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Sur les « mégafeux »

La géographie permet d’analyser et de construire des pistes-solutions face aux grands incendies.

« Le troisième aspect, c’est de limiter les dégâts. Le jour même, c’est trop tard. Si on doit améliorer quelque chose dans notre système, et notamment pour faire face aux très grands incendies, c’est cette anticipation à contre-saison. C’est en plein hiver, lors des saisons des pluies, quand nous n’avons plus le feu à l’esprit, que l’on peut agir. C’est à ce moment que l’on va pouvoir faire tous les gros travaux de débroussaillement, de façon très ciblée, en s’intéressant spécifiquement aux lieux qui, l’été, seront menacés. »

Une mise au point scientifique sur le portail de l’académie de Nantes

Mégafeux, une mise au point de Géoconfluence, Aziz Ballouche, « Mégafeux, du vocabulaire médiatique à la caractérisation scientifique », Géoconfluences, septembre 2025.

Incendies à Los Angeles

Les incendies de Los Angeles vus de l’espace

https://www.cieletespace.fr/actualites/les-incendies-de-los-angeles-vus-de-l-espace

Les images satellites de Los Angeles permettent de visualiser l’ampleur des destructions liées aux incendies depuis le 8 janvier.

Ce 10 janvier 2025, les incendies de Los Angeles font la une des journaux avec des chiffres alarmants : 180 000 personnes déplacées, 10 000 bâtiments détruits et 10 morts. On a du mal à imaginer l’ampleur du désastre, et finalement, c’est peut-être depuis l’espace que l’on peut le mieux s’en rendre compte, comme le montre l’image prise par la société de satellites Maxar Technologies.

Cette photo montre Altadena, une commune de 43 000 habitants, située dans la banlieue huppée au nord de Los Angeles (Californie). En jaune et en orange sur la photo, on peut voir les incendies en cours et réaliser concrètement l’ampleur des destructions. Des quartiers entiers sont partis en fumée. La zone touchée représente le quart de la ville environ.

Des incendies se sont déclarés à plusieurs endroits en raison des vents violents jusqu’à 160 km/h en rafale mercredi 8 janvier. Mais Altadena est la zone urbaine la plus durement touchée. « Palisades Fire » (du nom du quartier Pacific Palisades, juste à l’est de Malibu) est également très préoccupant. Il a détruit moins de zones habitées, mais il est encore plus étendu que le feu d’Altadena.

Joëlle Zask, philosophe : « Aucune technologie humaine, si sophistiquée qu’elle soit, ne peut venir à bout d’un mégafeu »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/19/joelle-zask-philosophe-aucune-technologie-humaine-si-sophistiquee-qu-elle-soit-ne-peut-venir-a-bout-d-un-megafeu_6504723_3232.html

Joëlle Zask philosophe

Los Angeles a été pensée « hors sol », en cherchant à nullifier les éléments naturels. Mais les feux qui la ravagent depuis début janvier montrent que la ville, finalement, n’échappe pas aux lois de la nature, analyse, dans une tribune au « Monde », l’autrice de l’essai « Quand la forêt brûle ».

« Comment une telle catastrophe a-t-elle pu frapper une ville qui s’appelle “Paradise” ? » se demandaient les victimes du mégafeu qui avait ravagé la Californie en 2018. La même question se pose au sujet de Los Angeles, la « cité des Anges ». Face au mégafeu, les anges muteraient-ils en démons, et le paradis en enfer ? Le mégafeu n’a cependant rien d’un châtiment divin, d’une punition quelconque, ni même d’une triste infortune. Il s’explique par divers facteurs, tels des événements climatiques extrêmes, le mitage des forêts, la destruction culturelle des peuples qui entretenaient et cultivaient savamment depuis des milliers d’années la nature, l’introduction de plantes hautement inflammables décoratives ou rentables (eucalyptus, laurier, palmier à huile, pin douglas, etc.).

Tous ces facteurs se résument à un seul, plus général : la ville. Je la distingue de la cité, dont le mode d’existence est celui du « bien vivre », écrivait Aristote, de l’indépendance politique et économique, de l’inclusion dans un environnement plus vaste, géographique, historique, biologique, dont elle se sait partie prenante.

A l’opposé, la ville a été pensée comme paradis, justement. Son idéal est de ne rien devoir à la Terre. A Los Angeles, on a détourné l’eau, chassé les autochtones, bétonné. Partout, on voudrait nullifier les éléments naturels ; on enterre les cours d’eau, on « conditionne » l’air, on construit sur dalle. L’idéal de la ville, c’est le hors sol, la tour de Babel, cette construction biblique destinée à permettre aux humains de quitter la terre et de transgresser les limites de leur nature d’êtres mortels ; c’est la cité des Oiseaux, cette forteresse ovoïde flottant dans les airs dont Aristophane se moquait, c’est encore la cité de Thomas More ou de Tommaso Campanella, le phalanstère de Charles Fourier, la Cité radieuse du Corbusier.

