement secondaire a pour objet de former des esprits ; non, par avance, des ingénieurs, des chimistes ou des arpenteurs. Ceux-là trouveront, plus tard et ailleurs, les écoles qu’il leur faut. Nous voudrions que, surtout jusqu’à quatorze ou quinze ans, une place fût faite aux disciplines d’observation, parmi lesquelles la botanique, pratiquée sur le terrain, semble appelée à tenir un rôle prééminent. Nous prions les mathématiciens de se souvenir que l’enseignement secondaire, la géométrie par exemple, a sa place beaucoup moins comme accumulation de connaissances (dont un grand nombre, par la suite, deviendront inutiles au commun des élèves) que comme un merveilleux instrument à aiguiser le raisonnement. Nous pensons que des allègements sérieux peuvent être apportés à des programmes comme celui de la chimie, où la masse des faits est excessive.


Nous demandons que par un enseignement historique et géographique largement conçu – j’ajouterais volontiers, pour l’histoire au moins, totalement refondu – on s’attache à donner à nos jeunes une image véridique et compréhensive du monde. Gardons-nous de réduire l’histoire, comme on a eu tendance à le faire ces dernières années, aux événements purement politiques d’une Europe, dans le temps, toute proche de nous. Le passé lointain inspire le sens et le respect des différences entre les hommes, en même temps qu’il affine la sensibilité à la poésie des destinées humaines. Dans le présent même, il importe bien davantage à un futur citoyen français de se faire une juste image des civilisations de l’Inde ou de la Chine que de connaître, sur le bout du doigt, la suite des mesures par où  » l’Empire autoritaire  » se mua, dit-on, en  » Empire libéral « . Là encore, comme dans les sciences physiques, un choix neuf s’impose.
En résumé, nous demandons, d’un bout à l’autre, une révision raisonnée des valeurs. La tradition française, incorporée dans un long destin pédagogique, nous est chère. Nous entendons en conserver les biens les plus précieux : son goût de l’humain ; son respect de la spontanéité spirituelle et de la liberté ; la continuité des formes d’art et de pensée qui sont le climat même de notre esprit. Mais nous savons que, pour lui être vraiment fidèles, elle nous commande elle-même de la prolonger vers l’avenir. »

Marc Bloch, « Sur la réforme de l’enseignement », Les Cahiers politiques, n° 3, juillet 1943, p. 17. Il s’agit d’une publication émanant du Conseil National de la Résistance, auquel Marc Bloch participa avant son arrestation le 8 mars 1944.

Lagos, les mille visages d’une ville insatiable

Vincent Hiribarren – Libération, jeudi 10 octobre 2024

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Lagos est-elle le futur de l’humanité ? La capitale économique du Nigeria, pays le plus peuplé du continent, est désormais la plus grande ville d’Afrique, devançant Le Caire (Egypte) ou Kinshasa (république démocratique du Congo), avec officiellement plus de 15 millions d’habitants, mais 22 millions pour toute l’agglomération. Lagos est une mégapole où le luxe ostentatoire côtoie une extrême pauvreté. Alors que l’Afrique est non seulement le continent qui connaît la plus forte démographie au monde – en 2050, plus de 25 % de la population mondiale sera africaine – mais aussi l’urbanisation la plus rapide de la planète, Lagos est bien l’image fascinante et parfois inquiétante du monde à venir. Il n’en fut pas toujours ainsi. Mais qui garde la mémoire de cette ville avant son extension exponentielle ?

Au XVe siècle, à la place de Lagos se trouvaient deux villages en bord de lagune nommés «Oto» et «Iddo» peuplés par des Awori qui faisaient partie du monde yoruba. La position de ces ports dans le lagon à l’abri des vagues de l’Océan leur assure une certaine richesse. Ils attirent alors les convoitises et leur puissant voisin de l’ouest, le royaume du Bénin, va les envahir au XVIe siècle. En quelques années, les différents villages sont regroupés et renommés «Eko». traite d’êtres humains La ville en gestation sera ensuite rebaptisée «Onim», puis «Lagos» par les navigateurs portugais à partir du XVIe siècle. Peut-être en référence à la ville portugaise de Lagos ou simplement à la lagune au bord de laquelle la ville se trouve. Lagos devient rapidement une ville fréquentée par des commerçants européens. Au XVIIe siècle, la nature de ce commerce commence à changer. Ce sont des êtres humains que les Européens viennent acheter dans la ville. Lagos acquiert son importance grâce au commerce transatlantique de plus de 2 millions d’êtres humains entre les XVIIe et XIXe siècles. La traite enrichit les notables de la ville : le roi Oba Kosoko ou la marchande Madam Efunroye Tinubu (1805-1887) en sont deux parfaits exemples au XIXe siècle. Ceci donnera une excuse aux Britanniques pour s’insérer dans la politique de la ville au nom de leur tout récent combat pour l’abolition de l’esclavage. Après une dizaine Golfe de Guinée d’années de pression, ils finissent par coloniser Lagos en 1861. Place au commerce de l’huile de palme pour alimenter la révolution industrielle en Europe. Cette invasion britannique de Lagos est la première pièce d’un puzzle commercial et territorial qui mène à la création de la colonie britannique du Nigeria en 1900. Capitale du Nigeria colonial, Lagos est un lieu de pouvoir grâce à sa position de port qui la connecte à Londres et au reste de l’Empire britannique. Des entrepreneurs nigérians introduisent la culture du cacao dans le sud-ouest de la colonie et favorisent l’essor de la finance. Une nouvelle élite intellectuelle prend son essor. Sa puissance est telle que de nombreux mouvements politiques vont éclore dès les années 1920. Alimotu Pelewura (vers 1861- 1951) est ainsi une commerçante qui fonde la Lagos Market Women’s Association dans les années 1920. Celle-ci s’oppose aux taxes coloniales et s’allie avec Herbert Macaulay (1864-1946), un architecte et politicien souvent considéré comme le fondateur du nationalisme nigérian.

Haut lieu de tensions politiques, Lagos est resté le centre névralgique de la politique nigériane jusqu’en 1991, date à laquelle Abuja, à 763 kilomètres plus au nord, devient la capitale du pays. Auparavant Lagos avait été le théâtre d’une grève générale en 1945 et le lieu des négociations pour l’indépendance acquise en 1960. C’est aussi à Lagos que se déroulent les nombreux coups d’Etat qui émaillent l’histoire mouvementée du pays. Tout comme toutes les grandes manifestations contre le pouvoir nigérian. Même les artistes incarnent cet esprit de révolte à l’image de Fela Anikulapo Kuti, le père de l’afrobeat (1938- 1997), qui régna un temps sur une enclave au sein même de la ville, la république de Kalakuta, prise d’assaut par des soldats en 1977. En pleine expansion démographique depuis les années 50, Lagos va continuer à attirer des populations venues de toutes les régions du Nigeria, mais aussi de tous les pays d’Afrique de l’Ouest, grâce au corridor de commerce qui la relie à Abidjan en Côte-d’Ivoire.

Nollywood Lagos est souvent prise en exemple comme un nouveau défi pour penser la ville. Mais différentes Lagos se superposent, entre la Lagos riche des îles, la Lagos commerçante d’Ebute Metta ou les très nombreux quartiers pauvres comme celui de Makoko construit sur des pilotis sous l’un des grands ponts de la ville. Connue pour son expansion démesurée et ses problèmes de circulation routière, la ville fait l’objet constant de projets d’urbanisme imposés bien souvent de manière autoritaire et effaçant les traces de son passé.

Un nouveau quartier d’affaires, Eko Atlantic City, nommé d’après l’un des anciens noms de la ville, est en train de voir le jour. Gagné sur la mer, le projet a fait l’objet de multiples critiques que ce soit pour l’érosion côtière qu’il a causée, mais aussi de fortes suspicions de corruption. Cette année, le projet d’autoroute entre Lagos et la ville à l’est du pays, Calabar, a été responsable de l’éviction de centaines de personnes. Lagos est surtout connue pour son rayonnement culturel. Avec une ambition continentale, voire mondiale, la ville est devenue une référence pour l’art. En particulier, pour la musique mais aussi le cinéma, comme l’atteste le succès de Nollywood, deuxième industrie cinématographique au monde avec plus de 2 000 films par an, derrière Bollywood en Inde. Malgré l’extrême pauvreté de la grande majorité de ses habitants, la ville est paradoxalement le symbole d’une révolution urbaine permanente dont témoigne la mini-série d’animation Iwájú, qui imagine une Lagos du futur. Née dans le monde urbain du littoral ouest africain au XVe siècle, la ville est ainsi devenue une référence urbaine mondiale au XXIe siècle.•

La publicité durant la Première Guerre Mondiale

1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Engagée dans une guerre totale, la France va utiliser son économie au service de la guerre. La publicité ne sera pas en reste. Elle saura attendrir l’arrière, galvaniser le patriotisme, ou dénoncer l’ennemi.

La guerre deviendra aussi un prétexte pour vendre tout et n’importe quoi. Ce qui fera dire à l’intellectuelle socialiste, Rosa Luxembourg, que « Les affaires fructifient sur des ruines. Des villes se métamorphosent en monceaux de décombres, des villages en cimetières, des régions entières en déserts ».

Voici quelques affiches publicitaires de la Première Guerre Mondiale regroupé dans l’ouvrage de Didier DAENINCKX, 1914-1918, La pub est déclarée !, Editions Hoëbeke, Paris, 2013.

