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Histoire du Groenland, émissions du Fil de l’Histoire

Le Groenland a été propulsé bien malgré lui dans l’actualité. Ce territoire situé aux confins de l’Arctique subit de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique et est redevenu un puissant verrou stratégique convoité pour ses routes maritimes, ses bases militaires, ses hydrocarbures…

Cinq émissions issues de la série d’histoire de France Inter, à retrouver ici

Levé du drapeau groenlandais le 21/06/1979 après l’obstention de l’autonomie ©Getty – Xavier DESMIER

Épisode 1/5 : Le Groenland du viking Erik le Rouge

Épisode 2/5 : L’arrivée des Inuits au Groenland

Épisode 3/5 : La colonisation danoise

Épisode 4/5 : Depuis le XIXème siècle la convoitise des Etats-Unis

Épisode 5/5 : La lente conquête par le Groenland de son autonomie

Trois femmes dans le gouvernement Léon Blum

En juin 1936, les femmes n’ont pas encore le droit de vote. Pour autant, trois d’entre-elles entrent dans le gouvernement du Front populaire, en qualité de sous-secrétaire d’Etat. Cette innovation revient à Léon Blum. Son choix s’est porté sur trois personnalités qui se sont illustrées par leurs compétences professionnelles ou leur combat afin d’étendre les droits des femmes dans la société.

Irène Joliot-Curie (1897-1956) est la fille de Pierre et Marie Curie. En 1935, elle obtient le prix Nobel de chimie. L’année suivante, elle accepte sa nomination en qualité de sous-secrétaire d’Etat à la Recherche scientifique, afin de prouver que les femmes peuvent accéder à tous les postes.

Suzanne Lacore (1875-1977), institutrice et militante socialiste, est nommée à la Santé publique, où elle s’occupe plus particulièrement de la protection de l’enfance.

La radicale Cécile Brunschvicg (1877-1946), présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, devient sous-secrétaire d’Etat à l’Education nationale. A la suite de ces nominations, les féministes attendent beaucoup de Léon Blum qui, en 1925-1926, avait déposé des propositions de loi tendant à accorder aux femmes électorat et éligibilité. Mais la guerre survient sans que leur situation dans la société n’ait été améliorée.

Source : https://www.senat.fr/connaitre-le-senat/lhistoire-du-senat/dossiers-dhistoire/d35/les-femmes-et-le-pouvoir-21.html

« Trois hirondelles ne font pas le printemps »

« Trois hirondelles ne font pas le printemps » : la formule est signée de la journaliste Louise Weiss. Pour certaines militantes, l’arrivée de ces trois ministres est un leurre qui ne va pas changer la situation politique des femmes. Elles accusent même Léon BLum de vouloir endormir le combat féministe. Le seul combat qui vaille, c’est le droit de vote. 

D’ailleurs, l’entrée de ces trois femmes au gouvernement n’a pas suscité de controverse, n’a pas créé de scandale. Était-ce un geste inoffensif et symbolique ? La question peut se poser. Mais les symboles sont importants. En 1937, le gouvernement du Front Populaire prend fin et avec lui cette parenthèse historique. On peut considérer – pour voir le verre à moitié plein – que ces trois pionnières ont fait évoluer les mentalités, en montrant qu’elles étaient dignes de la fonction. Elles ont préparé le terrain pour la suite. Le droit de vote fut accordé aux femmes en 1944.  

Gérard Noiriel, le peuple français, histoire et polémiques

L’historien Gérard Noiriel défend les causes du peuple contre les populismes (extrait du Monde)

Dans « Le Peuple français. Histoire et polémiques », l’historien analyse la manière dont les Français ont su résister aux tentatives de détournement des principes démocratiques.

« La principale secousse qui ébranle la République depuis son avènement repose sur une contradiction sociale, analyse l’auteur. Dans un pays aussi étendu que la France, la démocratie ne peut être directe, mais les représentants du peuple sont majoritairement issus des classes privilégiées – sur 577 députés, il n’y a eu que six ouvriers élus en 2024, alors que cette catégorie sociale représente 20 % de la population active. Un écart qui agrandit la domination symbolique et accroît le ressentiment, carburant des populistes. Gérard Noiriel rappelle ainsi que les élites économiques et politiques qui déplorent aujourd’hui la désindustrialisation de la France sont celles qui ont justifié les démantèlements des usines et les délocalisations dans les années 1970-1980. »

Extrait de: https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/09/18/l-historien-gerard-noiriel-defend-les-causes-du-peuple-contre-les-populismes_6641750_3232.html

Analyser une affiche de propagande

Une affiche de propagande a pour but de délivrer un message politique ; elle est placée dans un lieu public et doit être facilement comprise pour mieux convaincre.
 

