Archives par étiquette : nazisme

L’antisémitisme et la xénophobie sous la IIIème République (1929-1939)

Malgré la rupture radicale que représente le régime de Vichy par rapport au sort des juifs et des étrangers, les idées antisémites et xénophobes se sont ancrées antérieurement, notamment dans la France des années 1930. Le racisme et l’antisémitisme se sont nourris de la crise économique, des discours d’extrême droite et de droite qui agitent cette menace pour décridibiliser le gouvernement de front populaire. Enfin, le gouvernement Daladier de 1938-1940 finit par céder à la xénophobie ambiante et met en place un arsenal juridique, que le gouvernement de Vichy réutilisera en partie.

1- La crise de 1929 renforce l’antisémitisme et la xénophobie

    L’antisémitisme vient de loin

    Dans la France des années 1930, l’antisémitisme n’est pas un fait nouveau. Il n’est pas non plus un attrait pour le racisme des nazis en Allemagne. Il vient de plus loin. Il est souvent issu d’un  antijudaïsme chrétien traditionnel. Edouard Drumont, figure antisémite de la fin du XIXème siècle rassemble dans son « best-seller » La France Juive, tous les préjugés tenaces sur les juifs : c’est lui qui permet le passage d’une critique de la religion juive à une haine des juifs comme personnes, à l’invention d’un « fait juif ». Le « juif » est vu par Drumont à la fois comme « riche », « fainéant », « étranger », traitre-espion. Il ne peut jamais être intégré à la communauté nationale et cherche à dominer le « bon » citoyen français : « Le droit du juif à opprimer les autres fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et le Talmud » (Edouard Drumont)[1]

    Cet antisémitisme latent connait un essor spectaculaire lors de l’affaire Dreyfus (1894-1899) lorsque le capitaine Dreyfus, qui est juif, est accusé, sans preuve, de trahir l’armée française. Cette affaire donne alors un fait divers spectaculaire pour favoriser la pénétration des idées antisémites en France : le juif est alors vu comme un traitre potentiel dont il faut se méfier.

    La crise économique et ses conséquences politiques favorisent la xénophobie et l’antisémitisme

    La crise économique, son lot de licenciements, la dévastation du chômage, les difficultés des paysans, favorisent le repli nationaliste. Le racisme et la xénophobie gagnent en vigueur par la sensation de mise en concurrence entre « travailleurs français » et « immigrés ». Le racisme n’est pas la seule réaction populaire : la contestation sociale s’amplifie notamment en région parisienne autour de marches contre la faim. Les partis de gauche, avec leurs organisations de masse, les CGT et CGTU, y jouent un rôle majeur et cherchent à unir les travailleurs français-immigrés. Dans le même temps, les élites sont impuissantes à résoudre les problèmes économiques de cette crise. Les difficultés demeurent et une partie de l’opinion voit dans l’étranger, le juif, la démocratie parlementaire, des obstacles majeurs à la sortie de la crise. Le 6 février 1934 est en ce sens le tournant majeur. Chauffées à blanc par l’affaire Stavisky (scandale de corruption autour de Stavisky, un riche juif ukrainien naturalisé français, qui a entre autre corrompu des hommes politiques pour s’enrichir), les ligues d’extrême droite manifestent devant l’Assemblée nationale contre la démocratie parlementaire. Cet événement est le moment fondateur d’une vague de xénophobie et d’antisémitisme qui traverse toute la France, et qui restera à un seuil élevé durant toute la période. En effet, nombre de journaux reprendront durant ces années des éléments de lecture et d’analyse antisémites et xénophobes. L’Action française, autour de Charles Maurras, de Léon Daudet entre autre, jouera notamment un rôle idéologique majeur dans ce domaine.

    L’assimilation du Juif à l’étranger

    Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne, nombre de juifs fuient la politique antisémite et raciste nazie. Beaucoup de réfugiés arrivent en France, venant d’Allemagne, voire de l’Est de l’Europe. A cela s’ajoute les migrants italiens et à partir de juillet 1936, ceux fuyant la guerre civile espagnole. Confrontés à ce flux migratoire, la droite et l’extrême droite mettent le sujet des réfugiés au cœur du débat. Ils pointent les arguments de la crise et du chômage que subissent les « travailleurs français » et dénoncent ceux qui seraient de « faux réfugiés » (ils profiteraient de la « générosité » de la France pour s’y installer). Ces réactions xénophobes suintent dans toute la société à tel point que même le président de la commission interministérielle chargé des réfugiés allemands, Henry Béranger, affirme, « La France veut bien être une voie de triage, mais elle ne saurait être une voie de garage ». C’est dans ce contexte que les juifs sont de plus en plus confondus avec les étrangers, et victimes d’une xénophobie attisée par certains journaux comme Le Petit Bleu qui reprend l’idée que « les juifs allemands prennent la place des Français »[2].

    Cette xénophobie rampante au sein de la IIIème République se traduit aussi par des prises de décisions politiques. Dans la région de Lyon, une politique de « préférence nationale » est mise en place pour les chômeurs. Les étrangers sans travail sont ainsi exclus des allocations[3]. Nombre de travailleurs étrangers sont renvoyés dans leur pays natal comme ces 140.000 polonais forcés de quitter la France entre 1931-1936[4]. Cependant, des associations de gauche comme la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) protestent contre ces politiques et réclament la création d’un statut légal pour les étrangers vivant en France. La victoire du front populaire atténuera ces politiques de durcissement à l’égard des étrangers au sommet du pouvoir. Cependant, au sein de la société, les débats connaitront une polarisation intense et l’antisémitisme ainsi que le racisme seront avivés à l’extrême droite et à droite.

    2- Le front populaire et les réactions antisémites et xénophobes de la droite et l’extrême droite

    La victoire du Front populaire en mai 1936 conduit à un apaisement des mesures xénophobes. 6.000 étrangers qui ont perdu leur emploi se voient accorder un sursis quand à leur expulsion. Nombre d’étrangers réfugiés participent aux grèves ouvrières de mai-juin 1936 et bénéficient des mesures sociales du front populaire.

    Le gouvernement Blum vu comme « révolution juive »[5]

    Néanmoins, le gouvernement de front populaire est attaqué par la droite et l’extrême droite comme un semeur de désordre car il remet en cause les conceptions traditionnelles : celle du travail en répondant aux revendications ouvrières de diminuer le temps de travail, dans la famille où il soutient une « laïcisation » des mœurs face à l’encadrement religieux. Surtout les opposants au front populaire vont attiser l’antisémitisme et la xénophobie, pour semer la peur, notamment dans les campagnes.  «  La présence de Léon Blum à la tête du premier gouvernement de front populaire conduit à un regain d’antisémitisme aboutissant à présenter le front populaire comme l’œuvre des Juifs »[6]. Ainsi, l’Action Française dénonce un « complot juif » avec à sa tête Léon Blum, associé à un complot communiste venant de l’étranger (Moscou). Cette équation (front populaire = péril juif = péril rouge) est reprise par un arc politique allant de l’extrême droite comme l’Action Française, Gringoire à la droite voire au journal centriste d’Emile Roche, La République. Le but essentiel est de décrédibiliser l’action du front populaire en prétendant que son gouvernement est aux mains des étrangers et des juifs.

    Mais cela favorise surtout la diffusion de conceptions antisémites et xénophobes dans la population française. L’extrême droite accuse en effet le front populaire de favoriser le vote communautaire « juif ». « Tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » estime le député notoirement antisémite Xavier Vallat[7]. Il attise aussi des peurs fantasmées comme l’idée que Blum rêve d’imposer la « circoncision générale ».

    La guerre civile espagnole : un glissement supplémentaire vers la xénophobie

    La guerre civile espagnole (1936-1939) agit comme un miroir sur les débats français. A droite, le front populaire espagnol est assimilé au communisme, vu comme un péril étranger : le général Castelnau y voit « une révolution soviétique dirigée par Moscou », une « guerre entre la barbarie moscovite et la civilisation occidentale ». Ainsi, du centre à l’extrême droite, les commentaires sont souvent négatifs sur le camp républicain, alors que la droite peut se montrer favorable aux insurgés nationalistes de Franco. C’est dire la perception des républicains espagnols et des brigadistes internationaux, lorsqu’acculés par la défaite, ils viendront se réfugier en France. « Débris du front populaire », « grave problème », « épaves humaines » pour les plus modérés, « Armée du crime », « vandales rouges » pour l’extrême droite[8], tels sont les qualificatifs utilisés dans la presse de l’époque. La figure du réfugié étranger devient très négative. Cependant, et heureusement, tous ne partagent pas cet élan xénophobe : du cardinal Verdier, à François Mauriac, en passant par Henri Bergson, est lancé un « appel à la générosité »[9] pour accueillir les réfugiés espagnols.

    Après une poussée vers la gauche en mai-juin 1936, cette guerre, qui est aussi idéologique, provoque un glissement vers la droite d’une partie de l’opinion française, davantage sensible aux thèmes  chauvins et xénophobes, et à celui sur le « désordre social » du front populaire. Une partie de la presse attise ces idées. Le journal Le Matin, un des journaux les plus tirés, condamne la « racaille étrangère dans la France dépotoir » et les « indésirables »[10] . Quant à Gringoire, il s’en prend à « l’immensité de la crasse napolitaine [aux Italiens], de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves [aux populations d’Europe de l’Est, souvent juives], de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée [aux juifs];(…) ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises » (le texte en annexe ci-dessous).

                Loin d’apaiser la situation, Daladier, qui devient président du conseil en avril 1938, mène une politique de durcissement autour d’un gouvernement recentré vers la droite. Il reprend d’ailleurs à son compte le terme « d’indésirable » pour construire un arsenal juridique à l’encontre des étrangers.

    3- Un « Vichy avant Vichy »[11]? Les dernières années de la République

    Le gouvernement Daladier marque une rupture avec ses prédécesseurs. Ce dirigeant, issu pourtant de la majorité de front populaire recentre son gouvernement vers la droite et organise une nouvelle politique autour du thème du « renouveau », des vertus de l’ordre. Il s’agit pour lui de mettre un terme au « désordre » des grèves ouvrières. Les étrangers, les réfugiés figurent parmi les cibles du gouvernement, surtout qu’ils sont assimilés au péril rouge. Le glissement qui s’opère amène la fin d’une frontière nette entre la droite et l’extrême droite, à tel point que l’historien, Pierre Laborie évoque un « Vichy avant Vichy », Gérard Noiriel, les origines républicaines de Vichy[12].

    Par le biais de décrets lois, Daladier construit un arsenal juridique contre les étrangers dont le régime de Vichy s’inspirera. Dès avril 1938, le sénateur Lévy demande de priver les Français naturalisés du droit de vote s’ils ont fait grève en 1936 et propose que tout Français naturalisé attende dix avant d’obtenir le droit de vote Les décrets des 2 et 14 mai 1938 et le décret loi du 12 novembre 1938 reprennent en partie les idées du sénateurs Lévy. D’après le président du conseil Edouard Daladier, ces décrets marquent clairement « la discrimination que le gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité et la partie saine et laborieuse de la population étrangère »[13].

    Avec ce décret, les Français naturalisés doivent donc attendre cinq avant de pouvoir voter et ils sont exclus de tout emploi de fonction publique ou du barreau durant dix années. La déchéance de nationalité est appliquée pour les espions mais aussi pour des actes qui seraient contraires à « l’ordre public », à des étrangers qui « se montreraient indignes du titre de citoyen français ». Ces termes assez vagues permettent d’appliquer la déchéance de nationalité aux Français naturalisés qui se mettent en grève le 30 novembre 1938[14]. L’obtention de la nationalité par le mariage est aussi durcie : motif ? Eviter les « mariages de pure forme ». Enfin, ce décret-loi prévoit l’autorisation de l’internement préventif des « indésirables étrangers » car « il n’était pas moins indispensable d’assurer l’élimination rigoureuse des indésirables ». Il donne lieu à l’ouverture de « centres spéciaux » où la population étrangère indésirable « fera l’objet de la surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles de l’hospitalité ». Le premier de ces camps est ouvert le 21 janvier 1939 à Rieucros.

                « En rupture avec la tradition républicaine », le gouvernement Daladier reprend à son compte le discours « national-sécuritaire » qui fait des immigrants et des réfugiés les responsables de la crise française. Surtout, il met en œuvre cette politique contre les étrangers, en fabriquant des « indésirables » qui sont expédiés dans des « centres spéciaux »[15]. De fait, il instaure une première rupture qui servira au régime de Vichy pour s’en prendre aux étrangers et aux juifs.

    Laissons conclure l’historien Ben Khalifa qui résume bien la situation de ces années-là :

    « Durant les années 1938-1940, dans une ambiance très hostile aux allogènes, la France a renforcé la législation sur la police des étrangers. Cette période est emblématique car elle est marquée par un acharnement des dirigeants politiques contre une population qui a “choisi” la France comme lieu de refuge. L’arrivée massive des immigrés, le refus des pays d’accueil traditionnels d’assouplir les conditions d’entrée sur leur territoire ainsi que la montée de l’extrême droite expliquent les “dérives” de la IIIe République finissante. Dans ce contexte, le pouvoir administratif est renforcé aux dépens du pouvoir judiciaire. Les considérations humanitaires sont souvent bafouées par des fonctionnaires zélés. Les moyens humains et logistiques du ministère de l’Intérieur sont augmentés »[16].

    20 août 2024


    [1] Edouard Drumont, La France juive, passages cités dans G. Noiriel, Le venin dans la plume, Edouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République, Editions La Découverte, Paris, 2019.

    [2] Le Petit Bleu, 7 décembre 1933, cité par Noiriel, L’immigration, op cit, p. 389

    [3] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.401

    [4] G Noiriel, Idem.

    [5] Une de L’Action Française du 14 juin 1936 : « La révolution juive chante victoire ».

    [6] Serge Berstein, Histoire de l’anticommunisme en France, Editions Olivier Orban, Paris, 1987, p. 320

    [7] Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, Editions complexe, Bruxelles, 2005 (réédition de 1992), p. 180.

    [8] José Cubero, Les Républicains espagnols, Editions Cairn, Pau, 2003, p. 50.

    [9] José Cubero, Idem.

    [10] Le Matin, 29 septembre 1937.

    [11] Pierre Laborie, L’opinion française sous Vichy.

    [12] C’est notamment le titre de son ouvrage.

    [13] Edouard Daladier, dans Décret relatif à la situation et à la police des étrangers, 12-11-1938, Journal Officiel de la République, lois et décrets n°0266, du 13 novembre 1938.

    [14] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.462-463.

    [15] Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXème-XXème siècle), discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007,  p.457 à 465.

    [16] BEN KHALIFA Riadh, « La fabrique des clandestins en France, 1938-1940 », Migrations Société, 2012/1 (N° 139), p. 11-26. DOI : 10.3917/migra.139.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-1-page-11.htm

    Nous hébergeons trois millions de « travailleurs » étrangers — plus que nous n’avons de chômeurs. Il parait que cela ne suffit pas. Tandis qu’autour de nous chaque nation ferme brutalement sa porte au nez de nos sans-travail, on ouvre toutes grandes au déluge cosmopolite des écluses jusqu’à présent mieux gardées.

    Sommes–nous le dépotoir du monde ? Par toutes nos routes d’accès, transformées en grands collecteurs, coule sur nos terres une tourbe de plus en plus grouillante, de plus eu plus fétide. C’est l’immensité de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée; c’est tout ce que recrachent les vieilles terres de plaies et de fléaux. Doctrinaires crépus, conspirateurs furtifs,  régicides au teint verdâtre, pollaks mités, gratin de ghettos, contrebandiers d’armes, pistoleros en détresse, espions, usuriers, gangsters, marchands de femmes et de cocaïne, ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises. Ils arrivent de tous côtés, sans relâche, sur les océans, par-dessous les montagnes, à pleins trains, à pleins paquebots. Us arrivent et on les attend. De « gauche » ou de « droite », ils ont toujours des amis. Révolutions et coups d’Etat en offrent l’incessant prétexte. Naguère les Russes, ensuite les Polonais, puis les Grecs. puis les Italiens que suivirent les Allemands, précédant les Espagnols… A qui le tour ? Sous couleur «le droit d’asile, on laisse entrer pêle-mêle et sans la moindre précaution, réfugiés politiques et condamnés de droit commun — tous d’accord au moins sur un point : le droit qu’ils s’arrogent de nous traiter en pays conquis. Tandis que ceux-ci assomment les ouvriers dont ils volent le pain, ceux-là ne cessent d’insulter a notre patriotisme, dans nos propres journaux.

    De temps en temps, pour s’entretenir la main, ils nous font l’honneur de s’entre-tuer sous nos yeux. Sans doute pensent-ils qu’un tel spectacle nous procure un ravissement sans pareil C’est, en tout cas une façon bien à eux de reconnaître notre hospitalité. Un autre remerciement  consiste à raconter en  tous lieux que Marianne est une mégère injurieuse, égoïste et défiante qui moleste les pauvres Touristes et refuse tout bien être aux infatigables travailleurs que nous offrent la Palestine. l’Arménie et les Balkans.

    Cela dure depuis vingt uns : depuis que douze cent mille des nôtres ont donné leur -vie pour la liberté des peuples. Ah ! il s’agit bien du droit des indigènes ! Brâve Français, ils t’ont colonisé. Le bicot, c’est toi. Et les colons que tu ils fait venir de si loin se chargent de faire suer le burnous.

    Car tu paies pour savoir ce qu’il en coûte de n’être plus maître chez soi. Hôpitaux, dispensaires, maternités, secours de chômage, assistance publique, assurances sociales; tout est au service de l’innombrable étranger. 11 n’est plus guère en France qu’un endroit où on ne rencontre que des Français. C’est chez le percepteur.

    Ralph SCHOR, L’antisémitisme en France dans l’entre deux guerres, 2005 (réédition de 1992).