Conseils pour la premier développement construit (1ère GM)

Conseils pour le paragraphe

Retours sur le premier développement construit

Contenu du sujet :

  • Il faut toujours utiliser les idées générales (partir d’elles) et développer ensuite les arguments. Exemple : Les civils sont mobilisés durant la 1ère GM. Les femmes… Les enfants…
  • Eviter d’oublier une partie du sujet (exemple : les difficultés des civils/l’économie de guerre)
  • Illustrer d’exemples, de faits, d’arguments les idées que vous défendez. Le correcteur a besoin de « preuves ».
  • Toujours définir les termes du sujet : le terme « civils »
  • Ne pas développer sur les soldats et les combats

Structuration du développement construit

  • Revenir à la ligne entre parties et faire des alinéas.
  • Sauter des lignes entre intro-développement-conclusion

Syntaxe et rédaction :

  • Attention à vérifier que les phrases ont du sens
  • ne pas faire des phrases trop longues
  • Toujours expliquer ce que vous dites par des éléments du cours : éviter le « quelque chose », un « truc »…

Quelques exemples réussis

Les cartes mentales des entrainements

L’antisémitisme et la xénophobie sous la IIIème République (1929-1939)

Malgré la rupture radicale que représente le régime de Vichy par rapport au sort des juifs et des étrangers, les idées antisémites et xénophobes se sont ancrées antérieurement, notamment dans la France des années 1930. Le racisme et l’antisémitisme se sont nourris de la crise économique, des discours d’extrême droite et de droite qui agitent cette menace pour décridibiliser le gouvernement de front populaire. Enfin, le gouvernement Daladier de 1938-1940 finit par céder à la xénophobie ambiante et met en place un arsenal juridique, que le gouvernement de Vichy réutilisera en partie.

1- La crise de 1929 renforce l’antisémitisme et la xénophobie

    L’antisémitisme vient de loin

    Dans la France des années 1930, l’antisémitisme n’est pas un fait nouveau. Il n’est pas non plus un attrait pour le racisme des nazis en Allemagne. Il vient de plus loin. Il est souvent issu d’un  antijudaïsme chrétien traditionnel. Edouard Drumont, figure antisémite de la fin du XIXème siècle rassemble dans son « best-seller » La France Juive, tous les préjugés tenaces sur les juifs : c’est lui qui permet le passage d’une critique de la religion juive à une haine des juifs comme personnes, à l’invention d’un « fait juif ». Le « juif » est vu par Drumont à la fois comme « riche », « fainéant », « étranger », traitre-espion. Il ne peut jamais être intégré à la communauté nationale et cherche à dominer le « bon » citoyen français : « Le droit du juif à opprimer les autres fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et le Talmud » (Edouard Drumont)[1]

    Cet antisémitisme latent connait un essor spectaculaire lors de l’affaire Dreyfus (1894-1899) lorsque le capitaine Dreyfus, qui est juif, est accusé, sans preuve, de trahir l’armée française. Cette affaire donne alors un fait divers spectaculaire pour favoriser la pénétration des idées antisémites en France : le juif est alors vu comme un traitre potentiel dont il faut se méfier.

    La crise économique et ses conséquences politiques favorisent la xénophobie et l’antisémitisme

    La crise économique, son lot de licenciements, la dévastation du chômage, les difficultés des paysans, favorisent le repli nationaliste. Le racisme et la xénophobie gagnent en vigueur par la sensation de mise en concurrence entre « travailleurs français » et « immigrés ». Le racisme n’est pas la seule réaction populaire : la contestation sociale s’amplifie notamment en région parisienne autour de marches contre la faim. Les partis de gauche, avec leurs organisations de masse, les CGT et CGTU, y jouent un rôle majeur et cherchent à unir les travailleurs français-immigrés. Dans le même temps, les élites sont impuissantes à résoudre les problèmes économiques de cette crise. Les difficultés demeurent et une partie de l’opinion voit dans l’étranger, le juif, la démocratie parlementaire, des obstacles majeurs à la sortie de la crise. Le 6 février 1934 est en ce sens le tournant majeur. Chauffées à blanc par l’affaire Stavisky (scandale de corruption autour de Stavisky, un riche juif ukrainien naturalisé français, qui a entre autre corrompu des hommes politiques pour s’enrichir), les ligues d’extrême droite manifestent devant l’Assemblée nationale contre la démocratie parlementaire. Cet événement est le moment fondateur d’une vague de xénophobie et d’antisémitisme qui traverse toute la France, et qui restera à un seuil élevé durant toute la période. En effet, nombre de journaux reprendront durant ces années des éléments de lecture et d’analyse antisémites et xénophobes. L’Action française, autour de Charles Maurras, de Léon Daudet entre autre, jouera notamment un rôle idéologique majeur dans ce domaine.

    L’assimilation du Juif à l’étranger

    Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, nombre de juifs fuient la politique antisémite et raciste nazie. Beaucoup de réfugiés arrivent en France, venant d’Allemagne, voire de l’Est de l’Europe. A cela s’ajoute les migrants italiens et à partir de juillet 1936, ceux fuyant la guerre civile espagnole. Confrontés à ce flux migratoire, la droite et l’extrême droite mettent le sujet des réfugiés au cœur du débat. Ils pointent les arguments de la crise et du chômage que subissent les « travailleurs français » et dénoncent ceux qui seraient de « faux réfugiés » (ils profiteraient de la « générosité » de la France pour s’y installer). Ces réactions xénophobes suintent dans toute la société à tel point que même le président de la commission interministérielle chargé des réfugiés allemands, Henry Béranger, affirme, « La France veut bien être une voie de triage, mais elle ne saurait être une voie de garage ». C’est dans ce contexte que les juifs sont de plus en plus confondus avec les étrangers, et victimes d’une xénophobie attisée par certains journaux comme Le Petit Bleu qui reprend l’idée que « les juifs allemands prennent la place des Français »[2].

    Cette xénophobie rampante au sein de la IIIème République se traduit aussi par des prises de décisions politiques. Dans la région de Lyon, une politique de « préférence nationale » est mise en place pour les chômeurs. Les étrangers sans travail sont ainsi exclus des allocations[3]. Nombre de travailleurs étrangers sont renvoyés dans leur pays natal comme ces 140.000 polonais forcés de quitter la France entre 1931-1936[4]. Cependant, des associations de gauche comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) protestent contre ces politiques et réclament la création d’un statut légal pour les étrangers vivant en France. La victoire du front populaire atténuera ces politiques de durcissement à l’égard des étrangers au sommet du pouvoir. Cependant, au sein de la société, les débats connaitront une polarisation intense et l’antisémitisme ainsi que le racisme seront avivés à l’extrême droite et à droite.

    2- Le front populaire et les réactions antisémites et xénophobes de la droite et l’extrême droite

    La victoire du Front populaire en mai 1936 conduit à un apaisement des mesures xénophobes. 6.000 étrangers qui ont perdu leur emploi se voient accorder un sursis quand à leur expulsion. Nombre d’étrangers réfugiés participent aux grèves ouvrières de mai-juin 1936 et bénéficient des mesures sociales du front populaire.

    Le gouvernement Blum vu comme « révolution juive »[5]

    Néanmoins, le gouvernement de front populaire est attaqué par la droite et l’extrême droite comme un semeur de désordre car il remet en cause les conceptions traditionnelles : celle du travail en répondant aux revendications ouvrières de diminuer le temps de travail, dans la famille où il soutient une « laïcisation » des mœurs face à l’encadrement religieux. Surtout les opposants au front populaire vont attiser l’antisémitisme et la xénophobie, pour semer la peur, notamment dans les campagnes.  «  La présence de Léon Blum à la tête du premier gouvernement de front populaire conduit à un regain d’antisémitisme aboutissant à présenter le front populaire comme l’œuvre des Juifs »[6]. Ainsi, l’Action Française dénonce un « complot juif » avec à sa tête Léon Blum, associé à un complot communiste venant de l’étranger (Moscou). Cette équation (front populaire = péril juif = péril rouge) est reprise par un arc politique allant de l’extrême droite comme l’Action Française, Gringoire à la droite voire au journal centriste d’Emile Roche, La République. Le but essentiel est de décrédibiliser l’action du front populaire en prétendant que son gouvernement est aux mains des étrangers et des juifs.

    Mais cela favorise surtout la diffusion de conceptions antisémites et xénophobes dans la population française. L’extrême droite accuse en effet le front populaire de favoriser le vote communautaire « juif ». « Tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » estime le député notoirement antisémite Xavier Vallat[7]. Il attise aussi des peurs fantasmées comme l’idée que Blum rêve d’imposer la « circoncision générale ».

    La guerre civile espagnole : un glissement supplémentaire vers la xénophobie

    La guerre civile espagnole (1936-1939) agit comme un miroir sur les débats français. A droite, le front populaire espagnol est assimilé au communisme, vu comme un péril étranger : le général Castelnau y voit « une révolution soviétique dirigée par Moscou », une « guerre entre la barbarie moscovite et la civilisation occidentale ». Ainsi, du centre à l’extrême droite, les commentaires sont souvent négatifs sur le camp républicain, alors que la droite peut se montrer favorable aux insurgés nationalistes de Franco. C’est dire la perception des républicains espagnols et des brigadistes internationaux, lorsqu’acculés par la défaite, ils viendront se réfugier en France. « Débris du front populaire », « grave problème », « épaves humaines » pour les plus modérés, « Armée du crime », « vandales rouges » pour l’extrême droite[8], tels sont les qualificatifs utilisés dans la presse de l’époque. La figure du réfugié étranger devient très négative. Cependant, et heureusement, tous ne partagent pas cet élan xénophobe : du cardinal Verdier, à François Mauriac, en passant par Henri Bergson, est lancé un « appel à la générosité »[9] pour accueillir les réfugiés espagnols.

