Chapitre 5 : Le temps du compromis et les premières luttes ouvrières (1815-1831)
C’est avec hésitation que les machines sont introduites dans l’industrie française au début du XIXème. A Mulhouse, la machine est introduite de façon rapide dès 1812, chez Dollfus-Mieg. A Saint Quentin, la moitié des 29 filatures est activée à la vapeur. Cependant, l’essentiel reste le moteur hydraulique grâce à une roue à palette. En Alsace, le métier mécanique est introduit dès les années 1820 même s’il reste très minoritaire.
Dans la métallurgie, les techniques restent artisanales : soufflerie à bras ou moteur hydraulique. Au Creusot, on investit massivement dans le haut fourneau mais cela reste un fait rare.
L’insuffisance des communications freine aussi l’industrialisation. Ce qui domine reste l’atelier groupant quelques ouvriers.
Le temps de travail augmente grâce à des innovations : la machine à vapeur permet de travailler 24h/24h, contrairement au moulin hydraulique (dépendant des saisons, notamment de la sécheresse), ou encore avec l’éclairage au gaz.
En même temps, des mouvements intellectuels réfléchissent à l’industrialisme, à la classe ouvrière naissante et aux progrès. Bruhat liste ces mouvements que Marx et Engels nommeront : « socialisme utopique »
- Saint Simon : il compte sur les industriels, les scientifiques pour transformer la société ; souhaite développer la concentration capitaliste.
- Charles Fourrier : il met en avant l’idée du progrès technique et scientifique, l’évolution progressive des sociétés. Il démontre que le système productif ne peut « que créer les éléments du bonheur, mais non le bonheur ». Il proclame l’égalité de l’homme et de la femme. Il voit dans le travail de la révolution industrielle une aliénation, mais une libération dans ses phalansphères.
Cependant, les producteurs ouvriers prennent aussi en main leurs destinées. Entre 1815-1830, des couches ouvrières débutent l’engagement de la classe ouvrière :
- Deux fabricants de Vienne dans l’Isère tentent d’intoduire une tondeuse mécanique dans une manufacture. Les ouvriers attaquent le convoi et tentent de détruire la machine.
- Les compagnons continuent à avoir de la vigueur dans ces années. Mais c’est chez eux que l’on trouve les 1ère tendances à l’unité et à la solidarité ouvrière.
- Les premières caisses de prévoyances voient le jour, chez les mineurs de Rive-de-gier en 1817. Cependant, les 1ères sociétés mutuelles sont autorisées car elles ne sont pas considérées aussi dangereuses que les « coalitions ». Elles apparaissent dans la plupart des corporations. Elles jouent parfois des rôles de combat, même si elles restent des organisations de métier.
Cependant, le pouvoir ne peut empêcher les ouvriers de réclamer de meilleures conditions de vie. Cette recherche de la dignité ouvrière suinte par toutes les organisations que créent les ouvriers. Le patronat et le pouvoir politique répriment les ouvriers et leurs organisations naissantes mais cela ne suffit pas à empêcher les grèves à la fin des années 1820.
En 1830, la crise économique renforce l’opposition de la bourgeoisie qui s’est économiquement renforcée. La classe ouvrière joue un rôle majeur dans la révolution de 1830Pour cette révolution, les ouvriers se jettent dans la lutte.. Ils ont subi des diminutions de salaires entre 1825-30. L’ouvrier est exalté dans la « Glorieuse révolution » : « ce maçon qui d’un coup vous démolit les trônes » (Auguste Barbier). Les bourgeois ont même parfois fermé les ateliers pour inciter les ouvriers à se battre.
Chapitre 6 : L’insurrection des canuts lyonnais et ses conséquences (1830-34)
Au fil de l’expérience des luttes, les ouvriers commencent à prendre conscience de la force qu’ils représentent. Même les dirigeants reconnaissent cette force (le ministre Dupin). Cependant la bourgeoisie entend diriger sans les ouvriers et met en place un régime censitaire : seulement 200.000 électeurs. Des sociétés comme les amis du peuple dénoncent « l’aristocratie bourgeoise ». Blanqui et la Société des amis du peuple cherchent à donner un objectif à la classe ouvrière.
Les ouvriers se mobilisent sur leurs questions : les ouvriers typographes demandent la suppression des presses mécaniques. Le 3 septembre 1830, la grève est générale dans l’imprimerie. Ce type de mouvements se multiplient : chez les scieurs contre les scies mécaniques à Bordeaux (mai 1831), au Havre contre les boiseries faites mécaniquement (juin 1831).
Face à la concurrence de nouveaux ouvriers, la tendance est parfois au repli et au renvoi des étrangers. En septembre 1830, les selliers carrossiers de Paris demandent aux patrons de ne pas embaucher de travailleurs étrangers. Les maçons et terrassiers de Lyon demandent l’expulsion des Savoyards. Il s’agit de « formes de lutte primitives ». Ici, l’étranger est en réalité un ouvrier venant d’une autre région.
