"Nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin" Alain Resnais, Nuit et Brouillard
Un article de libération très intéressant sur notre représentation du Monde
Il n’existe pas de « carte juste » comme l’explique Vincent Capdepuy: « le véritable enjeu n’est pas de corriger « la » carte mais d’apprendre à lire toutes les cartes dans leur diversité comme autant de façons de penser le Monde ».
La carte Mercator très souvent utilisée représente le Groenland quasi aussi étendu que l’Afrique alors que le Groenland est quinze fois plus petit que l’Afrique
es programmes scolaires en cours d’élaboration prévoient de donner une réelle place à l’oral et à son apprentissage. Cette décision ne va pas de soi et il s’est élevé des voix pour critiquer cette orientation, avec de plus ou moins bonnes raisons. Je vais donc dans un premier temps tâcher de comprendre les fondements des protestations qui se sont élevées contre la place accordée à l’oral, avant d’exposer les raisons de son apprentissage dans le cadre scolaire, sans en occulter les difficultés.
Écrit et oral : rivalité et hiérarchie
Considérer l’oral comme un objet d’enseignement peut paraitre incongru dans la mesure où savoir parler procède des acquis spontanés et non des apprentissages organisés. L’homme est génétiquement programmé pour acquérir et utiliser le langage oral. Le jeune enfant active instinctivement dès la naissance un appétit de communication et développe au contact de sa famille des capacités langagières rapidement opérationnelles. En revanche, l’écrit est un acquis culturel qui ne peut être mis en œuvre que grâce à l’enseignement qui lui est dédié et au soutien pédagogique qui accompagne son apprentissage.
L’école s’est donc donné traditionnellement pour mission principale de faire entrer les enfants dans la culture de l’écrit. Les priorités sont, bien entendu, différentes selon les niveaux : le fait que l’acquisition et le développement du langage oral s’étalent manifestement sur une longue période rend évidente la nécessité d’accorder une large place à l’oral à l’école maternelle, mais cette évidence ne s’étend guère au-delà de la grande section, d’où les attaques contre le gâchis que constituerait un enseignement de l’oral à l’école élémentaire et plus encore au collège. Ajoutons qu’agir sur le langage oral une fois qu’il est installé parait une mission impossible tant les manières de s’exprimer semblent enracinées dans les individus.
Pour cette raison, l’oral joue un rôle non négligeable dans le déterminisme scolaire car c’est un puissant marqueur social dont les effets sont difficiles à masquer. Il peut en effet nourrir des présupposés quant à l’origine socioculturelle des élèves et, par conséquent, à la capacité qu’a leur milieu de les aider à progresser : les traits phonologiques (l’« accent banlieue » ou au contraire le soin mis à faire les liaisons par exemple) permettent d’identifier immédiatement l’appartenance d’un locuteur à un groupe social ou générationnel.
Concurrence ou soumission
L’oral et l’écrit sont donc souvent pensés en termes de concurrence ou de soumission : concurrence, comme si l’école devait choisir entre enseigner l’oral ou enseigner l’écrit ; soumission, comme si tout ce qui avait trait à l’oral devait avoir pour référence l’écrit.
Il est vrai que dans la classe l’oral est source de difficultés pédagogiques : faire parler les élèves est très gourmand en temps et il faut déployer beaucoup d’ingéniosité didactique pour évaluer des prestations orales, sauf à se contenter de faire pratiquer par les élèves des exercices de diction ou de récitation, lesquels ne sont pas inutiles mais sont bien loin de couvrir tout le champ de l’oral.
À l’échelle de la société, la maitrise de compétences orales et de compétences littéraciques sont l’une et l’autre des instruments de pouvoir et d’ascension sociale, mais il serait difficile d’en mesurer le poids respectif tant leur effet est tributaire des circonstances : certaines places se conquièrent à la force de l’écrit, d’autres grâce aux habiletés oratoires. Toutefois, la représentation que nous nous faisons de l’écrit bénéficie d’un avantage dû à un ethnocentrisme dont nous n’avons pas conscience : les sociétés ou les groupes sociaux qui recourent à l’écrit s’estiment supérieurs à ceux qui n’en connaissent pas l’usage.
Pourtant, écrit et oral présentent bien des points communs et il n’y a pas lieu de les opposer : ce sont l’un et l’autre des modes de production verbale qui exigent des efforts cognitifs, des acquisitions culturelles, une sensibilité à l’altérité, et qui jouent conjointement un rôle fondateur car ils sont les instruments de la pensée et de la communication, même s’ils ne fonctionnent pas exactement de la même façon. D’où la nécessité d’accorder à chacun d’eux une place éminente dans la classe.
Un oral ou des oraux ?
L’oral a des statuts différents à l’école et il pâtit du flou qui affecte sa définition. En effet, le terme « oral » sert à désigner à la fois des modalités pédagogiques, un outil au service des apprentissages et un objet d’apprentissage particulièrement complexe.
L’écart entre ces différents statuts, « modalité pédagogique », « outil au service des apprentissages », « objet d’apprentissage », est assez subtil. La première catégorie renvoie simplement à des formes de gestion de la classe employées par l’enseignant. Le « cours dialogué » en est un bon exemple, de même que les exercices classés par certains manuels dans une rubrique « oral » uniquement parce qu’ils proposent que leur effectuation ait lieu à l’oral, alors qu’ils n’ont pas pour objectif de faire développer par les élèves des compétences ou des savoirs ayant trait spécifiquement à l’oral.
Ces pratiques ont simplement le mérite d’offrir un terrain pour l’expression orale, mais les choses s’arrêtent là. En revanche, dans certaines activités la production verbale orale est sollicitée en tant que moyen d’affiner sa pensée, ou plutôt comme moteur de la pensée.
C’est le cas de toutes les situations dans lesquelles un locuteur tâtonne, expérimente des formulations, recherche à partir des mots les associations d’idées qu’ils suscitent, réexamine le fil qui les relie pour vérifier l’articulation entre les idées, les ordonner et les hiérarchiser, que ce soit pour préparer un compte rendu ou la rédaction d’un texte. C’est également le cas des situations d’interactions qui requièrent de chaque participant qu’il prête attention au contenu développé par son partenaire tout en conservant sa propre visée et qu’il participe au tressage du fil conversationnel en enchainant à la fois sur son propre propos et sur celui de son interlocuteur. Et ce peut même être le cas de situations d’écoute qui exigent que l’on s’attache à prendre au vol des informations et à les traiter, par exemple pour les transmettre ou en faire la critique.
Outil ou objet
L’oral est sollicité en tant qu’« outil au service des apprentissages » si l’accent est mis sur le contenu disciplinaire en jeu dans ces situations : il s’agit pour l’élève de mettre au point un exposé en français ou en histoire, de discuter avec ses pairs pour trouver la meilleure manière de réaliser un montage en technologie, de débattre pour promouvoir son interprétation d’un texte ambigu, ou de se faire le porte-parole d’un groupe de travail pour en transmettre les conclusions. L’oral devient « objet d’apprentissage » si ces situations donnent lieu à des conseils, des observations ou des analyses, faites par l’enseignant ou par les élèves en vue d’améliorer la qualité et l’efficacité des prestations orales. On apprend alors à repérer des failles ou des points forts dans une argumentation, à rester dans le thème, à le resserrer ou l’élargir, à identifier les caractéristiques d’un genre de discours, à adapter son lexique, à se rendre audible…
Outre ces situations mixtes dans lesquelles deux niveaux sont intriqués, celui d’un apprentissage disciplinaire qui fournit le thème et le but, et celui de l’activité métadiscursive, il existe des situations d’enseignement purement dédiées à l’oral, par exemple celles dans lesquelles on apprend à formaliser des règles de communication, à dire les textes, à utiliser au mieux sa voix, à arbitrer un débat…
Précautions
Mais, sur le plan pédagogique, il serait totalement déraisonnable d’envisager l’enseignement de l’oral sous la forme de cours classiques (avec des leçons à apprendre etc.), comme s’il s’agissait d’un savoir académique et non d’un ensemble de savoirs et de savoir faire dont la maitrise s’ancre dans la pratique et l’analyse.
Sur le plan didactique, des précautions doivent également être prises, concernant les objectifs à atteindre. En effet, alors que dans le domaine de l’écrit, les objectifs concernent deux secteurs, celui des compétences linguistiques (connaitre les règles de grammaire etc) et celui des compétences langagières (lire, écrire), dans le domaine de l’oral on ne peut viser que l’acquisition de compétences langagières (raconter à l’oral, lire à voix haute, argumenter, débattre, interagir…).
La communication orale revêt des formes multiples et les caractéristiques linguistiques des énoncés ne sont donc pas uniformes : elles dépendent d’un très grand nombre de facteurs (genre de l’oral, enjeu, situation de communication, etc.) et sont extrêmement complexes. Cette complexité fait que la connaissance des traits linguistiques de la communication orale est une affaire de spécialistes.
Spécificité de l’oral
Cela a des conséquences négatives pour l’école : il est fréquent que l’on évalue la qualité d’une prestation orale en prenant pour référence des caractéristiques qui s’appliquent à l’écrit. En particulier, il arrive que l’on prenne pour indice de la complexité d’un énoncé oral sa structure syntaxique en analysant cet énoncé comme s’il s’agissait d’un texte écrit. Or la syntaxe de l’oral fonctionne différemment et de surcroit la complexité d’un énoncé ne s’analyse pas uniquement à partir de sa syntaxe.
Cette recherche dans l’oral de traits caractéristiques de l’écrit est un effet de notre scriptocentrisme – qui a pour référence majeure une image idéalisée et stéréotypée de la littérature – et de l’absence de lucidité vis à vis de la séduction qu’exercent sur nous les textes oraux ou écrits prestigieux. Certes, de même que la littérature offre une source irremplaçable pour apprendre à écrire des récits, l’habileté rhétorique d’un débatteur aguerri ou le discours longuement muri d’un conférencier expert servent à bon droit de modèles pour enseigner certains usages de l’oral. En revanche, lorsqu’on veut enseigner l’oral, il est déraisonnable de ne s’intéresser qu’aux prestations exceptionnelles, alors que les élèves ont aussi besoin qu’on leur apprenne à perfectionner les formes courantes d’oral, et il est surtout improductif de privilégier un oral scriptural artificiel, au détriment de la variété et de la richesse des oraux authentiques.