    Après une poussée vers la gauche en mai-juin 1936, cette guerre, qui est aussi idéologique, provoque un glissement vers la droite d’une partie de l’opinion française, davantage sensible aux thèmes  chauvins et xénophobes, et à celui sur le « désordre social » du front populaire. Une partie de la presse attise ces idées. Le journal Le Matin, un des journaux les plus tirés, condamne la « racaille étrangère dans la France dépotoir » et les « indésirables »[10] . Quant à Gringoire, il s’en prend à « l’immensité de la crasse napolitaine [aux Italiens], de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves [aux populations d’Europe de l’Est, souvent juives], de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée [aux juifs];(…) ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises » (le texte en annexe ci-dessous).

                Loin d’apaiser la situation, Daladier, qui devient président du conseil en avril 1938, mène une politique de durcissement autour d’un gouvernement recentré vers la droite. Il reprend d’ailleurs à son compte le terme « d’indésirable » pour construire un arsenal juridique à l’encontre des étrangers.

    3- Un « Vichy avant Vichy »[11]? Les dernières années de la République

    Le gouvernement Daladier marque une rupture avec ses prédécesseurs. Ce dirigeant, issu pourtant de la majorité de front populaire recentre son gouvernement vers la droite et organise une nouvelle politique autour du thème du « renouveau », des vertus de l’ordre. Il s’agit pour lui de mettre un terme au « désordre » des grèves ouvrières. Les étrangers, les réfugiés figurent parmi les cibles du gouvernement, surtout qu’ils sont assimilés au péril rouge. Le glissement qui s’opère amène la fin d’une frontière nette entre la droite et l’extrême droite, à tel point que l’historien, Pierre Laborie évoque un « Vichy avant Vichy », Gérard Noiriel, les origines républicaines de Vichy[12].

    Par le biais de décrets lois, Daladier construit un arsenal juridique contre les étrangers dont le régime de Vichy s’inspirera. Dès avril 1938, le sénateur Lévy demande de priver les Français naturalisés du droit de vote s’ils ont fait grève en 1936 et propose que tout Français naturalisé attende dix avant d’obtenir le droit de vote Les décrets des 2 et 14 mai 1938 et le décret loi du 12 novembre 1938 reprennent en partie les idées du sénateurs Lévy. D’après le président du conseil Edouard Daladier, ces décrets marquent clairement « la discrimination que le gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité et la partie saine et laborieuse de la population étrangère »[13].

    Avec ce décret, les Français naturalisés doivent donc attendre cinq avant de pouvoir voter et ils sont exclus de tout emploi de fonction publique ou du barreau durant dix années. La déchéance de nationalité est appliquée pour les espions mais aussi pour des actes qui seraient contraires à « l’ordre public », à des étrangers qui « se montreraient indignes du titre de citoyen français ». Ces termes assez vagues permettent d’appliquer la déchéance de nationalité aux Français naturalisés qui se mettent en grève le 30 novembre 1938[14]. L’obtention de la nationalité par le mariage est aussi durcie : motif ? Eviter les « mariages de pure forme ». Enfin, ce décret-loi prévoit l’autorisation de l’internement préventif des « indésirables étrangers » car « il n’était pas moins indispensable d’assurer l’élimination rigoureuse des indésirables ». Il donne lieu à l’ouverture de « centres spéciaux » où la population étrangère indésirable « fera l’objet de la surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles de l’hospitalité ». Le premier de ces camps est ouvert le 21 janvier 1939 à Rieucros.

                « En rupture avec la tradition républicaine », le gouvernement Daladier reprend à son compte le discours « national-sécuritaire » qui fait des immigrants et des réfugiés les responsables de la crise française. Surtout, il met en œuvre cette politique contre les étrangers, en fabriquant des « indésirables » qui sont expédiés dans des « centres spéciaux »[15]. De fait, il instaure une première rupture qui servira au régime de Vichy pour s’en prendre aux étrangers et aux juifs.

    Laissons conclure l’historien Ben Khalifa qui résume bien la situation de ces années-là :

    « Durant les années 1938-1940, dans une ambiance très hostile aux allogènes, la France a renforcé la législation sur la police des étrangers. Cette période est emblématique car elle est marquée par un acharnement des dirigeants politiques contre une population qui a “choisi” la France comme lieu de refuge. L’arrivée massive des immigrés, le refus des pays d’accueil traditionnels d’assouplir les conditions d’entrée sur leur territoire ainsi que la montée de l’extrême droite expliquent les “dérives” de la IIIe République finissante. Dans ce contexte, le pouvoir administratif est renforcé aux dépens du pouvoir judiciaire. Les considérations humanitaires sont souvent bafouées par des fonctionnaires zélés. Les moyens humains et logistiques du ministère de l’Intérieur sont augmentés »[16].

    20 août 2024


    [1] Edouard Drumont, La France juive, passages cités dans G. Noiriel, Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, Editions La Découverte, Paris, 2019.

    [2] Le Petit Bleu, 7 décembre 1933, cité par Noiriel, L’immigration, op cit, p. 389

    [3] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.401

    [4] G Noiriel, Idem.

    [5] Une de L’Action Française du 14 juin 1936 : « La révolution juive chante victoire ».

    [6] Serge Berstein, Histoire de l’anticommunisme en France, Editions Olivier Orban, Paris, 1987, p. 320

    [7] Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, Editions complexe, Bruxelles, 2005 (réédition de 1992), p. 180.

    [8] José Cubero, Les Républicains espagnols, Editions Cairn, Pau, 2003, p. 50.

    [9] José Cubero, Idem.

    [10] Le Matin, 29 septembre 1937.

    [11] Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy.

    [12] C’est notamment le titre de son ouvrage.

    [13] Edouard Daladier, dans Décret relatif à la situation et à la police des étrangers, 12-11-1938, Journal Officiel de la République, lois et décrets n°0266, du 13 novembre 1938.

    [14] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.462-463.

    [15] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.457 à 465.

    [16] BEN KHALIFA Riadh, « La fabrique des clandestins en France, 1938-1940 », Migrations Société, 2012/1 (N° 139), p. 11-26. DOI : 10.3917/migra.139.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-1-page-11.htm

    Nous hébergeons trois millions de « travailleurs » étrangers — plus que nous n’avons de chômeurs. Il parait que cela ne suffit pas. Tandis qu’autour de nous chaque nation ferme brutalement sa porte au nez de nos sans-travail, on ouvre toutes grandes au déluge cosmopolite des écluses jusqu’à présent mieux gardées.

    Sommes–nous le dépotoir du monde ? Par toutes nos routes d’accès, transformées en grands collecteurs, coule sur nos terres une tourbe de plus en plus grouillante, de plus eu plus fétide. C’est l’immensité de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée; c’est tout ce que recrachent les vieilles terres de plaies et de fléaux. Doctrinaires crépus, conspirateurs furtifs,  régicides au teint verdâtre, pollaks mités, gratin de ghettos, contrebandiers d’armes, pistoleros en détresse, espions, usuriers, gangsters, marchands de femmes et de cocaïne, ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises. Ils arrivent de tous côtés, sans relâche, sur les océans, par-dessous les montagnes, à pleins trains, à pleins paquebots. Us arrivent et on les attend. De « gauche » ou de « droite », ils ont toujours des amis. Révolutions et coups d’Etat en offrent l’incessant prétexte. Naguère les Russes, ensuite les Polonais, puis les Grecs. puis les Italiens que suivirent les Allemands, précédant les Espagnols… A qui le tour ? Sous couleur «le droit d’asile, on laisse entrer pêle-mêle et sans la moindre précaution, réfugiés politiques et condamnés de droit commun — tous d’accord au moins sur un point : le droit qu’ils s’arrogent de nous traiter en pays conquis. Tandis que ceux-ci assomment les ouvriers dont ils volent le pain, ceux-là ne cessent d’insulter a notre patriotisme, dans nos propres journaux.

    De temps en temps, pour s’entretenir la main, ils nous font l’honneur de s’entre-tuer sous nos yeux. Sans doute pensent-ils qu’un tel spectacle nous procure un ravissement sans pareil C’est, en tout cas une façon bien à eux de reconnaître notre hospitalité. Un autre remerciement  consiste à raconter en  tous lieux que Marianne est une mégère injurieuse, égoïste et défiante qui moleste les pauvres Touristes et refuse tout bien être aux infatigables travailleurs que nous offrent la Palestine. l’Arménie et les Balkans.

    Cela dure depuis vingt uns : depuis que douze cent mille des nôtres ont donné leur -vie pour la liberté des peuples. Ah ! il s’agit bien du droit des indigènes ! Brâve Français, ils t’ont colonisé. Le bicot, c’est toi. Et les colons que tu ils fait venir de si loin se chargent de faire suer le burnous.

    Car tu paies pour savoir ce qu’il en coûte de n’être plus maître chez soi. Hôpitaux, dispensaires, maternités, secours de chômage, assistance publique, assurances sociales; tout est au service de l’innombrable étranger. 11 n’est plus guère en France qu’un endroit où on ne rencontre que des Français. C’est chez le percepteur.

    Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine

    Un article intéressant pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de la société française actuelle.

    L’article en ligne à l’origine ici: https://laviedesidees.fr/Vivons-nous-encore-dans-une

    Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

    par Olivier Schwartz , le 22 septembre 2009

    Désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance, réticence d’une partie des catégories modestes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres. Tels sont les trois faits qui, selon Olivier Schwartz, peuvent constituer des sources de difficultés pour reconstruire une cité de semblables. De ce panorama, il ressort que la France est à la fois plus et moins une société de classes qu’il y a une quarantaine d’années.

    Ce texte est la version rédigée de l’allocution prononcée par l’auteur lors du forum Réinventer la démocratie, organisé par La République des Idées à Grenoble en mai 2009. Olivier Schwartz participait à une table-ronde consacrée au thème « Classes, générations, âge », aux côtés de Louis Chauvel et de François Héran. L’enregistrement audio de cette table-ronde est disponible en podcast sur le site de La République des Idées].

    Photo : (cc)Alain Bachellier

    La question de la démocratie qui nous est posée aujourd’hui, c’est au fond celle de savoir dans quelle mesure nous sommes aujourd’hui capables, pour reprendre une expression de Robert Castel, de continuer à former, ou de recommencer à former une société qui soit une « société de semblables ». Une société de semblables, c’est-à-dire une société qui soit vraiment capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Pour contribuer à la discussion sur cette question, je voudrais simplement ici proposer trois observations factuelles et une remarque épistémologique. Les trois observations porteront sur des faits qui peuvent constituer aujourd’hui des sources de difficultés, des obstacles pour aller précisément dans ce sens, celui de la refondation d’une cité de semblables.

    Pour que mon propos soit sans ambiguïté, il va de soi que j’adhère complètement et pleinement à cet objectif à la fois civique et politique. Ma seule préoccupation est de m’arrêter sur des faits qui peuvent faire difficulté dans cette voie, et sur lesquels il faut par conséquent réfléchir. Ces faits, ces observations, ne prétendent nullement être exhaustifs. Il y aurait certainement bien d’autres éléments à mentionner. J’ai par contre délibérément choisi trois faits qui vont me conduire à me situer à des niveaux différents de la hiérarchie sociale.

    Extension du domaine du désavantage social

    Le premier fait est – malheureusement – d’une grande banalité : il s’agit de l’ampleur qu’a atteint, dans notre société, ce que l’on peut appeler le phénomène du désavantage social, le phénomène que représente l’existence de « groupes désavantagés ». J’entends par là des groupes dont les membres sont en situation vulnérable, sont exposés au chômage, à la précarité, aux emplois durs et mal rémunérés, à la relégation dans certains cas… Lorsque l’on regarde la société française telle qu’elle est aujourd’hui (et de ce point de vue, je suis profondément d’accord avec les critiques que Louis Chauvel n’a cessé de formuler, ces dernières années, contre la thématique de la moyennisation), on ne peut pas ne pas être frappé par l’étendue du phénomène et par le nombre de groupes qu’il affecte. Il y a d’une part tout un pan des salariés d’exécution du secteur privé : ces ouvriers frappés, aujourd’hui plus que jamais, par le chômage, la marginalisation, le fait de travailler dans des entreprises en déclin, et plus largement par tout ce processus de détérioration de la condition ouvrière sur lequel, depuis plusieurs années déjà, des travaux de sociologues ont attiré l’attention ; ces salariés occupant, dans les services et le tertiaire, ce qu’il est convenu d’appeler les emplois peu qualifiés… Tout un pan du salariat d’exécution du privé est aujourd’hui en situation de désavantage social.

    Et par ailleurs, il y a les jeunes. Les jeunes de familles populaires, bien sûr, d’abord et avant tout, et notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais c’est aussi toute une partie des jeunes diplômés de l’université qui rencontre, aujourd’hui, on le sait, de grandes difficultés pour accéder à l’emploi, et qui n’y parvient que dans des conditions précaires, marquées par le déclassement…

    De la politique de l’excellence aux inégalités intracatégorielles

    La deuxième observation que je voudrais faire, pour me déplacer dans la hiérarchie sociale, concerne les catégories supérieures. Il me semble qu’il y a aujourd’hui un trait assez largement commun à la culture d’une grande partie de ces catégories, en tout cas si l’on considère les fractions de ces catégories occupant des positions dirigeantes. Cet aspect, c’est l’importance qu’a prise, dans ces catégories, la culture de l’excellence, de la performance, de la compétence. Au coeur de cette culture, il y a une idée qui concerne la gouvernance des entreprises et des organisations. C’est l’idée qu’il faut aller vers une gouvernance qui, beaucoup plus qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, valorisera la performance et l’excellence, individualisera les carrières offertes aux uns et aux autres, et ceci en fonction des performances, des compétences, des résultats obtenus par les uns et par les autres. Il me paraît assez clair que cette conception de la gouvernance est aujourd’hui un élément central de la culture des catégories dirigeantes. Une caractéristique de cette culture est qu’elle peut être tout à fait favorable, d’un côté, en tout cas sur le principe, à des mesures visant à lutter contre les inégalités et les discriminations liées à l’origine (par exemple à l’origine ethnique) ; mais d’un autre côté, elle est profondément favorable à l’introduction, dans les entreprises et les organisations, d’un surcroît d’inégalités en fonction du « mérite » et des performances.

    Cette conception de la gouvernance est repérable, dès le début des années 1990, dans les évolutions qui affectent la gestion du personnel dans les entreprises privées, notamment dans les grandes entreprises. Ce sont les politiques d’individualisation des rémunérations, qui se développent nettement à partir des années 1990. C’est l’apparition, dans les réflexions menées au sein du MEDEF, d’une philosophie de la gouvernance substituant la logique de la compétence à la logique de la qualification, etc. Et ce qu’il faut aussi souligner, c’est que cette philosophie est aujourd’hui également repérable, de manière très claire, dans toutes sortes de politiques menées dans le secteur public. Sans revenir d’ailleurs sur les mouvements récents à l’Université, il me semble, là encore, assez clair que cette conception de la gouvernance des organisations est la philosophie sur laquelle ont reposé une grande partie des réformes qui ont été menées depuis deux ans à l’Université et dans le monde de la recherche.

    Une précision tout d’abord : je ne me dissimule pas que toutes ces questions sont compliquées. Je n’ignore évidemment pas que ce type de conception du fonctionnement des entreprises et des organisations, avec l’idée qu’il faut valoriser l’excellence, individualiser les trajectoires en fonction de l’évaluation des performances des uns et des autres, ne manque pas d’arguments. Elle peut parfaitement se plaider et se défendre. Il n’empêche qu’on ne peut pas ne pas constater que si la mise en œuvre d’une telle philosophie devait se poursuivre, s’étendre et s’accentuer dans les prochaines années, dans le secteur privé comme dans le secteur public, il y aurait là un facteur assez considérable de creusement et d’accentuation d’inégalités, non pas tant entre catégories sociales différentes mais entre membres d’une même catégorie, ces fameuses inégalités « intracatégorielles » sur lesquelles de nombreux économistes et sociologues ont réfléchi depuis une quinzaine d’années. Il semble bien, en effet, qu’une des évolutions caractéristiques de notre société comme plus largement de nombreuses sociétés occidentales contemporaines est qu’aux inégalités sociales classiques, entre catégories sociales différentes, s’ajoutent de plus en plus des inégalités « intracatégorielles », entre membres d’une même catégorie socio-professionnelle. Ces inégalités ont été très largement causées par l’éclatement et la diversification des statuts d’emploi, mais il saute aux yeux que la politique de l’excellence, des compétences, de la valorisation des performances et surtout de l’individualisation des trajectoires pourrait être à l’avenir un facteur extrêmement important d’accentuation des inégalités intracatégorielles, et donc aussi de remise en cause des solidarités au sein des groupes.

    « C’est nous qui payons pour tout le monde » : la tripartition de la conscience sociale dans les catégories modestes

    Je descends maintenant, ce sera ma troisième observation, à des niveaux intermédiaires de l’espace social. Je ferai brièvement référence à une enquête que je mène depuis longtemps, pour m’arrêter sur l’un des constats auxquels elle m’a conduit. Je travaille depuis plusieurs années sur les conducteurs des bus de la RATP en région parisienne, ceux qu’on appelle les machinistes, c’est-à-dire des gens dont on peut dire qu’ils sont à la frontière des catégories populaires et des classes moyennes salariées. Dans la division sociale du travail au sein de leur entreprise, les conducteurs des bus de la RATP occupent une position subordonnée. Ils sont en bas de la hiérarchie : même s’ils disposent d’une large autonomie dans la conduite de leur travail, ce sont des exécutants, qui mettent en œuvre des consignes et des tâches qui leur sont données par leur hiérarchie. Avec comme conséquence que, comme beaucoup d’ouvriers et d’employés, beaucoup d’entre eux adhèrent spontanément à une représentation binaire de la société, fondée sur une opposition entre le haut d’une part – les dirigeants, les puissants, ceux qui possèdent l’instruction, la puissance, l’argent – et d’autre part ceux qui sont en dessous, les simples exécutants, les ouvriers, les employés, ceux dont ils estiment de manière générale faire partie. De sorte que pendant assez longtemps, j’ai pensé retrouver chez eux tous un type de représentation sociale dont Richard Hoggart avait montré, dans des textes très connus, l’importance dans le monde des ouvriers et des classes populaires anglaises des années 1950 : une opposition entre « eux », ceux du haut, et « nous », ceux du bas, les exécutants.

