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Paul ROBESON, un homme complet au service de la lutte antiraciste

« Robeson a accompli quelque chose de particulièrement difficile : il a été un défenseur à la fois de l’une des populations les plus maltraitées de l’humanité – les Africains – et d’un internationalisme ouvrier revendiquant l’universalité ». Gérald Horne

L’ouvrage de l’historien américain Gérald Horne traduit en français permet de combler une lacune de l’histoire des Etats-Unis. En effet, il permet de faire connaitre un personnage oublié, l’américain noir le plus célèbre du monde durant la première moitié du XXème siècle.

Paul Robeson, cet afro-américain, à la carrure impressionnante (1m91 pour plus de 110 kg !) est en réalité un homme complet. Athlète de haut niveau dans le football américain, la course à pied, sa renommée devient mondiale par sa carrière de chanteur-acteur. Il excelle tant dans le cinéma que dans le théâtre. Maitrisant l’étude des langues, polyglotte, il parle de nombreux dialectes africains, mais aussi le russe, le gaelique… Et sa voix de basse surtout, participe à une renommée mondiale et continue durant une trentaine d’années.

Un artiste engagé contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis

En 1922, attirant l’attention d’impresarios anglais, Robeson quitte les Etats-Unis pour rejoindre Londres. C’est dans la capitale anglaise qu’il éclot, loin des préjugés racistes et de la ségrégation états-unienne. Il entame donc une carrière d’acteur au théâtre et au cinéma. Il y  rencontre alors des personnalités liées à la lutte contre la ségrégation (la NAACP) mais aussi des poètes, des écrivains, musiciens d’influences et d’origines diverses. Il y fait la connaissance de personnalité de la gauche révolutionnaire (Emma Goldman, Max Eastman, JB Shaw…).

Robeson jouant le rôle d’Othello

C’est au début des années 1930 en jouant la pièce interraciale de Shakespeare, Othello, que Robeson rencontre un grand succès. Il dénonce en même temps le fait qu’une telle pièce serait mal-accueillie aux Etats-Unis du fait de la ségrégation. Au même moment, il s’engage plus en avant dans la politique, en se liant à des personnalités proches du Parti communiste des Etats-Unis comme William Patterson qui dénonce la ségrégation raciale et défend la cause des noirs américains au sein du mouvement communiste international. Il voyage à Moscou et rencontre Eisenstein qui lui propose de participer à des tournages (qui ne se feront jamais).

Robeson chante avec des ouvriers sur un chantier naval aux Etats-Unis (1942)

Ainsi, son combat contre le racisme, se nourrit en Angleterre d’une conscience politique plus poussée qui le mène à faire siennes les grandes idées de la Révolution d’Octobre. Internationaliste (par sa capacité à maîtriser les langues), il revendique davantage l’égalité sociale : il joue le rôle d’un docker noir qui s’unit à ses camarades blancs pour défendre leurs droits. Il lie la lutte contre la ségrégation raciale à la lutte anticoloniale en jouant Toussaint-Louverture, ou en finançant les indépendantistes indiens, africains. Robeson devient l’ami de du futur dirigeant du Ghana N’Krumah à Londres. Il s’insurge lors de l’assassinat du chef congolais  Patrice Lumumba par l’impérialisme.

L’engagement antifasciste

Au milieu des années 1930, son engagement politique le pousse surtout à s’engager davantage dans la musique. Il met ses talents à profit en chantant en Espagnol en faveur du camp républicain. Début 1938, il se rend même sur le front espagnol et chante pour les blessés. Il popularise le « comité noir d’aide à l’Espagne » et affirme lors d’un meeting à Londres : « tout artiste, tout scientifique doit décider MAINTENANT où il se situe. Il n’y a pas d’alternative. On ne peut se placer au-dessus du conflit, à des altitudes olympiennes, l’artiste doit choisir son camp. Il doit décider s’il combattra pour la liberté ou pour l’esclavage. J’ai fait mon choix ».