    Ralph Schor, dans cet ouvrage qui fait date, suit la vague antisémite des années 1930 en France. Les journaux et auteurs antisémites sont passés au peigne fin de même que les positionnements des partis politiques, les courants religieux et culturels. L’auteur fait un tableau des différents vecteurs idéologiques de l’antisémitisme (notamment les différents journaux comme Le Matin, ou les hommes de lettres comme Ferdinand Céline). Il analyse la montée du racisme au fil des évènements internationaux (les fascismes et le nazisme, la crise économique…) et français (la montée du chômage, le front populaire…). Si l’analyse discursive est très intéressante et permet d’avoir une idée claire de l’argumentation raciste et antisémite de l’époque, l’auteur laisse cependant de côté les réactions globales de l’opinion : on a peu d’informations sur la réception des idées antisémites et leur immersion dans la société française (poussée électorale, agressions racistes, augmentation du nombre d’antisémites). Il faut dire qu’il est difficile d’y parvenir (voir les travaux de Pierre Laborie sur l’opinion française sous le régime de Vichy).

    Les thèmes de l’argumentation antisémite

    En lisant cet ouvrage, le lecteur pourra constater une continuité temporelle dans les arguments et les thèmes xénophobes, racistes. Autrement dit, les racistes d’aujourd’hui n’ont rien inventé. Nombre de thèmes usés jusqu’à la moëlle à l’encontre des juifs sont réutilisés aujourd’hui contre les « Arabes , les « musulmans ». Aussi, au travers des recherches de l’auteur, on peut constater que le racisme français est plutôt « culturel », contrairement au racisme « biologique » allemand. Malgré les avancées scientifiques sur l’existence d’une Humanité unique, ce racisme « culturel » est un instrument réadaptable par les racistes de tous les pays et de tout temps. Les thèmes antisémites des années 1930 raisonnent donc encore aujourd’hui. Voici une liste non exhaustive de thèmes mis en avant par les racistes des années 1930 contre les juifs :

    • La France est envahie : Céline évoque une « invasion juive » avec l’afflux de migrants d’Europe de l’Est. La France deviendrait une « colonie juive ». Paris n’est plus française mais judaïsée devenant « Parisalem ». La culture française serait menacée par des noms à consonnance étrangère, l’annuaire téléphonique en fournissant la preuve.
    • Les juifs sèment le désordre : Ils provoqueraient des émeutes et nombre d’entre eux seraient des criminels, des voleurs et des assassins. Les antisémites publient des chiffres invérifiables pour « prouver » leurs affirmations (page 52).
    • Les juifs sont riches et feignants : Ils seraient dominateurs et rechercheraient l’argent. Pour autant, on trouve des juifs aux deux extrémités de la richesse. Les juifs sont touchés par de fortes inégalités dans la France des années 1930, comme le reste de la population française.  Ils manqueraient de culture : « le moindre petit pet d’un juif, ça s’appelle un boom » (Céline, page 101)
    • Les juifs sont un facteur de désagrégation nationale : ils sont accusés de diffuser ou de s’intégrer dans des projets révolutionnaires. Ils seraient les destructeurs des Etats : « le communisme est une entreprise juive » (121). Les juifs sont de toute évidence des « traitres » puisqu’ils seraient incapables de s’intégrer et surtout ils militent dans des partis de gauche qui sont internationalistes et « trahissent » la patrie française. D’où le terme de « judéo-bolchevisme » souvent utilisé alors : gauche et juifs s’intègrent avec d’autres les francs maçons dans une anti-France.  
    • Les « bons français » sont victimes des juifs : Les racistes inversent le coupable et la victime. Ce sont les juifs qui voudraient organiser des pogroms de français et non l’inverse. Si des français sont antisémites, c’est en réaction à la haine juive, afin de sauver la France  de sa dissolution par les juifs (page 78).
    • Le judaïsme détruit la civilisation occidentale. Si les juifs s’en prennent à la France, c’est parce qu’elle est « le rempart de la civilisation occidentale et chrétienne » (130). Ce thème est assez surprenant à la lumière d’aujourd’hui puisque les racistes mettent sans cesse en avant la « civilisation judéo-chrétienne » menacée face au « péril musulman ».
    • Les juifs et l’Allemagne : Les juifs sont vus au miroir des évènements de l’Allemagne nazi. Ils sont tour à tour des espions au service de l’Allemagne, voulant se racheter un ticket de retour. Ou, au contraire, ils pousseraient sans cesse à provoquer la guerre pour se venger de l’Allemagne. Quoiqu’ils fassent finalement, ils sont des individus « dangereux ».

    Les raisons de la montée de l’antisémitisme

    Les facteurs qui attisent la vague antisémite sont clairement la crise économique, les migrations de réfugiés. Après l’affaire Dreyfus, les courants antisémites et xénophobes sont marginalisés grâce aux combats menés par les Dreyfusards, les défenseurs des droits de l’homme, le socialisme. Cependant, l’antisémitisme et le racisme prennent une ampleur de masse dans les années 1930 avec la crise. La montée du chômage notamment entraine des réactions et une tendance au protectionnisme de la main d’œuvre : la « préférence nationale ». Le journal Le Défi l’illustre bien : « pas de travail aux juifs et aux étrangers tant qu’un seul français aura faim » (p. 151-152). Pour contrer cette main d’œuvre étrangère, certaines professions vont obtenir des mesures de préférence nationale, comme les médecins qui ne pourront exercer que s’ils ont un doctorat français. La victoire du front populaire en 1936 radicalise l’antisémitisme. Il est vu comme une « invention juive » (169) et son dirigeant, Léon Blum voudrait judaïser la société en imposant la « circoncision générale ». Xavier Vallat, député antisémite accuse le gouvernement d’être dirigé par un « talmudiste » (173). Lors de cette polémique, seules la gauche et l’extrême gauche défendent Blum, preuve d’une montée des sentiments antisémites. Sur l’échiquier politique, Blum est vu par les antisémites comme un soutien juif et le front populaire comme s’appuyant sur un vote communautaire, celui des juifs : «  tout juif naturalisé est un votant front populaire indéfectible » (180).

    Le projet des antisémites

    A la lumière de leurs arguments antisémites, les racistes ont un programme politique à l’encontre des juifs. Ils veulent un statut pour inférioriser les juifs au sein de la société française. Il s’agit alors d’un recul puisque la révolution française avait émancipé les juifs et en avait fait des citoyens égaux aux autres. Mais ces projets démontrent bien la dimension « anti-lumière » « anti-universelle » de l’extrême droite. Ils trouveront leur aboutissement logique sous le régime de Vichy à partir de 1940 (Voir Z Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France, 2012, p. 74).  D’autres antisémites se prononcent plutôt pour l’expulsion des juifs, dans leur pays d’origine (Allemagne, Europe de l’Est) ou se font même sionistes : « Faut-il donc abandonner le seul espoir d’une solution de l’éternel problème parce qu’une poignée d’Arabes arriérés et fanatiques s’oppose à l’établissement des Juifs en Palestine ? L’intérêt de l’Humanité doit passer avant celui d’une minorité ? ». (pages 194-195). Ainsi, les juifs seraient bien en Palestine car ils ne seraient plus en France pour « l’envahir ».

    La pluralité des juifs vivant en France

    L’ouvrage montre bien qu’il n’existe pas de communauté juive unie. La croyance en cette unité relève bien d’un fantasme antisémite. Par exemple, les juifs français sont bien intégrés, dans des métiers plutôt libéraux, intellectuels. Il y a une forte différence avec les immigrés israélites plus récents, dont le niveau social est faible : ils sont ouvriers, employés, commerçants, pratiquent davantage la religion, autour d’associations et utilisent la langue yiddish (pages 13-14).

    D’ailleurs, nombre de juifs intégrés et modérés craignent l’arrivée des juifs étrangers et voient dans leur culture un fossé insurmontable (page 207), des « particularismes » (210).

    Politiquement, les juifs ne sont pas unis. Beaucoup de juifs français sont conservateurs et ne placent pas la lutte contre l’antisémitisme sur le plan politique, mais plutôt religieux et moral. Ils appellent plutôt à la discrétion et voient la place de Blum dans le gouvernement de 1936 comme un ferment de l’antisémitisme (page 217). D’autres juifs se placent plutôt à gauche comme Bernard Lacache qui fonde la LICA (ligue internationale contre l’antisémitisme) qui refuse « l’inégalité des races humaines » (212). La gauche (CGT, LDH, radicaux, SFIO, communistes) attire nombre de juifs qui placent la lutte antiraciste sur le plan politique.

    Une minorité juive, paradoxalement, soutient l’extrême droite comme l’Action Française. Il y a même un parti, l’Union patriotique des français israélites, animé par Edmond Bloch qui organise des meetings avec des fascistes et antisémites notoires : Doriot, Vallat, Maurras, Daudet (286).

    Aussi, la solidarité n’est pas intégrale envers les immigrés juifs : certains représentants juifs dénoncent des juifs communistes actifs à la police et demandent qu’ils soient expulsés (303).

    Il y a donc une pluralité d’identités juives, une multiplicité d’attitudes, de positionnements politiques. Il n’y a en rien un « communautarisme juif » malgré ce qu’en disent les antisémites.

    Face aux persécutions, la solidarité

    Les partis de gauche viennent principalement en aide aux réfugiés, contre les arguments antisémites. Ils le font au nom de la solidarité « prolétarienne », au nom des droits humains. Nombre d’associations radicales-socialistes, socialistes, communistes aident à ces réfugiés. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle des catholiques (Pie XI dit notamment en 1938, « l’antisémitisme et inadmissible ; spirituellement, nous sommes tous des sémites ». Le père Devaux : « l’Eglise professe qu’il n’y a qu’une seule Humanité (…) tous les hommes sont et resteront naturellement frères »).  Les protestants par les siècles de persécutions qu’ils ont connu sont souvent enclins à la solidarité active envers les réfugiés juifs. Quant aux juifs eux-mêmes, ils mènent une forte solidarité interne, par le biais d’associations religieuses ou civiques. Bien entendu, et c’est une leçon pour nous, la solidarité s’est révélée insuffisante et n’a parfois pas bien senti tous les dangers que portaient l’antisémitisme et les racismes. L’ouvrage de Schor est donc une histoire à mettre en lumière avec les événements actuels.

    Le salut des minorités persécutés ?

    Face aux persécutions antisémites, Quelle solution ? Le racisme, l’antisémitisme doivent se combattre à l’intérieur des sociétés qui en sont infectées. Mais il est vrai que c’est un combat parfois difficile, voire désespérant puisqu’il est difficile de combattre un « ressentiment » (Kaminski, page 242), « un délire compensateur » (Glasser, p. 307). Surtout, et malheureusement, les acteurs qui tentent de faire échouer la vague antisémite n’y sont pas parvenus. Cependant, cet ouvrage en donnant les lignes directrices des racistes contribue au combat pour faire triompher la raison aujourd’hui. Celle-ci se situe comme l’explique l’auteur mais aussi Florian Gulli dans la défense de l’universel (F Guilli, L’antiracisme trahi, défense de l’universel, 2022), de l’égalité.

    Terminons en citant ce passage très important de Ralph Schor qui montre comment se combat le racisme à long terme.

    Comment combattre les racismes en général ?

    «  Si l’homme est influencé par son instinct, il est aussi un être de raison. Voila pourquoi il est permis d’espérer qu’au-delà de la simple réprobation de l’antisémitisme, une pédagogie de l’antiracisme peut contribuer, avec les remèdes sociaux et économiques, à faire reculer le mal » (page 326).

    L’interminable chasse aux nazis, un débat sur LCP, avec Johann CHAPOUTOT

    Un excellent débat entre historiens, avec notamment les interventions très pertinentes de Johann CHAPOUTOT qui critique une utilisation parfois fallacieuse d’images dans les documentaires.

    Rapports d’espionnage sur le nazisme

    Les Jeux olympiques de Berlin – 1936 – Ressources pédagogiques

    Affiche officielle des Jeux de Berlin – 1936

    Avant les Jeux Olympiques, alors que le CIO demande des garanties sur les non-discriminations dans l’Allemagne nazie, Carl Diem pour le Comité Olympique allemand affirme qu’aucune discrimination ne touchera les athlètes étrangers. A ceux qui prétendent qu’il n’était pas possible de deviner la Shoah, c’est certainement une réalité. Mais l’Allemagne était néanmoins déjà devenue un Etat raciste : boycott des commerces juifs en 1933, lois de Nuremberg en 1935. Impossible de nier cette réalité et les propos racistes, voire ultra-violents à l’encontre des juifs, des « nègres », l’enfermement des opposants politiques, les violences qu’ils subissent. Un avertissement clair est lancé entre les jeux d’hiver et les jeux de l’été 1936, l’Allemagne remilitarise la Rhénanie sans que cela ne suscite de réactions internationales. Comme le remarque Albert Speer, « quelques mois après la réussite de l’opération en Rhénanie, Hitler se montra satisfait de l’atmosphère harmonieuse qui entourait les Jeux olympiques et qui montrait que tout mécontentement international avait disparu. Il donna des instructions pour que les nombreuses personnalités étrangères présentes aient l’impression d’avoir devant elles une Allemagne éprise de paix » (Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105).

    C’est dans ce contexte que se tiennent les Jeux olympiques de Berlin, des jeux « défigurés ».  

    Olympisme et accommodement de ses idées avec le régime national-socialiste allemand

    Pierre de Coubertin

    «  La première caractéristique essentielle de l’olympisme ancien aussi bien que moderne, c’est d’être une religion. En ciselant son corps par l’exercice comme le fait un sculpteur d’une statue, l’athlète moderne exalte sa patrie, sa race, son drapeau » (Pierre de Coubertin, « Les assises philosophiques de l’olympisme moderne », message radiodiffusé de berlin, 4 août 1935)

    Henri de Baillet-Latour

    Le 6 novembre 1935, le président du CIO Baillet-Latour fait cette déclaration depuis Berlin :

    « J’ai l’honneur de porter à votre connaissance que l’entretien que j’ai eu avec le chancelier d’Allemagne ainsi que l’enquête à laquelle je me suis livré m’ont convaincu que rien ne s’oppose au maintien des Jeux de la Xième Olympiade à Berlin et à Garmish Partenkirchen. Les conditions requises ont été respectées par le Comité Olympique allemand. Les visiteurs et participants peuvent être assurés de trouver un accueil parfaitement cordial sans courir le risque de rencontrer quoi que ce soit d’offensant pour leurs principes ».

    Ce même Baillet-Latour qui écrit à Brundage (président du comité olympique américain) le 31-10-1933 par rapport aux demandes d’annulation des JO de Berlin, dans les milieux juifs américains : « Personnellement, je n’aime ni les juifs ni leur influence (…) Je sais qu’ils ont l’habitude de pousser les hauts cris bien avant d’avoir des raisons valables de le faire ».

    Des jeux « modernes »

    « Les Jeux de Berlin furent les premiers Jeux vraiment modernes. Organisés avec tout l’apparat symbolique propre aux nazis, ils furent ceux qui en fixèrent le protocole presque définitif : lâcher de pigeons, flamme olympique avec son trajet depuis Olympie, défilés massifs, décompte officieux des médailles obtenues par les nations, etc. D’autre part, ils bénéficièrent de toutes les innovations technologiques qui par la suite transformeront les Jeux en un immense show publicitaire. Avec les Jeux de Berlin s’instaure pour la première fois le spectacle du monde qui se donne en spectacle »

    JM Brohm, les Jeux Olympiques à Berlin, page 18

    L’antisémitisme et le racisme des nazis aux travers des Jeux Olympiques et du sport

    • Le racisme antisémite

    Bruno Malitz, idéologue nazi des sports écrit en 1933:

    « Le sport et les exercices physiques créent des valeurs corporelles, spirituelles et intellectuelles. Le juif essaye de s’emparer de toutes les choses qui créent de la valeur parce qu’il anéantit et détruit. C’est ainsi qu’il aspirait aussi, pour le malheur du peuple allemand, à la direction du sport (…) le national-socialisme lutte contre la juiverie dissolvante et efféminée (…) Les dirigeants sportifs juifs et ceux qui sont contaminés par le judaïsme, les pacifistes et les réconciliateurs des peuples (…), n’ont pas de place dans la patrie allemande. Ils sont pire que le choléra, la tuberculose, la syphilis, pires que les hordes incendiaires des Kalmouks, pires que l’incendie, la famine, l’inondation, les grandes sécheresses, pires que les invasions de sauterelles, les gaz asphyxiants, pires que tout cela car ces éléments-là ne détruisent que des Allemands alors que les juifs anéantissent l’Allemagne même ».

    • La haine des noirs 

    Le Völkischer Beobachter (L’Observateur populaire), journal du parti nazi, le 19-08-1932, lors des JO de Los Angeles :

    « Les nègres n’ont rien à faire aux olympiades (…) On peut malheureusement constater de nos jours que des hommes libres doivent souvent disputer la palme de la victoire à des noirs esclaves, à des nègres. C’est une honte et un avilissement sans pareil de l’esprit olympique et les anciens Grecs se retourneraient sûrement dans leurs tombes s’ils savaient ce que les hommes modernes ont fait de leurs jeux nationaux sacrés. (…) Les prochains Jeux olympiques auront lieu en 1936 à Berlin. Nous espérons que les responsables savent quel est leur devoir. Les noirs doivent en être exclus. Nous l’escomptons ».

    Campagne de Boycott des JO

    L’Union des Athlètes Amateurs des Etats-Unis prend au début une position contre les JO de Berlin, en novembre 1933 :

    « Si des athlètes juifs d’Allemagne n’étaient pas autorisés à se préparer à s’entrainer en vue des Jeux Olympiques à Berlin, voire à y participer, les athlètes des Etats-Unis n’y participeraient pas non plus ».

    Un comité contre les JO de Berlin se met en place aux EU : personnalités sportives, politiques, du mouvement ouvrier -> fondation du Committee on Fair-play in sports. Ce mouvement devient international avec une conférence antifasciste internationale à Paris en décembre 1935.