    Mais je me suis finalement rendu compte que pour une partie d’entre eux, les choses étaient plus compliquées, même si c’est pour une partie d’entre eux seulement. Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux. Cette pression venant du bas, (c’est moi qui dis les choses ainsi bien sûr, mais les propos qui m’ont été tenus à plusieurs reprises par des conducteurs vont clairement dans ce sens), c’est par exemple l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RMI ou des aides sociales, qui se dispensent par conséquent de chercher du travail, et qui peuvent s’en dispenser parce que d’autres paient des impôts pour eux : d’autres qui, eux, travaillent, parmi lesquels, bien sûr, les conducteurs de bus. Ou encore, ce peut être l’idée que dans certaines familles immigrées, on vit sans travailler, grâce aux allocations, c’est-à-dire grâce à des aides sociales qui, là encore, sont financées par ceux qui travaillent et grâce à leurs impôts. À plusieurs reprises, j’ai rencontré, chez mes enquêtés, ce sentiment d’être lésés à la fois par des décisions qui viennent du haut mais aussi par des comportements qui viennent de ceux du bas, d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres. L’un d’entre eux me disait par exemple un jour : « C’est nous qui payons pour tout le monde », et il est clair qu’il avait alors en tête à la fois le haut et le bas.

    Cette tripartition de la conscience sociale, les auteurs d’un livre qui s’appelle La France des petits moyens, qui enquête sur de petits propriétaires de pavillons en région parisienne, l’ont retrouvée eux aussi. Et je crois qu’elle est importante parce qu’elle constitue elle aussi une source possible de difficultés si l’on souhaite aller vers une cité plus solidaire, dans la mesure où une politique destinée à venir en aide aux plus pauvres ou aux plus démunis peut éventuellement rencontrer une forme de réticence ou d’hostilité dans une fraction des catégories modestes qui a le sentiment qu’une partie de ses problèmes ne vient pas seulement du haut, mais précisément aussi de ces plus pauvres, et qui a parfois tendance à penser que ces plus pauvres, peut-être, on les aide un petit peu trop… Telle est la représentation que l’on peut trouver chez une partie de ceux qui ont été appelés par les auteurs du livre les « petits-moyens ».

    Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

    Vivons-nous toujours dans une société de classes ?

    Pour terminer, je voudrais faire une remarque complémentaire sur le terme de classes sociales. Je ne l’ai pas employé pour présenter les trois éléments évoqués précédemment tout simplement parce qu’il me semble que, pour l’instant, nous ne disposons pas d’une analyse de la structure de classe de la France contemporaine, d’une lecture de la France contemporaine en termes de classe qui soit satisfaisante, qui tienne compte des évolutions et des transformations qui ont affecté cette société depuis la fin des années 1970, et qui puisse par conséquent s’appliquer à ce que cette société est aujourd’hui. Il me semble que si l’on veut employer le terme de « classes », il faudrait que, nous, sociologues, nous nous attelions vraiment à élaborer un lexique et une analyse qui répondent à ces exigences.

    Cela dit, tout cela ne veut en aucun cas dire que, de mon point de vue, cette notion de classe soit désormais obsolète ou dépourvue de pertinence pour parler de la France contemporaine. Au contraire. Je pense, comme bien d’autres, que la société française d’aujourd’hui demeure une société de classes. Ou plus exactement, il me semble que l’on peut dire qu’elle l’est à la fois moins et plus qu’elle ne l’était à la fin des 1970. Elle est certainement moins structurée en classes qu’il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, et cela pour des raisons bien connues, notamment le fait que le sentiment d’appartenance de classe a considérablement diminué dans les catégories les plus modestes de la hiérarchie sociale. Il a considérablement diminué dans le monde ouvrier et dans les catégories populaires. On ne trouve plus majoritairement aujourd’hui un sentiment d’appartenir à une classe ouvrière comme on pouvait le constater très majoritairement dans les années 1960. À cela s’ajoutent de nombreux phénomènes : l’école et les médias ont pénétré dans tous les milieux ; les frontières culturelles se sont atténuées ; nous ne sommes plus du tout dans une société qui se caractériserait par des cultures de classes tranchées. En ce sens, à bien des égards, la société dans laquelle nous vivons est beaucoup moins nettement structurée en classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années.

    Et en même temps, sur d’autres plans, on peut aussi dire que le caractère de classe de cette société s’est à certains égards accentué. Non seulement les grandes inégalités sociales se sont pour l’essentiel maintenues en se déplaçant, mais il n’est pas exagéré de dire que certaines se sont durcies. Les inégalités salariales, par exemple, qui baissaient dans les années 1960 et 1970, ne diminuent plus aujourd’hui. Plus largement, ce sont aussi certaines frontières sociales qui se sont durcies. Une partie des catégories populaires, par exemple, a été aspirée par des situations de précarité, alors que, de l’autre côté de la hiérarchie sociale, les sociologues de l’urbain (on peut notamment penser ici aux travaux d’Edmond Préteceille) nous montrent qu’en termes de logement, de choix du quartier, de choix de la résidence et du lycée pour les enfants, les comportements d’une partie importante des catégories supérieures, notamment les cadres du privé et les professions libérales, sont de plus en plus autoségrégatifs et manifestent un évitement systématique de la mixité sociale. De nouvelles frontières sociales sont apparues avec l’importance prise par le diplôme. Les mobilités ouvrières dans les entreprises, par exemple, sont aujourd’hui quasiment bloquées au-delà d’un certain seuil : faute de diplômes, il est de plus en plus difficile pour les ouvriers professionnels de sortir de la condition ouvrière. C’est en ce sens qu’il me semble que l’on peut dire que la société qui est aujourd’hui la nôtre est à la fois moins et plus, plus et moins une société de classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années. C’est la raison pour laquelle cette notion me paraît toujours pertinente, et encore une fois, ce serait une tâche urgente pour les sociologues que de construire une analyse de classe de la France contemporaine qui soit satisfaisante ; une tâche intellectuellement urgente, et politiquement nécessaire.

    Le nickel, ressource-clé pour l’archipel et les indépendantistes (Le Monde 21 mai 2024)

    Extrait:

    « En Nouvelle-Calédonie, il n’est guère de problème qui ne vienne de près ou de loin du nickel, ou qui ne ramène à lui. La Grande Terre, principale île de l’archipel, sous le coup d’un état d’urgence, décrété après plusieurs nuits de violence, recèle entre 20 % et 30 % des réserves mondiales et produit 8 % du nickel transformé. Mais la filière de ce minerai, découvert en 1864 dans l’archipel mélanésien et très volatil sur la place boursière de Londres dévolue aux métaux, traverse, depuis plus de dix ans, une crise aux graves répercussions sociales. »

    Pour comprendre la situation en Nouvelle Calédonie

    Une interview très intéressante de Michel Naepels issue du magazine L’Histoire, à retrouver ici. Cet article retrace l’histoire de la colonisation, de l’intégration à la France et des tensions en Nouvelle Calédonie. Il permet d’avoir un contexte pour comprendre la situation actuelle, loin du traitement médiatique immédiat qui peut être fait.

    La Nouvelle-Calédonie : « Une colonisation pas comme les autres »

    Michel Naepels dans mensuel 452
    daté octobre 2018 – 3660 mots Gratuit

    Le 4 novembre 2018, les Néo-Calédoniens sont appelés à se prononcer pour ou contre l’indépendance. L’occasion pour Michel Naepels de revenir sur le passé colonial de l’archipel, de la colonie pénitentiaire de Napoléon III au drame de la grotte d’Ouvéa, en passant par la lente émergence des revendications kanakes.

    L’Histoire : Qu’allaient faire les Français en Nouvelle-Calédonie au milieu du XIXe siècle ?

    Michel Naepels : Lorsque Napoléon III prend possession de la Nouvelle-Calédonie le 24 septembre 1853 – c’est-à-dire lorsque le contre-amiral Auguste Febvrier-Despointes y proclame la souveraineté française -, il n’a pas de projet colonial fort. Il le fait à la demande des missionnaires catholiques et des marins français pour assurer leur présence dans une zone du Pacifique dominée par les Britanniques, déjà établis en Australie et en Nouvelle-Zélande.

    Ces missionnaires, installés depuis une dizaine d’années au nord de la Grande Terre (l’île principale de la Nouvelle-Calédonie), à Balade, Poum et Tiwaka (aujourd’hui Poindimié), s’inquiètent de l’influence prise par les missions évangéliques anglaises dans l’archipel. Quant aux marins, ils souhaitent prendre part aux échanges commerciaux qui, depuis les années 1810, mettent en relation les Kanaks, population originelle de l’île, avec les Britanniques : baleiniers d’abord, santaliers australiens (faisant le commerce du bois de santal) ensuite, qui laissent parfois des agents collecteurs sur la côte.