Paul ROBESON en Espagne chante à Teruel pour des blessés

Durant la 2nde Guerre Mondiale, il poursuit son engagement antifasciste aux Etats-Unis, incitant les noirs américains à combattre la « bête immonde ». La femme du président Roosevelt, Eleanor, rend hommage à Robeson au « vaillant travail que vous faites en son nom ». Il tient au début de ses meetings des positions contre la ségrégation, en refusant de jouer devant un public ségrégé. A la suite de son engagement, il soutient la révolution chinoise en chantant en l’hymne chinois.

Ségrégation raciste et guerre froide

A la fin de la guerre, la Peur rouge s’empare des Etats-Unis, et le FBI compare Robeson à un « Staline noir ». Cependant, Robeson poursuit son engagement et participe à un meeting de 15.000 personnes à Manhattan où il appelle à la fin des lynchage qu’il lie à celle du colonialisme. Nehru, l’ANC d’Afrique du Sud, des dirigeants syndicaux jamaïcains lui envoient des messages de soutien.

L’engagement de Robeson contre la ségrégation s’intensifie. En septembre 1946, déclare : « ce qui se passe à Nuremberg est un travestissement de la démocratie puisqu’en Amérique des gens sont assassinés par des hommes du type de ceux dont on fait le procès ». Peu de temps après, il rencontre Truman avec lequel il entretient un moment très orageux. Robeson lance une tournée pour « prendre la parole dans tout le pays contre la haine et les préjugés raciaux ». Il se rend en Jamaïque, à Panama pour défendre la cause anticoloniale.

Marche contre la ségrégation en 1948 à laquelle P. Robeson prend part

Cependant, avec la guerre froide, Robeson devient victime de son engagement. Mais il ne flanche pas, et manifeste même devant la Maison-Blanche contre les lois racistes Jim Crow. Il poursuit les phrases provocatrices à l’encontre du gouvernement : « il ne faut jamais demander aux noirs américains de sacrifier leurs vies sur des rivages étrangers, si nous devons nous sacrifier, que ce soit en Alabama et dans le Mississippi ». Cela lui vaut la surveillance du FBI mais aussi des contre-manifestations dans chacun de ces évènements comme à Peekskill où des anticommunistes et des vétérans de l’armée attaque un concert de Robeson en faveur des droits civiques. Le gouvernement n’est pas en reste puisque son passeport sera supprimé entre juin 1950 et 1958. D’après l’historienne, Marie France Toinet, durant la guerre froide, « il vaut mieux ne pas posséder des disques de Robeson ». Des soutiens viennent néanmoins du monde entier pour s’indigner de cette interdiction de voyager : de Picasso à Neruda, de Sekou Touré à la veuve du nationaliste chinois Sun Yat-Sen, de Maurice Dobb à Charlie Chaplin. Robeson envoie des enregistrements de sa voix au monde entier et créé une revue Freedom, où participent de nombreux écrivains.

Ainsi, Paul Robeson sacrifie sa carrière à la cause antiraciste. Bien qu’il ne reconnaisse pas être membre du parti communiste, il continue de défendre l’Angleterre et l’URSS, où il dit ne jamais avoir subis de préjugés racistes. Finalement, en 1958, Robeson peut reprendre ses tournées mondiales souvent axées vers Londres et Moscou. Le décès de sa femme et sa santé déclinante le pousse à revenir aux Etats-Unis où il meurt en 1976.

Conclusion

Robeson, artiste complet, traverse le court XXème siècle. Son destin est emblématique de l’influence réelle qu’a exercé la révolution d’octobre sur les peuples du monde entier. Du combat antiraciste, elle a poussé Robeson a lié son engagement aux luttes anticoloniales, antifascistes et anticapitalistes du XXème siècle, luttes symbolisées par la centralité du mouvement communiste.

En s’attaquant à Robeson, le pouvoir états-unien a cherché à désarmer le mouvement antiraciste de ses liens internationaux anticolonialistes et anti-impérialistes, de ses conceptions sociales égalitaires. C’est aussi pour faire oublier la vigueur de la persistance de la ségrégation raciste aux Etats-Unis que les puissants ont cherché à enfouir Robeson aux oubliettes. Cet ouvrage permet donc aussi de rétablir des éléments contextuels trop souvent oubliés dans l’histoire des Etats-Unis et l’histoire mondiale.