Etape 1: Présenter le document

Quand ? (date), Qui l’a réalisé (l’auteur), la Nature (type de document), le Sujet/titre. D.A.N.S. pour aller plus vite. Dans une analyse de propagande, cette présentation n’est pas une formalité. Cela permet de savoir quel est le point de vue exprimé. La date permettra de situer le document dans un contexte. Le sujet, de pouvoir comprendre le thème du document.

Etape 2: Décrire le document

Identifier les personnages, les symboles et leur sens, les éléments de décors, les couleurs utilisées, le(s) slogan(s) (le texte court qui résume le message) etc.

Décrire et expliquer la dynamique de l’affiche et comment ces différents éléments sont organisés. La composition: premier plan, arrière plan par exemple. La taille et la disposition des symboles, mais aussi des personnages ainsi que leur vêtement, leur attitude, leur regard etc.

Etape 3: Critiquer le document (analyser)

Donner du sens à l’affiche : Quel(s) message(s) veut transmettre l’affiche ? Ce message est-il péjoratif (critique, dénonciation) ou positif ? (défendre une idée, un objet, faire l’éloge de quelqu’un).

Pourquoi l’artiste ou le commanditaire a-t-il voulu faire passer un tel message?

Faire preuve d’esprit critique : quelle est la réalité du message? L’affiche dit-elle toute la vérité, cache-t-elle des éléments ? Donner des exemples concrets qui confirment le manque d’objectivité

Exemple d’activité sur l’analyse d’affiche

Quelles ont été les grandes étapes de la révolution bolchévique ?

Source: https://www.geo.fr/histoire/quelles-ont-ete-les-grandes-etapes-de-la-revolution-bolchevique-218841

En 1917, la révolution russe ou révolution bolchévique achève de mettre à bas le régime tsariste. C’est ainsi que naît la république socialiste fédérative soviétique de Russie, entraînant de nombreux et profonds changements structurels.

Si la Russie est une grande puissance avant 1914, la Première Guerre mondiale met le pays à mal. La bourgeoisie souhaite éliminer le tsar régnant Nicolas II pour faire monter son frère sur le trône. En 1916, la population est en désaccord sur la poursuite de la guerre, l’hiver rude fait grimper les prix et le pain est rationné, les manifestations se multiplient : le tsar abdique en mars, laissant place à un gouvernement provisoire présidé par la bourgeoisie.

Depuis son exil, puis lors de son retour, Lénine œuvre toutefois pour une prise de pouvoir populaire, qui adviendra au mois d’octobre 1917.

L’abdication du tsar, première étape de la révolution bolchevique

La révolution russe s’est déroulée en deux temps forts. Le premier est la révolution de Février, qui voit la situation se dégrader de jour en jour pour le tsar et l’armée penche de plus en plus du côté des insurgés.

Les bolchéviques ne sont cependant pas encore les leaders qu’ils seront par la suite, et les réflexions se font en commun avec les menchéviques, l’autre groupe du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), dont les bolchéviques se sont émancipés en 1912. Le 15 mars 1917, Nicolas II abdique au profit de son frère, mais ce dernier renonce au trône, mettant ainsi fin au régime tsariste et laissant en place un régime provisoire.

L’insurrection de Petrograd

L’insurrection qui marque le point d’orgue de la révolution d’Octobre est lancée par Lénine et Trotski. L’objectif est de faire passer le pouvoir aux mains des prolétaires et d’en finir avec la situation actuelle où deux pouvoirs se partagent la Russie : le gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd (nom donné à la ville de Saint-Pétersbourg ).

Le soviet de Pétrograd

Les bolchéviques occupent alors les bâtiments officiels, le palais d’Hiver est bombardé, mais les effusions de sang sont limitées, car la résistance est faible, les régiments en place se déclarant rapidement neutres ou en faveur du soulèvement.

Les grands décrets du nouveau gouvernement bolchévique

Le 26 octobre 1917 voit la création du gouvernement bolchévique, baptisé « Conseil des commissaires du peuple ». Les bolchéviques sont en effet les grands gagnants de la révolution russe. Ils ont réussi à évincer les menchéviques.

Lénine est à la tête du nouveau gouvernement, tandis que Trotski est chargé des Affaires étrangères et que Staline est responsable des Nationalités (habitants non russes installés dans le pays). Les grands décrets qui fondent le nouveau régime sont alors proclamés : le décret sur la paix cherche une entente avec tous les pays en guerre contre la Russie, le décret sur la terre abolit la grande propriété foncière au profit des soviets paysans, et le décret sur les nationalités assure à tous les peuples l’égalité sur le sol russe.

Les grandes réformes de la révolution russe

Par la suite, la peine de mort est abolie, les banques sont nationalisées le 14 décembre 1917, une milice ouvrière est mise en place, ainsi que le contrôle ouvrier sur la production et la journée de 8 heures. Le nouveau régime annonce la séparation de l’Église et de l’État, et le passage au calendrier grégorien.