    Le mouvement ouvrier international (socialiste-communiste) se mobilise notamment après le VIIème congrès de l’Internationale communiste et sa tactique des fronts populaires. Le Congrès de la Fédération internationale des organisations sportives et ouvrières appellent à boycotter les JO de Berlin mais aussi ceux de Tokyo de 1940 : « le Japon actuel, tout comme l’Allemagne fasciste, n’est pas un lieu approprié pour la prochaine olympiade. Le Japon est en ce moment un foyer de guerre en Extrême Orient et il menace la paix mondiale. »  (7-8 mars 1936, réunion à Prague)

    Une contre olympiade est organisée à Barcelone.

    « Les JO de Berlin ont le but de propager l’esprit du national-socialisme, de l’esclavage, de la guerre et de la haine raciale. L’olympiade populaire de Barcelone, au contraire, veut défendre le véritable esprit olympique qui reconnait l’égalité des races et des peuples et estime que la paix est la meilleure garantie pour l’éducation saine des sportifs et de la jeunesse de toutes les nations ».

    Humanité 12-05-1936, « Déclaration du comité d’organisation de l’olympiade populaire de Barcelone ».

    Judith Deutsch, une sportive nageuse autrichienne juive renonce aux JO de Berlin :

     «  Messieurs, je vous prie d’excuser mon abstention pour les raisons suivantes : je maintiens ce que j’ai déjà déclaré à l’occasion du serment exigé de moi pour l’entrainement olympique. Je ne peux pas participer en tant que juive aux Jeux olympiques parce que ma conscience me l’interdit. Je déclare que j’ai pris cette décision en toute liberté et indépendance. Vous voudrez bien, je vous prie, vous rendre compte à quel point cette décision est grave pour moi parce que j’ai pleinement conscience que je renonce ainsi à la plus haute distinction sportive, celle d’avoir le droit de concourir aux Jeux olympiques dans l’équipe autrichienne »

    Judith Deutsch, lettre du 11 juillet 1936 adressée au comité olympique autrichien.

    Le débat sur le Boycott en France

    En France, le front populaire est hésitant sur l’attitude à tenir. Un débat a lieu :

    Le député communiste Florimond Bonte, le 9 juillet 1936, lance l’idée de Boycott et de favoriser l’olympiade populaire de Barcelone :

    «  Aller à Berlin, c’est accepter une sorte de complicité avec les bourreaux, c’est river les fers aux pieds des victimes, et c’est couvrir leurs plaintes que de chanter en chœur avec un Hitler l’hymne à la gloire du sport (…) Le sport national-socialiste considère la guerre comme une étape nécessaire au progrès de l’humanité, comme la mère de toutes choses. Il déifie l’esprit belliqueux et cultive le chauvinisme (…) Le sport nazi est devenu un facteur important dans le plan de guerre de l’état-major allemand. C’est pourquoi, tous ceux qui voient dans le sport un facteur de civilisation, d’entente entre les peuples, ne peuvent que regretter que les Jeux olympiques aient lieu à Berlin, où les sportifs seront attelés au char de l’impérialisme hitlérien (…) Des Jeux tenus sous le protectorat d’Adolf Hitler ne peuvent servir la cause de la paix. Ils ne peuvent être qu’une grandiose manifestation servant de paravent aux préparatifs guerriers, méthodiques et minutieux, de l’Allemagne national-socialiste ».

    C’est un député de droite François Pietri qui répond, membre du comité international olympique : « il importe de savoir que ce n’est pas l’Allemagne qui invite aux Jeux Olympiques ; c’est le comité international olympique, et Mr Bonte a rappelé lui-même que ce Comité était une institution d’origine essentiellement française. Il a été créé vers 1896 par un grand Français, le baron Pierre de Coubertin (…) Invite-t-il des gouvernements ou des Etats ? En aucune façon. Il invite directement, par l’entremise des comités olympiques nationaux, les fédérations sportives de tous les pays. Elles ont toutes, et partout, accepté cette invitation et je ne sache pas, tout de même, que la France soit le seul pays du monde qui puisse se flatter d’être un pays libre. (…) Le CIO a mis, en quelque sorte, l’Allemagne en demeure de dire si elle entendait ou non respecter, à cet égard, le serment olympique. Et voici ce qui a été répondu et dont l’exactitude s’est trouvée vérifiée : le Reich prend l’engagement formel d’enrôler dans propre équipe les Allemands non aryens que leurs performances imposent aux chois des sélectionneurs et de donner à ces athlètes toutes les possibilités d’entrainement (…) d’ailleurs, le pourcentage actuel des athlètes israélites dans les équipes allemandes représente un peu plus que ce qu’il y a été il y a quatre ans, à Los Angeles (…) Croyez-vous par exemple, qu’aux Etats-Unis les Noirs, que nous considérons, nous comme nos égaux, soient si facilement accueillis dans les clubs sportifs ? (…) Il n’est pas possible que la Chambre française empêche de jeunes Français d’aller participer à cette grande compétition internationale uniquement parce que le régime intérieur ou les idées particulières des Allemands ne lui conviennent pas. Ce serait à la fois une inconséquence et une incorrection ».

    Les crédits olympiques sont votés par 521 voix contre 1 (Pierre Mendès France). Les 72 députés communistes, ne voulant pas s’opposer au gouvernement Blum refusent de participer au vote.

    L’art contre les JO de Berlin

    Le 1er août 1936, une exposition d’art antifasciste est lancée à Amsterdam sur le thème : L’Olympiade sous la dictature :

    L’organisation des JO de Berlin – 1936

    Hitler lui-même planifie la construction du nouveau stade de Berlin de 100.000 places pour accueillir les compétitions : il donne lui-même à ce stade le titre de « Olympia-Stadion ».

    « Le stade doit être construit par le Reich, c’est une tâche du Reich. Quand on a invité le monde entier, il faut construire quelque chose de beau et de grandiose (…) et quand on a 4 millions de chômeurs, il faut leur donner du travail ; quelques millions de plus ne jouent alors aucun rôle ».

    Le Olympian-Stadium, pouvant accueillir jusqu’à 100.000 personnes

    • L’importance des JO pour les nazis

    Goebbels, en 1934, ministre de la propagande et responsable du comité de propagande de l’Olympiade estime que les JO doivent donner une image positive de l’Allemagne. Dans une brochure, le comité de propagande de l’Olympiade définit ces objectifs :

    «  La publicité olympique a plusieurs tâches spécifiques (…) Nous connaissons tous l’importance des Jeux olympiques en tant que facteur économique et moyuen de fournir du travail, mais aussi parce qu’un grand nombre d’étrangers se rendront en Allemagne à l’occasion des Jeux. (…) Mais il n’y a pas que l’effet économique, car les Jeux sont aussi l’occasion d’une publicité politique extérieure. Nous pouvons en effet montrer à l’étranger comment se passent réellement les choses chez nous. (…) C’est pourquoi, une publicité olympique correctement conçue sert non seulement nos intérêts économiques, mais aussi nos objectifs politiques nationaux ».

    • Les nazis créent des symboles « olympico-nazis originaux » (JM Brohm)

    Cloche des JO, « j’appelle la jeunesse du Monde » qui a été portée dans toute l’Allemagne, escortée par des SS.

    « Une innovation importante fut l’œuvre de Carl Diem. Celui-ci, pétri d’hellénisme, imagina un relais de la torche olympique allant de l’antique Olympie au stade olympique de Berlin. L’avantage idéologique conscient ou non était évident. D’une part, le relais de la flamme olympique symbolisait la continuité des jeux antiques et des jeux modernes et l’Allemagne nouvelle en était à présent la dépositaire. D’autre part, il indiquait clairement les racines « aryennes » du peuple allemand qui, en tant que « kultur-volk » (peuple civilisé) ne pouvait que se reconnaitre dans les luttes viriles de l’Antiquité. Enfin, l’usage du feu, symbole dont les connotations fascistes sont très fortes, ajouta au pouvoir attractif de la fête olympique. (…) Sur près de 3.075 kilomètres la flamme olympique fut ensuite transmise de la main à la main par 3.300 athlètes, chaque relais durant environ 5 minutes ».  (JM Brohm, Les Jeux Olympiques à Berlin 1936, p. 131-132)

    Richard Strauss est utilisé par le Reich et Hitler pour composer l’hymne olympique. Signe de compromission avec les nazis, il estimera nécessaire de faire auditionner son hymne auprès de Hitler en personne.

    • Une anecdote autour de Hitler et Jesse Owens

    « La série des victoires remportées par l’étonnant coureur noir américain, Jesse Owens, le mit de fort méchante humeur. Des hommes dont les ancêtres vivaient encore dans la jungle, avaient, prétendait-il en haussant les épaules, sur les Blancs civilisés la supériorité athlétique du primitif ; ils étaient des concurrents à part et, en conséquence, ils devaient à l’avenir être exclus des Jeux et de toutes les compétitions sportives ». Albert Speer, Au cœur du IIIème Reich, Fayard, Paris, p. 105.

    • Les nazis masquent leur racisme et antisémitisme

    La direction des SA, le 22 juillet 1936 :

    « Notre tâche est de convaincre tous les étrangers que la paix, l’ordre et la sécurité règnent en Allemagne et que le peuple allemand souhaite la paix de tout cœur. La présente olympiade est une occasion unique d’en faire la démonstration aux yeux du monde entier. De presque tous les Etats du monde des sportifs ou des spectateurs vont venir ici et à leur retour ils rendront compte de ce qu’ils auront vu en Allemagne (…). Nous voulons, au cours de ces semaines olympiques, prouver aux étrangers qu’il est mensonger d’affirmer qu’il y a des persécutions contre les juifs en Allemagne (…) C’est pourquoi les chants de lutte de l’époque antérieure à la prise de pouvoir ne devront pas être chantés car ils pourraient éveiller à cet égard de fausses impressions ».

    • Pas pour bien longtemps

    Congrès de Nuremberg, dit de « l’Honneur », 8 au 14 septembre 1936

    Dès septembre 1936, le NSDAP tient son 8ème Congrès : les propos racistes sont nombreux sur le « judéo-bolchévisme », la « juiverie mondiale », les « soviet-juden », les « impérialistes judaïques ».

    « L’Allemand a toujours été un bon soldat. Il se peut que des temps sérieux arrivent. Jamais vous ne serez lâches, car nous savons que le royaume des cieux n’est jamais conquis par des moitiés d’hommes. Aucun lâche ne conserve la liberté et l’avenir n’appartient qu’au courage. Vous deviendrez une génération plus saine, durcie à l’air pur et forte dans son caractère (…). Les Juifs de Moscou voudraient introduire la catastrophe espagnole en Allemagne. Que deviendrait l’Allemagne si la désastreuse gestion économique du judaïsme bolchevique y sévissait ? (…) Nous avons aussi combattu le bolchevisme parce que nous ne voulons pas que notre peuple soit conduit à l’abattoir pour des buts impérialistes judaïques (…) Je ne nie pas les sympathies qui m’unissent à ceux qui combattent le communisme, car le national-socialisme veut l’anéantissement du communisme ».

    Hitler, cité dans Le Journal, 15/09/1936.

    Cérémonie d’Ouverture des Jeux de Berlin, recolorisée

    Documentaire Dans les secrets des JO de Berlin 1936

    Le massacre de Babi Yar, extraits du Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

    Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945), Tome 1, Ukraine, Biélorussie, République socialiste fédérative soviétique de Russie, Le Livre de Poche, Paris, 1995, 638 p.

    Extraits de Grossman V et Ehrenbourg I, Le Livre noir sur l’extermination des juifs en URSS et en Pologne (1941-1945)

    « On peut affirmer avec une entière certitude que, au cours de toute l’histoire du genre humain, jamais pareil crime n’avait été commis » Vassili Grossman dans l’avant-propos du Livre noir

    Kiev, Babi Yar

    « Quelques juifs de Kiev, revenus de Babi Yar, ont été épargnés afin que l’Humanité entende le témoignage de victimes, la version authentique de témoins oculaires »

    La fureur nazie contre les juifs

    « Le 22 septembre (1941) (…), un journal en ukrainien fut collé par les Allemands sur les murs des immeubles. Le journal disait que les juifs, les communistes, les commissaires et les partisans allaient être exterminés. On promettait la somme de deux cent roubles pour chaque partisan ou communiste dénoncé. Des journaux de ce type étaient aussi affichés dans la rue de l’Armée-rouge et dans d’autres rues de la ville. La vie à Kiev devenait de plus en plus insupportable. Les Allemands faisaient irruption dans les maisons, empoignaient les gens, les emmenaient on ne savait où et ces gens ne revenaient plus. (…)

    Le vendredi 26 et le samedi 27 septembre, les juifs qui s’étaient rendus à la synagogue ne rentrèrent pas chez eux. Evguenia Litochtchenko, native de Kiev, rapporta que ses voisins, le vieux Schneider, Rosenblat et sa femme ne revinrent pas de la synagogue. Elle vit leurs cadavres dans le Dniepr. Ceci fut confirmé par la citoyenne T. Mikhassieva. Les synagogues étaient encerclées par des soldats armés de mitraillettes et par des Polizei. A divers endroits de Kiev, les flots du Dniepr rejetèrent sur le barge des sacs contenant des objets de culte. (…)

    Les 27-28 septembre 1941, une semaine après l’arrivée des Allemands à Kiev, on vit apparaitre sur les murs des immeubles un avis imprimé en lettres capitales sur du gros papier bleu et rédigé en ukrainien et en russe : « juifs de la ville de Kiev et des environs ! Lundi 29 septembre à sept heures du matin, vous devrez vous présenter avec effets personnels, argent, papiers, biens et vêtements chauds rue Dorogojitskaia, près du cimetière juif. Toute absence sera punie de mort. Ceux qui cacheront des juifs seront punis de mort ». Cet effrayant décret qui condamnait soixante dix mille personnes n’était pas signé. Jusqu’au 29 septembre, les agents de la Gestapo se livrèrent à des actes de violence dans les rues et les maisons. (…)

    L’ingénieur I.L. Edelman (…) fut raflé par les Allemands (…). Ils le jetèrent la tête la première dans un tonneau posé au pied d’une gouttière. B.A. Liebman raconta l’histoire d’une famille juive qui s’était cachée plusieurs jours dans une cave. La mère, accompagnée de ses deux enfants, décida de gagner la campagne. Des Allemands ivres les arrêtèrent au marché de Galicie et leur réservèrent un sort cruel. Devant la mère, ils coupèrent la tête à l’un des enfants, puis tuèrent le second. La femme qui avait perdu la raison serra contre elle les corps de ses enfants morts. Les agents de la Gestapo, s’étant suffisamment délectés de ce spectacle la tuèrent aussi. Le père qui s’était rendu à la hâte sur le lieu où avait péri sa famille fut tué à son tour. (…)

    Sarah Maximovna Evenson, une vieille dame, avait, avant la révolution, animé des groupes politiques, fait de la propagande et été responsable de la rédaction du journal Volyn à Jitomir. Elle avait écrit de nombreux articles et avait été la première à traduire en langue russe Feuchtwanger et nombre d’écrivains des temps nouveaux. Elle maîtrisait parfaitement les langues d’Europe occidentale et correspondait avec des personnalités du monde de l’art et de la culture. Son âge vénérable ainsi que la maladie ne permirent pas à S. M. Evenson de quitter Kiev à temps. Les hitlériens jetèrent par la fenêtre du troisième étage cette femme qui était déjà arrière grand-mère. (…) »

    Des prisonniers de guerre soviétiques sont utilisés par les nazis pour recouvrir le charnier, le 1er octobre 1941. (source wikipedia)

    Le massacre organisé de Babi Yar, récits de survivants

    « Mais tout ceci n’était qu’un préliminaire à l’assassinat en masse. À l’aube du 29 septembre, venus de tous les coins de la ville, les Juifs de Kiev se mirent lentement en marche en direction du cimetière juif de la Loukianovkaïa. Beaucoup d’entre eux s’attendaient à un transfert vers la province. Certains comprenaient que Baby Yar signifiait la mort. C’est pourquoi il y eut, ce jour-là, beaucoup de suicides. Les familles faisaient cuire du pain pour la route, cousaient des sacs de voyage, louaient des chariots et des voitures à bras; Les vieillards marchaient en se soutenant les uns les autres. Les mères portaient leurs bébés dans les bras ou les transportaient dans des poussettes. Les gens traînaient des sacs, des paquets, des valises, des caisses. Les enfants se tenaient près de leurs parents. Les jeunes ne prenaient rien avec eux, tandis que les personnes âgées tâchaient d’emporter le maximum de choses. Les femmes âgées, pâles et reprenant péniblement leur souffle, étaient soutenues par leurs petits-fils, tandis que les personnes malades et impotentes étaient transportées par leurs proches sur des brancards, dans des couvertures ou des draps.

    Des foules déferlaient en un flot continu sur la rue Lvovskaîa, tandis que les patrouilles allemandes occupaient les trottoirs. De l’aurore jusqu’à la nuit noire, il y eut une telle affluence de gens sur la chaussée qu ‘il éidt difficile de passer d’un côté à l’autre de la rue Lvovskaïa. Cette procession de la mort dura trois jours et trots nuits. La ville était silencieuse. Tels des courants qui se jettent dans le fleuve, les foules coulant des rues Pavlovskaïa, Dmitrievskaîa, Volodarskaïa et Nekrasovskaîa se déversaient dans la rue Lvovskaîa. Après la rue Lvovskaîa commence la rue Melnik et, plus loin, une route déserte, des collines dénudées, des ravins aux pentes escarpées, c’est Baby Yar. Au fur et à mesure que la procession se rapprochait de Baby Yar. le murmure grandissait, mêlé de plaintes et de larmes.

