Maher Charif, « Un siècle d’histoire : comment comprendre la persistance du conflit arabo-israélien ? », Cahiers de la Méditerranée, 71 | 2005, 111-128.
A lire intégralement ici: https://journals.openedition.org/cdlm/957
Quelques extraits intéressants de son article historique
La paix impossible entre Israel et Palestine : l’échec des accords d’Oslo
Toutefois, les séances des négociations se succédèrent à Washington sans aboutir à aucun résultat. Pour le gouvernement du Likoud, présidé par Itzhak Shamir, le temps signifiait de longues années de négociations stériles, au cours desquelles de nouvelles réalités politiques pourraient être imposées dans les territoires occupés. Avant que le négociateur arabe perde toute patience, un événement politique important se produisit en Israël amenant de nouveau le parti travailliste, dirigé cette fois-ci par son homme fort Itzhak Rabin, au pouvoir à la suite des élections de juin 1992. Cette évolution réactiva le processus de paix d’autant plus que le programme électoral du parti travailliste était relativement plus avancé, vis-à-vis des exigences de la paix, que tous les programmes précédents .
Cependant Itzhak Rabin, au lieu de choisir la voie permettant d’accélérer les négociations sur tous les volets afin d’aboutir à une paix globale mettant fin à ce conflit ouvert depuis un siècle déjà, se mit à manoeuvrer, tantôt avec les Syriens et les Libanais, tantôt avec les Jordaniens, tantôt avec les Palestiniens, visant par là à saboter la coordination entre les parties arabes et à empêcher l’émergence d’une position arabe unifiée sur la table des négociations. La manoeuvre israélienne réussit à attirer la partie palestinienne, la plus faible, et l’on parvint ainsi à l’accord d’Oslo en septembre 1993.
La direction de l’OLP n’était peut-être pas, à ce moment-là, en mesure de réaliser qu’elle était attirée vers un accord pour lequel le gouvernement israélien ne s’engagerait pas résolument et dont les côtés négatifs domineraient les côtés positifs. La poignée de main historique entre Yasser Arafat et Itzhak Rabin à Washington sembla consacrer aux yeux de beaucoup la reconnaissance par Israël du peuple palestinien et de l’OLP. L’acceptation par Israël du principe d’un retrait de certains territoires palestiniens et de l’instauration d’une autorité palestinienne sur ces territoires ; sa disposition à accepter la négociation de certains problèmes épineux comme la colonisation, l’avenir de Jérusalem et le sort des réfugiés palestiniens lors de la phase finale des négociations ; tout ceci justifia aux yeux de la direction de l’OLP les multiples concessions faites par elle et créa chez elle l’espoir de pouvoir parier sur la dynamique qui émergerait de l’accord et sur les réalités nouvelles qui s’imposeraient sur le terrain. Il s’avéra rapidement que ce pari n’était pas réaliste : l’“occasion” d’Oslo a été, elle aussi ratée, et la responsabilité en incombe au gouvernement du parti travailliste et à son président défunt, Itzhak Rabin.
En effet, si ce gouvernement avait été vraiment décidé à parvenir à une paix juste et globale avec les Palestiniens et les Arabes, il aurait contribué à instaurer dans la région un climat propice au succès de cet accord. Et ceci en dépit de toutes les réserves formulées à son encontre. Par ailleurs, en respectant le calendrier de l’accord et en appliquant ses clauses, ce gouvernement aurait affaibli les positions de l’opposition palestinienne (qui trouva dans le climat de frustration et de dégradation des conditions de vie, le développement de la pauvreté et du chômage un terrain fertile pour intensifier son activité).
Les bases coloniales de l’Etat israélien
« Il n’est pas possible de comprendre cette défaillance chronique à trouver une solution équitable à ce conflit si nous perdons de vue la nature originelle du projet sioniste dès ses débuts. Pour constituer un Etat juif, le mouvement sioniste, né en 1897, allait s’inscrire dans le courant colonialiste européen en vogue à l’époque. Cependant, la Palestine ne représentait pas pour ce mouvement un projet d’investissement, mais plutôt un territoire pour y édifier un état, et cela en y installant une société juive, capable de se substituer à la société arabe y existant par deux moyens : l’émigration et l’appropriation des terres. Là réside la spécificité de ce mouvement.
Le fondateur du mouvement sioniste, Théodore Herzl, ne semble pas avoir pensé, au début, au statut des habitants arabes de Palestine. Dans ses projets, tout se passe, comme le fait remarquer Claude Klein, comme s’il s’agissait d’un territoire entièrement inhabité. Dans sa postface à L’Etat des Juifs de Herzl, Klein écrit :
« Qu’il s’agisse de pure ignorance, de méconnaissance ou d’oubli, l’Autre n’existe pas, car il ne doit pas exister là-bas. Il n’y a pas de place pour l’Autre dans le discours sioniste, pas plus qu’il ne saurait y en avoir dans la réalité sioniste. » (cité in Antoine Hatzenberger, « Checkpoint utopia, Herzl, l’utopie et la Palestine », Revue d’Etudes Palestiniennes, Paris, n°88, été 2003, pp.94-106).
Quant aux sionistes, comme Israël Zangwill, qui ont pris conscience très tôt de l’existence des Arabes de Palestine, ils affirmaient que l’Etat juif ne pourrait être constitué que si on procédait au « transfert » de la population arabe. La Palestine n’avait pas connu, avant la colonisation sioniste, de sérieux conflits, ethniques ou religieux, entre Arabes et Juifs.