Cependant, le pouvoir doit se consolider : dès le 12 novembre, Kerenski tente une reconquête de Petrograd et l’adhésion au nouveau régime reste précaire dans l’ensemble du pays. Après la révolution, la Russie connaît ainsi un épisode de guerre civile.

Ce que montrent (et cachent) les rares photographies d’Auschwitz

Photographiées par deux SS à l’été 1944, les images de l’« Album d’Auschwitz » sont l’une des rares preuves visuelles restantes de la mécanique du camp. L’historien Tal Bruttmann en décrypte les détails et les arrière-plans pour « Le Monde ».

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Ce sont quelques dizaines de photographies, capturées par les nazis eux-mêmes, qui laissent entrevoir l’horreur de la sélection des Juifs de Hongrie, au moment de leur arrivée dans la gare du centre de mise à mort d’Auschwitz, en 1944.

« L’Album de Lilli Jacob », ou « Album d’Auschwitz », réunit 193 photographies, essentiellement capturées près de la gare du camp, entre la mi-mai et début août 1944. Aujourd’hui considéré comme un document exceptionnel, cet album est, à l’époque, d’abord un outil de communication : l’officier SS Rudolf Höss l’a commandé pour rassurer sa hiérarchie sur l’accomplissement de sa mission. Son but : montrer que la sélection des Juifs se déroule sans accroc. Mais malgré les efforts des photographes pour dissimuler la violence des lieux et les actes de résistance des déportés, les images de l’« Album d’Auschwitz » dévoilent quelques détails saisissants.

L’historien Tal Bruttmann, spécialiste de la Shoah, éclaire quelques-unes de ces images pour « Le Monde », en vidéo.

Bibliographie :
« Auschwitz. Une monographie de l’humain », de Piotr M. A. Cywinski : retour sur la « planète Auschwitz », Tal Bruttmann, historien. Le Monde (Janvier 2025)​​​​​​​

Auschwitz à l’épreuve de la photographie​​​​​​​, Jean-Louis Halpérin​​​​​​​, Genèses Sciences sociales et histoire (Février 2024)

« Un album d’Auschwitz » : échapper au regard des bourreaux, Christophe Cognet, cinéaste et essayiste. Le Monde (Mmars 2023)

Auschwitz, Encyclopédie multimédia de la Shoah

Augereau Anne et Darmangeat Christophe, Aux origines du genre

Presse Universitaire de France, Paris, 2022 (édition de 2024)

Cet ouvrage est intéressant tant il ouvre une réflexion sur le genre sur les temps les plus anciens de l’Humanité, la préhistoire. Il pose notamment la question de savoir si la division génrée de la société est biologique ou si c’est un construit historique des sociétés. Rigoureux les auteurs cherchent surtout à poser les termes du débat, sans pouvoir le clore, faute de preuves historiques. Pour eux, « étudier le genre, c’est étudier les rapports de pouvoir et de domination entre les femmes et les hommes, ainsi que les processus sociaux par lesquels les individus en sont imprégnés, de leur naissance à leur mort » (page 26).

L’opuscule s’ouvre par une épaisse contribution d’Anne Augereau et Christophe Darmangeat. Les auteurs remettent en question la thèse classique d’un matriarcat préhistorique où les femmes domineraient la société. Pour eux, il s’agit d’une « chimère » (page 16). Cette affirmation, précisent les auteurs, ne signifient pas que le patriarcat soit indépassable ou un « trait culturel universel » (page 9). Mais ils incitent à ne pas chercher dans la préhistoire des arguments pour abolir le patriarcat ou la division genrée d’aujourd’hui. En effet, la fin de la domination masculine est une « idée entièrement nouvelle dans les sociétés humaines » et il ne faut pas appréhender la préhistoire comme un « passé imaginaire »(page 17).

Les auteurs expliquent comment ils mènent leurs enquêtes, notamment par l’archéologie. La division sexuelle en effet, laisse des empreintes, sur les os (attaches musculaires, microtraumatismes osseux) ou dans les sépultures (outils, armes et traces de leurs usages). Pour le néolithique rubané (5.600 – 4.900 avant JC), les hommes pratiquent la chasse grâce à des herminettes en pierre polie. Les auteurs constatent des différences alimentaires entre les hommes se nourrissant de davantage de viandes que les femmes, et souvent en meilleure santé. Cependant, cette différence sexuelle entraine-t-elle une inégalité ou une domination de genre ? Il est impossible d’aller plus loin.

Ils en concluent néanmoins que « toutes les sociétés connues sont genrées (…) au-delà des contraintes liées à leur sexe biologique » (page 18). Et ils expliquent que la propriété des armes par les hommes donnent un pouvoir à ceux-ci sur la société par la maîtrise de la politique extérieure, des guerres. Même s’il se trouve des sociétés où les femmes par le pouvoir économique peuvent parvenir à un certain équilibre (l’exemple des Indiens iroquois).