    Un bureau avait été aménage à ciel ouvert à l’aide de quelques tables. La foule qui attendait au bout de la rue, le long de la barrière installée par les Allemands, ne pouvait voir ces tables. Cette foule était méthodiquement divisée en groupes de trente ou quarante personnes que l’on conduisait sous escorte à «l’enregistrement». Papiers et biens étaient confisqués. Les papiers étaient immédiatement jetés par terre : des témoins disent que la place fut recouverte d’une épaisse couche de papier constituée de pièces d’identité et de cartes syndicales déchirées. Après quoi les Allemands obligeaient les gens à se mettre nus, tous sans exception: les jeunes filles, les femmes, les enfants et les vieillards ; leurs vêtements étaient collectés et soigneusement pliés. On arrachait les alliances aux doigts des gens dénudés, hommes et femmes. Ensuite, les bourreaux plaçaient les condamnés par groupes au bord du profond ravin et leur tiraient dessus à bout portant. Les corps tombaient dans le précipice. Les petits enfants étaient poussés vivants dans le ravin. Beaucoup, lorsqu’ils atteignaient le lieu de l’exécution, perdaient la raison. Nombreux furent ceux qui, épargnés cette fois-là, apprirent ce qui se passait à Baby Yar et s’y préparèrent. Les vieillards s’habillaient de noir et se réunissaient les uns chez les autres pour prier, puis s’engageaient ensuite dans la rue Lvovskaïa.

    Néanmoins, nombre d’habitants de Kiev ignorèrent jusqu’à la dernière minute ce que les Allemands faisaient à Baby Yar.

    Les uns parlaient de réquisition de main-d’œuvre, les autres de déportation, d’autres encore déclaraient que l’administration allemande avait passé un accord avec la commission soviétique pour faire un échange : une famille juive contre un prisonnier de guerre allemand.

    (…)

    Nous rapportons les témoignages de gens qui, par miracle, survécurent. Nessia Elgort, qui résidait au n° 40 de la rue Saksaganskaïa, marchait vers le ravin en serrant contre son corps nu son fils Ilioucha, tremblant. Tous ses parents et ses proches avaient disparu dans la foule. Son fils dans les bras, elle se mit tout au bord du ravin. À demi consciente, elle perçut des coups de feu, des cris d’agonie et tomba. Mais les balles ne l’avaient pas atteinte. Elle était recouverte par des corps ensanglantés encore chauds. Alentour, ce n’était qu’un amas de centaines, de milliers de morts. Des vieillards gisant sur des enfants, des petits corps d’enfants sur leur mère morte.

    « Aujourd’hui, j’ai de la peine à réaliser comment je suis sortie de ce précipice de la mort, raconte Nessia Elgort, mais j’ai rampé, j’étais, visiblement, poussée par mon instinct de survie. Le soir venu, lorsque je suis revenue à moi, j’étais rue Podol, mon fils Ilioucha était près de moi. A dire vrai, je ne parviens pas à comprendre par quel miracle mon fils s’en est sorti. Il s’était comme soudé à moi et ne m’a pas lâchée une seconde. »

    Voici le récit d’une autre rescapée de Baby Yar.

    Elena Efimovna Borodianskaïa-Knych et son enfant étaient arrivés à Baby Yar tandis qu’il faisait déjà tout à fait nuit.

    «En chemin, nous avons été rejoints par environ cent cinquante personnes, même plus. Jamais je n’oublierai cette fillette d’une quinzaine d’années, Sarah. Il est difficile de décrire sa beauté. Sa mère s’arrachait les cheveux et criait à fendre l’âme : “Tuez-nous ensemble.” La mère a été tuée à coups de crosse. Avec la petite, ils ne se sont pas pressés. Cinq ou six Allemands l’ont mise, nue ; je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite, je n’ai pas vu. Nous, on nous a enlevé nos manteaux, on nous a pris toutes nos affaires et on nous a fait avancer d’une cinquantaine de mètres pour nous prendre papiers, argent, bagues et boucles d’oreilles. On a voulu arracher ses dents en or à un vieil homme. Tandis qu’il se débattait, un Allemand l’a attrapé par la barbe et jeté au sol. Il était resté des touffes de barbe dans la main de l’Allemand. Le vieil homme était couvert de sang. A la vue de cette scène, ma petite fille s’est mise à pleurer : “Ne m’emmène pas là-bas, maman, on va nous tuer, tu vois, ils sont en train de tuer le vieux monsieur.” J’ai essayé de la raisonner : « Ne pleure pas, ma petite fille, si tu pleures, nous ne pourrons pas nous enfuir et on va nous tuer ».

    C’était une enfant patiente, elle avançait, silencieuse et tremblante. Elle avait alors quatre ans. On a déshabillé tout le monde entièrement. Mais moi, comme je portais du linge usé, on m’a laissée en sous-vêtements.

    Vers minuit, les Allemands nous ont ordonné de nous mettre en rang. Sans attendre le second commandement, j’ai jeté ma fille dans le fossé et je me suis laissée tomber sur elle. Quelques secondes plus tard, les corps se sont mis à pleuvoir sur moi. Puis, le silence s’est fait. Une quinzaine de minutes s’est écoulée, on a amené une autre fournée. A nouveau des coups de feu ont retenti et les corps de gens morts et mourants sont encore tombés dans la fosse.

    J’ai senti que ma fille ne bougeait plus. J’ai roulé vers elle, l’ai protégée de mon corps et lui ai mis mes poings serrés sous le menton pour qu’elle n’étouffe pas. Ma petite fille a remué. J’essayais de me soulever pour ne pas l’écraser. Il y avait plein de sang partout On fusillait depuis neuf heures du matin. Des cadavres gisaient sur et sous moi.

    Puis, j’ai entendu quelqu’un marcher sur les cadavres et jurer en allemand. Un soldat allemand vérifiait à l’aide de sa baïonnette s’il restait des survivants. Il s’est trouvé que l’Allemand était debout sur moi et c’est ainsi que j’ai échappé au coup de baïonnette.

    Lorsqu’il s’est éloigné, j’ai relevé la tête. On entendait des bruits au loin. C’étaient les Allemands qui se disputaient nos affaires. Il pleuvait.

    Je me suis dégagée, me suis levée et ai pris ma fille dans les bras ; elle avait perdu connaissance. Je me suis mise à marcher à travers le ravin. Au bout d’un kilomètre, j’ai senti que ma fille respirait à peine. Il n’y avait d’eau nulle part. Je lui ai mouillé les lèvres avec ma salive. J’ai fait encore un kilomètre, puis j’ai recueilli la rosée à même l’herbe et en ai humecté la bouche de l’enfant. Peu à peu, la petite est revenue à elle.

    Je me suis reposée et me suis remise en route. Tout en rampant dans les fossés, je suis arrivée au village de Baby Yar. J’ai pénétré dans la cour d’une usine en briques et me suis faufilée dans la cave où j’ai passé quatre jours sans nourriture, sans vêtements. »

    L’EXTERMINATION DE MALADES ET HANDICAPÉS MENTAUX SOUS LE RÉGIME NATIONAL-SOCIALISTE

    L’article original se situe ici

    CONTEXTE ET ANTÉCÉDENTS: LES DÉBATS SUR L’«EUTHANASIE» EN ALLEMAGNE À PARTIR DU 1895

    Entre 1939 et 1945, environ 300 000 malades et handicapés mentaux, hommes, femmes et enfants, ont été assassinés dans les territoires allemands sous couvert d’« euthanasie » : ils ont été tués par inhalation de monoxyde de carbone dans des centres de mise à mort spécialement aménagés à cette fin, ou ont succombé à la privation de nourriture, à la négligence et à l’administration délibérée de doses excessives de médicaments dans des Heil- und Pflegeanstalten, des hôpitaux spécialisés dans l’accueil des handicapés. Dans les territoires occupés de Pologne et d’Union soviétique, ils ont été abattus par les commandos spéciaux et les commandos d’intervention (Sonder- et Einsatzkommandos) de la SS, gazés ou exécutés par d’autres moyens. Ces opérations d’extermination ont mobilisé des médecins, du personnel soignant, des administrateurs et des membres de la SS. Même si l’organisation et la responsabilité de ces assassinats ont pris des visages multiples, l’intention était identique : la suppression plus ou moins systématique des « vies indignes d’être vécues », sous prétexte de délivrer des malades prétendument incurables de leurs souffrances et de « purifier l’organisme du peuple de ceux qui ne représentent qu’un poids mort ». Aussi est-il impossible de comprendre l’assassinat des patients hospitalisés dans le Troisième Reich et dans les territoires occupés au cours de la Seconde Guerre mondiale sans tenir compte des débats autour de l’« euthanasie », la délivrance médicale de malades incurables, apparus à partir de la fin du XIXe siècle. 1

    En 1895, Adolf Jost, étudiant en philosophie, publia un ouvrage intitulé « Le droit à la mort » (« Das Recht auf den Tod »). L’individu devait, selon lui, pouvoir disposer en toute liberté de sa propre mort, si la maladie ou l’infirmité privait sa vie de toute valeur. S’y ajoutait le motif de la compassion, qui obligeait les médecins et la société à libérer ceux qui souffraient en leur accordant la mort :

    « Quand nous voyons un malade incurable se tordre de douleurs indicibles sur sa couche, avec pour toute perspective celle, misérable, de longs mois de dépérissement, sans espoir de guérison, quand nous traversons les salles d’un asile et que la vision du fou furieux ou du paralytique nous emplit de toute la pitié dont l’homme est capable, cette idée ne peut que surgir en nous malgré tous les préjugés dont nous sommes pétris : “ces gens n’ont-ils pas droit à la mort, la société humaine n’a-t-elle pas le devoir de leur accorder cette mort avec le moins de souffrance possible ?” » 2

    L’ambiguïté de l’idée d’« euthanasie » apparaît ainsi déjà chez Jost : le droit de l’individu à la mort doit en même temps soulager la société de vies qui ne lui sont plus d’aucune utilité. Avant la Première Guerre mondiale, les débats sur l’« euthanasie » ne mobilisaient que quelques voix isolées, ainsi que des cercles marqués par l’idéologie du darwinisme social. Dans la misère de l’immédiat après-guerre en Allemagne, les concepts et les cibles se radicalisèrent. L’année 1920 vit la publication d’un texte de deux auteurs en vue, Karl Binding, spécialiste de droit pénal, et Alfred Hoche, psychiatre, sous un titre qui avait tout du programme : Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens –  « L’autorisation de détruire la vie indigne d’être vécue. » Ils posaient d’emblée la question suivante : « Existe-t-il des vies humaines qui ont si manifestement perdu les qualités de ce que le droit est tenu de protéger, que leur poursuite est durablement privée de toute valeur pour leur possesseur comme pour la société ? » 3

    Les malades incurables qui en manifestaient le désir, les personnes inconscientes qui, si elles se réveillaient un jour, seraient condamnées à une misère sans nom ainsi que les « morts cérébraux », tous ces «  poids morts » qui croupissaient dans les établissements spécialisés devaient être libérés de leurs souffrances par la mort. Les « morts cérébraux » n’ayant ni la volonté de vivre, ni celle de mourir, les mettre à mort ne leur causait aucun tort. La dévalorisation de l’existence des êtres fragiles ayant besoin d’aide et de soins, inhérente à l’idée de « vie indigne d’être vécue », allait exercer des effets pernicieux. Et ce d’autant plus que des arguments économiques entrèrent en jeu pour justifier l’élimination sur ordre de l’État des patients considérés comme «  morts cérébraux » hébergés en institution. Hoche met dans la balance « l’énorme chapitre » que représentaient pour les ressources nationales les soins nécessaires à quelque 30 000 « idiots complets » et « existences poids mort », dont 3 000 à 4 000 « morts cérébraux »  – autant d’individus totalement improductifs 4. Il en conclut qu’un jour peut-être, nous serons assez mûrs pour comprendre « que l’élimination des morts cérébraux ne représente ni un crime, ni une action immorale, ni une atrocité affective mais un acte utile et légitime. »5

    Les recommandations de Binding et de Hoche suscitèrent une vive controverse dans les milieux médicaux, juridiques et politiques de la République de Weimar. On vit dans cet ouvrage « le digne enfant de notre temps ambivalent » 6 et on s’offusqua étonnamment peu des termes péjoratifs utilisés pour désigner les malades et handicapés mentaux. Le sondage réalisé par le directeur d’un établissement d’éducation et de soins pour enfants arriérés de Saxe auprès des parents de ses pensionnaires au début des années 1920 est pour le moins instructif. Quand on leur demanda s’ils seraient prêts à accepter que l’on abrège sans souffrances la vie de leur enfant pour peu que les experts aient établi que celui-ci était incurablement « idiot », 119 répondirent « oui » et 43 seulement « non »c7. L’intensité et le radicalisme des débats sur l’euthanasie et la « destruction des vies indignes d’être vécues » sous la République de Weimar étaient de toute évidence liés à la situation socio-économique : ils refluèrent légèrement au milieu des années 1920 pour reprendre de la vigueur lorsque s’amorça la crise économique mondiale. Les coupes draconiennes opérées dans les prestations d’aide sociale et les mesures d’économie mises en place dans les établissements psychiatriques, qui se traduisirent par une baisse des indemnités et une réduction du personnel, des soins et du chauffage, aggravèrent les conditions de vie des malades et handicapés mentaux. Dans le même temps, les positions favorables à l’eugénisme et à « l’hygiène raciale » gagnèrent en influence : il convenait d’exclure de la reproduction les éléments génétiquement inférieurs de la population en les stérilisant et en les enfermant dans des établissements, afin d’éviter le déclin intellectuel, physique et social du peuple allemand 8. À la veille de la prise de pouvoir par les nationaux-socialistes dans la République de Weimar économiquement et politiquement aux abois, les idées de « destruction des vies indignes d’être vécues » et l’eugénisme désormais scientifiquement établi entraînèrent une remise en cause du respect inconditionnel de la vie et de la dignité de l’individu. L’idée, inspirée par « l’hygiène raciale » et le darwinisme social, qu’il convenait de sacrifier les plus faibles pour mieux renforcer les éléments sains et solides exerça une séduction accrue auprès des médecins, des hommes politiques, des juristes, des économistes et des scientifiques.

    Après l’arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes en janvier 1933, « l’hygiène raciale » s’imposa comme la science par excellence en matière de politique démographique et sociale. Les soutiens de l’État et les prestations sociales, les prêts aux jeunes ménages par exemple, devaient être attribués en fonction de la « valeur raciale » des individus et des caractéristiques de leur patrimoine génétique ; en même temps la « loi de prévention de la progéniture porteuse de maladies héréditaires » définissait les éléments de la population à exclure de la reproduction par la stérilisation forcée. De 1934 à 1945, entre 350 000 et 400 000 personnes furent ainsi stérilisées contre leur gré, parce qu’elles souffraient de huit maladies considérées comme « héréditaires », dont « la débilité mentale congénitale », la « schizophrénie » et l’« épilepsie » 9. Une vaste campagne de propagande en faveur de « l’hygiène raciale » devait légitimer cette politique de stérilisation aux yeux de la population, tout en dévalorisant massivement les individus considérés comme inférieurs, socialement et génétiquement. Malgré l’utilisation des termes d’« extermination » et de « purification de la population », il était rare que l’on formule explicitement l’exigence de « destruction des vies indignes d’être vécues ». Adolf Hitler n’avait l’intention de s’attaquer à la question de l’« euthanasie » qu’après le déclenchement de la guerre. Les établissements hospitaliers ayant poursuivi une rigoureuse politique d’économies dans les années 1930, les conditions de vie de leurs patients s’aggravèrent du fait de la surpopulation et des réductions budgétaires. On rencontre désormais dans certains dossiers de malades l’expression forgée par Binding et Hoche, de « vie indigne d’être vécue ». C’est ainsi que le médecin-chef de l’établissement psychiatrique de Wiesloch, le docteur Gregor Overhamm, note en 1938 à propos d’Adelheid B., 32 ans, fille d’un avocat juif et handicapée mentale : « Toujours effroyablement difficile et dérangeante. Vie indigne d’être vécue ! » 10 En juin 1939, on peut lire au sujet d’Helene N., 47 ans : « Toujours pareil. Morte cérébrale. Son dossier médical peut être clôturé, car aucune évolution future n’est possible. La seule entrée utile sera l’indication de la date de sa mort.» 11  Cette déshumanisation des patients a contribué à ce qu’on leur applique le programme d’« euthanasie » national-socialiste.

    LE CRIME : L’EXTERMINATION DE MASSE DES PATIENTS HOSPITALISÉS

    En octobre 1939, Adolf Hitler signa un document, antidaté du 1er septembre 1939, libellé en ces termes :

    « Le Reichsleiter Bouhler et le docteur en médecine Brandt sont chargés, sous leur responsabilité, d’élargir les attributions de certains médecins à désigner nominativement. Ceux-ci pourront accorder une mort miséricordieuse aux malades qui auront été jugés incurables selon une appréciation aussi rigoureuse que possible. » 12

    L’agression contre la Pologne ne devait pas seulement marquer le début d’une « guerre vers l’extérieur », mais aussi d’une « guerre vers l’intérieur », ayant pour cible les éléments de la population considérés comme inférieurs pour des raisons raciales, génétiques ou sociales. Il s’agissait d’éliminer ceux qui n’étaient plus utiles à la communauté, ceux qui, en raison d’une maladie ou d’une particularité sociale, ne pouvaient plus accomplir un travail profitable. Pour éviter que cette élimination puisse apparaître à un regard extérieur comme un acte odieux et cruel, il convenait de la présenter comme la délivrance des souffrances. L’élimination des malades et handicapés mentaux était directement liée à l’agression contre la République polonaise : juste après le début de la guerre, des commandos spéciaux de la SS exécutèrent en Pologne occupée des patients allemands et polonais hospitalisés en les fusillant ou en les gazant, et évacuèrent certains établissements pour les mettre à la disposition de la SS et de la Wehrmacht. Entre octobre et décembre 1939, des patients d’établissements poméraniens furent également abattus dans une forêt proche de Neustadt, en Prusse occidentale, par le commando spécial Eimann de la SS, avant d’être enfouis dans des fosses communes. 13 Le commando spécial Lange, responsable de l’assassinat de patients à Warthegau, utilisait des chambres à gaz mobiles, un dispositif également employé pour éliminer les patients d’établissements de Prusse orientale entre mai et juin 1940. On évalue à quelque 1 600 le nombre de victimes de cette opération. 14 Au total, pendant l’occupation allemande de la Pologne, au moins 17 000 patients d’établissements psychiatriques polonais furent assassinés, sans tenir compte des victimes de la faim et du manque de soins. 15 L’élimination des patients d’hôpitaux psychiatriques se poursuivit aussi pendant la guerre contre l’Union soviétique, au cours de laquelle des commandos d’intervention de la SS et du SD, en collaboration avec la Wehrmacht, se livrèrent à des exécutions massives de patients d’hôpitaux psychiatriques ainsi que de Juifs, de Sinti et de Roms, de partisans et de « bolchevistes ». La Wehrmacht mit la main sur les locaux ainsi libérés et sur les stocks alimentaires disponibles. Un aperçu incomplet fait état de 17 000 personnes assassinées, mais leur nombre réel est nettement supérieur. 16

    Dans le Reich allemand, la planification et la préparation des mesures secrètes d’« euthanasie » ne commencèrent sans doute qu’au printemps 1939. 17 Il convient de distinguer deux programmes :
    1. Dans le cadre de l’« euthanasie des enfants » (Kindereuthanasie), on procéda au recensement des nouveau-nés et des enfants de moins de trois ans, physiquement ou mentalement handicapés, qui n’étaient pas confiés à une institution. Les enfants enregistrés dans ce cadre étaient internés, mis en observation, sélectionnés et mis à mort dans des « services pédiatriques spécialisés » (Kinderfachabteilungen).
    2. L’« Aktion T4 » du nom du siège de l’organisation de mise à mort des patients situé au 4 Tiergartenstrasse de Berlin, avait pour objectif de recenser, de sélectionner et d’éliminer les malades mentaux. Internés dans des hôpitaux psychiatriques, ils devaient être assassinés au monoxyde de carbone dans des centres de mise à mort aménagés à cette fin.
    Les deux programmes, l’« euthanasie des enfants » et l’« Aktion T 4 » étaient organisés par la chancellerie du Führer, un service dirigé par Philipp Bouhler et placé sous les ordres directs d’Hitler, en collaboration avec le ministère de l’Intérieur du Reich.