Sylvie Plane Université Paris-Sorbonne Vice présidente du CSP (Conseil supérieur des programmes)
Ce gros ouvrage en deux volumes peut être lu à la suite de l’ouvrage de Henri Louis Go (2007), Freinet à Vence. Vers une reconstruction de la forme scolaire. Ce dernier présentait les pratiques pédagogiques actuelles de l’École Freinet à Vence. Par le titre À côté de Freinet, Henri Louis Go et Xavier Riondet invitent le lecteur à cheminer aux côtés de Freinet tout en rappelant que, à côté de lui, se tenait également Élise Freinet, non pas une épouse dévouée et subalterne, mais un personnage central de l’histoire qui nous est contée. Les deux photographies figurant sur la couverture des deux volumes le rappellent également. Il convient de ne pas oublier non plus le dense réseau militant qui se tenait aux côtés du couple Freinet – aux côtés duquel se tenait le couple – qui contribua à l’élaboration et à la diffusion de la « pédagogie Freinet ». En effet, cet ouvrage propose une généalogie et une objectivation de l’œuvre de Célestin et Élise Freinet élaborée au fil des pratiques, des expérimentations, des lectures, des échanges et des combats au sein de divers réseaux militants.
Il est bien entendu difficile de rendre compte de la richesse d’un ouvrage d’une telle ampleur. Ce compte-rendu met en avant ce qui correspond aux centres d’intérêt de l’auteur de ces lignes qui en assume la dimension totalement partielle et partiale.
Un projet : une généalogie de la « pédagogie Freinet »
Précisons d’emblée que cet ouvrage peut être pris comme un modèle de méthodologie historique. Il ne cherche pas à raconter la formation, l’apogée et le destin de l’œuvre du grand pédagogue selon une perspective linéaire et téléologique menant de la grave blessure de guerre reçue au Chemin-des-Dames, à l’incapacité du jeune instituteur à « tenir » sa classe et à l’invention d’une pédagogie sans leçons désormais mondialement connue. L’ouvrage propose une généalogie qui vise à « défataliser l’histoire » (Chapoutot, 2021, p. 43) pour aborder des logiques qui nous échappent aujourd’hui (par exemple la préoccupation hygiéniste d’Élise Freinet motivée par les ravages de la tuberculose dans les milieux populaires de l’Entre-deux-guerres), pour envisager des tâtonnements, des expériences et des connexions oubliées et pour penser les choix et les bifurcations qui ont été opérés par les Freinet face à divers possibles. À cet égard, la description de l’intérêt de Freinet pour Lyssenko qui, à la fin des années 1940, postulait l’hérédité des caractères acquis à l’encontre de la génétique de Mendel, est exemplaire de la démarche suivie. Les auteurs ne condamnent pas après coup une attirance coupable pour ce qui s’est révélé être une imposture scientifique, mais ils cherchent à comprendre comment il était possible que Freinet adhère au lyssenkisme stalinien dans le contexte historique du début de la Guerre froide. Il apparaît ainsi que cette auto-proclamée science prolétarienne évolutionniste était en phase avec la conception de Freinet selon laquelle le milieu, celui de l’école et de la « pédagogie Freinet », rendait possible le développement harmonieux des enfants des milieux populaires.
Plus largement, cette généalogie de l’École Freinet relève d’un parti-pris assumé par les auteurs : épouser le point de vue des personnes qui étaient les plus proches de l’œuvre de Freinet, en opérant un gros travail dans les archives du Mouvement Freinet et en recueillant de nombreux témoignages. Il s’agit de retrouver Freinet et de savoir de quoi l’on parle à son propos afin de déconstruire ou de neutraliser le discours dominant aujourd’hui sur la « pédagogie Freinet ». En effet, selon les auteurs, depuis plusieurs décennies, l’enjeu théorique et politique de l’expérience des Freinet a été dénaturalisé et banalisé afin de le rendre compatible avec l’institution de l’Éducation nationale qui en a récupéré certains mots (autonomie, coopération, individualisation, expression…) pour mieux rejeter ce qui pourrait remettre en cause son fonctionnement propre. Comme c’est fréquemment le cas, on a gardé « les mots sans les choses » (Chauvier, 2014). Ce compte-rendu, suivant le plan chronologique des deux volumes de l’ouvrage, va donc souligner certains points pour tenter de rendre compte de la manière dont les auteurs décrivent la construction de la « pédagogie Freinet » dans l’Entre-deux-guerres puis les problématiques liées à sa diffusion depuis 1945.
La genèse de la Machine Freinet
Cet ouvrage se compose donc de deux forts volumes correspondant aux deux périodes de l’histoire de Freinet. Le premier volume décrit la construction, durant l’Entre-deux-guerres, de ce que les auteurs nomment la MachineFreinet, une machine pédagogique complexe, construite par le couple Freinet en fonction de ses tâtonnements et de ses préoccupations, au fil de ses lectures et de ses rencontres au sein d’un large réseau militant et malgré les nombreux obstacles opposés par une administration anti-communiste. Le but était de mettre en place une école active, non coupée de la vie réelle, favorisant la libre expression et l’instruction par le travail, afin de rendre l’élève actif (et pas « en activité ») selon un projet d’émancipation sociale et politique. La Machine Freinet résulte aussi de l’étude et de l’adaptation de l’œuvre de grands pédagogues tels que Claparède, Decroly, Cousinet, Dewey ainsi que les penseurs soviétiques de l’éducation. Elle a produit une nouvelle forme scolaire (Vincent, 1994) et une nouvelle organisation du temps scolaire visant à prendre soin de l’enfant pour le faire grandir sans l’arracher à l’enfance, en dépassant le dualisme opposant l’enfant à l’élève. Cette reconstruction de la forme scolaire supposait des innovations matérielles et pédagogiques : la coopérative scolaire, la bibliothèque de travail, la conférence d’enfants, le plan de travail, les petits ateliers, le journal scolaire polycopié, l’atelier des expérimentations scientifiques, l’usage de la machine à écrire et de la linotypie.
Les bases de la Machine Freinet furent multiples. Il s’agissait tout d’abord du naturisme matérialiste dont Élise Freinet prit connaissance au contact des militants révolutionnaires allemands durant les années 1920. Ce naturisme, que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’écologisme, était une pratique de soi, un art de vivre lié au végétarisme, visant la modération en toutes choses. Il cherchait à s’émanciper de la relation de domination instaurée par les institutions scientifiques dans le cadre du système capitaliste, qui pousse à dépenser toujours plus d’argent, à consommer toujours davantage de produits toxiques. À cet égard, les auteurs de l’ouvrage montrent l’importance de la sagesse orientale et de la médecine chinoise dans ce cheminement un peu « new-age » qui puisait donc à des sources variées. Une autre base de la Machine Freinet en découle : elle consistait à entrer dans le conflit contre l’aliénation produite par le système capitaliste. Dans un texte de 1934, Freinet refusait par exemple le « fascisme scolaire » qu’impose le régime capitaliste au système scolaire : des locaux vétustes, une mauvaise alimentation, un trop grand nombre d’élèves par classe, un asservissement généralisé qui cantonne l’instituteur à la délivrance d’un savoir scolaire et qui ne permet pas de contester l’oppression sociale. D’une certaine manière, Freinet conduit à considérer la forme scolaire actuelle comme un instrument d’oppression. C’est pourquoi il est nécessaire de repenser la forme scolaire, par ce que Freinet nommait une « éducation prolétarienne », qui supposait la libre expression des enfants, et qui devait se recentrer au quotidien sur le travail perçu comme une libération et non comme une aliénation : le travail scolaire, le travail manuel, le travail d’entretien de l’école, le travail des champs. Cette centration sur le travail permettait d’envisager un nouveau temps scolaire qui n’était plus scandé par la succession des objets étudiés tout au long de la journée, mais qui était organisé par les enquêtes des élèves. Enfin, l’engagement communiste des époux Freinet, dès le début des années 1920, imprégnait évidemment leur projet pédagogique. Cet engagement n’était pas aveugle, il consistait moins à soutenir l’URSS de Staline – même si Freinet semble avoir toujours refusé d’évoquer la répression stalinienne – que le pays de la Révolution d’Octobre qui avait beaucoup dépensé pour l’instruction des masses et pour les innovations pédagogiques.
À ce point de mon compte-rendu, je souhaite poser une première question aux auteurs. Il convient certes de considérer que ces références et ces engagements sont ceux de deux instituteurs communistes des années 1920 et 1930, il y a près d’un siècle. Les auteurs nous invitent, à juste titre, à considérer la distance temporelle qui nous sépare de ce monde enseveli où les bâtiments scolaires étaient insalubres, au point d’avoir conduit Élise à contracter la tuberculose, où les enfants des milieux défavorisés ne mangeaient pas toujours à leur faim et où le contexte climatique, politique et international était fort différent du nôtre. Cependant, risquons-nous vraiment de commettre un anachronisme en considérant que, nonobstant ces réserves, les questions de la santé dans la société comme à l’école, de la nécessaire modération de notre consommation, des conditions de travail dans les écoles, de la réhabilitation du travail dans la formation des enfants-élèves, de l’orientation vers une forme scolaire réellement émancipatrice, ne restent-elles pas toujours à l’ordre du jour ? Finalement, les préoccupations des époux Freinet dans l’Entre-deux-guerres nous sont-elles vraiment exotiques ?
La Machine Freinet s’incarne dans un lieu, que les auteurs nomment à la suite de Foucault une hétérotopiescolaire, celui de l’École Freinet de Vence, installée sur un terrain acheté par les époux Freinet au début des années 1930. Élise Freinet a théorisé cette hétérotopie sous le terme de la « réserve d’enfants » en faisant allusion aux réserves naturelles, aux espaces protégés destinés à sauvegarder les espèces végétales et animales menacées. En effet, cette école devait offrir un milieu à l’éducation qui concilie l’école et l’enfance, selon une continuité entre la vie et l’école, refusant la logique de l’école républicaine qui sépare l’élève de l’enfant en l’assujettissant aux normes de l’institution scolaire. Cette école repensait les conditions de l’accueil matériel des enfants mais aussi les conditions et la temporalité des apprentissages. C’est pourquoi cette école à Vence articulait (et articule encore aujourd’hui) différents milieux de vie : le milieu écologique de l’école dans la nature (les arbres, le jardin, les coins de nature), le milieu géographique de l’école dans une commune des Alpes-Maritimes, le milieu sociologique accueillant des enfants de milieu populaire et un milieu didactique (la salle de classe, le matériel pédagogique et technique).