Les Arabes ont été généralement passifs face à la première vague d’immigration juive entre 1881 et 1891. Le conflit entre Juifs et Arabes s’est exacerbé à la suite de la deuxième vague d’immigration juive, entre 1904 et 1914. Cette vague, qui a eu pour conséquence immédiate l’expulsion des paysans et des ouvriers arabes travaillant dans les colonies juives et le boycott des produits arabes, marqua d’une empreinte profonde la société juive naissante. Dans son livre Land, labor and the origins of the israeli-palestinian conflict 1882-1914 (Terre, travail et les origines du conflit israélo-palestinien), le professeur de sociologie Gershon Shafir confirme cette conclusion. Il affirme que le mouvement sioniste se présente, dès le début, comme une variante du mouvement colonial européen ; la deuxième vague de l’immigration juive – poursuit-il – a créé, sur la base des mots d’ordre « occupons la terre », « occupons le travail », un type de colonie de peuplement qui, parallèlement à l’expulsion forcée ou à l’extermination des populations autochtones, a permis aux colons juifs l’appropriation d’un sentiment d’homogénéité culturelle et ethnique. Pour lui, les conditions particulières du conflit autour de la terre et du marché du travail entre les colons juifs et la population arabe palestinienne sont à l’origine des caractéristiques les plus typiques de la société israélienne. »
La militarisation des colonies israéliennes
« La poursuite de la colonisation après la signature de l’accord d’Oslo a été déterminante pour vider la paix de tout contenu. Selon des estimations qui remontent à l’année 2003, le nombre des habitants dans les colonies en Cisjordanie et dans la bande de Gaza s’élève à 231 000. Quand on ajoute à ce nombre les 180 000 Israéliens vivant à Jérusalem-Est, la population des colonies constitue près de 8% de la population juive d’Israël. Compte tenu du grand nombre des colons et de leurs liens étroits avec les unités de l’armée israélienne disséminées dans les territoires occupés, le démantèlement des colonies ou d’une partie d’entre elles, surtout en Cisjordanie, ne sera pas chose facile même si l’on prend une décision politique dans ce sens. En effet, les colons se composent dans leur majorité de religieux fanatiques et de nationalistes extrémistes disposant de grandes quantités d’armes. En outre, ils constituent près de 20% des officiers de l’armée israélienne stationnée dans les territoires palestiniens et participent en grand nombre aux unités de base et de réserve de cette armée (Revue d’Etudes Palestiniennes, n°90, hiver 2004, pp.119-121). »
L’échec du nassérisme et le retour d’un « néo conservatisme » arabe
« Les raisons principales de l’échec des régimes de type nassérien doivent être recherchées me semble-t-il dans le domaine culturo-civilisationnel. En effet les élites militaires arrivées au pouvoir n’ont pas saisi, ou pas voulu saisir, l’importance d’une « révolution », ou plutôt d’un renouvellement culturel, seul capable, en diffusant le rationalisme, en consacrant le sécularisme, en libérant la femme, en modernisant la langue et en propageant le sens de la citoyenneté, de jeter les bases d’une véritable modernité. Ainsi toutes leurs réalisations dans les domaines économiques et sociaux sont restées dépourvues d’un support culturel solide, et cela a préparé le terrain pour le renversement social survenu au début des années 1970.
Ce renversement s’est produit au moment où le centre de décision politique dans le monde arabe passait aux mains des régimes conservateurs de l’Arabie Saoudite et des autres pays du Golfe. Malgré l’importance des moyens financiers dont ils disposaient grâce à la rente pétrolière, ces régimes étaient incapables de par leur nature de faciliter le renouvellement culturel. Au contraire, sous le poids de leur influence, la dépendance économique et technologique s’est accentuée, et tout espoir de réaliser un développement indépendant a été anéanti, tandis que l’instauration de la démocratie avec la participation populaire était renvoyée à plus tard. A partir du milieu des années 1980, les pays arabes se trouvent plongés dans une crise économique et sociale aiguë tandis que les régimes sont confrontés à une crise de légitimité sans précédent. Alors le terrain devient propice au retour sur la scène politique des forces rétrogrades sous le couvert de la religion. »
Pour atteindre la paix, un équilibre des forces est nécessaire
En effet, malgré tous les traités déjà conclus et malgré certaines “percées” qui peuvent se produire dans les négociations de paix, le Moyen-Orient ne jouira pas d’une paix permanente et globale tant que les Arabes n’atteindront pas un certain équilibre dans les rapports de force avec Israël. L’équilibre évoqué ici n’est point militaire -même si la capacité militaire est une de ses composantes- mais c’est un équilibre plus large et plus profond. En effet, ce qui a fait défaut aux Arabes dans leur longue confrontation avec Israël, non seulement au cours de ces cinquante dernières années mais tout au long du XXe siècle, c’est principalement de trouver un équilibre culturel, au sens large du terme, face à la modernité.
(…)
Zurayq, dans son ouvrage Le sens de la débâcle, encore et toujours , paru quelques semaines seulement après la défaite de juin 1967, revient à nouveau sur le sujet : l’inégalité d’accès aux acquis de la civilisation moderne, en particulier la science et le rationalisme, explique , selon lui, l’inégalité des forces entre les deux sociétés arabe et israélienne. A ses yeux, le principal problème des Arabes est celui du sous-développement ; s’il n’existait pas, écrit-il, « nous n’aurions pas été soumis au colonialisme, l’ignorance ne se serait pas répandue parmi nous et nous n’aurions pas été vaincus en Palestine ».