    La chancellerie du Führer reçut à la fin des années 1930 plusieurs requêtes de parents sollicitant une « mort miséricordieuse » (Gnadentod) pour leurs enfants lourdement handicapés. Parmi ces demandes, le « cas du petit Knauer » fit figure de précédent. Le père de ce nourrisson souffrant d’infirmités physiques et mentales s’était adressé à Adolf Hitler. Après un examen confié au médecin personnel de ce dernier, Karl Brandt, l’enfant fut « endormi » à la clinique pédiatrique de l’université de Leipzig. 18 À partir d’août 1939, tous les médecins et sages-femmes furent tenus de signaler au « Comité du Reich pour l’étude scientifique des maladies graves héréditaires et congénitales » les enfants mentalement ou physiquement handicapés, par l’intermédiaire des bureaux de santé locaux. Les formulaires relativement détaillés établis à cette fin étaient ensuite transmis aux trois experts du « Comité du Reich », parmi lesquels le directeur de la clinique pédiatrique de l’Université de Leipzig, le professeur Werner Catel. Ces experts décidaient du transfert des petits handicapés dans un « service de pédiatrie », où l’on promettait aux parents qu’ils seraient traités et soignés aussi bien que possible mais où l’on procédait en réalité à des sélections et à des mises à mort. Les enfants étaient généralement tués par une administration excessive de médicaments (luminal ou mélange de morphine et de scopolamine), ils mouraient de pneumonie, ce qui permettait de faire croire aux parents qu’il s’agissait d’une mort naturelle. À partir de mars 1941, les enfants et les adolescents de moins de 14 ans déjà en institution relevèrent, eux aussi, des attributions du « Comité du Reich » et furent condamnés à être éliminés dans les services pédiatriques. En tout, une trentaine de ces « services de pédiatrie » fonctionnèrent jusqu’à la fin de la guerre, également dans les territoires occupés de Pologne et de Tchécoslovaquie. 19 Il est difficile d’estimer le nombre d’enfants et d’adolescents handicapés assassinés dans ces services, mais on peut l’évaluer à environ 5 000. Dans certains services pédiatriques, les enfants étaient soumis à des expériences médicales avant leur assassinat, notamment à des essais de vaccins contre la tuberculose. La chancellerie du Führer créa deux centres de recherches sur les causes de la « débilité mentale » et de l’épilepsie, l’un à l’hôpital de Brandebourg-Görden, l’autre à l’hôpital de Wiesloch. Un vaste projet de recherches destiné à distinguer les causes héréditaires et non héréditaires du handicap mental mené à la clinique psychiatrique de l’université de Heidelberg sous la direction du professeur Carl Schneider coûta la vie à 21 enfants entre 1942 et 1944. 20

    L’« Aktion T4 » présentait le caractère d’une opération d’extermination massive niant l’identité des victimes. 21 À partir d’octobre 1939, les premiers formulaires destinés à la sélection des patients internés à éliminer furent envoyés par l’intermédiaire du ministère de l’Intérieur du Reich et des administrations hospitalières des Länder et des provinces : étaient concernés tous les patients hospitalisés depuis au moins cinq ans dans un établissement psychiatrique et qui n’étaient capables d’accomplir, au mieux, que des « tâches mécaniques », auxquels  s’ajoutaient les aliénés criminels et les patients qui n’étaient « pas de sang allemand ou apparenté. » 22

    On peut, à partir des indications portées sur ce formulaire d’une page, déduire les critères de sélection appliqués, lesquels concernaient l’appartenance raciale, l’incurabilité de la maladie (« durée du traitement en établissement »), l’absence de travail productif et l’existence d’un comportement « asocial » ou « criminel ». Pour des raisons d’opportunisme politique, on exempta provisoirement de ces mesures les gens atteints de maladies dues à la vieillesse, les anciens combattants de la guerre mondiale et les ressortissants étrangers. Une fois remplis, les formulaires étaient enregistrés et photocopiés au bureau « T 4 » de la chancellerie du Führer, avant d’être transmis à des médecins experts. Au nombre de quarante-deux au total, ils étaient chargés de décider de la vie ou de la mort des personnes concernées sur la seule foi des indications portées sur ce formulaire. Une croix rouge et c’était la mort, un trait bleu, ils avaient la vie sauve. La décision finale incombait aux experts en chef, parmi lesquels Herbert Linden du ministère de l’Intérieur du Reich et le chef du service médical de la « T4 », Werner Heyde. Grâce aux 30 000 dossiers médicaux de victimes de l’« Aktion T4 » parvenus jusqu’à nous, il a été possible de prouver que l’incapacité d’accomplir un travail productif était effectivement le critère de sélection déterminant de l’« Aktion T4 ». Par ailleurs, la durée d’hospitalisation, la nécessité de soins et le « comportement gênant » jouaient également un rôle. Seuls ceux qui fournissaient un travail productif avaient une chance d’avoir la vie sauve. 23 On dressait ensuite des listes de transport sur lesquelles figuraient les noms des patients sélectionnés pour la mort, listes qui étaient adressées aux établissements concernés par la voie hiérarchique. Quelques jours plus tard, les sinistres cars gris ou rouges de la « Société d’utilité publique pour le transport des patients » (Gemeinnützige Krankentransportgesellschaft ) arrivaient pour transférer les patients dans l’un des six établissements de mise à mort aménagés à l’intérieur du territoire du Reich allemand : Grafeneck dans le Jura souabe, Brandebourg-sur-la-Havel, Sonnenstein près de Pirna en Saxe, Hartheim à proximité de Linz en Autriche, Bernburg sur la Saale et Hadamar en Hesse. Le processus de sélection fut modifié au cours même de l’« Aktion T4 » à la suite du transport, dans les premiers mois de l’année, d’un grand nombre de patients aptes au travail, qui montra la nécessité d’adapter plus finement le processus de sélection à l’objectif visé. On mit en place des commissions de médecins de la « T4 » dans un certain nombre d’établissements religieux et en Autriche, afin qu’ils sélectionnent les patients directement sur place. 24 Le système des établissements intermédiaires fut instauré à partir de l’été 1940 : les transports ne rejoignaient plus directement les centres de mise à mort, mais passaient par des établissements intermédiaires où les patients attendaient leur départ pour la mort pendant plusieurs semaines, plusieurs mois parfois. Ces étapes avaient l’avantage de dissimuler les itinéraires suivis par les transports ; situés à proximité des centres de mise à mort, ces établissements intermédiaires permettaient d’organiser avec plus de souplesse et d’efficacité le fonctionnement quasi industriel des centres de mise à mort. Certains des patients ainsi condamnés devinaient le sort qui les attendaient et résistaient ; on leur administrait alors des injections de tranquillisant pendant le trajet. À leur arrivée au centre de mise à mort, ils étaient accueillis par le personnel soignant local, qui leur demandait de se déshabiller avant de se présenter à tour de rôle aux médecins responsables ; ceux-ci vérifiaient l’identité de la victime et inventaient une cause plausible de mort pour le certificat de décès. Les victimes étaient photographiées avant d’être conduites par groupes dans les chambres à gaz déguisées en douches. Le médecin chargé de l’exécution ouvrait la valve des bonbonnes de gaz, et les émanations de monoxyde de carbone provoquaient la mort par asphyxie. Au bout de deux heures environ, on aérait la chambre à gaz et les Brenner, les « brûleurs », sortaient les cadavres, non sans arracher au préalable les dents en or de ceux qui avaient été marqués à cet effet. Il pouvait arriver que l’on sélectionne certains sujets à des fins de recherche scientifique. Les cadavres étaient brûlés dans un four crématoire situé à côté de la chambre à gaz. La fumée imprégnée de l’odeur des cadavres des établissements de gazage se voyait et se sentait dans tout le voisinage.

    Toutes ces morts donnaient lieu à des formalités administratives. 25 Une quinzaine de jours après l’exécution, la famille recevait une « lettre de condoléances » accompagnée d’un certificat de décès mensonger : « Nous avons l’immense regret de vous informer que…, qui avait dû être transféré dans notre établissement, le… par ordre ministériel conformément aux instructions du commissaire pour la défense du Reich, est mort subitement le… des suites de… En raison du caractère incurable de la grave maladie dont il était atteint, cette mort aura été une délivrance pour lui. »26

    Pendant le délai séparant l’exécution de la victime et l’annonce de sa mort, qui durait généralement deux semaines, le service central de comptabilité de la « T4 » continuait à encaisser  le montant des frais d’hospitalisation. Ce programme de mise à mort permit ainsi de dégager plusieurs millions de Reichsmarks de bénéfices. Malgré toutes les mesures prises pour conserver le secret, les assassinats de malades éveillèrent l’inquiétude de la population. À la suite du sermon de protestation prononcé par l’évêque de Münster, Monseigneur von Galen, Hitler ordonna l’interruption des gazages effectués dans le cadre de l’« Aktion T4 ». Il craignait de toute évidence que la poursuite des opérations d’« euthanasie » dénoncées publiquement et très contestées n’aggrave encore le moral déjà bien bas de la population allemande en guerre. 27 D’après des statistiques internes du bureau central, 70 274 pensionnaires d’établissements psychiatriques furent éliminés dans les six installations de gazage avant août 1941. Dans les régions précocement impliquées dans l’« Aktion T4 » – comme le pays de Bade, le Wurtemberg, la Bavière et l’Autriche –, la proportion des exécutions parmi les patients s’éleva à 50 %, voire davantage.

    L’arrêt de l’« Aktion T4 » relevait d’une décision tactique : la structure organisationnelle de la « T4 » resta en place, le recensement écrit des patients continua, l’« euthanasie des enfants » se poursuivit au même rythme jusqu’à la fin de la guerre, moyennant le relèvement à 16 ans de l’âge des enfants et des adolescents concernés. De même, les installations de gazage de Bernburg, Hartheim et Sonnenstein ne suspendirent pas immédiatement leur activité et furent encore partiellement utilisées jusqu’à la fin de 1944 pour l’élimination des détenus de camps de concentration inaptes au travail, malades et indésirables pour des motifs raciaux ou politiques, qui avaient été sélectionnés par les commissions d’expertise de la « T4 ». Cette opération appelée « Aktion 14f13 » a fait environ 20 000 victimes parmi les détenus originaires de différents pays entre 1941 et 1943. 28

    Dans le même temps, l’élimination des adultes internés en psychiatrie se poursuivit sous une forme décentralisée. Les patients ne furent plus exécutés à la suite du processus de sélection de la « T4 », mais de la décision des directeurs des différents établissements, qui les tuèrent en leur administrant des doses excessives de médicaments, en les laissant délibérément mourir de faim ou par manque de soins. Pour désigner cette forme d’assassinat, l’historiographie emploie la formule d’« euthanasie décentralisée » ou d’« euthanasie sauvage », soulignant ainsi que cette forme d’élimination des malades n’avait pas été organisée par le bureau central de la « T 4 » et que l’initiative et la responsabilité en incombaient aux autorités hospitalières des Länder et des provinces, ainsi qu’aux directeurs d’institutions. La décision de tuer tel ou tel patient était prise sur place. Dès l’époque de l’« Aktion T4 », on avait relevé une augmentation significative de la mortalité dans les établissements de certaines régions, en Saxe par exemple, par suite d’une alimentation insuffisante et d’une administration délibérément excessive de médicaments. Dans l’établissement Wehnen d’Oldenburg, l’affamement fut une méthode d’élimination décisive dès le début de la guerre. 29 Dans les institutions bavaroises, et plus particulièrement à Eglfing-Haar près de Munich et à Kaufbeuren, à la suite d’un arrêté du ministère bavarois de l’Intérieur, les directeurs d’établissements recoururent à partir de 1942 à la privation systématique de nourriture, ce qu’on appelait le « menu E », de Entzug, privation, dans des bâtiments d’affamement spécialement aménagés à  cette fin. 30

    Le bureau central de la « T4 », créé sous l’appellation trompeuse de Reichsarbeitsgemeinschaft Heil-und Pfleganstalten (« Communauté de travail du Reich pour les établissements thérapeutiques et hospitaliers »), chercha, après la suspension de l’« Aktion T4 », à réaffirmer son contrôle sur les formes décentralisées d’élimination des patients. Il identifia les directeurs d’établissements prêts à participer à de nouvelles mesures d’« euthanasie » et livra également les médicaments létaux nécessaires (morphine et scopolamine) aux établissements choisis ; mais il ne réussit pas à obtenir la reprise des exécutions centralisées de patients.

    L’intensification de la guerre aérienne contre les villes allemandes entraîna une hausse considérable des besoins en lits d’hôpitaux pour les civils des régions d’Allemagne de l’Ouest et du Nord de l’Allemagne lourdement bombardées. Cette hausse atteignit un point culminant dans le courant de l’été 1943. Dès le 24 août 1941, jour de la suspension de l’« Aktion T4 », Karl Brandt, le responsable de l’« euthanasie » au sein de la chancellerie du Führer et, à partir de 1942, son commissaire général aux Affaires de santé civiles et militaires, avait été chargé de trouver des hôpitaux de remplacement dans les villes particulièrement touchées par les bombardements aériens et d’inclure les établissements psychiatriques dans ce programme. 31 En collaboration avec Herbert Linden, chargé des établissements psychiatriques du Reich et conseiller au ministère de l’Intérieur, qui était également lié de près au bureau central de la « T4 », Karl Brandt fut chargé de préparer la prompte évacuation, si besoin était, des internés en psychiatrie des territoires d’Allemagne du Nord, de Rhénanie, de Westphalie et du grand Berlin menacés par les raids aériens, afin de faire de la place à des hôpitaux d’urgence et auxiliaires destinés aux patients de médecine générale et aux victimes des bombardements. L’initiative de ces transferts était confiée aux autorités sanitaires municipales et régionales ainsi qu’aux Gauleiter, désireux de se débarrasser du plus grand nombre possible de malades chroniques, et donc des patients psychiatriques, de leur secteur de responsabilité. 32 Les malades mentaux occupant l’échelon le plus bas de la hiérarchie des soins médicaux, toutes les pressions allaient dans le sens de leur élimination. Les régions et les établissements d’accueil d’Allemagne du centre, de l’Est et du Sud ainsi que ceux qui étaient situés dans les territoires occupés de Pologne réglèrent le problème de surpopulation à leur façon. Quand les patients psychiatriques ne mouraient pas de faim et de négligence, les médecins et le personnel soignant les tuaient en leur administrant une dose excessive de médicaments ; ce fut le cas à Kaubeuren-Irsee en Souabe, à Meseritz-Obrawalde en Poméranie, à Tiegenhof dans la Pologne occupée, à Wiesengrund (Dobrany) ou Kosmanos dans la Tchécoslovaquie occupée en 1938. Pour la seule Rhénanie, environ 8 000 internés en psychiatrie furent déplacés entre 1943 et 1944, et la plupart perdirent la vie. Après avoir servi de lieu de gazage en 1941 dans le cadre de la « T4 », Hadamar en Hesse reprit du service en 1942 sous la direction de l’Association régionale d’Assistance publique en tant qu’établissement de mise à mort : on y tuait désormais dans le cadre d’un fonctionnement apparemment normal, par administration excessive de médicaments. À la suite d’un accord passé avec la « T4 » et le ministère de l’Intérieur, on transféra à Hadamar des patients d’Allemagne du Nord, de Rhénanie, d’Alsace-Pays de Bade et du Brandebourg pour faire de la place à des hôpitaux d’urgence. Sur les 4 861 patients accueillis à Hadamar, 4 411 soit 91 % furent tués avant le 26 mars 1945. 33

    Le nombre de patients d’institutions éliminés sur le seul territoire du Reich allemand (Autriche exclue) après l’arrêt prétendu de l’« opération d’euthanasie » en août 1941 est évalué à 90 000 environ. 34 Ce chiffre inclut les travailleurs forcés atteints de tuberculose ou de maladies mentales, principalement originaires de Pologne et d’Union soviétique. À partir de 1944, ceux qui étaient jugés définitivement inaptes au travail étaient transférés dans de prétendus établissements de soins, tels que Kaufbeuren ou Hadamar, où ils étaient systématiquement assassinés par médicaments.35