Après la guerre : l’institutionnalisation de l’École Freinet
Les années d’après-guerre sont marquées par un processus d’essaimage dans l’institution scolaire, en France et au-delà. L’élargissement de l’audience des Freinet suppose des adaptations et des réajustements (par exemple, en 1945, le titre de la revue du mouvement L’Éducateur prolétarien devient simplement L’Éducateur ; plus tard, l’École prolétarienne devint l’École du peuple puis l’École moderne) car le monde qui a vu naître la Machine Freinet a disparu avec la Seconde Guerre mondiale. L’objectif de Freinet était désormais de se rapprocher de l’Éducation nationale pour y essaimer et participer à la réforme en gestation de l’école. Pour décrire les combats menés par les époux Freinet, les auteurs mobilisent le concept de collectif de pensée de Fleck (1935), un ensemble constitué d’agents qui échangent des idées, qui partagent des savoirs considérés comme stables et qui s’accordent sur la nature des problèmes qu’il convient d’investiguer. Le concept d’institution, au sens où il est entendu par Durkheim (1894, p. 89-90), peut également convenir. Une institution est une forme d’organisation sociale qui institue des modes de pensée et de conduite partagés et considérés comme légitimes par les membres de cette institution. Il nous semble que le second volume de l’ouvrage décrit la Machine Freinet comme une institution didactique (Sensevy, 2011) elle-même traversée par des conflits et qui se trouva progressivement confrontée à d’autres institutions avec lesquelles elle s’entendit ou entra en conflit.
Un premier conflit opposa Freinet au Parti communiste tout au long des années 1950. Ce conflit permet aux auteurs de l’ouvrage de préciser encore davantage les ressorts de la pensée de Freinet. L’œuvre de Freinet fut critiquée par Henri Wallon et quelques « intellectuels » du Parti. Pour ces derniers, l’étude psychologique de l’enfant devait fonder l’épistémologie de la pédagogie. La théorie de la psychopédagogie inspirée du marxisme devait irriguer les pratiques enseignantes et, selon eux, la démarche de Freinet relevait en conséquence d’un pur empirisme. En outre, la multiplicité de ses références – Nietzsche, Bergson, Krishnamurti, Marx, Condorcet, Teilhard de Chardin, les médecins naturistes, etc. – relevait à leurs yeux d’un éclectisme coupable. Freinet pensait au contraire que la pratique permettait de questionner les problèmes travaillés en convoquant la théorie, la connaissance pratique précédant la science. Il était donc nécessaire de lancer un important travail de description et de théorisation des pratiques construites dans l’Entre-deux-guerres afin de se protéger des attaques du Parti communiste et d’éviter leur dissolution dans les pratiques habituelles de l’Éducation nationale. Mais sa position était fragilisée par les militants pédagogiques qui, se revendiquant de la légitimité de la pratique pédagogique contre la position surplombante des universitaires, justifiaient finalement le dualisme, combattu par Freinet, opposant les universitaires aux instituteurs primaires, la pensée scientifique à l’empirisme. Deux collectifs de pensée, deux institutions, s’affrontèrent ainsi. Mais l’affrontement était aggravé par la fragilité interne de l’institution École Freinet.
En effet, à partir de la fin des années 1950, le Mouvement Freinet, en élargissant son audience, développa également en son sein de nombreux conflits et de multiples fractures. Le mouvement de la Pédagogie institutionnelle derrière Fernand Oury se détacha tout d’abord du Mouvement Freinet, en se présentant comme un dépassement et une adaptation au monde moderne de la « pédagogie Freinet ». De nombreuses incompréhensions générèrent également des tensions. Selon Freinet, les pratiques pédagogiques éprouvées, les Techniques Freinet (du nom de la revue Techniques de vie, publiée à partir de 1959), résultaient d’une histoire et d’une logique qu’il fallait décrire minutieusement pour les partager et les faire proliférer. Les auteurs montrent que ce projet fit long feu et que les époux Freinet ne parvinrent pas, malgré tous leurs efforts, à faire partager l’histoire de ces techniques et la culture dont elles relevaient. Ils ne parvinrent pas à constituer un collectif de pensée ou une institution dans laquelle chacun aurait pu se reconnaître et qui aurait été susceptible de faire penser tout le monde dans une même direction. Certains militants souhaitaient s’emparer de méthodes à dupliquer dans leurs classes sans forcément prendre le temps d’en comprendre les ressorts. On sait que cette tentation reste très forte dans une profession soumise à de nombreuses contraintes. D’autres militants ne partageaient pas non plus toutes les références à l’origine de la « pédagogie Freinet » et n’en identifiaient pas tous les ressorts. Or, les époux Freinet partageaient une conception très radicale de la profession d’enseignant qui relevait selon eux tout à la fois d’un engagement intellectuel, personnel, par le rapport à soi, à son mode de vie et à son engagement, et éthique, par le rapport aux autres, l’intérêt pour le débat et la coopération.
Ces difficultés internes à l’institution Freinet furent exacerbées par la confrontation à l’institution Éducation nationale. Pour intégrer cette dernière, le Mouvement Freinet dut procéder à certains compromis pour rendre la « pédagogie Freinet » compatible avec le cadre institutionnel général, au risque d’un grand flou conceptuel. Selon les auteurs, cet assujettissement du Mouvement Freinet à l’Éducation nationale produisit une vision minimaliste de la « pédagogie Freinet » réduite à ce qui la rendait acceptable, telles la coopération et la mise en activité de l’élève. Cette confrontation entre deux institutions, au poids respectif très inégal, produisit des débats au sein du Mouvement Freinet qui témoignèrent de la difficile conciliation de deux cultures institutionnelles. Ainsi, les militants de la région parisienne estimaient nécessaire de remettre en cause l’expérience spécifique de l’école de Vence plongée dans le milieu naturel et rural des Alpes-Maritimes, au nom de leur pratique d’une école dans un milieu très urbanisé et sociologiquement très défavorisé. De même, certaines écoles Freinet rétablirent l’usage de la récréation, au grand dam des Freinet pour lesquels la récréation n’était pas nécessaire si les élèves étaient passionnés par leur travail et investis dans leurs enquêtes. Selon eux, la récréation n’était utile que dans les écoles où les élèves, peu intéressés par des pratiques scolaires peu enrichissantes, avaient besoin de se défouler régulièrement.
Selon les auteurs, l’expérience de l’école de Vence et les époux Freinet eux-mêmes furent marginalisés au sein de l’Institut Coopératif de l’École Moderne (ICEM). La transmission de la pensée de Freinet s’effectuait difficilement auprès des nouveaux acteurs qui affluèrent en grand nombre à partir des années 1960. Deux points de vue s’opposèrent désormais : l’ICEM s’enrichit de la diversité des points de vue de ses membres qui permettent une évolution des pratiques pédagogiques versus l’ignorance de l’histoire du Mouvement Freinet conduit à une désagrégation de la pédagogie de Freinet. Ce n’est pas la « pédagogie Freinet » qui doit bouger, c’est elle qui doit faire bouger ceux qui la pratiquent, en retrouvant la dimension profondément politique et émancipatrice de l’œuvre des époux Freinet. Ce second point de vue, celui des auteurs, justifie l’approche généalogique illustrée par cet ouvrage et motive les recherches sur les pratiques qui se poursuivent à l’école de Vence.
Pour conclure ce compte-rendu très partiel, il me semble que l’histoire du Mouvement Freinet peut conduire à poser une question sur le plan institutionnel. Les auteurs montrent une certaine dilution de l’institution Freinet dans l’institution Éducation nationale au point que cette dernière a parfois repris certaines techniques de la « pédagogie Freinet » (le fichier pour le travail autonome des élèves, le « conseil » des élèves) et s’est emparée de certains concepts (l’autonomie, la coopération) en les vidant soigneusement de leur contenu politique. Dans le même mouvement, les écoles Freinet se sont détachées du modèle de l’école de Vence, même si, personnellement, je suis heureux qu’elles existent et que se maintiennent ici et là quelques îlots échappant partiellement à la forme scolaire dominante. La question qui se pose à mon avis est la suivante : entre le repli sur la seule école de Vence et la dilution dans l’Éducation nationale à quelles conditions pouvons-nous construire une institution scolaire garante d’une forme scolaire garantissant de réels apprentissages ?
Chapoutot, J. (2021). Les 100 mots de l’histoire. Presses universitaires de France.
Chauvier, E. (2014). Les mots sans les choses. Éditions Allia.
Durkheim, E. (1894/1988). Les règles de la méthode sociologique. Flammarion.
Fleck, L. (1934/2008). Genèse et développement d’un fait scientifique. Flammarion.
Go, H.-L. (2007). Freinet à Vence. Vers une reconstruction de la forme scolaire. Presses universitaires de Rennes.
Sensevy, G. (2011). Le sens du savoir. Éléments pour une théorie de l’action conjointe en didactique. Éditions De Boeck.Consulter sur Cairn.info
Vincent, G. (dir.) (1994). L’éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Presses universitaires de Lyon.
« Les cartes traduisent notre désir de comprendre et de maîtriser le monde. » – Yves Lacoste, Géographe
Maitriser la lecture de carte est une compétence essentielle en histoire-géographie. Comprendre une carte nécessite l’acquisition de méthodes et de connaissances.
Présenter la carte
Pour commencer, il faut repérer 3 éléments :
lanature du document : qu’est-ce que ce document
l’échelle géographique : quel est l’espace présent sur la carte
le titre : il indique le sujet de la carte, de quoi elle parle
Décrire le document
Il va à présent falloir différencier :
la carte : l’espace représenté où sont présents les figurés (surfaces colorées, flèches…)
la légende : la partie qui explique à quoi correspond les couleurs, les flèches…
le figuré : ce sont les symboles utilisés. Ils sont présents sur la carte et la légende.