Par ces mouvements, les ouvriers ne s’en prennent alors ni au régime ni aux hommes capitalistes, responsables de leur misère. Cependant, au même moment, apparaissent les luttes pour la diminution du temps de travail ou l’augmentation des salaires (les ouvriers fileurs de Rouen en août septembre 1830). De plus, c’est le moment où des ouvriers font paraitre leurs propres journaux : le journal des Ouvriers, l’Atelier.
En novembre 1831, ce sont les canuts lyonnais qui s’insurgent. Il s’agit de la 1ère insurrection ouvrière contre leurs patrons. Lyon est une cité industrielle depuis le 16ème siècle. Le travail de la soie y représente l’activité essentielle. Se distinguent les fabricants, les chefs d’ateliers et les compagnons. Les fabricants achètent la matière 1ère qu’ils font tisser dans des ateliers indépendants et vendent ensuite les étoffes. Le chef d’atelier travaille à domicile avec des métiers mais c’est le fabricant qui impose le prix. Les compagnons, apprentis, ouvrières et lanceurs (souvent des enfants) travaillent dans ces ateliers. Toute cette classe ouvrière habite à Fourvières ou à la Croix Rousse. Ils sont environ 30.000 compagnons et 8.000 chefs d’atelier. La journée de travail est souvent de 15-16 heures.
Face aux conditions de vie qui se dégradent, les canuts revendiquent la fixation d’un tarif minimum. La complainte des canuts décrit ces conditions de vie : « Pour gouverner, il faut avoir manteaux ou rubans en sautoir, nous en tissons pour vous, grands de la terre, et nous, pauvres canuts, sans drap, on nous enterre ».
Les canuts, autour des chefs d’atelier, cherchent à négocier les tarifs. Ils descendent soutenir leur délégation par milliers face au préfet et aux fabricants. Le tarif est voté. Cependant, le président du conseil, Casimir Périer condamne le tarif. Fin novembre, les canuts décident l’arrêt des métiers et aidés par les ouvriers, ils se rendent maîtres de la ville les 21-23 novembre 1831. Armés de piques, de sabres, de fusils, ils dressent des barricades. C’est à ce moment qu’apparait le mot d’ordre « vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Les ouvriers sont victorieux et occupent l’Hôtel de ville. Ils empêchent les pillages et montent la garde. Cependant, ils relâchent le préfet et le général. Ainsi le gouvernement intervient avec rigueur, en concentrant des troupes. Une armée de 20.000 hommes se préparent, avec 50 canons. Dès le 3 décembre, la ville est libérée, les ouvriers désarmés. Le tarif est déclaré nul.
Les canuts ne formaient pas une classe « homogène » : il y avait des chefs d’ateliers, artisans, des compagnons qui sont plutôt prolétaires. Les dirigeants n’ont aucune conception sociale ou politique nette. Les leaders sont plutôt des chefs d’atelier même si des tensions peuvent exister avec les compagnons. Au mieux, ils envisagent les coopératives de production pour échapper à la tutelle des fabricants. Nombre de ces ouvriers en armes sont d’anciens soldats de Napoléon et ont une expérience de la guerre.
L’agitation lyonnaise a essaimé ailleurs sur des mouvements d’augmentations de salaires : dans la Loire et l’Isère.
Le mouvement lyonnais a eu un fort impact notamment sur la bourgeoisie qui prend conscience du « péril ouvrier », ou de la question sociale. Il se déroule quasi en même temps que le mouvement national chartiste en Angleterre. Ainsi, la société bourgeoise prend peur face à ces contestations.
Les leaders ouvriers fraternisent avec les idées républicaines et leurs dirigeants. Lors des funérailles du général Lamarque, les corporations ouvrières défilent : des teinturiers, des imprimeurs, des brasseurs, les chapeliers.
Début 1834, les canuts reprennent les grèves. Les associations mutualistes sont poursuivies par la justice et le gouvernement. En avril des soldats fraternisent avec les canuts. Le 8-9 avril, le gouvernement dispose de 10.000 hommes et entre à Lyon. A partir du 12 avril, les troupes attaquent les insurgés. Il y eut 342 morts et 600 blessés. Cette insurrection avait pour objectif la défense du droit d’association, association politique contre le gouvernement mais aussi face à l’employeur. L’émotion est forte, le 11 avril, 3.000 ouvriers de Ste Etienne descendent dans les rues, mais aussi à Marseille, Grenoble. Dans le quartier du marais à Paris, des barricades voient le jour. Thiers ordonne de les réprimer l’aide du général Bugeaud.
Chapitre 7 : Le bilan
Les ouvriers s’organisent et commencent à faire de la politique comme l’ouvrier tailleur Prospert : « Quand je viens dire qu’il faut aux prolétaires une plus forte portion de droits politiques, une condamnation qu’on m’inflige ne donne pas pour cela raison à mes adversaires ; et cette condamnation ne m’empêchera pas de leur répéter qu’il faut aux enfants du pauvre plus d’instruction et qu’ils la lui doivent ; qu’il faut aux vieillards pauvres et aux infirmes des refuges assurés et qu’il est du devoir des riches d’en faire les frais non point à titre d’aumône mais à titre d’obligation ; toutes les condamnations du monde ne m’empêcheraient pas de répéter ces choses ; je les écrirai sur les toits comme je les écris dans les cachots infects de la conciergerie. ».