    En 1854, les Français s’implantent donc à Nouméa, au sud de la Grande Terre, où ils fondent une ville d’administration et de garnison de marine. Ils envoient des navires de guerre pour réprimer les Kanaks chaque fois qu’est portée atteinte à des Européens ou à leurs biens, qu’il s’agisse ou non de Français, de religieux ou de colons. Cette politique de la canonnière, à une époque où la présence coloniale est extrêmement fragile et dépendante de ses relations avec les indigènes, a pu être instrumentalisée par les Kanaks dans le cadre de rivalités internes. En 1856, par exemple, après la disparition de sept chercheurs d’or français et suisses, des vaisseaux sont déployés face à Houaïlou, sur le littoral oriental, où, selon les renseignements fournis par des alliés océaniens de Canala, se trouveraient les coupables. Trois villages sont dévastés, maisons et champs détruits, une trentaine d’hommes sont tués. Or nous sommes à peu près sûrs aujourd’hui qu’aucun habitant de ces villages n’a été mêlé, de près ou de loin, aux meurtres.

    En 1863, la donne change : en raison de la très forte mortalité dans le bagne de Guyane, Napoléon III décide de faire de la Nouvelle-Calédonie un second bagne ultramarin.

    Le sort de la Nouvelle-Calédonie est scellé : elle sera une colonie de peuplement. Ce ne sont pas les richesses convoitées par la puissance coloniale qui ont déterminé le destin de ce territoire, même si 1863 est aussi l’année où Jules Garnier identifie d’immenses ressources de nickel sur la Grande Terre.

    Bagne Nouvelle-Calédonie 1877
    Allée des dortoirs des condamnés au pénitencier de l’île Nou, surnommée « le boulevard du crime », vers 1877.
    © Collection S.Kakou/Kharbine-Tapabor.

    Qui sont les Kanaks ?

    Le terme « Kanak » est issu d’un mot polynésien (hawaïen), kanaka signifiant « être humain ». Ce mot désigna tout au long du XIXe siècle dans les langues européennes les Mélanésiens de la Nouvelle-Guinée à la Nouvelle-Calédonie. Le mot « Canaque » est devenu très péjoratif au XXe siècle – ce qu’il demeure en Allemagne, où « Kanak » est une insulte raciste qui a perduré après la perte de ses territoires coloniaux de Nouvelle-Guinée en 1918. En Nouvelle-Calédonie, les termes « indigène » et « Mélanésien » s’y sont progressivement substitués, avant que l’affirmation nationaliste des colonisés ne les conduise à une réappropriation positive du terme « Kanak » marquant à la fois leur fierté et leur unité.

    Les Kanaks sont arrivés dans l’archipel qu’on appelle maintenant la Nouvelle-Calédonie – ou Kanaky pour les indépendantistes – il y a environ 3 200 ou 3 000 ans, dans le mouvement d’expansion humaine ayant peuplé sur de grandes pirogues à voile l’immensité du Pacifique insulaire depuis les îles orientales de la Nouvelle-Guinée. Ils se sont installés en maîtrisant la poterie, la sculpture, et une agriculture sophistiquée (igname, taro, canne à sucre, etc.), et ont développé un système de tarodières (champs de taros) irriguées en terrasses et de billons (ou buttes) où sont plantées les ignames.

    Organisés autour d’unités politiques ou « chefferies » de taille variable, les Kanaks avaient tissé avant la colonisation des relations avec d’autres archipels (le Vanuatu, Samoa, Wallis-et-Futuna, etc.). Plus de 30 langues différentes étaient parlées par les Kanaks au milieu du XXe siècle.

    Case kanak
    Case d’un village kanak à Sarraméa, 1866.
    © E. De Greslan, Album Robin-De Greslan, Collection service des archives de la Nouvelle-Calédonie.

    Qui sont les colons ?

    Michel Naepels : Jusqu’au début du XXe siècle, les bagnards représentent l’essentiel du colonat calédonien. Parmi eux, on distingue :

    1) les « transportés », condamnés à de longues peines de travaux forcés, souvent doublées, à leur libération, d’une obligation de séjour sur l’île – mais beaucoup meurent avant de sortir du bagne et les autres ont les plus grandes difficultés à trouver une épouse et à fonder une famille ;

    2) les « relégués », vagabonds des faubourgs condamnés à de faibles peines d’emprisonnement sans travaux forcés, mais assorties d’une interdiction de retour en métropole une fois leur peine purgée ;

    3) les « déportés », condamnés politiques à l’exil. Parmi eux, deux groupes importants : les communards, dont la célèbre Louise Michel (1830-1905) arrivée en 1873, et les insurgés kabyles, arrivés en 1872.

    Les premiers, amnistiés en 1879, regagneront presque tous la métropole, les seconds resteront et intégreront progressivement la société coloniale. Leurs descendants, qu’on appelle aujourd’hui les « Arabes », appartiennent à la communauté des « Européens ». Au total, entre 1864, date de l’arrivée du premier convoi de condamnés, et 1897, celle du dernier, ce sont environ 20 000 transportés, 4 000 relégués et 4 000 déportés qui sont conduits en Nouvelle-Calédonie.

    https://www.retronews.fr/embed-journal/le-xixe-siecle/27-fevrier-1895/29/1144475/1?fit=568.248.1300.707

    A côté de ce noyau pénitentiaire, on trouve des colons libres (un millier en 1866, un peu moins de 10 000 trente ans plus tard) : des cultivateurs européens, venus par exemple de la Réunion dans les années 1860 après une crise sucrière, mais aussi des fonctionnaires civils ou militaires, dont certains restent sur place au terme de leur mission, et des commerçants. Ce sont ces derniers groupes qui constituent la bourgeoisie de Nouméa, investissent dans les mines et détiennent le pouvoir économique dans l’archipel.

    Avec la prise de fonction, en 1894, du gouverneur Feillet, qui souhaite « fermer le robinet d’eau sale », le projet colonial s’infléchit : d’un projet de peuplement pénitentiaire on passe à un projet de peuplement libre. Alors que la Nouvelle-Calédonie avait permis, dans un premier temps, de régler partiellement la question pénitentiaire, elle apparaît désormais comme une solution alternative, certes très marginale, à l’exode rural et à la formation de « classes dangereuses » en périphérie des villes de métropole, en offrant à quelques familles de paysans la possibilité de poursuivre une activité agricole, en l’espèce : l’élevage extensif de bovins, appuyé sur une main-d’oeuvre kanake et javanaise à bas coût.

    https://www.retronews.fr/embed-journal/le-figaro-supplement-litteraire-du-dimanche/7-septembre-1895/105/984281/4?fit=28.142.1515.1007

    Dans les vingt premières années d’existence de la colonie, certains Européens s’implantent spontanément en différents points de la Grande Terre, parfois isolément, parfois les uns à côté des autres, en négociant leur présence auprès des Kanaks.

    Mais la colonisation procède essentiellement en tache d’huile à partir de centres : Nouméa et son bagne de l’île Nou, puis, plus au nord, les bourgs ruraux et pénitentiaires de La Foa, Bourail et Pouembout, le bourg rural de Koné et, dans une moindre mesure, sur la côte est, où la présence européenne est restée modeste, à proximité des mines de Houaïlou et de Canala, qui emploient notamment des travailleurs vietnamiens.

    Carte-Reserve-Kanak
    C’est essentiellement à partir de « centres » implantés le long de la côte sud-ouest, souvent pénitentiaires, qu’a procédé, en tache d’huile, la colonisation des terres kanakes : Nouméa, l’île Nou et la presqu’île de Ducos, La Foa, Bourail, Koné. La répression de la révolte de 1878 permet aux colons d’opérer la jonction entre ces différents centres. Le gouverneur Feillet retire ensuite aux Kanaks les dernières bonnes terres dont ils disposaient et achève leur mise en réserve.

    Cette prise de possession de terres ne provoque-t-elle pas de résistance de la part des Kanaks ?

    Michel Naepels : Une multitude d’incidents localisés, d’incendies de maisons, de meurtres visant les plus agressifs des colons ou des missionnaires européens, ou leurs alliés locaux, ponctuent les trente premières années de la colonie. En juin 1878, après d’importantes spoliations foncières en 1876, et à l’occasion d’une grande sécheresse, les Kanaks, dirigé par Ataï, lancent, dans le centre-ouest de l’île, une série d’opérations militaires concertées contre les Européens, mobilisant des réseaux souvent éloignés.

    https://www.retronews.fr/embed-journal/le-francais/19-juillet-1876/653/1975789/2?fit=2189.552.468.510

    Faut-il parler d’un soulèvement anticolonial ou d’un règlement de comptes avec des colons qui s’étaient mal comportés ? Toujours est-il que la répression est terrible : l’armée coloniale, les colons libres et pénaux et leurs auxiliaires indigènes tuent 2 000 Kanaks, soit 10 % de la population de la Grande Terre, les autres sont déplacés sur la côte est, plus découpée, où les terres de plaines sont bien moins nombreuses. Une géographie de peuplement qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Cette opération permet aux colons d’opérer la jonction entre les implantations autour de Nouméa et celles autour de Koné.

    Quelle place l’entreprise coloniale réserve-t-elle aux Kanaks ?

    Michel Naepels : Le projet colonial de peuplement rural entraîne une spoliation massive des Kanaks sur la Grande Terre et la mise en réserves de groupes que le colon désigne comme des « tribus ». Les terres de réserves constituent une propriété collective inaliénable, à la tête de laquelle un chef, censé occuper cette fonction coutumièrement, sert d’interface avec la puissance coloniale. A travers lui, la France administre indirectement ces territoires, qui reposent sur une fiction juridique complète puisque la propriété privée existait bien chez les Kanaks, au niveau de la famille, du lignage ou du clan, et que les chefs de village ne pouvaient en aucun cas parler au nom de tous.