Analyser le document
Il reste à effectuer une analyse, en s’interrogeant sur ce que nous apprend la carte. Il est essentiel de reprendre les informations découvertes lors de la description et d’utiliser ses connaissances sur le sujet. C’est ainsi que tu pourras apporter une analyse (critique) de la carte.
CONCLUSION
En résumé, avec une carte, je dois :
Présenter : date / sujet / échelle.
Décrire : observer les espaces de concentration et de vide de figurés, les dynamiques/mouvements.
Analyser : que nous apprend la carte ? Quelle problématique soulève-t-elle ?
Je m’entraine
Présente ce document
Décris ce document (espaces riches, pauvres, richesses du pays…)
Analyse ce document : montre que l’Afrique du Sud est un pays inégalitaire
L’agriculture brésilienne en mouvement, tensions et défis
Publié le 13/01/2025
Auteur(s) : Marie-Françoise Fleury, maîtresse de conférences en géographie – Université de Lorraine Metz, LOTERR Hervé Théry, directeur de recherche émérite au CNRS-Creda – professeur à l’Université de São Paulo (PPGH-USP)
Les performances de l’agriculture brésilienne permettent au pays d’être un géant agricole mondial, mais le prix à payer est extrêmement lourd : d’une part des inégalités rurales très marquées, d’autant qu’aucune réforme agraire d’envergure n’est venue corriger les écarts, et d’autre part des conséquences environnementales globales dont on ne peut plus feindre d’ignorer l’ampleur. Or, satisfaire la demande implique soit d’augmenter les rendements, soit d’étendre les surfaces : ce dilemme n’est pas le moindre des défis à relever pour la « ferme du monde ».Sommaire
Cet article est la version 2025 d’un précédent texte d’Hervé Théry, paru en 2009, qui reste accessible en archive.
L’agriculture brésilienne n’est pas seulement puissante et diverse (voir cet autre article), elle est aussi extrêmement dynamique : elle est réactive aux demandes des marchés et spatialement mobile. Le côté le plus original du dynamisme des activités agricoles brésiliennes est la présence de fronts pionniers actifs, devenus rares dans le monde actuel, qui se traduit par une conversion massive de terres forestières. Ils sont causés par une évolution permanente des productions agricoles, une adaptation perpétuelle aux marchés mondiaux, qui provoque un déplacement des productions agricoles et de l’élevage bovin, mais aussi par la quête incessante de terres de la part tant des petits paysans que d’entrepreneurs visant à produire pour le marché mondial. Ces deux motifs ont une résultante commune, la présence d’un « arc de déboisement » qui avance sur les marges amazoniennes.
Les tensions sont donc à la fois sociales et environnementales, les premières sont liées à un partage de la terre très inégal entre microfundios, minifundios et latifundios, qui provoque des conflits violents, entraînant des dizaines de morts par an. Les secondes, de plus en plus critiquées au Brésil et à l’étranger, vont nécessiter à court terme une adaptation au changement global, ces mouvements ruraux étant mis dans une situation critique par l’accentuation du changement climatique et les politiques mises en place pour y réagir. Peut-on alors envisager au Brésil une transition agricole ?
1. Des activités agricoles entre réactivité et mobilité
Les activités agricoles brésiliennes offrent un panel de productions aussi variées que mouvantes sur le territoire brésilien.
1.1. L’évolution de fronts pionniers
On assiste depuis de nombreuses décennies à la progression de fronts pionniers sans équivalent à l’heure actuelle dans le monde, tout en rappelant ceux des États-Unis au XIXe siècle ou, plus près dans le temps et dans l’espace, ceux du café dans les États de São Paulo et du Paraná dans les années 1930 et 1940, magnifiquement analysés par Pierre Monbeig (document 1).
Document 1. Modèles pionniers d’hier et d’aujourd’hui
Dans leur définition la plus générale, les fronts pionniers sont un processus d’aménagement dans le temps et dans l’espace qui vise à la mise en valeur économique d’un espace considéré par ses aménageurs comme « neuf » ou « vierge », Ces politiques volontaristes étatiques avaient et ont pour but de valoriser les terres conquises et de les mettre en culture mais aussi d’y établir une souveraineté nationale.
Les espaces ruraux brésiliens sont toujours en pleine évolution, à l’image de ces fronts pionniers agricoles amazoniens. Passer d’une zone quasi vide à une zone intégrée, cultivée et habitée relève de la volonté d’abord de l’État, aux motivations principalement géopolitiques, et du dynamisme conquérant des pionniers, à la recherche permanente de nouvelles terres pour eux et pour les générations futures. De 1964 à 1985, le Brésil connaît une dictature militaire peu encline à effectuer une réforme agraire, pourtant réclamée par les petits éleveurs et agriculteurs du Nordeste, accablés par des crises climatiques causant de graves périodes de sécheresse et surtout un sous-développement chronique avec des structures foncières très inégales entre latifundios et minifundios. Pour éviter cette réforme agraire, l’État brésilien propose donc le déplacement de populations nordestines vers la région Nord, plus connue sous le nom d’Amazonie brésilienne. Ces migrations internes, dans le cadre du Plan d’Intégration Nationale (PIN) voulu par Emilio Garrastazu Médici, général et président de la République de 1969 à 1974, étaient destinées à peupler plus densément l’Amazonie brésilienne par des populations autres que les populations originelles en donnant « des terres pour les hommes sans terres, des hommes pour les terres sans hommes », mais aussi avec cet autre mot d’ordre : « intégrer l’Amazonie, pour ne pas la brader », dans l’État du Pará et les territoires fédéraux du Rondônia et du Roraima. L’idée, via différents types de colonisation, est de développer l’agriculture vivrière puis commerciale et l’élevage extensif avec, en arrière-pensée, la volonté de coloniser inexorablement vers l’ouest de la région amazonienne.
Les fronts pionniers ne peuvent exister qu’avec la construction et l’ouverture d’axes routiers permettant le désenclavement des espaces en devenir. Ils permettent l’arrivée et le déplacement des colons, le peuplement et l’exploitation de la région mais aussi une intensification des défrichements et les premières grandes destructions forestières. Les dommages s’accentuent quand les activités agricoles, pastorales et forestières entrent en interaction, car de plus en plus de terres forestières sont maintenant dévolues à l’agriculture et à l’élevage. La dynamique des fronts pionniers s’articule autour des grands propriétaires terriens. Aujourd’hui, on y trouve d’immenses exploitations de soja, de cacaoyers, de caféiers, de cotonniers, de poivriers, de céréales (blé, maïs, riz…), et des immenses fazendas d’élevage bovin. Ces nouveaux fronts pionniers agricoles sont devenus les nouveaux greniers du pays, comme la région du Centre-Ouest du Brésil ou l’État du Pará, dans la région Nord.
La mise en valeur agricole s’accompagne du développement d’infrastructures de communication permettant l’exportation des produits agricoles et d’élevage :
La route BR364 est l’un des principaux corridors du Brésil. Traversant des régions à faible densité de population, elle relie l’Amazonie au reste du pays et elle l’ouvre aux pays voisins, Venezuela, Bolivie et Pérou.
L’extension du soja s’effectue le long de la BR 163 selon un axe Nord-Sud entre Cuiabá, et le Sud.
Les fleuves navigables vers les ports d’exportation : Amazone entre Iquitos et Belém, fleuves Paraguay et Paraná vers Buenos Aires.
Le chemin de fer Nord-Sud (Ferrovia Norte-Sul) s’étend sur 2 257 km, du port d’Itaqui près de São Luis, au port de Santos, près de São Paulo. Le chemin de fer dessert essentiellement les exportations agricoles, comme le soja, le maïs et le coton. Les produits agricoles représentent environ 21 % de l’ensemble des marchandises transportées, dont la moitié sur ce corridor particulier.
1.2. Une évolution permanente des productions agricoles
Pour la plupart des pays sud-américains, la principale marge de progression des productions végétales et animales, en dehors des forêts que l’on peut vouloir préserver, se trouve dans les pâturages occupés par l’élevage extensif depuis les colonisations espagnole et portugaise. C’était, avec les plantations de canne à sucre, de café, de cacao ou de bananes, l’activité essentielle des latifundios, les grandes propriétés occupées par les conquistadores et leurs descendants, alors que les minifundios, dans lesquels étaient cantonnées les paysanneries indiennes, se consacraient à l’agriculture vivrière.
Avec l’intensification de l’élevage, des espaces se sont libérés sans diminution de la production, bien au contraire. En Amazonie brésilienne l’Embrapa, l’équivalent brésilien de l’INRAE, recommande un taux de charge d’une tête de bétail à l’hectare, au lieu d’une tête pour trois ou quatre hectares comme c’est bien souvent le cas actuellement.
Ainsi, le recru forestier est mieux contrôlé et des milliers d’hectares déjà déboisés sont disponibles pour d’autres cultures, le soja par exemple lorsque le climat le permet, ou pour des reboisements. D’une manière générale, le gain de terres par déforestation est complété, et non substitué, par les gains de productivité sur les terres déjà défrichées.
Le secteur agro-alimentaire brésilien a su et sait toujours s’adapter rapidement aux demandes des marchés mondiaux. Produisant autrefois des vins de piètre qualité, ses producteurs ont su progresser et adapter leur vinification aux normes attendues par les acheteurs étrangers, en développant sa filière dans le Sud du pays, au point que le groupe LVMH s’est installé dans la ville de Garibaldi, dans le Rio Grande do Sul (Sud), et y produit le Chandon do Brasil. Dans la Serra gaúcha, autour de Garibaldi et Bento Gonçalves, puis dans la région de la Campanha gaúcha, dans l’extrême sud, on produit aujourd’hui des vins de qualité à base de merlot, de cabernet sauvignon, de tannat et de chardonnay.
Il en est de même sur d’autres productions spécialisées activement demandées sur les marchés internationaux comme le soja par exemple. En effet, le Brésil dispose de vastes terres arables disponibles dans des conditions agronomiquement viables. La capacité d’adaptation de ce pays est remarquable dans un contexte de recul des surfaces agricoles en Europe et en Amérique du Nord, en même temps que l’Asie peine à satisfaire une demande croissante et que l’Afrique ne se prête guère au développement d’un complexe agro-industriel à grande échelle. À cet instant, le Brésil continue d’apparaître comme un eldorado agricole.