Cependant, « les régimes de genre ne se fondent pas sur un état naturel ancestral basé sur les différences biologiques de sexe » (page 37). C’est notamment Pascal Picq qui tâche d’analyser les rapports de genre chez les singes, notamment chez les chimpanzés et les bonobos qui sont nos plus proches cousins. Si les chimpanzés ont tendance à avoir une division plus genrée, les bonobos se caractérisent par un « équilibre des dominances entre les genres ». Surtout conclue-t-il, « la profonde séparation genrée des tâches qui marque les sociétés humaines depuis des millénaires ne s’observe ni chez les chimpanzés, ni chez les bonobos » (p. 55).

Dominique Henry-Gambier s’intéresse à la Dame du Cavillon, découverte réalisée en 1872 mais réévaluée dans les années 2000. Il se trouve que le squelette trouvé avec un crâne décoré de coquillage était celui d’une femme (grâce à l’analyse de l’os coxal). Il s’agit donc de comprendre que des générations d’archéologues, profession très souvent masculine jusqu’alors, ne se souciaient pas, auparavant, d’identifier le sexe des squelettes préhistoriques. Il ne pouvait s’agir que d’hommes. Avec les études historiques de genre, il y a donc un nouveau champ de recherche, de nouvelles perspectives archéologiques qui se sont ouvertes.

Enfin, la contribution d’Aline Thomas, Faire parler les morts, permet d’appréhender les divisions sexuelles des sociétés préhistoriques par l’archéologie : les hommes avaient tendance à frapper, lancer. Ils travaillent certainement le bois. Certains chassaient (maniaient l’arc) mais certainement pas tous non plus (division entre hommes eux mêmes). Quant aux femmes, la robustesse de leur humerus, dépassant celle des rameuses professionnelles actuelles, indiquent un travail physique important, potentiellement le travail de broyage des grains avec des meules.

Les données archéologiques et biologiques documentent donc certains aspects de la division sexuelles des activités des premières sociétés préhistoriques. Cependant, elles n’indiquent pas les hiérarchies, les rapports de domination. Une certitude néanmoins, « les données convergent tout au long du Néolithique et au-delà, après l’avènement de la métallurgie, vers des systèmes sociaux patrilinéaires et patrilocaux » (page 86).

Au final, c’est un ouvrage très intéressant pour faire le point sur les données des préhistoriens et sur les questions de genre.

Paul CABANNES

Pourquoi l’oral doit-il être enseigné ? Sylvie Plane

Article des cahiers pédagogiques, https://www.cahiers-pedagogiques.com/Pourquoi-l-oral-doit-il-etre-enseigne/

es programmes scolaires en cours d’élaboration prévoient de donner une réelle place à l’oral et à son apprentissage. Cette décision ne va pas de soi et il s’est élevé des voix pour critiquer cette orientation, avec de plus ou moins bonnes raisons. Je vais donc dans un premier temps tâcher de comprendre les fondements des protestations qui se sont élevées contre la place accordée à l’oral, avant d’exposer les raisons de son apprentissage dans le cadre scolaire, sans en occulter les difficultés.

Écrit et oral : rivalité et hiérarchie

Considérer l’oral comme un objet d’enseignement peut paraitre incongru dans la mesure où savoir parler procède des acquis spontanés et non des apprentissages organisés. L’homme est génétiquement programmé pour acquérir et utiliser le langage oral. Le jeune enfant active instinctivement dès la naissance un appétit de communication et développe au contact de sa famille des capacités langagières rapidement opérationnelles. En revanche, l’écrit est un acquis culturel qui ne peut être mis en œuvre que grâce à l’enseignement qui lui est dédié et au soutien pédagogique qui accompagne son apprentissage.

L’école s’est donc donné traditionnellement pour mission principale de faire entrer les enfants dans la culture de l’écrit. Les priorités sont, bien entendu, différentes selon les niveaux : le fait que l’acquisition et le développement du langage oral s’étalent manifestement sur une longue période rend évidente la nécessité d’accorder une large place à l’oral à l’école maternelle, mais cette évidence ne s’étend guère au-delà de la grande section, d’où les attaques contre le gâchis que constituerait un enseignement de l’oral à l’école élémentaire et plus encore au collège. Ajoutons qu’agir sur le langage oral une fois qu’il est installé parait une mission impossible tant les manières de s’exprimer semblent enracinées dans les individus.