    Les Kanaks ne sont autorisés à sortir de ces espaces que pour accomplir des journées de travail obligatoire (une quinzaine par an), pour lesquelles ils perçoivent un salaire dérisoire, leur permettant de s’acquitter de l’impôt de capitation. Or, c’est au chef de la réserve qu’incombe le pouvoir de désigner ceux qui feront ces journées de prestation, et ceux qui paieront l’impôt. Certains chefs ont joué pleinement de cette capacité d’arbitraire que leur conférait l’organisation administrative de la colonie en protégeant leurs proches, ou en réglant des comptes. D’autres non.

    Kanaks travail forcé
    Des Kanaks travaillent, sous le regard d’exploitants européens, au séchage du café dans la propriété Laurie à Canala en 1874. © Roger-Viollet.

    A partir de 1887, les Kanaks sont soumis au régime de l’indigénat, qui prévoit des sanctions administratives pour un certain nombre de délits, comme le fait de désobéir aux ordres des autorités coloniales, d’être trouvé hors de son arrondissement de résidence sans justifier d’une autorisation régulière, ou d’entrer chez des Européens sans leur autorisation.

    Les espaces occupés et utilisés par les Kanaks font l’objet d’une première délimitation en 1876 au moment où le développement de l’industrie du nickel réclame une cartographie assez fine des régions minières. Mais les autorités administratives ne tiennent compte que des surfaces effectivement cultivées par les indigènes alors que leur modèle horticole repose sur un système de jachères à rotation très longue (vingt ans), qui mobilise des étendues bien plus vastes. Ces territoires étant jugés inoccupés, les Kanaks ne font l’objet d’aucune compensation financière ou matérielle.

    https://www.retronews.fr/embed-journal/le-xixe-siecle/21-aout-1901/29/1129045/1?fit=59.542.542.662

    Dans un deuxième temps, à la fin du XIXe siècle, le gouverneur Feillet, avec son projet de colonat rural libre, généralise le système des réserves à l’ensemble de la Grande Terre. Entre 1774, année où l’explorateur britannique James Cook accoste l’archipel (qu’il baptise en l’honneur d’une région écossaise), et le point bas des années 1920, la population kanake a diminué de 75 à 95 %, essentiellement à cause des maladies apportées par les Européens. Entre 1853 et les années 1920, la population a été divisée par deux, passant de 55 000 à 27 000. Profitant de cet effondrement démographique, Feillet regroupe différents villages en déplaçant des populations, désaffecte des réserves, violant leur inaliénabilité, et met la main sur les meilleures terres du pays qu’il destine au nouveau colonat paysan.

    Graphique population Nouvelle-Calédonie

    Lorsqu’il quitte la Nouvelle-Calédonie en 1902, le processus de mise en réserves est achevé : les Kanaks n’occupent plus, selon l’expression du géographe Alain Saussol, qu’un « archipel » de territoires représentant 7 % de la superficie de la Grande Terre. Les îles Loyauté constituent quant à elles une réserve intégrale, sans implantation d’un colonat rural. La mise en place d’un espace colonial dans la seconde moitié du XIXe siècle a ainsi débouché sur une longue période d’enfermement et de ségrégation pour les Kanaks.

    Quand ce système de ségrégation prend-il fin ?

    Michel Naepels : L’arrivée des Américains en 1942 est une respiration. Plus de 1 million de soldats transitent alors par la Nouvelle-Calédonie, qui sert de base arrière aux États-Unis dans la guerre du Pacifique. Les militaires américains emploient des Kanaks comme manutentionnaires ou guetteurs à un salaire souvent plus élevé que celui que leur versent les colons. Surtout, la présence de sous-officiers et d’officiers afro-américains dans les rangs de l’armée américaine leur fait prendre conscience que les Noirs peuvent avoir des responsabilités et qu’un autre rapport entre Blancs et Noirs est possible.

    En 1946, dans le sillage du discours de Brazzaville de De Gaulle qui promet l’autonomie aux colonies françaises (1944), toutes les règles discriminatoires à l’encontre des Kanaks sont abolies : ils ne sont plus tenus de vivre dans leurs réserves, dont l’inaliénabilité est maintenue et le périmètre augmenté, ils ne doivent plus de journées de prestation, n’ont plus à payer l’impôt de capitation, etc.

    https://www.retronews.fr/embed-journal/journal-officiel-de-la-republique-francaise/22-fevrier-1946/831/2692231/17?fit=798.199.513.405

    Il ne s’agit cependant toujours pas d’une citoyenneté pleine et entière. Le suffrage ne concerne d’abord que les « notables », puis il s’élargit progressivement. L’éphémère Parti communiste calédonien recueille de très nombreuses adhésions kanakes en 1946.

    Inquiètes de ce succès, des associations religieuses issues des missions catholique et protestante sont créées pour orienter les choix politiques indigènes, et donnent naissance, en 1953, à l’Union calédonienne. Ce parti autonomiste, à base rurale, qui rassemble Kanaks et « broussards » (colons ruraux), va structurer la vie politique locale pendant plus d’une vingtaine d’années.

    Ce n’est qu’en 1956 que la loi-cadre portée par le ministre de l’Outre-mer, Gaston Defferre, supprime dans tous les territoires d’outre-mer les doubles collèges au profit d’un corps électoral unifié.

    Le décret du 22 juillet 1957 institue le suffrage universel en Nouvelle-Calédonie.

    En septembre 1958, la Nouvelle-Calédonie vote massivement pour la nouvelle Constitution de la Ve République et, deux mois plus tard, l’Assemblée territoriale se prononce pour le statut de territoire d’outre-mer.

    Quand et pourquoi les Kanaks deviennent-ils indépendantistes ?

    Michel Naepels : Les Kanaks deviennent des Français à part entière sur le plan électoral à partir de 1957, mais l’obtention de cette citoyenneté formelle n’entraîne pas une amélioration effective de leurs conditions de vie. Les pesanteurs du passé colonial sont extrêmement lourdes : ils ont récupéré peu de terres, alors que leur natalité repart à la hausse et qu’ils se trouvent de plus en plus à l’étroit dans les réserves ; l’accès à des postes de cadres demeure très limité – d’autant que le premier bachelier kanak n’obtient le diplôme qu’en 1962. En clair, ils restent marginalisés sur leur propre terre et sont tenus à l’écart du développement économique de l’île.

    Certes, une politique de « promotion mélanésienne » a été engagée dans les années 1970, visant à favoriser la scolarisation, technique notamment, des Kanaks et la création de petites entreprises d’artisanat océanien. Mais elle est arrivée trop tard et n’est pas à la hauteur des enjeux. Ces mesures, dont les intéressés auraient rêvé dans l’entre-deux-guerres, ne sont plus de nature à satisfaire leurs attentes, même si certains, comme le futur leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou, ont pu en bénéficier.

    En outre, au début des années 1960, en raison des nouveaux intérêts stratégiques de la France dans le Pacifique Sud (le centre d’expérimentation nucléaire se met en place en Polynésie à partir de 1962) et de l’importance croissante du nickel, on assiste à une reprise en main centralisatrice de la Nouvelle-Calédonie par la métropole, diminuant le poids du gouvernement local : en 1963, les lois Jacquinot réduisent l’autonomie du pouvoir territorial et, en 1969, les lois Billotte assurent à Paris le contrôle des mines de la Grande Terre.

    Pour répondre au « boom » du nickel, on fait appel à des travailleurs dans les autres DOM-TOM : Réunion, Polynésie et surtout Wallis-et-Futuna. La majorité démographique kanake vacille, d’autant que, sous l’impulsion de Pierre Messmer, Premier ministre de Pompidou, l’immigration de Français de métropole, ou de rapatriés d’Algérie et du Maroc, est encouragée pour prévenir toute possibilité d’indépendance.

    Depuis la fin des années 1960, en effet, de jeunes Kanaks, de retour de métropole où ils ont fait leurs études et où ils ont pris part à la contestation de Mai 68, appellent à l’indépendance : création, en 1969, des Foulards rouges et, en 1971, du Groupe 1878 (en référence à la grande révolte conduite en 1878 par le chef Ataï). Ces mouvements fusionnent en 1975 pour former le premier parti indépendantiste calédonien, le Palika (Parti de libération kanak).

    Deux ans plus tard, l’Union calédonienne rejoint la cause de l’indépendance. Une cause qui, sur la Grande Terre, où ont eu lieu les spoliations, repose sur la revendication foncière. Dans les îles Loyauté, réserve intégrale, la revendication culturelle et identitaire a porté.

    En 1978, le secrétaire d’État aux DOM-TOM de Valéry Giscard d’Estaing, Paul Dijoud, engage une importante réforme foncière, à un moment où tous les colons voient leurs espaces revendiqués les uns après les autres par des Kanaks qui leur disent : « là, c’était la tarodière » ou « le champ d’ignames de mon grand-père » ou encore « ici, c’était l’allée de sapins et de cocotiers où se trouvait ma famille, et c’est comme ça qu’elle s’appelle ». Une fois encore, la métropole agit, mais à contretemps : les Kanaks, à présent, veulent l’indépendance.

    Que s’est-il passé dans la grotte d’Ouvéa ?