    La campagne d’« euthanasie » est étroitement liée au génocide des Juifs d’Europe. Dès le printemps 1940, on concentra les patients hospitalisés d’origine juive dans des établissements de regroupement et ils furent liquidés dans les installations de gazage de l’« Aktion T4 » sans distinction, uniquement à cause de leur origine. Leur élimination répondant à des motifs raciaux aussi bien qu’économiques, on peut interpréter l’assassinat systématique des patients d’origine juive comme un premier pas vers le génocide des Juifs d’Europe. 36 Les expériences d’extermination massive sur une échelle industrielle acquises dans le cadre l’« Aktion T4 » jouèrent un rôle décisif dans la genèse de la Shoah : ainsi, les trois camps d’extermination de l’« Aktion Reinhard », Bełżec, Sobibor et Treblinka, furent développés et administrés par quelque 120 hommes de la T4, parmi lesquels Christian Wirth, chef de bureau de plusieurs établissements de mise à mort de la T4, promu inspecteur de l’« Aktion Reinhard ». Celle-ci fit environ 1,6 millions de victimes, majoritairement des Juifs polonais, entre octobre 1941 et novembre 1943.37

    Le sort, pendant la Seconde Guerre mondiale, des internés psychiatriques des pays d’Europe occidentale occupés par l’Allemagne, n’a pas encore été très étudié. S’agissant des Pays-Bas, des premières études ont été menées sur les patients qu’on laissa mourir de faim dans les établissements psychiatriques. 38 Dans la France occupée, régions soumises au gouvernement de Vichy comprises, le nombre de décès des patients d’asiles entre 1940 et 1944 dépassa statistiquement de 40 000 à 45 000 les chiffres prévisibles en temps de paix. Les causes de cette mortalité supérieure donnent pourtant lieu à des avis divergents : était-elle due à une privation délibérée de nourriture 39 ou à la situation alimentaire très dégradée du fait des conditions de la guerre et de l’occupation ? Isabelle von Bueltzinsloewen montre que malgré certains efforts des directeurs d’établissements et des préfets, le ravitaillement alimentaire des établissements psychiatriques devint de plus en plus précaire. En raison du rationnement, de la hausse des prix, des obstacles administratifs, du détournement de marchandises et de l’impossibilité de s’approvisionner au marché noir, les institutions n’arrivaient pas à assurer à leurs patients une alimentation suffisante : ceux-ci étaient désavantagés par leur isolement social, ce qui les condamna très souvent à l’épuisement et à la sous-nutrition. 40

    LES COUPABLES ET LEURS MOTIVATIONS

    Parmi les principaux responsables de l’assassinat de patients sous le national-socialisme, il faut avant tout citer les deux hommes chargés de l’« euthanasie » par Hitler, le Reichsleiter Philipp Bouhler, chef de la chancellerie du Führer, et Karl Brandt, médecin personnel d’Hitler, puis commissaire général pour la Santé et les Affaires sanitaires. Philip Bouhler se suicida en 1945, mais Karl Brandt figura parmi les accusés du procès des médecins de Nuremberg en 1946 où il fut condamné à mort. Il a défendu en ces termes sa participation au programme d’« euthanasie » : selon lui, il ne s’agissait pas d’éliminer un être humain, mais « de le libérer de la souffrance qu’il subissait. » 41

    À ce procès, Karl Brandt se posa en idéaliste mu par des intentions humanitaires, 42 et affirma que l’application opérationnelle du programme d’« euthanasie » était du ressort de Philipp Bouhler et de la chancellerie du Führer. Le service « euthanasie » de la « T4 » était dirigé par Viktor Brack, un ingénieur en sciences économiques, étroitement lié au Reichsführer SS Heinrich Himmler. Viktor Brack fut lui aussi condamné à mort au procès des médecins de Nuremberg et exécuté, comme Karl Brandt, en 1948. L’appareil de la « T4 », dont le siège se trouvait au 4 Tiergartenstrasse à Berlin, comprenait entre 60 et 80 personnes : médecins, personnel administratif, personnel technique et chauffeurs. Ses établissements de mise à mort employaient deux médecins chacun, du personnel soignant, du personnel administratif et de bureau, des employés d’état-civil, des chauffeurs, des gardiens et des hommes chargés de brûler les cadavres, les Brenner, soit entre 60 et 100 individus au total. Le personnel était essentiellement recruté par la « T4 », lorsqu’il n’était pas mobilisé par les Gauleiter du NSDAP, et jouissait de nombreux privilèges : ses membres évitaient ainsi d’être envoyés au front et bénéficiaient de sorties et de manifestations spéciales.

    Les 42 experts médicaux, parmi lesquels de célèbres professeurs de psychiatrie, relevaient du service médical de la « T4 », dirigé jusqu’en 1941 par le professeur Werner Heyde de Wurtzbourg, auquel succéda le professeur Hermann Paul Nitsche. On trouvait dans les rangs des experts de la « T4 » de farouches partisans de « l’hygiène raciale », des carriéristes opportunistes et ambitieux, comme Friedrich Mennecke, directeur de l’asile psychiatrique d’Eichberg, et des employés consciencieux habitués à obéir et à accomplir leur devoir, à l’image du directeur de l’asile d’Eglfing-Haar, Hermann Pfannmüller. Devançant les ordres, celui-ci proposa à ses autorités de tutelle, le gouvernement de Haute-Bavière, une « vraie mesure d’économie » : « Il me semble opportun de faire savoir ici ouvertement et avec une parfaite clarté qu’il est indispensable que nous, médecins, dans le cadre du traitement médical des vies indignes d’être vécues, nous tirions les ultimes conséquences dans le sens de l’élimination. » 43

    De nombreux psychiatres avaient le sentiment de participer, à travers le programme d’ « euthanasie », à une grande « œuvre de libération ». Parmi les doyens de la « T4 », Hermann Paul Nitsche ou Valentin Falthauser de Kaufbeuren étaient intervenus sous la République de Weimar pour appuyer les tentatives de réforme de l’assistance publique, de l’aide aux familles et des libérations anticipées en psychiatrie. 44 Le professeur de Heidelberg dont nous avons déjà parlé, Carl Schneider, avait pris position dans les années 1930 en faveur d’un traitement actif des patients et de l’ergothérapie. Pour lui – comme pour nombre d’autres psychiatres de la « T4 » – traitement et extermination n’étaient pas antinomiques. 45 Les économies réalisées grâce à la liquidation des incurables devaient permettre d’assurer des soins intensifs aux patients curables grâce aux méthodes modernes des thérapies de choc (thérapies par coma insulinique, par cardiazol ou électroconvulsivothérapie) et à l’ergothérapie. Dans un mémorandum consacré à l’état de la psychiatrie rédigé en 1943 par Carl Schneider, Hermann Paul Nitsche et Ernst Rüdin, on peut lire ceci : « Mais les mesures d’euthanasie rencontreront elles aussi une compréhension et une approbation d’autant plus générales que l’on aura établi et reconnu qu’en l’occurrence, et en présence de maladies mentales, on a épuisé toutes les possibilités de guérir les malades ou d’améliorer suffisamment leur état pour qu’ils puissent être affectés à une activité économiquement utile, dans leur métier ou sous quelque autre forme. » 46

    Les médecins de la « T4 » ne furent cependant pas les seuls dont la participation au meurtre des patients fut dictée par l’idéologie de l’« élimination des vies indignes d’être vécues ». Le personnel immédiatement impliqué dans les assassinats eux-mêmes avait, lui aussi, assimilé la thèse de l’infériorité des individus en question, tant sur le plan de « l’hygiène raciale » que sur celui de l’économie. C’est ainsi que Georg Frentzel, qui participa en tant que membre de l’Einsatzkommando 8 à l’élimination des patients psychiatriques de Moguilev en Biélorussie, déclara lors de la procédure d’enquête menée contre lui en RDA : « En raison de leur maladie, ces gens-là possédaient des “patrimoines génétiques” malsains, et étaient donc inférieurs, inaptes au travail, tout en représentant des bouches inutiles. »  47

    LES VICTIMES

    Les victimes de l’« euthanasie » nationale-socialiste faisaient partie des membres les plus faibles de la société. Leur maladie psychiatrique ou leur handicap mental auraient dû leur valoir soins et soutien, alors que, de facto, ils furent arrachés à leur environnement familier, interné pendant des années voire des décennies et souvent coupés de leurs proches. Il s’agissait de femmes, d’hommes et d’enfants, du nourrisson au vieillard, issus de toutes les couches de la société. On a pu établir que la répartition par classes sociales des victimes de l’« Aktion T4 » reflétait celle de l’ensemble de la population du Reich allemand et que les membres des classes inférieures n’étaient pas surreprésentés. 48 Les femmes étaient majoritaires (54 %) par rapport aux hommes (46 %). En raison de leur sexe, elles couraient plus de risques d’être sélectionnées pour l’élimination. 82 % des victimes de la « T4 » étaient célibataires, divorcés ou veufs, une proportion nettement supérieure à celle de la population totale : du fait de leur internement en institution pendant des années souvent, voire des dizaines d’années, de nombreuses victimes de la « T4 » étaient isolées socialement. 49Deux groupes furent particulièrement menacés par les sélections opérées dans le cadre de l’« Aktion T4 » : d’une part, les malades de longue durée atteints d’une affection chronique et diagnostiqués « schizophrènes », ceux qui avaient été déclarés en « phase terminale » et présentés comme des « cas arrivés à échéance » pour lesquels aucune thérapie ne se justifiait plus, et ceux que l’on tenait pour « inutilisables » parce qu’ils n’accomplissaient aucun « travail productif » dans les établissements ; de l’autre, ceux qui avaient fait l’objet d’un diagnostic de « débilité », dont le déficit d’intelligence était considéré comme particulièrement marqué et qu’on appelait des « morts cérébraux ». Les patients internés sur ordre de la justice en raison d’actes délictueux se trouvèrent, eux aussi, au cœur du processus de sélection au début de l’« Aktion T4 » : ils furent déportés directement depuis certains établissements comme Bedburg-Hau ou Waldheim dans des établissements de mise à mort ; par la suite, ils bénéficièrent d’une chance de survie grâce à leur productivité souvent bonne et à partir de 1944, ils furent envoyés en camps de concentration à des fins de « destruction par le travail. »

     Dans le courant de la guerre, le cercle des victimes des mesures d’« euthanasie » pratiquées dans les établissements psychiatriques s’élargit. De plus en plus, les personnes âgées à l’esprit confus, les victimes de bombardements par exemple, les orphelins confiés à l’assistance publique et les travailleurs forcés atteints de maladies organiques ou psychiques furent envoyés dans des établissements psychiatriques où ils moururent de négligence, de faim ou d’excès de médicaments.

    Malgré la négation de toute individualité humaine caractéristique du programme d’extermination mis au point par les organisateurs de la « T4 », chaque victime possédait son histoire personnelle, à l’image de Benjamin Traub de Mülheim an der Ruhr. Issu d’une famille de prédicateurs baptistes, il arriva à 16 ans, après une grave crise psychique, dans l’établissement psychiatrique de Bedburg-Hau. Son état s’améliora passagèrement et il réussit à maintenir des liens avec sa famille. Il fut assassiné le 13 mars 1941 dans la chambre à gaz d’Hadamar. 50 En tout état de cause, les victimes de la « T4 » souffraient souvent d’angoisses et vivaient dans un monde à eux, comme Leopoldine de Vienne, télégraphiste de 35 ans, tuée dans la chambre à gaz de Hartheim, en Haute-Autriche. La photographie prise avant sa mort trahit la profonde agitation existentielle qui avait déjà déterminé une vie confinée dans l’asile psychiatrique de Steinhof à Vienne. 51 Certains se sentaient peut-être bien dans le cocon de leur institution, à l’instar de Wilhelmine Haussner, admise à 5 ans pour agitation et retard mental dans l’établissement catholique de Schönbrunn en Haute-Bavière où elle recevait fréquemment la visite de sa famille. Elle dut quitter Schönbrunn en 1941 et fut transférée dans le cadre d’un transport collectif dans l’établissement d’Eglfing-Haar, où elle fut assassinée en 1942 dans le « service pédiatrique » par un excès de médicaments. 52 Certains cherchaient au contraire à échapper aux horreurs de l’asile, comme l’actrice Emmy R. de Hambourg incarcérée pour avoir tenu des propos désobligeants sur le régime nazi et qui, jugée pénalement irresponsable, avait été internée à Eglfing-Haar. En 1944, elle fut transférée dans le bâtiment d’affamement pour femmes, où elle mourut de privation de nourriture. 53 Grigorij S. faisait partie des travailleurs forcés assassinés dans le cadre de la campagne d’« euthanasie ». Originaire d’Ukraine, il avait dû travailler dans l’usine d’IG-Farben. Atteint de tuberculose, il fut conduit à Hadamar le 2 mars 1945 et tué quelques jours plus tard par médicaments. 54

    LES RÉACTIONS DES PROCHES ET DE LA SOCIÉTÉ, LA RÉSISTANCE.

    Malgré tous les efforts des autorités pour entourer l’« Aktion T4 » du plus grand secret, les familles concernées et les milieux ecclésiastiques furent rapidement informés des vraies causes du nombre considérable de morts survenues parmi les patients d’hôpitaux psychiatriques. Dans quelques cas, les proches réussirent à sauver in extremis un membre de leur famille de la chambre à gaz. La mère d’Alfred N. d’Ulm, qui souffrait des suites d’une blessure à la tête reçue pendant la Première Guerre mondiale, adressa un télégramme à Adolf Hitler pour demander que son fils quitte le centre de mise à mort de Grafeneck et regagne l’asile de Schussenried. Sa requête fut acceptée. 55 Mais toutes les lettres de protestation et toutes les tentatives pour faire libérer des proches menacés et les ramener chez eux furent loin de connaître un tel succès. Un pourcentage bien supérieur de proches apprit la nouvelle du décès de leur parent sans réagir officiellement. À l’autre extrémité du spectre de réactions, on trouve les déclarations de proches qui apprirent avec soulagement que leur parent était « enfin libéré de ses souffrances », voire qui encouragèrent des mesures en ce sens. Les parents de Katharina W. de Prusse orientale écrivirent ainsi le 23 août 1941 à l’établissement de transit de Zschadrass, en Saxe :

     « Nous avons reçu hier votre dépêche nous annonçant la disparition de notre chère fille unique, Katharina, qui en réalité était déjà morte pour nous depuis 22 ans, car savoir qu’un membre aimé de la famille est interné comme malade mental incurable dans une institution est plus douloureux que sa mort. Par conséquent, nous sommes évidemment très peinés, mais nous estimons surtout que la mort de notre fille lui aura enfin apporté la délivrance. » 56


    Dans l’ensemble, les assassinats de patients ont inspiré aux familles un large éventail de réactions allant de la protestation à l’acceptation et même à l’approbation. Il est malheureusement impossible, en l’état actuel de la recherche, de donner des indications quantitatives concernant cette diversité de réactions. 57 S’agissant de l’« euthanasie des enfants », nous disposons aussi bien de protestations de parents que de prières insistantes pour que leur enfant handicapé soit délivré. Le père de Heinz F., 2 ans, écrivait ainsi le 25 octobre 1941 au directeur du service pédiatrique d’Eichberg :

    « Nous avons encore une prière à vous adresser : en l’absence de toute chance de salut ou d’amélioration ou si le temps n’apporte aucune guérison, ne laissez pas notre cher petit garçon subir trop longtemps ses terribles souffrances. » 58

    Quelques-uns seulement s’opposèrent à l’opération d’« euthanasie ». On peut mentionner Anna Wödl, une infirmière viennoise qui organisa une petite manifestation devant l’asile psychiatrique Am Steinhof ; le groupe de résistance locale constitué autour des frères Schuhmann qui dénonça dans des tracts les meurtres commis sous couvert d’« euthanasie » dans l’établissement de mise à mort de Hartheim ; ou Lothar Kreyssig, juge d’instance à Brandebourg, qui refusa le transfert des patients dont il avait officiellement la tutelle. Paul Braune, pasteur protestant et directeur des Hoffnungstaler Anstalten de Lobetal, rédigea en 1940 avec l’appui de Friedrich von Bodelschwingh, directeur de l’hôpital de Bethel, un mémorandum détaillé pour s’opposer à la mise à mort des patients internés, texte qu’il adressa à la chancellerie du Reich. Cette initiative lui valut d’être incarcéré pendant trois mois par la Gestapo. Alors que les représentants des églises protestante et catholique se contentaient généralement de démarches diplomatiques et officieuses en faveur d’une suspension ou d’une révision de l’opération d’« euthanasie », le sermon de protestation de l’évêque de Münster, Monseigneur Clemens von Galen, le 3 août 1941, joua un rôle décisif dans l’interruption de ces assassinats. 59 Il les décrivit en détail et les condamna dans son homélie : « Voilà, déclara-t-il, que l’on abandonne également le cinquième commandement: “Tu ne tueras point !”, et qu’on l’enfreint sous les yeux des autorités censées protéger le respect du droit et de la vie, en se permettant de tuer intentionnellement des êtres humains qui, même malades, sont innocents, simplement parce qu’ils sont “improductifs”, parce qu’ils ne peuvent plus produire de biens. » 60 Le texte de ce prêche fut dupliqué clandestinement et diffusé à travers tout le Reich allemand. L’évêque, très populaire dans la région de Münster, ne fut pas inquiété, mais ceux qui diffusèrent son sermon furent poursuivis et incarcérés. Du côté des psychiatres, nous ne connaissons aucun cas de résistance active contre l’« euthanasie », mais certains directeurs d’établissements se firent mettre à la retraite pour ne pas avoir à participer aux meurtres de patients. La justice allemande a couvert ces assassinats, alors même que la loi en vigueur rendait leurs auteurs passibles de poursuites pour homicide.