Pour cette raison, l’oral joue un rôle non négligeable dans le déterminisme scolaire car c’est un puissant marqueur social dont les effets sont difficiles à masquer. Il peut en effet nourrir des présupposés quant à l’origine socioculturelle des élèves et, par conséquent, à la capacité qu’a leur milieu de les aider à progresser : les traits phonologiques (l’« accent banlieue » ou au contraire le soin mis à faire les liaisons par exemple) permettent d’identifier immédiatement l’appartenance d’un locuteur à un groupe social ou générationnel.

Concurrence ou soumission

L’oral et l’écrit sont donc souvent pensés en termes de concurrence ou de soumission : concurrence, comme si l’école devait choisir entre enseigner l’oral ou enseigner l’écrit ; soumission, comme si tout ce qui avait trait à l’oral devait avoir pour référence l’écrit.

Il est vrai que dans la classe l’oral est source de difficultés pédagogiques : faire parler les élèves est très gourmand en temps et il faut déployer beaucoup d’ingéniosité didactique pour évaluer des prestations orales, sauf à se contenter de faire pratiquer par les élèves des exercices de diction ou de récitation, lesquels ne sont pas inutiles mais sont bien loin de couvrir tout le champ de l’oral.

À l’échelle de la société, la maitrise de compétences orales et de compétences littéraciques sont l’une et l’autre des instruments de pouvoir et d’ascension sociale, mais il serait difficile d’en mesurer le poids respectif tant leur effet est tributaire des circonstances : certaines places se conquièrent à la force de l’écrit, d’autres grâce aux habiletés oratoires. Toutefois, la représentation que nous nous faisons de l’écrit bénéficie d’un avantage dû à un ethnocentrisme dont nous n’avons pas conscience : les sociétés ou les groupes sociaux qui recourent à l’écrit s’estiment supérieurs à ceux qui n’en connaissent pas l’usage.

Pourtant, écrit et oral présentent bien des points communs et il n’y a pas lieu de les opposer : ce sont l’un et l’autre des modes de production verbale qui exigent des efforts cognitifs, des acquisitions culturelles, une sensibilité à l’altérité, et qui jouent conjointement un rôle fondateur car ils sont les instruments de la pensée et de la communication, même s’ils ne fonctionnent pas exactement de la même façon. D’où la nécessité d’accorder à chacun d’eux une place éminente dans la classe.

Un oral ou des oraux ?

L’oral a des statuts différents à l’école et il pâtit du flou qui affecte sa définition. En effet, le terme « oral » sert à désigner à la fois des modalités pédagogiques, un outil au service des apprentissages et un objet d’apprentissage particulièrement complexe.

L’écart entre ces différents statuts, « modalité pédagogique », « outil au service des apprentissages », « objet d’apprentissage », est assez subtil. La première catégorie renvoie simplement à des formes de gestion de la classe employées par l’enseignant. Le « cours dialogué » en est un bon exemple, de même que les exercices classés par certains manuels dans une rubrique « oral » uniquement parce qu’ils proposent que leur effectuation ait lieu à l’oral, alors qu’ils n’ont pas pour objectif de faire développer par les élèves des compétences ou des savoirs ayant trait spécifiquement à l’oral.

Ces pratiques ont simplement le mérite d’offrir un terrain pour l’expression orale, mais les choses s’arrêtent là. En revanche, dans certaines activités la production verbale orale est sollicitée en tant que moyen d’affiner sa pensée, ou plutôt comme moteur de la pensée.

C’est le cas de toutes les situations dans lesquelles un locuteur tâtonne, expérimente des formulations, recherche à partir des mots les associations d’idées qu’ils suscitent, réexamine le fil qui les relie pour vérifier l’articulation entre les idées, les ordonner et les hiérarchiser, que ce soit pour préparer un compte rendu ou la rédaction d’un texte. C’est également le cas des situations d’interactions qui requièrent de chaque participant qu’il prête attention au contenu développé par son partenaire tout en conservant sa propre visée et qu’il participe au tressage du fil conversationnel en enchainant à la fois sur son propre propos et sur celui de son interlocuteur. Et ce peut même être le cas de situations d’écoute qui exigent que l’on s’attache à prendre au vol des informations et à les traiter, par exemple pour les transmettre ou en faire la critique.

Outil ou objet

L’oral est sollicité en tant qu’« outil au service des apprentissages » si l’accent est mis sur le contenu disciplinaire en jeu dans ces situations : il s’agit pour l’élève de mettre au point un exposé en français ou en histoire, de discuter avec ses pairs pour trouver la meilleure manière de réaliser un montage en technologie, de débattre pour promouvoir son interprétation d’un texte ambigu, ou de se faire le porte-parole d’un groupe de travail pour en transmettre les conclusions. L’oral devient « objet d’apprentissage » si ces situations donnent lieu à des conseils, des observations ou des analyses, faites par l’enseignant ou par les élèves en vue d’améliorer la qualité et l’efficacité des prestations orales. On apprend alors à repérer des failles ou des points forts dans une argumentation, à rester dans le thème, à le resserrer ou l’élargir, à identifier les caractéristiques d’un genre de discours, à adapter son lexique, à se rendre audible…