Cette adaptation aux marchés mondiaux s’explique aussi par l’existence de l’agrobusiness brésilien, une agriculture productiviste utilisant les matériels et les méthodes de production des plus perfectionnées. Le Brésil reste le principal terrain d’expansion d’une agriculture ayant recours aux dernières innovations des biotechnologies et particulièrement aux organismes génétiquement modifiés (OGM), dont le choix a été précoce. Depuis une vingtaine d’années, les firmes ont mis au point de nouvelles variétés transgéniques de blé, de maïs, de soja, de coton mais aussi de légumes. Ces variétés présentent des avantages comme la résistance aux pesticides et aux herbicides, ou la richesse en protéines (le maïs transgénique ayant le même apport protéinique que le lait). Les inconvénients sont les incertitudes sur la possible dissémination dans la nature des gènes modifiés, et une dépendance des producteurs aux géants mondiaux de l’agrochimie. L’entreprise américaine Monsanto, qui dominait le marché avant d’être rachetée en 2016 par l’allemand Bayer, est devenue ainsi le numéro 1 mondial de l’agrochimie. Aujourd’hui on note en plus la présence de Cargill mais aussi de groupes brésiliens comme Amaggi et JBS.
La stratégie brésilienne est de continuer de développer son industrie agroalimentaire et d’« inonder » le monde de ses productions, devenant ainsi une des agricultures les plus puissantes, voire un géant agricole mondial, au risque de l’accélération des changements globaux. Cette intensification des cultures commerciales engendre une concurrence entre ces dernières et les cultures vivrières. Parmi des cultures commerciales, certaines sont destinées à la fabrication d’agrocarburants, comme la canne à sucre pour la filière éthanol et le colza, le soja ou le tournesol pour la filière des huiles végétales. Précurseur, le Brésil avait lancé dès 1975 le programme Proalcool pour promouvoir l’utilisation de l’alcool de canne à la place de l’essence.
Afin d’être toujours présent sur les marchés mondiaux, les agriculteurs brésiliens ont su adapter leurs cultures et les lieux de productions de ces derniers. L’un des aspects les plus frappants de la capacité d’adaptation de l’agriculture brésilienne est son aptitude à modifier, presque d’une année sur l’autre, la carte de ses productions, comme en témoigne les déplacements des productions de soja mais aussi du coton, de la canne à sucre ou du café.
Document 2. Récolte du coton, mécanisée et motorisée, dans le Mato Grosso
Machine à cueillir le coton dans une fazenda du Mato Grosso de 12 000 ha, où la taille des parcelles (elle en compte des dizaines) est de 300 ha. En France, la moyenne pour une exploitation entière est d’environ 60 ha. Cliché d’Hervé Théry, 2012.
Les cultures temporaires se sont beaucoup déplacées au cours de ces trente dernières années, à commencer par le soja, qui a migré vers le nord de plus de 2 000 km, faisant du Mato Grosso sa première zone de production. Il en est de même pour le maïs, les deux cultures étant en général associées dans la même année. Le Brésil ne produisait pratiquement pas de soja avant les années 1970, il est aujourd’hui le second producteur de graines, le premier exportateur mondial de tourteaux, et l’un des tout premiers pour l’huile. Cette progression s’est faite par la mise en culture des cerrados du Mato Grosso, du Goiás et de l’ouest de Bahia, alors que dans les « vieilles » régions de production (celles des années 1970) du Sud, il était concurrencé par d’autres productions. Le coton a suivi à peu près la même évolution que le soja, et dans ce cas également le Mato Grosso est devenu le principal producteur national (document 3). La canne à sucre a, quant à elle, confirmé la prédominance dans la région de São Paulo par rapport aux régions sucrières ancestrales du Nordeste, où elle est en déclin.
Document 3. Forte croissance et relocalisation des cultures commerciales au Brésil, 1992– 2022
Le riz et le manioc, cultures de base pour l’alimentation des Brésiliens, ont connu des destins divergents. La culture du riz s’est pour l’essentiel concentrée dans l’extrême sud du pays, dans le Rio Grande do Sul, tandis que celle du manioc reste encore présente dans tout le pays, mais décline dans certaines régions comme le Nordeste tandis qu’elle augmente en Amazonie, dans l’ouest de l’État de São Paulo et dans le sud du Mato Grosso do Sul.
Parallèlement, les cultures permanentes ont connu elles aussi un déplacement des principales zones de production : le café, qui a fait la richesse de la région de São Paulo, y est de moins en moins cultivé, il est aujourd’hui principalement produit dans le Minas Gerais, et secondairement dans les États de Bahia et du Rondônia, où l’on note aussi quelques cas de diminution. Pour les oranges, l’État de Bahia est en recul et c’est São Paulo qui devient la principale zone de production. Le cacao s’est lui aussi déplacé, à cause de la crise provoquée dans l’État de Bahia par la maladie dite du « balai de sorcière » et c’est désormais le Pará, en Amazonie, qui est le principal producteur. En sens inverse la production de latex d’hévéa n’est plus désormais centrée sur l’Amazonie, mais a migré vers les plantations de l’ouest de l’État de São Paulo.
Grâce à son immensité et à sa diversité, le Brésil utilise ses potentialités agricoles en fonction des problèmes internes ou des demandes mondiales, et sa position est évolutive selon les besoins nationaux ou internationaux. Les déplacements ou les changements de culture sont encouragés par les gouvernements successifs et dépendent également de la fluctuation des prix agricoles sur les marchés à terme. São Paulo et Buenos Aires sont deux marchés à terme secondaires, les principaux se situant à Chicago, Atlanta et Tokyo.
1.3. Une poussée de l’élevage bovin
Document 4. Vaqueiros dans une fazenda d’élevage bovin, Mato Grosso
Les exploitations agricoles consacrées à l’élevage bovin dans le Mato Grosso sont parmi les plus grandes de tout le pays. Cette région, conquise dans les trente dernières années sur les savanes arborées des cerrados, a été organisée par et autour de la grande propriété. Clichés d’Hervé Théry, 2014.
L’évolution la plus remarquable est celle des cheptels bovins, qui diminuent dans le Sud (en particulier les zones traditionnelles d’élevage de l’extrême sud), dans le Sudeste (où se développe la canne à sucre) et dans le Nordeste. En revanche leur nombre augmente beaucoup dans les régions pionnières du Centre-Ouest et d’Amazonie, où les cheptels qui marquent leur avancée récente sont désormais les plus gros du pays, avec plus de quatre millions de têtes dans certaines régions (document 5).
Document 5. Importance du cheptel bovin en 2022 et son évolution entre 1992 et 2022
Le document 5 nous montre la marche des bovins vers le nord du pays, en nette relation avec l’arc de déboisement lié à la progression des fronts pionniers amazoniens, qui court du Maranhão à l’Acre et elle se situe même – ce qui est plus inquiétant encore – en avant de celui-ci, mordant sur l’État d’Amazonas, pour le moment peu affecté par les déboisements. Et si les cercles semblent petits au regard des États voisins, il s’agit tout de même de centaines de milliers de têtes de bétail. Les plus gros cercles, installés depuis un certain temps sur l’État du Mato Grosso dans le Centre-Ouest, ne sont plus les seuls, ils sont accompagnés de ceux sur les États du Rondônia et du Pará. La couleur vert foncé nous confirme cette poussée vers le nord du pays avec une évolution très positive depuis 1992. La marche vers le nord est déjà largement commencée et son rythme, déjà soutenu, s’accélère.
2. Tensions et conflits sociaux et environnementaux
La question agraire relie au Brésil, comme dans beaucoup d’autres espaces, deux sphères de friction et de conflictualité : la sphère sociale et la sphère environnementale, qui se superposent.
2.1. Un inégal accès à la terre
Il existe au Brésil un paradoxe des inégalités quant à l’accès et la gestion de la terre. En effet, le Brésil affiche une situation foncière complexe, héritée du passé et de la colonisation portugaise. C’est dans ce passé que prend racine la « question agraire » et l’inégal partage des terres.
Les tensions peuvent sembler étranges dans un pays où tant d’espace est disponible, où l’agriculture et l’élevage n’ont en moyenne occupé que 41 % du territoire national, dont moins de 7 % sont effectivement cultivés. Cette moyenne a de surcroît peu de sens car elle recouvre des situations très différentes : en dehors du littoral nordestin et des régions d’agriculture intensive du Sud-Sudeste, le taux d’anthropisation n’atteint nulle part 12 % du territoire de chaque commune et il tombe en dessous de 1,5 % en Amazonie. Certes, tout le territoire n’est pas actuellement disponible pour l’agriculture, des aménagements coûteux seraient nécessaires pour l’ouvrir tout entier (à supposer que ce soit souhaitable), mais aucune partie du territoire brésilien n’est inutilisable pour l’agriculture.
Document 6. Petite agriculture à Acauã, Piauí, en 2003
Dans cette partie du sertão du Nordeste, la plus grande partie du territoire est occupée par de grandes propriétés d’élevage bovin extensif et les petits agriculteurs doivent protéger leurs récoltes en construisant des haies sèches (clôtures de branchages), faute de pouvoir acheter du fil de fer barbelé. Ce qui était vrai lorsque la photographie a été prise l’est encore souvent aujourd’hui. Cliché d’Hervé Théry, 2003.
Depuis plusieurs décennies, sous la pression du Mouvement des sans-terre (MST), et grâce à la baisse du prix de la terre depuis la stabilisation de la monnaie par le Plan Real en 1994, une vaste campagne de colonisation a été lancée, et des milliers de familles ont été installées dans des assentamentos, des zones de colonisation, sur des terres expropriées ou sur des terres publiques. Malheureusement, ces dernières se situent principalement en Amazonie, dans des régions mal dotées et mal desservies, si bien que les invasions illégales de terres continuent de plus belle, dans des régions plus attractives. Même si elle a perdu de sa force, à mesure que l’exode rural se poursuit, la question de la lutte pour la terre reste donc posée et demeure au centre des rapports de pouvoir de la société brésilienne. L’absence de réforme agraire et l’insuffisance des mesures visant à régler la question foncière débouchent sur des palliatifs divers qui n’arrivent pas à lutter contre l’inégale répartition des terres. Elle n’est pas seulement « un serpent de mer » politique, qui est revenu périodiquement à la surface de l’occasion des révolutions ou de l’arrivée au pouvoir de gouvernements démocratiques et a disparu à l’avènement des conservateurs, ou après le coup d’État de 1964. L’idée d’une réforme agraire revient souvent quand les gauches sont au pouvoir et le retour des droites au pouvoir clôt cette velléité.