    L’APRÈS-GUERRE : LES RÉACTIONS DE LA JUSTICE

    Chargés de l’évaluation judiciaire des crimes nationaux-socialistes d’« euthanasie », les tribunaux américains et allemands prononcèrent des jugements sans équivoque dans les années d’après-guerre : il s’agissait du meurtre d’innocents et de crimes contre l’humanité. C’est ainsi qu’en 1947,  l’expert et directeur médical du bureau central de la « T4 » Hermann Paul Nitsche et d’autres médecins et membres du personnel soignant de Saxe furent condamnés à mort et exécutés à l’issue du procès de l’« euthanasie » qui se tint à Dresde. Néanmoins, à partir de 1948/1949, les assassins en blouse blanche purent compter sur une étonnante clémence, notamment de la part de la justice ouest-allemande, et un certain nombre d’entre eux furent disculpés, les tribunaux se retranchant derrière le problème moral complexe de l’euthanasie. En outre, les auteurs de ces crimes purent arguer de leur ignorance de l’illégalité de ces agissements ou de leur conflit d’obligations pour se justifier et obtenir un non-lieu. Certes, la « destruction de vies indignes d’être vécues » était contraire au droit, mais les médecins n’avaient pas pu, prétendaient-ils, prendre conscience de l’illégalité de leurs actions ou étaient restés à leurs postes pour éviter le pire et sauver une partie des victimes potentielles. Dans de nombreux cas, les enquêtes furent suspendues, ou ne furent jamais ouvertes. C’est ainsi que le professeur Werner Catel, un des principaux responsables de l’« euthanasie des enfants », ne fut pas inquiété et se vit même confier en 1954 une chaire de professeur de pédiatrie à Kiel. On doit à l’obstination du procureur général de Hesse, Fritz Bauer, que le parquet de Francfort ait entrepris au début des années 1960 l’examen judiciaire de l’ensemble des crimes d’« euthanasie » ; les principaux responsables n’en échappèrent pas moins à leurs responsabilités, le plus souvent parce qu’ils se suicidèrent ou n’étaient pas en état d’être jugés. Le traitement judiciaire des crimes d’« euthanasie » a connu son heure la plus noire avec le non-lieu prononcé en faveur de trois médecins des établissements de mise à mort de l’« Aktion T4 » par le tribunal du land, à Francfort-sur-le-Main en 1957. Leur manque d’expérience aurait empêché les médecins de déceler l’éventuelle volonté de vivre de leurs victimes, et ils avaient été convaincus de la légitimité de l’« euthanasie » dans le sens que lui donnaient Binding et Hoche. Le jugement en cassation prononcé par la Cour suprême fédérale en 1988 et qui n’a infligé que des peines remarquablement clémentes n’a pas redressé la situation. 61

    L’indulgence de la justice ouest-allemande à l’égard des auteurs de ces crimes trouve un écho dans l’absence d’indemnisation des victimes de « l’hygiène raciale » et de la politique d’« euthanasie » nationales-socialistes. Ni ceux que la loi sur la prévention des maladies héréditaires avait privés de leur faculté de reproduction, ni les familles de victimes de l’« euthanasie » n’ont obtenu de compensation financière pour les souffrances endurées. Malgré l’adoption de mesures en faveur des cas les plus douloureux, les individus stérilisés de force et les familles des victimes de l’« euthanasie » ne sont toujours pas assimilés aux autres groupes persécutés sous le national-socialisme. 62

    L’HÉRITAGE DES VICTIMES

    Dans un climat d’absence de reconnaissance sociale et de stigmatisation persistante des malades et handicapés mentaux, les individus stérilisés de force et les victimes de l’« euthanasie » ont longtemps fait partie des victimes « oubliées » ou refoulées du national-socialisme, aussi bien dans la culture officielle de la mémoire qu’au sein même des familles concernées. Les nouvelles générations manifestent pourtant depuis quelques années une volonté croissante de conserver la trace des disparus de la mémoire familiale, d’étudier leur sort et de dénoncer les injustices subies. On peut mentionner à titre d’exemple les recherches réalisées par Sigrid Falkenstein sur la vie et l’assassinat de sa tante Anna Lehnkering, déportée en 1940 dans l’établissement de mise à mort de Grafeneck. 63 Le lieu de mémoire et d’information pour les victimes des assassinats d’« euthanasie » créé en 2014 sur le site historique de l’organisation des meurtres de patients au 4 Tiergartenstrasse de Berlin est un signe tardif de volonté publique d’honorer la mémoire des victimes de l’« euthanasie ». Ce centre complète la plaque commémorative apposée là depuis 1989 : une paroi de verre bleu évoque le souvenir des êtres assassinés et une exposition en plein air en accès libre propose des informations sur les antécédents, la mise en œuvre et les répercussions des assassinats de patients par le national-socialisme. Les textes sont également disponibles en langage simplifié, une version qui n’est pas seulement appréciée des mal-lisants. 64

    Reste le souvenir d’individus différents des autres qui ont souvent passé plusieurs dizaines d’années de leur vie dans des hôpitaux psychiatriques et ont cherché, autant que le leur permettait l’ordre institutionnel, à conserver leur dignité, comme ce cocher du Mecklembourg, Karl Ahrend, qui écrivait en 1933 à la direction de l’établissement psychiatrique de Berlin-Buch : « Malgré mon insignifiance, je continue à vivre en homme debout. » Il fut lui aussi, à 87 ans, une des victimes de l’« euthanasie » nationale-socialiste. 65

    BIBLIOGRAPHIE

    Aly, Götz (1985a), « Medizin gegen Unbrauchbare », in: Aly, Götz et al. (1985): Aussonderung und Tod – Die klinische Hinrichtung der Unbrauchbaren (= Beiträge zur nationalsozialistischen Gesund¬heits- und Sozialpolitik 1), Berlin, Rotbuch, p. 9-74
    Aly, Götz (1985b), « Der saubere und der schmutzige Fortschritt », in: Aly, Götz et al. (1985): Reform und Gewissen – « Euthanasie » im Dienst des Fortschritts (= Beiträge zur nationalsozialistischen Gesundheits- und Sozialpolitik 2), 2e éd. 1989, Berlin, Rotbuch, p. 9-78
    Aly, Götz (2013), Die Belasteten – « Euthanasie » 1939-1945 – Eine Gesellschaftsgeschichte, Francfort sur le Main, S. Fischer [Les anormaux : les meurtres par euthanasie en Allemagne, 1939-1945, trad. Tilman Chazal, , Flammarion, 2014.]
    Baader, Gerhard; Cramer, Johannes; Winter, Bettina (1991), « Verlegt nach Hadamar » – Die Geschichte einer NS-« Euthanasie »-Anstalt. Begleitband – Eine Ausstellung des Landeswohlfahrtsverbandes Hessen (= Historische Schriftenreihe des Landeswohlfahrtsverbandes Hessen Kataloge 2), 3e éd. 2002, Kassel, LWV Hessen,
    Benzenhöfer, Udo (1999), Der gute Tod ? – Euthanasie und Sterbehilfe in Geschichte und Gegenwart, Munich, C. H. Beck
    Benzenhöfer, Udo (2001), « Bemerkungen zur Planung der NS-“Euthanasie” », in: Arbeitskreis zur Erforschung der nationalsozialistischen “Euthanasie” und Zwangssterilisation (Hg.), Der sächsische Sonderweg bei der NS-« Euthanasie » (= Berichte des Arbeitskreises 1), Ulm, Klemm & Oelschläger, p. 21-53
    Benzenhöfer, Udo (2008), Der Fall Leipzig (alias Fall « Kind Knauer ») und die Planung der NS-« Kindereuthanasie », Münster, Klemm & Oelschläger
    Benzler, Susanne (1998), « Justiz und Anstaltsmord nach 1945 », Kritische Justiz 21, n° 2, p. 127-158
    Berger, Sara (2013), Experten der Vernichtung – Das T4-Reinhardt-Nertzwerk in den Lagern Belzec, Sobibor und Treblinka, Hambourg, Hamburger Edition
    Binding, Karl; Hoche, Alfred (1920), Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens. Ihr Maß und ihre Form, Leipzig, Felix Meiner
    Bock, Gisela (1986), Zwangssterilisation im Nationalsozialismus – Studien zur Rassenpolitik und Geschlechterpolitik, 2e éd. 2010 Münster, Monsenstein und Vannerdat
    Bueltzingsloewen, Isabelle von (2007),  L’Hécatombe des Fous – La Famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation, , Flammarion
    Burleigh, Michael (1994), Death and Deliverance. Euthanasia in Germany, 1900-1945, Cambridge, Cambridge University Press
    Dörner, Klaus; Haerlin, Christiane; Rau, Veronika; Schernus, Renate; Schwendy, Arnd (éd.) (1989),  Der Krieg gegen die psychisch Kranken – Nach « Holocaust »: Erkennen – Trauern – Begegnen, Francfort-sur-le-Main et Bonn,  Mabuse- Verlag und Psychiatrie-Verlag, 2e éd.
    Dörner, Klaus; Ebbinghaus, Angelika; Linne, Karsten (éd.) (2000), Der Nürnberger Ärzteprozeß 1946/47 – Wortprotokolle, Anklage- und Verteidigungsmaterial, Quellen zum Umfeld, Microfiche-Edition, édition allemande, Munich, K. G. Saur
    Falkenstein, Sigrid (2012), Annas Spuren – Ein Opfer der NS-« Euthanasie », Munich, Herbig
    Faulstich, Heinz (1998), Hungersterben in der Psychiatrie 1914-1949 – Mit einer Topographie der NS-Psychiatrie, Fribourg, Lambertus
    Faulstich, Heinz (2000), « Die Zahl der “Euthanasie”-Opfer », in: Frewer, Andreas; Eickhoff, Clemens (éd.) (2000), « Euthanasie » und die aktuelle Sterbehilfe-Debatte – Die historischen Hintergründe medizinischer Ethik, Francfort/M.; New York: Campus, p. 218-234
    Friedlander, Henry (1995), The Origins of Nazi Genocide – From Euthanasia to the Final Solution, Chapel Hill et  Londres, The University of Carolina Press [Les origines de la Shoah : de l’euthanasie à la solution finale, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, , Calmann-Lévy, 2015]
    Fuchs, Petra; Rotzoll, Maike; Richter, Paul; Hinz-Wessels, Annette; Hohendorf, Gerrit (2004), « Minderjährige als Opfer der Krankenmordaktion “T4 ” », in: Beddies, Thomas; Hübener, Kristina  (éd.) (2004): Kinder in der NS-Psychiatrie (= Schriftenreihe zur Medizin-Geschichte des Landes Brandenburg 10), Berlin, be.bra, p. 55-70
    Fuchs, Petra; Rotzoll, Maike; Müller, Ulrich; Richter, Paul; Hohendorf, Gerrit (éd.) (2007): « Das Vergessen der Vernichtung ist Teil der Vernichtung selbst » – Lebensgeschichten von Opfern der nationalsozialistischen « Euthanasie », Göttingen, Wallstein Verlag
    Gaupp [Robert] (1920), « Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens », Deutsche Strafrechts-Zeitung, n° 11/12, p. 332-337
    Hamann, Matthias (1985), « Die Morde an polnischen und sowjetischen Zwangsarbeitern in deutschen Anstalten », in: Aly, Götz et al. (1985): Aussonderung und Tod – Die klinische Hinrichtung der Unbrauchbaren (= Beiträge zur nationalsozialistischen Gesundheits- und Sozialpolitik 1), Berlin, Rotbuch, p. 121-187
    Harms, Ingo (1996), « War mööt wi hier smachten… » – Hungertod und « Euthanasie » in der Heil- und Pflegeanstalt Wehnen im Dritten Reich, Oldenburg 2e éd. 1998
    Hinz-Wessels, Annette; Fuchs, Petra; Hohendorf, Gerrit; Rotzoll, Maike (2005), « Zur bürokratischen Abwicklung eines Massenmords – Die “Euthanasie”-Aktion im Spiegel neuer Dokumente », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 53, p. 79-107
    Hinz-Wessels, Annette (2013), « Antisemitismus und Krankenmord – Zum Umgang mit jüdischen Anstaltspatienten im Nationalsozialismus », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 61, p. 65-92
    Hohendorf, Gerrit; Roelcke, Volker; Rotzoll, Maike (1996), « Innovation und Vernichtung – Psychiatrische Forschung und “Euthanasie” an der Heidelberger Psychiatrischen Klinik 1939–1945 », Der Nervenarzt 67, 1996, p. 935-946
    Hohendorf, Gerrit (2009), « Adelheid B. – “… wiederholt fast beständig eine eigentümliche Folge von Tönen” », in: Jüdisches Museum Berlin (éd.) (2009): Tödliche Medizin – Rassenwahn im Natio¬nalsozialismus, Göttingen, Wallstein Verlag, p. 24-29
    Hohendorf, Gerrit (2010), « Die Selektion der Opfer zwischen rassenhygienischer “Ausmerze”, ökonomischer Brauchbarkeit und medizinischem Erlösungsideal », in: Rotzoll, Maike; Hohendorf, Gerrit; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Eckart, Wolfgang U.; Mundt, Christoph (éd.) (2010): Die nationalsozialistische „Euthanasie“-Aktion „T4“ und ihre Opfer – Geschichte und Ethische Konsequenzen für die Gegenwart, Paderborn, Munich, Viennen, Zürich, Schöningh, p. 310-324
    Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden – Geschichte und Ethik der Sterbehilfe seit dem Ende des 19. Jahrhunderts in Deutschland, Göttingen, Wallstein
    Hohendorf, Gerrit; Rotzoll, Maike (2014), « Medical Research and National Socialist Euthanasia: Carl Schneider and the Heidelberg Research Children from 1942 until 1945 », in: Rubenfeld, Sheldon; Benedict, Susan (éd.): Human Subjects Research after the Holocaust, Cham, Heidelberg, New York, Dordrecht, Londres, Springer, p. 127-138
    Jaroszewski, Zdzisław (éd.) (1993), Die Ermordung der Geisteskranken in Polen 1939 – 1945, Varsovie, Wydawnictwo Naukowe PWN
    Jost, Adolf (1895), Das Recht auf den Tod. – Sociale Studie, Göttingen, Dieterich’sche Verlagsbuch¬handlung
    Jütte, Robert; Eckart, Wolfgang U. Schmuhl, Hans-Walter; Süß, Winfried (2011), Medizin und Nationalsozialismus – Bilanz und Perspektiven der Forschung, Göttingen, Wallstein
    Klee, Ernst (2010), « Euthanasie » im Dritten Reich – Die « Vernichtung lebensunwerten Lebens », 1re éd. 1983, nouv. éd. Francfort/M, Fischer Taschenbuch 2010
    Lafont, Max (2000), L’Extermination douce, Latresne, Le Bord de l‘Eau
    Ley, Astrid (2011), « Die “Aktion 14f13” in den Konzentrationslagern, in: Morsch, Günter; Perz, Bertrand; Ley, Astrid (éd.) (2011): Neue Studien zu nationalsozialistischen Massentötungen durch Giftgas – Historische Bedeutung, technische Entwicklung, revisionistische Leugnung, (= Schriftenreihe der Stiftung Brandenburgische Gedenkstätten 29), Berlin, Metropol, p. 231-243
    Lilienthal, Georg (2006), « Gaskammer und Überdosis – Die Landesheilanstalt als Mordzentrum (1941-1945) », in: George, Uta; Lilienthal, Georg; Roelcke, Volker; Sandner, Peter; Vanja, Christina (éd.) (2006): Hadamar Heilanstalt – Tötungsanstalt – Therapiezentrum (= Historische Schriftenreihe des Landeswohlfahrtsverbandes Hessen Quellen und Studien 12), Marburg, Jonas-Verlag, p. 156-175
    Lilienthal, Georg (2010), « Von der “zentralen” zur “kooperativen Euthanasie”. Die Tötungsanstalt Hadamar und die “T4” (1942-45) », in: Rotzoll, Maike; Hohendorf, Gerrit; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Eckart, Wolfgang U.; Mundt, Christoph (éd.) (2010): Die nationalsozialistische „Euthanasie“-Aktion „T4“ und ihre Opfer – Geschichte und Ethische Konsequenzen für die Gegenwart, Paderborn, Munich, Vienne, Zürich, Schöningh, p. 100-110
    Loewy, Hanno; Winter, Bettina (éd.) (1996), NS-« Euthanasie » vor Gericht – Fritz Bauer und die Grenzen juristischer Bewältigung (= Wissenschaftliche Reihe des Fritz Bauer Instituts vol. 1), Francfort/M, New York, Campus
    Lutz, Petra (2006), « Mit Herz und Vernunft. Angehörige von “Euthanasie”-Opfern im Schriftwechsel mit den Anstalten », in: Fangerau, Heiner; Nolte, Karin (éd.) (2006): « Moderne » Anstalts¬psychiatrie im 19. Jahrhundert – Legitimation und Kritik (= Medizin, Gesellschaft und Geschichte Beiheft 26), Stuttgart, Franz Steiner, p. 143-167
    Meltzer, Ewald (1925), Das Problem der Abkürzung « lebensunwerten Lebens », Halle/S., Carl Marhold Verlagsbuchhandlung
    Neugebauer, Wolfgang; Czech, Herwig (2010), « Die “Aktion T4” in Österreich », in: Rotzoll, Maike; Hohendorf, Gerrit; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Eckart, Wolfgang U.; Mundt, Christoph (éd.) (2010): Die nationalsozialistische „Euthanasie“-Aktion « T4 » und ihre Opfer – Geschichte und Ethische Konsequenzen für die Gegenwart, Paderborn, Munich, Vienne, Zürich, Schöningh, p. 111-113
    Nowak, Kurt (1978), « Euthanasie » und Sterilisierung im « Dritten Reich » – Die Konfrontation der evangelischen und katholischen Kirche mit dem « Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses » und der « Euthanasie” »-Aktion (= Arbeiten zur Geschichte des Kirchenkampfes, Ergänzungsreihe 12), Göttingen 3e éd. 1984, Vandenhoeck & Ruprecht
    Nowak, Kurt (1991), « Widerstand, Zustimmung, Hinnahme. Das Verhalten der Bevölkerung zur “Euthanasie” », in: Frei, Norbert (éd.) (1991), Medizin und Gesundheitspolitik in der NS-Zeit (= Schriftenreihe der Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte Sondernummer), Munich, Oldenbourg, p. 235-251
    Rauh, Philipp (2007), « “Ist mein Bruder in der Anstalt noch seines Lebens sicher ? Oder bekommt er eines Tages ‘Lungenentzündung’ (…) und wir bekommen die Urne???” [1] – Die Angehörigen von Anstaltspatienten während der nationalsozialistischen Krankenmordaktion “T4”, Praxis »,  Schweizerische Rundschau für Medizin 96, p. 1281-1286
    Rieß, Volker (1995, Die Anfänge der Vernichtung « lebensunwerten Lebens » in den Reichsgauen Danzig-Westpreußen und Wartheland 1939/1940, Francfort/M. et al., Peter Lang
    Rotzoll, Maike (2007), « Karl Ahrendt – “Fürst Carl Wilhem Ahrendt v. Ahrendtberg”, in: Fuchs, Petra; Rotzoll, Maike; Müller, Ulrich; Richter, Paul; Hohendorf, Gerrit (éd.) (2007): « Das Vergessen der Vernichtung ist Teil der Vernichtung selbst » – Lebensgeschichten von Opfern der nationalsozialistischen « Euthanasie », 3e éd. 2014, Göttingen, Wallstein, p. 99-104
    Rotzoll, Maike; Hohendorf, Gerrit; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Mundt, Christoph; Eckart, Wolfgang U. (éd.) (2010), Die nationalsozialistische « Euthanasie »-Aktion « T4 »  und ihre Opfer – Geschichte und ethische Konsequenzen für die Gegenwart, Paderborn, Munich, Vienne, Zürich: Schöningh
    Rotzoll, Maike (2010), « Wahnsinn und Kalkül – Einige kollektivbiografische Charakteristika erwachsener Opfer der “Aktion T4” », in: Rotzoll, Maike; Hohendorf, Gerrit; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Eckart, Wolfgang U.; Mundt, Christoph (éd.) (2010): Die nationalsozialistische « Euthanasie »-Aktion « T4 » und ihre Opfer – Geschichte und Ethische Konsequenzen für die Gegenwart, Paderborn, Munich, Vienne, Zürich, Schöningh, p. 272-283
    Rotzoll, Maike; Fuchs, Petra; Richter, Paul; Hohendorf, Gerrit (2010), « Die nationalsozialistische “Euthanasie-Aktion T4” – Historische Forschung, Individuelle Lebensgeschichten und Erinnerungskultur », Der Nervenarzt 81, p. 1326-1332
    Schmidt, Gerhard (1965), Selektion in der Heilanstalt 1939-1945, Stuttgart, Evangelisches Verlagswerk
    Schmidt, Ulf (2007), Karl Brandt: The Nazi Doctor – Medicine and Power in the Third Reich, Londres, New York, Hambledon Continuum
    Schmuhl, Hans-Walter (1987): Rassenhygiene, Nationalsozialismus, Euthanasie – Von der Verhütung zur Vernichtung « lebensunwerten » Lebens, 1890-1945 (= Kritische Studien zur Geschichtswissenschaft 75), Göttingen 2e éd 1992, Vandenhoeck & Ruprecht
    Schmuhl, Hans-Walter (1991), « Reformpsychiatrie und Massenmord », in: Prinz, Michael; Zitelmann, Rainer (éd.) (1991): Nationalsozialismus und Modernisierung, Darmstadt: Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2e éd. 1994, p. 239-266
    Schwartz, Michael (1998): « “Euthanasie”-Debatten in Deutschland (1895-1945) », Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte 46, p. 617-665
    Siemen, Hans-Ludwig (1987), Menschen blieben auf der Strecke … – Psychiatrie zwischen Reform und Nationalsozialismus, Gütersloh, Jakob van Hoddis
    Süß, Winfried (2003), Der Volkskörper im Krieg – Gesundheitsverhältnisse und Krankenmord im nationalsozialsitischen Deutschland 1939-1945 (= Studien zur Zeitgeschichte 65), Munich, Oldenbourg
    aan de Stegge, Cecile (2014), « Die Situation der Psychiatrie in den Niederlanden während der deutschen Besatzung 1940-1945 », in: Hohendorf, Gerrit; Raueiser, Stefan; v. Cranach, Michael; v. Tiedemann, Sibylle (éd.) (2014): Die « Euthanasie »-Opfer zwischen Stigmatisierung und Anerkennung – Forschungs- und Ausstellungsprojekte zu den Verbrechen an psychisch Kranken und die Frage der Namensnennung der Münchner « Euthanasie »-Opfer (= Berichte des Arbeitskreises zur Erforschung der nationalsozialistischen « Euthanasie » und Zwangssterilisation 10), Münster, Kontur Verlag, p. 81-95 
    Stiftung Denkmal für die ermordeten Juden Europas; Beyer, Christof; Fuchs, Petra; Hinz-Wessels, Annette; Hohendorf, Gerrit; Rotzoll, Maike; Thiel, Jens; Thelen, Hedwig (éd.) (2015), Tiergartenstrasse 4 – Gedenk- und Informationsort für die Opfer der nationalsozialistischen « Euthanasie »-Morde, Berlin, Stiftung Denkmal für die ermordeten Juden Europas
    Tiedemann, Sibylle v. (2014), « Emmy R. – Opfer der Hungerkost » in: Hohendorf, Gerrit; Raueiser, Stefan; v. Cranach, Michael; v. Tiedemann, Sibylle (éd.) (2014): Die « Euthanasie »-Opfer zwischen Stigmatisierung und Anerkennung – Forschungs- und Ausstellungsprojekte zu den Verbrechen an psychisch Kranken und die Frage der Namensnennung der Münchner « Euthanasie »-Opfer (= Berichte des Arbeitskreises zur Erforschung der nationalsozialistischen « Euthanasie » und Zwangssterilisation 10), Münster, Kontur Verlag, p. 194-196
    Topp, Sascha (2004), « Der “Reichsausschuß zur wissenschaftlichen Erfassung erb- und anlagebedingter schwerer Leiden” – Zur Organisation der Ermordung minderjähriger Kranker im Nationalsozialismus 1939-1945 », in: Beddies, Thomas; Hübener, Kristina (éd.) (2004), Kinder in der NS-Psychiatrie (= Schriftenreihe zur Medizin-Geschichte des Landes Brandenburg 10), Berlin, be.bra, p. 17-54
    Topp, Sascha; Fuchs, Petra; Hohendorf, Gerrit; Richter, Paul; Rotzoll, Maike (2008), « Die Provinz Ostpreußen und die nationalsozialistische “Euthanasie”: SS-“Aktion Lange” und “Aktion T4”, Medizinhistorisches Journal 43, p. 20-55
    Traub, Hartmut (2013), Ein Stolperstein für Benjamin – Den namenlosen Opfern der NS-« Euthanasie », Essen, Klartext Verlag
    Tümmers, Henning (2011), Anerkennungskämpfe – Die Nachgeschichte der nationalsozialistischen Zwangssterilisationen in der Bundesrepublik (= Beiträge zur Geschichte des 20. Jahrhunderts vol. 11), Göttingen, Wallstein
    Walter, Bernd (1996), Psychiatrie und Gesellschaft in der Moderne – Geisteskrankenfürsorge in der Provinz Westfalen zwischen Kaiserreich und NS-Regime (= Forschungen zur Regionalgeschichte 16), Paderborn, Schöningh
    Weindling, Paul (1989), Health, race and German politics between national unification and Nazism, 1870-1945, Cambridge, New York et al.: Cambridge University Press [L’hygiène de la race, , Éd. la Découverte, 1998]
    Weingart, Peter; Kroll, Jürgen; Bayertz, Kurt (1988), Rasse, Blut und Gene – Zur Geschichte der Eugenik und Rassenhygiene in Deutschland, Francfort/M., Suhrkamp
    Winkler, Ulrike; Hohendorf, Gerrit (2010), « “Nun ist Mogiljow frei von Verrückten” – Die Ermordung der PsychiatriepatientInnen 1941/42 » in: Quinkert, Babette; Rauh, Philipp; Winkler, Ulrike (éd.) (2010), Krieg und Psychiatrie 1914-1950 (= Beiträge zur Geschichte des Nationalsozialismus 26), Göttingen, Wallstein, p. 75-103.