Outre ces situations mixtes dans lesquelles deux niveaux sont intriqués, celui d’un apprentissage disciplinaire qui fournit le thème et le but, et celui de l’activité métadiscursive, il existe des situations d’enseignement purement dédiées à l’oral, par exemple celles dans lesquelles on apprend à formaliser des règles de communication, à dire les textes, à utiliser au mieux sa voix, à arbitrer un débat…

Précautions

Mais, sur le plan pédagogique, il serait totalement déraisonnable d’envisager l’enseignement de l’oral sous la forme de cours classiques (avec des leçons à apprendre etc.), comme s’il s’agissait d’un savoir académique et non d’un ensemble de savoirs et de savoir faire dont la maitrise s’ancre dans la pratique et l’analyse.

Sur le plan didactique, des précautions doivent également être prises, concernant les objectifs à atteindre. En effet, alors que dans le domaine de l’écrit, les objectifs concernent deux secteurs, celui des compétences linguistiques (connaitre les règles de grammaire etc) et celui des compétences langagières (lire, écrire), dans le domaine de l’oral on ne peut viser que l’acquisition de compétences langagières (raconter à l’oral, lire à voix haute, argumenter, débattre, interagir…).

La communication orale revêt des formes multiples et les caractéristiques linguistiques des énoncés ne sont donc pas uniformes : elles dépendent d’un très grand nombre de facteurs (genre de l’oral, enjeu, situation de communication, etc.) et sont extrêmement complexes. Cette complexité fait que la connaissance des traits linguistiques de la communication orale est une affaire de spécialistes.

Spécificité de l’oral

Cela a des conséquences négatives pour l’école : il est fréquent que l’on évalue la qualité d’une prestation orale en prenant pour référence des caractéristiques qui s’appliquent à l’écrit. En particulier, il arrive que l’on prenne pour indice de la complexité d’un énoncé oral sa structure syntaxique en analysant cet énoncé comme s’il s’agissait d’un texte écrit. Or la syntaxe de l’oral fonctionne différemment et de surcroit la complexité d’un énoncé ne s’analyse pas uniquement à partir de sa syntaxe.

Cette recherche dans l’oral de traits caractéristiques de l’écrit est un effet de notre scriptocentrisme – qui a pour référence majeure une image idéalisée et stéréotypée de la littérature – et de l’absence de lucidité vis à vis de la séduction qu’exercent sur nous les textes oraux ou écrits prestigieux. Certes, de même que la littérature offre une source irremplaçable pour apprendre à écrire des récits, l’habileté rhétorique d’un débatteur aguerri ou le discours longuement muri d’un conférencier expert servent à bon droit de modèles pour enseigner certains usages de l’oral. En revanche, lorsqu’on veut enseigner l’oral, il est déraisonnable de ne s’intéresser qu’aux prestations exceptionnelles, alors que les élèves ont aussi besoin qu’on leur apprenne à perfectionner les formes courantes d’oral, et il est surtout improductif de privilégier un oral scriptural artificiel, au détriment de la variété et de la richesse des oraux authentiques.

Sylvie Plane
Université Paris-Sorbonne
Vice présidente du CSP (Conseil supérieur des programmes)

S01E07 – Genre et préhistoire [Anne Augereau]

Dans cet épisode, nous ferons connaissance avec Anne Augereau, archéologue à l’Inrap, spécialiste du néolithique, qui vient de faire paraître un ouvrage nommé Femmes néolithique, le genre dans les premières sociétés agricoles, aux éditions du Cnrs. Cet entretien sera pour nous l’occasion de vous faire connaître une discipline, l’archéologie du genre, et nous espérons, à travers la présentation de ses recherches, vous faire partager notre passion pour les analyses de genre appliquées à la préhistoire. Nous pourrons ensuite aborder la question de l’enseignement de la préhistoire dans le secondaire et sur la place qu’y occupent les femmes.

Bibliographie : 

  • Augereau Anne, Femmes néolithiques, le genre dans les premières sociétés agricoles, Cnrs éditions, 2021.
  • Belard Chloé, « Les objets archéologiques des sociétés anciennes sans textes peuvent-ils être « masculins » ou « féminins » ? », Historiens et Géographes, Nov.2020, pages 55-61.
  • Cohen Claudine, La femme des origines et Femmes de la Préhistoire, Belin, 2016.
  • Demoule Jean-Paul, La révolution néolithique, Le Pommier, 38, 2008.
    Demoule Jean-Paul, « Pouvoirs, sexes et genres ». Les Nouvelles de l’archéologie, 2015.
  • Dossier « Genre et archéologie ». Les Nouvelles de l’archéologie, n°140, juin 2015 , Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2015.
  • Patou-Mathis Marylène, L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary Editions 2020.
  • Tabet Paola, « Les Mains, les outils et les armes », L’Homme, tome 19, n°3-4, 1979, pp. 5 – 61.
  • Testart Alain, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, 2014.
  • Testart Alain, La Déesse et le grain, Trois essais sur les religions néolithiques, Paris, Éditions Errance, 2010.
  • Testart Alain, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences Humaines, 2014.
  • Trémeaud Caroline, « La richesse des femmes ou comment l’archéologie vient au genre », Les Nouvelles de l’archéologie, 140, 2015, p. 35-41.