Sur les terres brésiliennes, dans les cinq grandes régions, la grande majorité des paysans pratique une agriculture de subsistance sur des microfundios, des structures foncières parcellisées dont la propriété moyenne individuelle est souvent inférieure à quelques hectares, résultat d’une forte densité de population autour des ressources agricoles et sur des minifundios, exploitations très petites de l’ordre de moins de 10 hectares, qui ne produisent pas de quoi couvrir les besoins alimentaires minimaux des familles.
Document 7. Parcelle d’une exploitation amérindienne en Amazonie selon le principe de l’abattis
Les autochtones amérindiens pratiquent depuis des siècles la culture sur brûlis (voir le glossaire abattis-brûlis), mais sur de petites superficies et en associant diverses cultures sur la parcelle, pour que les plantes couvrent bien le sol et utilisent mieux les éléments nutritifs des cendres tout en limitant l’érosion. Cliché : Hervé Théry, 2012.
Elles sont essentiellement destinées à nourrir la famille ou le voisinage, sans permettre aux propriétaires de vivre décemment, les obligeant à trouver en parallèle d’autres revenus. En réalité, elles sont amenées à disparaître, devant la pression infligée par les grands propriétaires des latifundios. Le clivage qui oppose grandes et petites exploitations est aussi un clivage spatial, qui apparaît bien sur le document 8 : les petites exploitations se concentrent dans le Nordeste et en haute Amazonie, alors que dans le Sud du pays elles n’ont quelque importance que dans les régions les plus pauvres des États de São Paulo (Vale do Ribeira) et de Rio de Janeiro. Ailleurs ce sont les exploitations moyennes (10 à 100 hectares) qui l’emportent. Le domaine des grandes exploitations de plus de 100 hectares et, bien souvent, de plusieurs milliers d’hectares, correspond d’assez près à celui des savanes arborées, des cerrados dévolus à l’élevage comme à celui des savanes herbeuses et des campos au sud et au nord.
Document 8. Superficies cumulées et part des exploitation en fonction de leur superficie
Alors que les petites et moyennes exploitations sont les plus nombreuses, en particulier dans le Nordeste, les surfaces occupées par les grandes sont au total bien plus étendues, en particulier dans le Centre-Ouest avec une nette percée dans la région Nord, dans l’État du Pará et celui du Rondônia, États précurseurs de la colonisation ciblée par la dictature militaire dès le début des années 1970. Les trois cartes sont parfaitement complémentaires, montrant ainsi la juxtaposition régionale des petites et des très grandes exploitations.
Si les petites et moyennes exploitations familiales ne luttent pas, elles disparaîtront de deux façons : en se pulvérisant ou en grandissant. La première évolution est banale, liée aux partages entre les héritiers, souvent nombreux puisque les familles rurales ont habituellement plus d’enfants que les familles urbaines. On arrive alors à des situations insoutenables puisque dans des systèmes de production souvent extensifs, il faut des superficies assez importantes pour faire vivre une famille. Dans ce cas, ce sont alors les grands propriétaires voisins qui rachètent les parcelles trop exiguës. La seconde solution est de grandir, mais elle est rarement possible faute de moyens.
Document 9. Plaque d’entrée dans une grande exploitation du Mato Grosso
Comme ce panneau l’indique, le bâtiment central, ou siège d’exploitation (« sede ») de la fazenda est à cinq kilomètres de son entrée, et elle utilise des engrais Bayer. Cliché d’Hervé Théry 2014.
Malgré la grande disponibilité en terre, les conflits subsistent, à cause d’une situation agraire tendue. Les terres sont souvent accaparées par des propriétaires négligents ou absentéistes, à proximité immédiate de paysans sans terres ou ne disposant pas d’une superficie et de capitaux suffisants. C’est le cas dans le Nordeste, où cohabitent terres en friche et paysans occupant des terres sans titre de propriété, d’où la vigueur des conflits dans cette région et l’émigration des Nordestins vers l’Amazonie orientale. Lorsqu’ils y parviennent, ils entrent à nouveau souvent en conflit avec les anciens occupants ou avec d’autres immigrants, petits paysans comme eux ou éleveurs, aux méthodes parfois expéditives : ce n’est pas par hasard que la région du bico do papagaio (le « bec de perroquet », à la pointe septentrionale de l’État de Tocantins, est celle où se sont produit les conflits les plus meurtriers.
Au Brésil, la Commission pastorale de la terre (CPT) analyse, depuis sa création en 1975, les conflits fonciers dans les campagnes. En octobre 2023, elle a révélé que le Brésil avait connu, dans les six premiers mois de l’année, pas moins de 973 conflits ruraux, le nombre le plus élevé des cinq dernières années, en augmentation de 8 % par rapport à 2022. La persistance des assassinats pour la terre met en lumière le fait qu’au XXIe siècle, on meurt encore pour la terre au Brésil. Les nouveaux mouvements ruraux en sont la preuve évidente, à l’image du Mouvement des sans-terre fondé en 1984 au Brésil.
2.2. Une adaptation nécessaire au changement global
Les populations locales, et plus récemment les populations autochtones, se mobilisent pour le respect de la terre. Ces mouvements utilisent les médias les plus modernes et les réseaux sociaux pour s’assurer une audience internationale. En parallèle, des organisations non gouvernementales (ONG) les aident et relaient leurs combats pour maintenir en état la terre nourricière, comme l’appellent les autochtones amérindiens. À côté de ses brillants résultats économiques, l’agrobusiness exploite la terre sans retenue, parfois jusqu’à l’épuisement, générant un gaspillage des ressources naturelles. L’érosion des terres est la phase ultime mais avant, on note une baisse des rendements sur des sols dégradés, nécessitant la mise en place d’un nouveau rapport à la terre comme la réduction de la monoculture intensive. Ces nouveaux mouvements ruraux se recentrent sur l’opposition agriculture capitaliste/agriculture familiale, tout en y incluant de nouvelles dimensions ethniques.
Les militants écologistes, les populations autochtones et les paysans convergent pour proposer un modèle moins destructeur de la nature et des peuples, dans une lutte dont certains aspects sont spécifiques à l’Amérique latine et tout particulièrement au Brésil. L’exemple typique est celui des nouvelles grandes cultures de céréales ou de soja par exemple, inexistantes au début des années 1970, et qui ont connu une ascension fulgurante. La déforestation, la dégradation des sols, la pollution de l’eau sont des défis majeurs pour ce pays avec des conséquences environnementales et sociales désastreuses. Ces productions entraînent déboisement, drainage des zones humides, irrigation et utilisation de grandes quantités de produits agro-chimiques, pesticides et herbicides, qui polluent les rivières et les nappes phréatiques.
Le Brésil est l’une des régions les plus dangereuses pour les militants écologistes. Les appétits économiques constituent des menaces constantes pour ceux qui cherchent à préserver la nature. S’y ajoutent, dans un cocktail délétère, l’impunité récurrente des criminels, la corruption des forces de l’ordre, des magistrats ou encore le manque de moyens de la justice. Les assassinats d’ambientalistas célèbres se sont multipliés dans toute l’Amérique latine et principalement au Brésil.
Les changements climatiques ont des conséquences importantes sur les performances agricoles. L’augmentation de nombre et de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes, les longues sécheresses, l’assèchement et l’érosion des sols, les glissements de terrain, les incendies de forêt, les inondations, etc. sont des réalités de plus en plus fréquentes pour les populations brésiliennes. L’adaptation aux changements climatiques devient un défi crucial et les pays d’Amérique latine, dont le Brésil, en ont conscience. Un des grands défis des secteurs de l’agriculture est de répondre aux besoins croissants en produits alimentaires, malgré l’aggravation des conditions de production et sans étendre la superficie des terres cultivées ou des pâturages. Le danger majeur est que les terres agricoles ne cessent d’empiéter sur les terres forestières et les savanes pour compenser la baisse de productivité en augmentant les surfaces de production, et donc d’encourager les défrichements qui augmentent les émissions de gaz à effet de serre et contribuent davantage au changement climatique. Selon la FAO, il faut se tourner vers une agriculture intelligente, afin de développer des pratiques localement adaptées qui améliorent les systèmes de production en augmentant durablement la productivité et en réduisant les effets néfastes du changement climatique.
Les espaces agricoles brésiliens sont au cœur du changement global. Les enjeux liés à la durabilité sont majeurs : maintenir la croissance économique et agricole, réduire les inégalités liées, entre autres, à l’accès à la terre, tout en maintenant la croissance économique et agricole et en préservant l’environnement.
Les espaces agricoles productivistes sont les plus insérés dans la mondialisation et les moins inclusifs : l’extension des grandes exploitations de soja ou d’élevages extensifs contribuent au maintien des inégalités sociales. Leurs dépendances aux intrants, aux OGM et aux marchés mondiaux s’ajoutent à une dégradation majeure de l’environnement : ce modèle est de plus en plus contesté par des acteurs publics ou privés qui souhaitent valoriser l’agriculture familiale. La transition agricole s’appuie, en effet, sur la promotion d’une agriculture familiale et d’une intégration à la mondialisation plus inclusive et durable. Les petits exploitants participent déjà au dynamisme du secteur agricole et à ses activités exportatrices, en particulier pour la production de café, de cacao et de fruits tropicaux. Soutenus pour certains par des ONG, ils s’adaptent au changement climatique en modifiant leurs pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement et contribuent à une croissance plus inclusive. Cependant, certains espaces agricoles demeurent en grande difficulté : les obstacles structurels, le maintien de la pauvreté excluent les petits paysans et favorisent les marchés parallèles des narcotrafiquants.