    • 1.Cf. Schmuhl, Hans-Walter (1987), Rassenhygiene, Nationalsozialismus, Euthanasie, p. 106-125 ; Schwartz, Michael (1998), « “Euthanasie”-Debatten in Deutschland ; Benzenhöfer, Udo (1999), Der gute Tod ?, p. 92-108 ; Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 27-71.
    • 2.Jost, Adolf (1895), Das Recht auf den Tod, p. 6.
    • 3.Binding, Karl, Hoche, Alfred (1920), Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens, p. 27 et 51.
    • 4.Ibid., p. 54.
    • 5.Ibid., p. 57.
    • 6.Gaupp, Robert (1920), « Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens », p. 336.
    • 7.Meltzer, Ewald (1925), Problem der Abkürzung « lebensunwerten Lebens », p. 88.
    • 8.Cf. Weingart, Peter, Kroll, Jürgen, Bayertz, Kurt (1988), Rasse, Blut und Gene, et Windling, Paul (1989), Health, Race and German politics.
    • 9.Cf. Bock, Gisela (1986), Zwangssterilisation im Nationalsozialismus.
    • 10.Cité d’après Hohendorf, Gerrit (2009), « Adelheid B. »
    • 11.Cité d’après Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 66.
    • 12.Cité in Klee, Ernst (2010), « Euthanasie » im Dritten Reich, p. 114. En français in : Eugen Kogon, Hermann Langbei et Adalbert Rückerl, Les chambres à gaz secret d’État, trad. H. Rollet, , Editions de Minuit, 1984 (Coll. Points Histoire, 1987, p. 28).
    • 13.Cf. Riess, Volker (1995), Die Anfänge der Vernichtung « lebensunwerten Lebens », p. 53-117.
    • 14.Cf. Topp, Sasscha, Fuchs, Petra, Hohendorf, Gerrit, Richter, Paul, Rotzoll, Maike (2008), « Die Provinz Ostpreussen ».
    • 15.Cf. Jaroszewski, Zdzisław (1993), Die Ermordung der Geisteskranken in Polen 1939-1945, p. 226 sq.
    • 16.Cf. Winkler, Ulrike, Hohendorf, Gerrit (2010), « “Nun ist Mogijow frei von Verrückten” ».
    • 17.En raison du manque de sources écrites, la phase de planification de l’« euthanasie » nationale-socialiste est difficile à reconstituer, cf. Benzenhöfe, Udo (2001), « Planung der NS-“Euthanasie” ».
    • 18.Cf. Benzenhöfer, Udo (2008), Der Fall Leipzig. Il a été impossible jusqu’ici de dater avec précision le cas du « petit Knauer », car l’identification de l’enfant n’a pas été suffisamment étayée.
    • 19.Cf. Topp, Sascha (2004), « Der “Reichsausschuss zur wissenschaftlichen Erfassung erb- und anlagebedingter schwerer Leiden” ».
    • 20.Hohendorf, Gerrit, Roelcke, Volker, Rotzoll, Maike (1996), « Innovation und Vernichtung », et Hohendorf, Gerrit, Rotzoll, Maike (2014), « Medical Research and National Socialist Euthanasia ».
    • 21.Sur l’« Aktion T 4 » et les assassinats de malades sous le national-socialisme en général, voir Burleigh, Michael (1994), Death and Deliverance ; Friedlander, Henry (1995), The Origins of Nazi Genocide [Les Origines de la Shoah, trad. P.E-. Dauzat, , , Calmann-Lévy, 2015 ; Klee, Ernst (2010), « Euthanasie » im Dritten Reich ; Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 72-131.
    • 22.Cité d’après Klee, Ernst (2010), « Euthanasie » im Dritten Reich, p. 92.
    • 23.Cf. Rotzoll, Maike, Fuchs, Petra, Richter, Paul, Hohendorf, Gerrit (2010), « Die nationalsozialistische “Euthanasieaktion T4” » et Rotzoll, Maike et al. (éd.), Die nationalsozialistische « Euthanasie » ) Aktion « T4 », p. 297-324.
    • 24.Cf. Neugebauer, Wolfgang, Czech, Herwig (2010), « Die “Aktion T4” in Österreich ».
    • 25.Cf. Hinz-Wessels, Annette, Fuchs, Petra, Hohendorf, Gerrit, Rotzoll, Maike (2005), « Zur bürokratischen Abwicklung eines Massenmords. »
    • 26.Cité d’après Klee, Ernst (2010), « Euthanasie » im Dritten Reich, p. 148.
    • 27.Cf. Faulstich, Heinz (1998), Hungersterben in der Psychiatrie, p. 271-288, et Süss, Winfried (2003), « Der Volkskörper im Krieg », p. 127-151.
    • 28.Cf. Ley, Astrid (2011), « Die “Aktion 14f13” in den Konzentrationslagern.
    • 29.Cf. Harms, Ingo (1996), « War mööt wi hier smachten… »
    • 30.Cf. Faustich, Heinz (1998), Hungersterben in der Psychiatrie, p. 317 sq. et 633 sq. Sur Eglfing-Haar, voir Schmidt, Gerhard (1965), Selektion in der Heilanstalt.
    • 31.Cf. Faulstich, Heinz (1998), Hungersterben in der Psychiatrie, p. 598-602.
    • 32.La recherche historique désigne souvent le rapport entre la création d’hôpitaux d’urgence et l’assassinat des patients psychiatriques déplacés sous l’appellation d’« Aktion Brandt ». Quant à savoir si l’« Aktion Brandt » prévoyait une reprise systématique de la liquidation de patients, le point est sujet à controverse. Cf. Aly, Götz (1985 a), « Medizin gegen Unbrauchbare », p. 56-63 ; Walter, Bernd (1996), « Psychiatrie und Gesellschaft », p. 744-766 ; Süss, Winfried (2003), « Volkskörper im Krieg », p. 319-369 et Lilienthal, Georg (2010), « Von der “zentralen” zur kooperativen Euthanasie ».
    • 33.Cf. Lilienthal, Georg (2006), « Gaskammer und Überdosis », p. 168-171.
    • 34.Cf. Faulstich, Heinz (2000), « Die Zahl der “Euthanasie”-Opfer.
    • 35.Cf. Hamann, Matthias (1985), « Die Morde an polnischen und sowjetischen Zwangsarbeitern. »
    • 36.Cf. Friedlander, Henry (1995), The Origins of Nazi Genocide, et Hinz-Wessels, Annette (2013), « Antisemitismus und Krankenmord ».
    • 37.Cf. Berger, Sara (2013), Experten der Vernichtung.
    • 38.Cf. aan de Steggee, Cecile (2014), « Die Situation der Psychiatrie in den Niederlanden während der deutsche Besatzung. »
    • 39.Lafont, Max (2000), L’extermination douce.
    • 40.Bueltzingsloewen, Isabelle von (2007), L’Hécatombe des Fous.
    • 41.Cité in Dörner, Klaus, Ebbinghaus, Angelika, Linne, Karsten, éd., (2000), Der Nürnberger Ärzteprozess, p. 2/22436, voir aussi 2/2450.
    • 42.Cf. Schmidt, Ulf (2007), Karl Brandt.
    • 43.Staatsarchiv München, Staatsanwaltschaft München 1bJs 1791/47, information judiciaire contre Hermann Pfannmüller, vol. 3, rapport du Dr. Schmidt.
    • 44.Cf. Schmuhl, Hans-Walter (1991a), « Reformpsychiatrie und Massenmord », p. 240-249.
    • 45.Cf. Aly, Götz (1985), « Der saubere und der schmutzige Fortschritt ».
    • 46.Cité d’après Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 128.
    • 47.Cité d’après Winkler, Ulrike, Hohendorf, Gerrit (2010), « Nun ist Mogiljow frei von Verrückten », p. 88.
    • 48.Cf. Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 114.
    • 49.Ibid., p. 113 ; cf. aussi Rotzoll, Maike (2010), « Einige kollektivbiographische Charakteristika ».
    • 50.Cf. Traub, Harmut (2013),  Ein Stolperstein für Benjamin.
    • 51.Cf. Fuchs, Petra et al., éd. , « Das Vegessen der Vernichtung ist Teil der Vernichtung selber », p. 271.
    • 52.Cf. Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 308.
    • 53.Tiedemann, Sibylle v. (2014), « Emmy R. »
    • 54.Cf. Baader, Gerhard, Cramer, Johannes, Winter, Bettina (1991), « Verlegt nach Hadamar », p. 145.
    • 55.Cf. Aly, Götz (2013), Die Belasteten, p. 39.
    • 56.Cité d’après Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 118.
    • 57.Cf. Nowak, Kurt (1991), « Widerstand, Zustimmung, Hinnahme » et Rauh Philipp (2007), « Ist mein Bruder in der Anstalt noch seines Lebens sicher ? »
    • 58.Cité d’après Hohendorf, Gerrit (2013), Der Tod als Erlösung vom Leiden, p. 83 ; cf. également Lutz, Petra (2006), « Mit Herz und Vernunft ».
    • 59.Cf. Nowak, Kurt (1978), « “Euthanasie” und Sterilisierung im Dritten Reich », p. 161-172.
    • 60.Sermon de l’évêque Clemens Graf von Galen dans l’église saint-Lambert de Münster du 3.8.1941, reproduit in : Dörner Klaus et al., éd. (1999), Der Krieg gegen die psychisch Kranken, p. 112-128, ici p. 121.
    • 61.Cf. Benzler, Susanne (1988), « Justiz und Anstaltsmord » et Loewy, Hanno, Winter, Bettina, éd. (1996), NS-« Euthanasie » vor Gericht.
    • 62.Cf. Tümmers, Henning (2011), Annerkennungskämpfe.
    • 63.Cf. Falkenstein, Sigrid (2012), Annas Spuren.
    • 64.Cf. Stiftung Denkmal für die ermordeten Juden Europas et al. éd., Tiergartenstrasse 4 et www.t4-denkmal.de, ainsi que www.gedenkort-t4.eu.
    • 65.Cf. Rotzoll, Maike (2007), « Karl Arendt ».