Didier Cariou, La Machine Freinet : les difficultés d’une institution didactique, Une lecture de l’ouvrage À côté de Freinet de Henri Louis Go et Xavier Riondet

L’article sur le site de la revue Education et didactique

Ce gros ouvrage en deux volumes peut être lu à la suite de l’ouvrage de Henri Louis Go (2007), Freinet à Vence. Vers une reconstruction de la forme scolaire. Ce dernier présentait les pratiques pédagogiques actuelles de l’École Freinet à Vence. Par le titre À côté de Freinet, Henri Louis Go et Xavier Riondet invitent le lecteur à cheminer aux côtés de Freinet tout en rappelant que, à côté de lui, se tenait également Élise Freinet, non pas une épouse dévouée et subalterne, mais un personnage central de l’histoire qui nous est contée. Les deux photographies figurant sur la couverture des deux volumes le rappellent également. Il convient de ne pas oublier non plus le dense réseau militant qui se tenait aux côtés du couple Freinet – aux côtés duquel se tenait le couple – qui contribua à l’élaboration et à la diffusion de la « pédagogie Freinet ». En effet, cet ouvrage propose une généalogie et une objectivation de l’œuvre de Célestin et Élise Freinet élaborée au fil des pratiques, des expérimentations, des lectures, des échanges et des combats au sein de divers réseaux militants.

Il est bien entendu difficile de rendre compte de la richesse d’un ouvrage d’une telle ampleur. Ce compte-rendu met en avant ce qui correspond aux centres d’intérêt de l’auteur de ces lignes qui en assume la dimension totalement partielle et partiale.

Un projet : une généalogie de la « pédagogie Freinet »

Précisons d’emblée que cet ouvrage peut être pris comme un modèle de méthodologie historique. Il ne cherche pas à raconter la formation, l’apogée et le destin de l’œuvre du grand pédagogue selon une perspective linéaire et téléologique menant de la grave blessure de guerre reçue au Chemin-des-Dames, à l’incapacité du jeune instituteur à « tenir » sa classe et à l’invention d’une pédagogie sans leçons désormais mondialement connue. L’ouvrage propose une généalogie qui vise à « défataliser l’histoire » (Chapoutot, 2021, p. 43) pour aborder des logiques qui nous échappent aujourd’hui (par exemple la préoccupation hygiéniste d’Élise Freinet motivée par les ravages de la tuberculose dans les milieux populaires de l’Entre-deux-guerres), pour envisager des tâtonnements, des expériences et des connexions oubliées et pour penser les choix et les bifurcations qui ont été opérés par les Freinet face à divers possibles. À cet égard, la description de l’intérêt de Freinet pour Lyssenko qui, à la fin des années 1940, postulait l’hérédité des caractères acquis à l’encontre de la génétique de Mendel, est exemplaire de la démarche suivie. Les auteurs ne condamnent pas après coup une attirance coupable pour ce qui s’est révélé être une imposture scientifique, mais ils cherchent à comprendre comment il était possible que Freinet adhère au lyssenkisme stalinien dans le contexte historique du début de la Guerre froide. Il apparaît ainsi que cette auto-proclamée science prolétarienne évolutionniste était en phase avec la conception de Freinet selon laquelle le milieu, celui de l’école et de la « pédagogie Freinet », rendait possible le développement harmonieux des enfants des milieux populaires.

Plus largement, cette généalogie de l’École Freinet relève d’un parti-pris assumé par les auteurs : épouser le point de vue des personnes qui étaient les plus proches de l’œuvre de Freinet, en opérant un gros travail dans les archives du Mouvement Freinet et en recueillant de nombreux témoignages. Il s’agit de retrouver Freinet et de savoir de quoi l’on parle à son propos afin de déconstruire ou de neutraliser le discours dominant aujourd’hui sur la « pédagogie Freinet ». En effet, selon les auteurs, depuis plusieurs décennies, l’enjeu théorique et politique de l’expérience des Freinet a été dénaturalisé et banalisé afin de le rendre compatible avec l’institution de l’Éducation nationale qui en a récupéré certains mots (autonomie, coopération, individualisation, expression…) pour mieux rejeter ce qui pourrait remettre en cause son fonctionnement propre. Comme c’est fréquemment le cas, on a gardé « les mots sans les choses » (Chauvier, 2014). Ce compte-rendu, suivant le plan chronologique des deux volumes de l’ouvrage, va donc souligner certains points pour tenter de rendre compte de la manière dont les auteurs décrivent la construction de la « pédagogie Freinet » dans l’Entre-deux-guerres puis les problématiques liées à sa diffusion depuis 1945.