Pour parvenir à une croissance agricole inclusive, les pouvoirs publics devront non seulement mettre en place des législations pour réduire l’empreinte environnementale de l’agriculture productiviste, mais aussi adopter différentes stratégies passant par la poursuite des programmes de protection sociale et la mise en place de programmes ciblant les petites exploitations familiales, mais aussi par le renforcement les liens avec les chaînes de valeur mondiales, la réduction des inégalités entre agriculteurs et agricultrices, et la multiplication des débouchés offerts à la jeunesse rurale. Les acteurs de l’agrobusiness seront ils réceptifs à ces demandes ?
Marie-Françoise FLEURY
Maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine Metz, laboratoire LOTERR
Hervé THÉRY
Directeur de recherche émérite au CNRS-Creda, professeur à l’Universidade de São Paulo (USP-PPGH)
Les images satellites de Los Angeles permettent de visualiser l’ampleur des destructions liées aux incendies depuis le 8 janvier.
Ce 10 janvier 2025, les incendies de Los Angeles font la une des journaux avec des chiffres alarmants : 180 000 personnes déplacées, 10 000 bâtiments détruits et 10 morts. On a du mal à imaginer l’ampleur du désastre, et finalement, c’est peut-être depuis l’espace que l’on peut le mieux s’en rendre compte, comme le montre l’image prise par la société de satellites Maxar Technologies.
Cette photo montre Altadena, une commune de 43 000 habitants, située dans la banlieue huppée au nord de Los Angeles (Californie). En jaune et en orange sur la photo, on peut voir les incendies en cours et réaliser concrètement l’ampleur des destructions. Des quartiers entiers sont partis en fumée. La zone touchée représente le quart de la ville environ.
Des incendies se sont déclarés à plusieurs endroits en raison des vents violents jusqu’à 160 km/h en rafale mercredi 8 janvier. Mais Altadena est la zone urbaine la plus durement touchée. « Palisades Fire » (du nom du quartier Pacific Palisades, juste à l’est de Malibu) est également très préoccupant. Il a détruit moins de zones habitées, mais il est encore plus étendu que le feu d’Altadena.
Joëlle Zask, philosophe : « Aucune technologie humaine, si sophistiquée qu’elle soit, ne peut venir à bout d’un mégafeu »
Los Angeles a été pensée « hors sol », en cherchant à nullifier les éléments naturels. Mais les feux qui la ravagent depuis début janvier montrent que la ville, finalement, n’échappe pas aux lois de la nature, analyse, dans une tribune au « Monde », l’autrice de l’essai « Quand la forêt brûle ».
« Comment une telle catastrophe a-t-elle pu frapper une ville qui s’appelle “Paradise” ? » se demandaient les victimes du mégafeu qui avait ravagé la Californie en 2018. La même question se pose au sujet de Los Angeles, la « cité des Anges ». Face au mégafeu, les anges muteraient-ils en démons, et le paradis en enfer ? Le mégafeu n’a cependant rien d’un châtiment divin, d’une punition quelconque, ni même d’une triste infortune. Il s’explique par divers facteurs, tels des événements climatiques extrêmes, le mitage des forêts, la destruction culturelle des peuples qui entretenaient et cultivaient savamment depuis des milliers d’années la nature, l’introduction de plantes hautement inflammables décoratives ou rentables (eucalyptus, laurier, palmier à huile, pin douglas, etc.).
Tous ces facteurs se résument à un seul, plus général : la ville. Je la distingue de la cité, dont le mode d’existence est celui du « bien vivre », écrivait Aristote, de l’indépendance politique et économique, de l’inclusion dans un environnement plus vaste, géographique, historique, biologique, dont elle se sait partie prenante.
A l’opposé, la ville a été pensée comme paradis, justement. Son idéal est de ne rien devoir à la Terre. A Los Angeles, on a détourné l’eau, chassé les autochtones, bétonné. Partout, on voudrait nullifier les éléments naturels ; on enterre les cours d’eau, on « conditionne » l’air, on construit sur dalle. L’idéal de la ville, c’est le hors sol, la tour de Babel, cette construction biblique destinée à permettre aux humains de quitter la terre et de transgresser les limites de leur nature d’êtres mortels ; c’est la cité des Oiseaux, cette forteresse ovoïde flottant dans les airs dont Aristophane se moquait, c’est encore la cité de Thomas More ou de Tommaso Campanella, le phalanstère de Charles Fourier, la Cité radieuse du Corbusier.
On voudrait la ville hors du temps, régulée par une intelligence supérieure, celle de l’Expert omniscient, bientôt remplacé par l’intelligence artificielle. On voudrait aussi que, à l’instar de la tour de Babel, dont la construction supposait un peuple parlant une seule langue, n’ayant qu’un seul projet, poursuivant un seul et même objectif, elle détermine la conduite des personnes et les harmonise entre elles, à leur insu. Il faudrait un terme qui soit à la ville ce que le « transhumanisme » est aux individus humains.
Tournant écologique
Cette ville coupée du « sauvage », c’est-à-dire du dangereux et de l’imprévisible, qu’on appelait la « murée » au Moyen Age, ne produit rien de ce qu’elle consomme, colonise les territoires riches en ressources dont elle a besoin, enrôle de gré ou de force les populations nécessaires à son approvisionnement et rejette au loin tous ses déchets. Il n’y aurait pas de mégafeu si la croyance en la cité des Anges, au paradis, à Babel, avait échoué à s’établir.
Quatre chiffres importent ici : les villes recouvrent de 1 % à 3 % de la surface de la Terre, mais elles comptent pour 78 % de la consommation énergétique mondiale et produisent de 60 % à 70 % des émissions de gaz à effet de serre. Finalement, en 2050, elles concentreront 70 % de la population mondiale. Autrement dit, le tournant écologique passera par la ville ou ne sera pas.
Pour en finir avec l’idéal d’une ville des Anges et d’un urbanisme paradisiaque, il faudrait reconnaître le rôle du dérèglement climatique dans l’apparition des mégafeux. Le lien a été fait depuis plusieurs années. Avant, il y avait les feux naturels dus à des éclairs d’orage sec ; des feux anthropiques dits par un spécialiste de l’histoire des feux, Stephen Pyne, « aborigènes », qui existent en gros depuis Homo erectus, soit 2 millions d’années, sous la forme de brûlages de surface, feux agricoles, feux dirigés, écobuage, etc. ; et finalement, il y a eu la combustion des énergies fossiles.
Solution technique
Mais voilà qu’est apparu un quatrième régime de feu, le mégafeu. Ce type ne représente que 3 % des incendies mais génère plus de la moitié des surfaces brûlées. Caractérisé par son intensité, son comportement étrange (il saute, revient sur ses pas, génère son propre climat, dont des« tornades de feu », couve sous la surface), par sa vitesse de propagation, son caractère incroyablement destructeur des écosystèmes, dont les écosystèmes humains, sa lourde contribution à l’émission des gaz à effet de serre. Il a aussi la sinistre propriété de ne mourir que de causes naturelles. Il faut que la pluie tombe en masse, que le vent s’essouffle, que la mer fasse barrage, ou encore que tout combustible ait disparu pour qu’il s’éteigne. Autrement dit, aucune technologie humaine, si sophistiquée qu’elle soit, ne peut venir à bout d’un mégafeu.
Or, il appartient aussi à la logique de la ville des Anges de croire qu’une solution technique existe à tous les problèmes que nous rencontrons. Le mégafeu est l’exemple paroxystique que ce n’est pas le cas. Face à la catastrophe et à la détresse des victimes, on voudrait que des têtes tombent, des responsables. On accuse ici tel gouverneur, tel maire, là tel responsable de parc naturel, telle catégorie aisée, etc. Mais, en matière de mégafeu, il n’y a pas de coupable ; il y a seulement des boucs émissaires et une combinaison de facteurs extrêmement variés, dont sans doute une mauvaise gouvernance.
A Los Angeles, on aurait pu multiplier l’effectif des pompiers par dix et veiller à remplir les réservoirs que cela n’aurait sans doute rien changé. Les gens sont sauvés, c’est l’essentiel, mais la forêt et la maison brûlent. La violence des accusations de la part des pires climatosceptiques, dont Donald Trump, qui, en 2018, préconisait d’arracher les arbres pour éviter les feux, ou son allié transhumaniste, Elon Musk, n’a d’égale que l’aberration des croyances au solutionnisme technique dont la ville paradisiaque incarne l’idéal. Or la ville réellement existante se révèle bien peu de chose et n’échappe pas aux lois de la nature, laquelle va mécaniquement son chemin sans se soucier de ce qu’elle écrase ou, au contraire, vivifie.
C’est ce que recense notamment Courrier International: plus de 52 guerres plus ou moins « chaudes » sont recensées de par le Monde.
Deux conflits retiennent principalement l’attention aujourd’hui:
le conflit Russie-Ukraine
La guerre se poursuit depuis février 2022 du fait de l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Poutine. La situation militaire semble aujourd’hui dans l’impasse. Poutine qui souhaitait neutraliser l’Ukraine vis-à-vis des pays de l’OTAN se trouve mis en échec. La présence de l’OTAN s’est renforcée en Ukraine et sa volonté de conquête territoriale est aussi invalidée. Aucune nouvelle arme utilisée n’a réellement pu changer le cours de la guerre. De plus, les dirigeants russes avaient sous-estimés la volonté de résistance du peuple ukrainien qui n’acceptera pas la domination de son voisin russe. Les pays Européens se trouvent aussi dans une impasse car ils ne souhaitent pas un cessez-le-feu acceptant le statu quo actuel. Ainsi, s’ils souhaitent inverser la situation, ils devront recourir comme la Russie à une intensification de l’effort de guerre et de son engagement. Mais c’est comme le remarque Pascal Boniface « prendre le risque d’un affrontement direct », dont les conséquences de confrontation militaire sont incalculables. Aussi, l’Ukraine est confrontée à une inégalité démographique face à son voisin russe qui dispose de plus de réserves humaines (de « chair à canon ») pour mener les combats. Il faut donc voir si l’épuisement d’un camp ou de l’autre, et notamment les bouleversements géopolitiques (l’arrivée de Trump aux Etats-Unis, la montée des pays du Sud) ne pousse pas à modifier les buts de guerre pour mettre fin à cette guerre.