On voudrait la ville hors du temps, régulée par une intelligence supérieure, celle de l’Expert omniscient, bientôt remplacé par l’intelligence artificielle. On voudrait aussi que, à l’instar de la tour de Babel, dont la construction supposait un peuple parlant une seule langue, n’ayant qu’un seul projet, poursuivant un seul et même objectif, elle détermine la conduite des personnes et les harmonise entre elles, à leur insu. Il faudrait un terme qui soit à la ville ce que le « transhumanisme » est aux individus humains.

Tournant écologique

Cette ville coupée du « sauvage », c’est-à-dire du dangereux et de l’imprévisible, qu’on appelait la « murée » au Moyen Age, ne produit rien de ce qu’elle consomme, colonise les territoires riches en ressources dont elle a besoin, enrôle de gré ou de force les populations nécessaires à son approvisionnement et rejette au loin tous ses déchets. Il n’y aurait pas de mégafeu si la croyance en la cité des Anges, au paradis, à Babel, avait échoué à s’établir.

Quatre chiffres importent ici : les villes recouvrent de 1 % à 3 % de la surface de la Terre, mais elles comptent pour 78 % de la consommation énergétique mondiale et produisent de 60 % à 70 % des émissions de gaz à effet de serre. Finalement, en 2050, elles concentreront 70 % de la population mondiale. Autrement dit, le tournant écologique passera par la ville ou ne sera pas.

Pour en finir avec l’idéal d’une ville des Anges et d’un urbanisme paradisiaque, il faudrait reconnaître le rôle du dérèglement climatique dans l’apparition des mégafeux. Le lien a été fait depuis plusieurs années. Avant, il y avait les feux naturels dus à des éclairs d’orage sec ; des feux anthropiques dits par un spécialiste de l’histoire des feux, Stephen Pyne, « aborigènes », qui existent en gros depuis Homo erectus, soit 2 millions d’années, sous la forme de brûlages de surface, feux agricoles, feux dirigés, écobuage, etc. ; et finalement, il y a eu la combustion des énergies fossiles.

Solution technique

Mais voilà qu’est apparu un quatrième régime de feu, le mégafeu. Ce type ne représente que 3 % des incendies mais génère plus de la moitié des surfaces brûlées. Caractérisé par son intensité, son comportement étrange (il saute, revient sur ses pas, génère son propre climat, dont des« tornades de feu », couve sous la surface), par sa vitesse de propagation, son caractère incroyablement destructeur des écosystèmes, dont les écosystèmes humains, sa lourde contribution à l’émission des gaz à effet de serre. Il a aussi la sinistre propriété de ne mourir que de causes naturelles. Il faut que la pluie tombe en masse, que le vent s’essouffle, que la mer fasse barrage, ou encore que tout combustible ait disparu pour qu’il s’éteigne. Autrement dit, aucune technologie humaine, si sophistiquée qu’elle soit, ne peut venir à bout d’un mégafeu.

Or, il appartient aussi à la logique de la ville des Anges de croire qu’une solution technique existe à tous les problèmes que nous rencontrons. Le mégafeu est l’exemple paroxystique que ce n’est pas le cas. Face à la catastrophe et à la détresse des victimes, on voudrait que des têtes tombent, des responsables. On accuse ici tel gouverneur, tel maire, là tel responsable de parc naturel, telle catégorie aisée, etc. Mais, en matière de mégafeu, il n’y a pas de coupable ; il y a seulement des boucs émissaires et une combinaison de facteurs extrêmement variés, dont sans doute une mauvaise gouvernance.

A Los Angeles, on aurait pu multiplier l’effectif des pompiers par dix et veiller à remplir les réservoirs que cela n’aurait sans doute rien changé. Les gens sont sauvés, c’est l’essentiel, mais la forêt et la maison brûlent. La violence des accusations de la part des pires climatosceptiques, dont Donald Trump, qui, en 2018, préconisait d’arracher les arbres pour éviter les feux, ou son allié transhumaniste, Elon Musk, n’a d’égale que l’aberration des croyances au solutionnisme technique dont la ville paradisiaque incarne l’idéal. Or la ville réellement existante se révèle bien peu de chose et n’échappe pas aux lois de la nature, laquelle va mécaniquement son chemin sans se soucier de ce qu’elle écrase ou, au contraire, vivifie.