    Michel Naepels : Le 22 avril 1988, deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, une action indépendantiste dégénère à la gendarmerie de Fayaoué sur l’île d’Ouvéa. Les militants kanaks dirigés par Alphonse Dianou tuent 4 gendarmes et prennent 27 otages. Pendant deux semaines, 16 d’entre eux restent captifs dans la grotte de Watetö, dans la forêt qui entoure le village de Gossanah.

    Arrestation Ouvéa
    Arrestation d’un indépendantiste après l’assaut d’Ouvéa. © Haley/Sipa

    Au matin du 5 mai, l’opération « Victor », décidée par François Mitterrand et Jacques Chirac, alors Premier ministre de cohabitation, est lancée. L’assaut se solde par la mort de 2 soldats et de 19 indépendantistes. Un bilan qui restera longtemps un souvenir traumatique. Pour garantir un retour au calme, les accords de Matignon établiront une amnistie pour les militants (à l’exception des crimes de sang).

    Comment est-on arrivé à l’impasse et au drame de la grotte d’Ouvéa ?

    Michel Naepels : La situation de la Nouvelle-Calédonie a ceci de particulier que les Kanaks sont minoritaires à partir des années 1960-1970, c’est-à-dire au moment même où ils réclament l’indépendance, contrairement aux colonies françaises d’Afrique ou d’Asie qui ont accédé à l’indépendance au cours des années 1950 et 1960 et où la population colonisée était bien plus nombreuse que la communauté blanche. Aussi, sur l’archipel, deux légitimités contradictoires s’affrontent : l’une historique, celle d’un peuple colonisé qui a droit à l’autodétermination, l’autre, « démocratique », celle de la majorité qui ne souhaite pas quitter le giron français.

    Dans les années 1970, les Kanaks expriment leur revendication en des termes très durs : la Nouvelle-Calédonie est une « colonie », qu’ils aient obtenu la citoyenneté française n’y change rien. Les Européens, présents sur l’île depuis parfois cent ans, se voient renvoyés à leur statut de colons et signifier qu’une histoire de plus de trois mille ans les précède. C’est un coup de tonnerre.

    Mais, très vite, lorsque des discussions s’engagent avec l’État, les Kanaks font face à cette réalité : ils doivent composer avec les autres populations de l’archipel. La conférence de Nainville-les-Roches de 1983, qui réunit en région parisienne deux délégations conduites par l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le loyaliste Jacques Lafleur et les représentants du gouvernement de Pierre Mauroy, marque à cet égard une étape fondamentale : les indépendantistes reconnaissent qu’un certain nombre de ceux qui se trouvent en Nouvelle-Calédonie (les descendants de bagnards, les travailleurs sous contrat, etc.) ne l’ont pas choisi, qu’ils ne sont pas responsables de la colonisation et qu’ils sont ainsi des « victimes de l’histoire ». Dans une logique sociale rappelant les dynamiques d’accueil précoloniales, les Kanaks se disent prêts à les accueillir s’ils reconnaissent la légitimité de leur aspiration à l’indépendance.


    Des militants du FLNKS assis sur un mémorial portant l’inscription
    « La colonie française se meurt peu à peu en Kanaky » (1985).
    © Rémy Moyen/Dominique Faget/AFP.

    Réclamant la tenue d’un référendum d’autodétermination, et rejetant le principe « un homme, une voix » qui condamne leur revendication, les indépendantistes, fédérés en un Front de libération national kanak et socialiste, le FLNKS, appellent au boycott des élections territoriales prévues le 18 novembre 1984 et bloquent l’accès aux bureaux de vote. Les incidents se multiplient : terres occupées, maisons de colons brûlées, armes saisies…

    Le 5 décembre, dix militants indépendantistes sont tués dans une embuscade tendue par des colons près de Hienghène. Parmi eux, deux frères de Jean-Marie Tjibaou. Le 12 janvier 1985, un leader et un militant indépendantistes, Eloi Machoro et Marcel Nonnaro, sont abattus par le GIGN dans la ferme où ils préparaient de nouvelles actions.

    Le gouvernement de Laurent Fabius calme le jeu en créant quatre régions qui permettent aux Kanaks d’obtenir le contrôle de trois d’entre elles lors des nouvelles élections de septembre 1985, en mettant sur pied un rééquilibrage économique et en annonçant la tenue d’un référendum, qui a bien lieu en 1987 alors que la droite est revenue au pouvoir : avec un taux de participation de 60 % (les Kanaks ont boycotté le scrutin), les électeurs calédoniens se déclarent à 98 % pour un maintien dans la République.

    Sur le fond néanmoins, le problème reste entier, et le durcissement de la politique à l’égard des Kanaks sous le gouvernement de Jacques Chirac (1986-1988) rallume le feu : le 22 avril 1988, des militants du FLNKS investissent la gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa, tuant 4 gendarmes, en prenant 27 en otages, dont la majorité est conduite dans la grotte de Gossanah. L’assaut de troupes militaires de choc le 5 mai se solde par la mort de 2 soldats et de 19 indépendantistes. Les Kanaks n’obtiendront pas l’indépendance par la force.

    Quelles réponses les accords de Matignon en 1988, puis l’accord de Nouméa en 1998 apportent-ils ?

    Michel Naepels : En juin 1988, les accords de Matignon conclus par les mêmes Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, sous l’égide du gouvernement de Michel Rocard, repoussent le problème de l’indépendance à dix ans : un référendum sur la question est prévu en 1998, auquel ne pourront participer que ceux présents sur l’île depuis au moins dix ans, c’est-à-dire au moment de la signature du texte. En attendant, un nouvel effort de rééquilibrage économique, de formation de cadres kanaks, bref, une nouvelle « promotion mélanésienne » est mise en oeuvre…

    1988 Accords de Matignon Rocard-Tjibaou
    Le Premier ministre Michel Rocard et le président du FLNKS Jean-Marie Tjibaou posent en faveur du « oui », qui recueillera 80 % des suffrages exprimés.
    © Patrick Hertzog/AFP.

    Jean-Marie Tjibaou paie de sa vie la politique du dialogue et du compromis : il est assassiné en 1989 par un militant indépendantiste opposé aux accords de Matignon.

    Le référendum de 1998, lui, n’a pas lieu : à l’approche de l’échéance, la plus grande partie des acteurs politiques calédoniens se disent défavorables à la tenue d’un vote, dont l’issue, certaine (le « non » à l’indépendance), risque d’ouvrir un nouveau cycle de violences.

    L’accord de Nouméa de 1998 signé par le Premier ministre Lionel Jospin, Jacques Lafleur et le président du FLNKS, Rock Wamytan, met alors en place une politique beaucoup plus ambitieuse (qui a nécessité l’adoption d’une modification de la Constitution française).

    D’abord la définition d’un corps électoral restreint, plus favorable aux Kanaks, qui se prononcera sur l’indépendance dans un horizon de vingt ans. Le critère le moins contraignant pour voter est de justifier d’une présence continue sur l’île depuis le 31 décembre 1994, au plus tard. Il forme la base d’une « citoyenneté calédonienne ».

    Ensuite, le transfert progressif au gouvernement local de toutes les compétences autres que régaliennes (police, défense, justice, monnaie et affaires étrangères).

    Enfin, la création d’une société d’économie mixte entre, d’un côté, les provinces du Nord et des îles Loyauté et, de l’autre, une entreprise privée pour l’exploitation de la mine de Koniambo, qui assure d’importantes ressources aux territoires gérés par les Kanaks.

    Accord de Nouméa
    Sur une plage de Nouméa, deux Kanakes lisent le journal local rapportant la signature de l’accord de Nouméa.
    © Claude Beaudemoulin/AFP.

    Le pari de l’accord de Nouméa, c’était qu’entre sa signature et la tenue du référendum, allait se construire un pays. Qu’à travers l’Assemblée territoriale et le gouvernement local habilités à passer des « lois de pays » dérogatoires au droit français, allait se dessiner un « destin commun » (c’est l’expression qui figure dans le texte), par-delà la division colonisés-colonisateurs.

    Mais vingt ans après la signature de cet accord dit « de décolonisation », les incertitudes demeurent. Les transferts de compétences en matière d’enseignement supérieur, d’administration intérieure et d’audiovisuel public n’ont toujours pas été réalisés. Et si, dans les premières années suivant l’accord, le terme de « destin commun » résonnait partout dans l’archipel, on n’en entend plus du tout parler aujourd’hui…

    Quels sont les enjeux du référendum du 4 novembre prochain ?

    Michel Naepels : C’est dans ce contexte que le nouveau corps électoral calédonien (où les Kanaks demeurent malgré tout minoritaires, entre 45 et 48 %, et dont probablement un sur cinq souhaite rester attaché à la France) est appelé à se prononcer sur l’avenir de ce territoire le 4 novembre 2018 [1]. Si le résultat est négatif, l’accord de Nouméa prévoit que les électeurs retourneront aux urnes dans deux ans, et qu’ils recommenceront deux ans plus tard en cas de résultat identique. Mais si le troisième vote était encore défavorable, la Nouvelle-Calédonie sauterait alors à pieds joints dans l’inconnu.

    (Propos recueillis par Lucas Chabalier)

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    Le Monde du 4 mai 2024, L’armée reconfigure la bande de Gaza à sa main

    Un article très intéressant sur le conflit israélo-palestinien.

    L’article sur le site du Monde:

    https://www.lemonde.fr/international/article/2024/05/03/comment-israel-remodele-la-bande-de-gaza-selon-ses-besoins-securitaires_6231297_3210.html