Le conflit israélo-palestinien
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, on assiste à une nouvelle phase de ce conflit débuté en 1947-1948. Le Hamas a mené une attaque d’ampleur depuis Gaza tuant 1.200 personnes, dont deux tiers de civils et pris des centaines de civils en otage. Le gouvernement israélien n’en a pas moins répliqué en bombardant Gaza sous blocus, causant à ce jour plus de 45.000 victimes, entrant en conflit avec le Liban, occupant le Golan syrien et bombardant les infrastructures militaires syriennes. Gaza, sous blocus israélien depuis 2007 subit des bombardements intenses. Comme l’analyse Pascal Boniface, « les infrastructures – habitations, santé, éducation, etc ont été en grande partie détruites par les bombardements et faute d’approvisionnement, la famine s’est installée ».
Surtout, le monde paraît impuissant à imposer un cessez-le-feu. La Cour Pénale Internationale (CPI) a beau avoir émis un mandat d’arrêt contre le 1er ministre israélien et les dirigeants du Hamas (pour la plupart tués par Israël), les bombes pleuvent toujours sur Gaza. Nombre de pays du Sud interrogent le « double standard » appliqué à la Russie et Israël. Poutine, lui aussi poursuivi par la CPI fait l’objet de sanctions de la part des pays occidentaux, Netanyahou, lui subit des critiques verbales mais sans aucune sanctions Au contraire, les Etats-Unis poursuivent l’armement de l’Etat hébreu dans sa guerre menée à Gaza. Depuis le 7 octobre 2023, les Etats-Unis ont livré 20 milliards de dollars d’armes à Israël. Le spécialiste du Moyen-Orient, Jean Pierre Filiu observe dans le journal Le Monde : « l’incapacité des Etats-Unis à obtenir ne serait-ce qu’un cessez-le-feu à Gaza au bout de treize mois d’une guerre impitoyable, démontre malheureusement qu’une telle aide militaire à Israël ne fait qu’alimenter le conflit en cours »(Le Monde, 3/11/2024). Il est donc difficile d’entrevoir une sortie de guerre tant la solution militaire parait la seule option envisagée par le gouvernement israélien. A l’heure actuelle, aucune solution politique respectant les droits des Palestiniens ne semble envisagée ; D’où les critiques d’un double standard occidental en la matière puisque les pays Européens et d’Amérique du Nord appellent à propos du conflit russo-ukrainien au respect des droits du peuple ukrainien. Comme le remarque Denis Bauchard, (Diplomatie, 2/12/2024), plusieurs options sont sur la table: Israël peut chercher à expulser la population palestinienne de Gaza et de Cisjordanie en niant les droits des Palestiniens (ce qu’ils font en refusant de reconnaitre un Etat palestinien, vote du 18-07-2024 à l’assemblée nationale israélienne, la Knesset), en imposant un Etat d’apartheid où les Palestiniens seraient sous domination militaire-policière israélienne autour d’une vague « entité », « administration » palestinienne. Ou alors, mais les rapports de forces géopolitiques actuels semblent voir cette perspective s’éloigner : la reconnaissance des droits palestiniens par la création d’un Etat de Palestine, ce à quoi nombre de pays du Sud appellent, avec seulement l’Espagne, l’Irlande, la Norvège à l’échelle des pays occidentaux. Au vu de la situation, une paix durable et respectueuse des droits des uns et des autres semble repoussée à un temps incertain.
Un monde en recomposition
Le Monde actuel est saisi par les deux conflits principaux en cours qui participent à bouleverser les équilibres géopolitiques et géostratégiques en vigueur. Beaucoup d’analystes évoquent un « basculement géopolitique du monde » (le général Vincent Desportes), un « bouleversement du monde » (Gilles Kepel).
Le renversement de la dictature de Bachar-El-Assad en Syrie illustre ces bouleversements rapides des équilibres. Après avoir réprimé fortement le mouvement populaire en 2011-2013 qui réclamait des transformations démocratiques et sociales, une guerre civile a participé à délabrer le territoire national syrien, voyant s’affronter le régime d’Assad à plusieurs forces : celles issues de la contestation sociale, devenues minoritaires et des groupes armées islamistes financés par des puissances concurrentes (Qatar, Arabie-Saoudite, Turquie). Le régime qui s’effondrait, car ne possédant pas de bases dans le peuple (ayant réprimé ses aspirations démocratiques et sociales), compta alors sur le soutien de la Russie, et des islamistes chiites: de l’Iran et du Parti de Dieu libanais (Le Hezbollah). Surtout, les grandes puissances (Etats-Unis, France, GB, Russie) intervenaient pour endiguer la progression de l’Etat islamique (DAESH) sur le territoire syrien et irakien. La situation semblait gelée jusqu’en décembre 2024. Mais, le conflit en Ukraine a obligé Poutine à rapatrier les moyens russes en Syrie. L’Iran et le Hezbollah ont dû retirer leurs forces face aux coups répétés d’Israël. Ainsi le dictateur Assad a perdu ses soutiens étrangers. Les troupes rebelles d’Idlib (appartenant à des courants islamistes), soutenues par la Turquie notamment, ont pu avancer rapidement et prendre Damas. Pour le peuple syrien, c’est un moment de liesses populaires car le dictateur est tombé : hommes et femmes ont pu retrouver leurs libertés d’expression, en l’absence pour le moment d’un nouveau régime. Cependant, de nombreuses questions restent en suspens : la Syrie va-t-elle avoir la force de retrouver sa souveraineté nationale face aux prétentions de la Turquie, d’Israël, de l’Iran sur son territoire ? Va-t-elle réussir à affirmer son indépendance face aux ingérence des grandes puissances ? Va-t-elle parvenir à se doter d’un régime qui assure la souveraineté populaire et accorde des droits pour tout son peuple (femmes, minorités)? Autant de questions restant sans réponse tant les groupes militaires djihadistes interrogent sur leurs buts politiques réels, de même que la capacité de la société syrienne à s’affirmer, à s’organiser, à résister pour défendre un projet démocratique.
En ce début d’année 2025, des clivages et des tensions s’accentuent dans le Monde. Deux grands clivages sont clairement affirmés et creusent la ligne de partage. Le premier est celui qui divise les pays Occidentaux et la Russie, l’autre est celui divisant les Etats-Unis et la Chine, la lutte entre deux puissances pour la « suprématie mondiale ». Ce dernier clivage se renforce d’année en année. Obama avait déjà insisté dessus. Trump y avait fait la priorité de son premier mandat en souhaitant retirer la présence américaine du Moyen-Orient pour la renforcer en Asie-Pacifique. Il a prévenu Netanyahou qu’il souhaitait qu’il cesse sa guerre sur ses voisins avant sa prise de fonction. Les Etats-Unis sont aujourd’hui obsédés par le maintien de leur situation hégémonique dans le Monde. L’affirmation de la Chine et de nouvelles puissances issus du Sud (Inde, Brésil…) représente un défi et un enjeu stratégique pour eux. Les pays Européens, eux aussi en perte de vitesse, sont confrontés aux défis de rester soudés en bloc avec les Etats-Unis ou de rechercher une nouvelle place, de nouveaux alignements, de nouvelles coopérations, dans ce monde en bouleversement.
2024 a été l’année de l’affirmation d’un « Sud global », un ensemble de pays différents, ne partageant ni le même régime, la même idéologie ou culture (certains peuvent s’affronter entre eux). Ils ont un point commun, celui de refuser la domination exclusive sur le monde des pays occidentaux. Ces Etats menés par les BRICS cherchent à dégager des marges de manœuvre afin de s’affirmer et ne plus être en situation de dominé au sein du système de relation international. Cette affirmation du Sud correspond aux exigences de pays africains de retraits des bases françaises (Centrafrique, Mali…), à la demande Sud-africaine de traduire les responsables de la guerre à Gaza devant la Cour Pénale Internationale (CPI). Les gouvernements occidentaux ont été souvent critiqués ces derniers mis pour leur manque de cohérence morale sur les conflits en cours. Ce changement d’équilibre ne signifie pas un effondrement des pays occidentaux (nombre de secteurs industriels et technologiques sont dominés des firmes occidentales) mais plutôt une montée de nouveaux acteurs qui cherchent à faire entendre leurs voix, et recherchent un plus grand équilibre au sein des relations internationales. C’est d’après nombre d’historiens et de politologues, une donnée à prendre en compte pour ne pas rester dans un « entre soi » occidental.
Dernière donnée de ce tableau, qui ne confinera pas à l’optimisme, c’est la montée en puissance de dirigeants basés sur des nationalismes dont la radicalité est souvent renforcée par des fondamentalismes religieux (musulman, juif, évangélistes, hindou…) et qui s’appuient sur un suprématisme vis-à-vis de leurs voisins ou d’autres peuples. L’hubris, le vertige de la puissance, les pousse à ne compter que sur les muscles, la force militaire pour aboutir à leurs objectifs. Ces leaders participent à déstabiliser les équilibres du monde, à le rendre plus instable encore. Une ère de guerres hybrides semble poindre, où il n’y a pas de limites à la guerre, où tous les moyens sont permis pour faire plier « l’ennemi » : attaque surprise de l’Ukraine par la Russie, menaces à l’arme atomique par Poutine, explosion programmée de bippers au milieu de populations civiles par Netanyahou au Liban, attaques terroristes ciblant toute la population civile par le Hamas, attaque de navires israéliens par les rebelles houtis…
De plus, la communauté internationale semble assister au naufrage des instances régulatrices des conflits : les Nations-Unies qui sont sans cesse piétinées par des dirigeants militaristes et désinhibés à lancer des guerres. « Nous entrons dans une période de ténèbres » (Sophie Bessis, historienne). Cette expression, un peu grossière, peut résumer les tensions et les risques dans lequel le Monde est entré depuis les années 2020.
C’est pourquoi, dans ce contexte, il faut rappeler que les peuples sont toujours les vaincus, les victimes des guerres. Seules les puissances gagnent les guerres. Il y a donc intérêt à travailler à la paix, à échanger malgré les différences de conceptions, malgré les tensions culturelles, afin de construire un monde de coexistence, de trouver de « l’universel », partageable pour tout le Monde, en bâtissant des rapports Nord/Sud plus soucieux de l’équilibre et de la justice. Il n’y a pas de fatalité, et même si l’espèce humaine a montré au fil des siècles un caractère belligène, nous ne sommes pas condamnés à subir, pour reprendre le Candide de Voltaire, une « boucherie héroïque ».