La genèse de la Machine Freinet

Cet ouvrage se compose donc de deux forts volumes correspondant aux deux périodes de l’histoire de Freinet. Le premier volume décrit la construction, durant l’Entre-deux-guerres, de ce que les auteurs nomment la MachineFreinet, une machine pédagogique complexe, construite par le couple Freinet en fonction de ses tâtonnements et de ses préoccupations, au fil de ses lectures et de ses rencontres au sein d’un large réseau militant et malgré les nombreux obstacles opposés par une administration anti-communiste. Le but était de mettre en place une école active, non coupée de la vie réelle, favorisant la libre expression et l’instruction par le travail, afin de rendre l’élève actif (et pas « en activité ») selon un projet d’émancipation sociale et politique. La Machine Freinet résulte aussi de l’étude et de l’adaptation de l’œuvre de grands pédagogues tels que Claparède, Decroly, Cousinet, Dewey ainsi que les penseurs soviétiques de l’éducation. Elle a produit une nouvelle forme scolaire (Vincent, 1994) et une nouvelle organisation du temps scolaire visant à prendre soin de l’enfant pour le faire grandir sans l’arracher à l’enfance, en dépassant le dualisme opposant l’enfant à l’élève. Cette reconstruction de la forme scolaire supposait des innovations matérielles et pédagogiques : la coopérative scolaire, la bibliothèque de travail, la conférence d’enfants, le plan de travail, les petits ateliers, le journal scolaire polycopié, l’atelier des expérimentations scientifiques, l’usage de la machine à écrire et de la linotypie.

Les bases de la Machine Freinet furent multiples. Il s’agissait tout d’abord du naturisme matérialiste dont Élise Freinet prit connaissance au contact des militants révolutionnaires allemands durant les années 1920. Ce naturisme, que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’écologisme, était une pratique de soi, un art de vivre lié au végétarisme, visant la modération en toutes choses. Il cherchait à s’émanciper de la relation de domination instaurée par les institutions scientifiques dans le cadre du système capitaliste, qui pousse à dépenser toujours plus d’argent, à consommer toujours davantage de produits toxiques. À cet égard, les auteurs de l’ouvrage montrent l’importance de la sagesse orientale et de la médecine chinoise dans ce cheminement un peu « new-age » qui puisait donc à des sources variées. Une autre base de la Machine Freinet en découle : elle consistait à entrer dans le conflit contre l’aliénation produite par le système capitaliste. Dans un texte de 1934, Freinet refusait par exemple le « fascisme scolaire » qu’impose le régime capitaliste au système scolaire : des locaux vétustes, une mauvaise alimentation, un trop grand nombre d’élèves par classe, un asservissement généralisé qui cantonne l’instituteur à la délivrance d’un savoir scolaire et qui ne permet pas de contester l’oppression sociale. D’une certaine manière, Freinet conduit à considérer la forme scolaire actuelle comme un instrument d’oppression. C’est pourquoi il est nécessaire de repenser la forme scolaire, par ce que Freinet nommait une « éducation prolétarienne », qui supposait la libre expression des enfants, et qui devait se recentrer au quotidien sur le travail perçu comme une libération et non comme une aliénation : le travail scolaire, le travail manuel, le travail d’entretien de l’école, le travail des champs. Cette centration sur le travail permettait d’envisager un nouveau temps scolaire qui n’était plus scandé par la succession des objets étudiés tout au long de la journée, mais qui était organisé par les enquêtes des élèves. Enfin, l’engagement communiste des époux Freinet, dès le début des années 1920, imprégnait évidemment leur projet pédagogique. Cet engagement n’était pas aveugle, il consistait moins à soutenir l’URSS de Staline – même si Freinet semble avoir toujours refusé d’évoquer la répression stalinienne – que le pays de la Révolution d’Octobre qui avait beaucoup dépensé pour l’instruction des masses et pour les innovations pédagogiques.

À ce point de mon compte-rendu, je souhaite poser une première question aux auteurs. Il convient certes de considérer que ces références et ces engagements sont ceux de deux instituteurs communistes des années 1920 et 1930, il y a près d’un siècle. Les auteurs nous invitent, à juste titre, à considérer la distance temporelle qui nous sépare de ce monde enseveli où les bâtiments scolaires étaient insalubres, au point d’avoir conduit Élise à contracter la tuberculose, où les enfants des milieux défavorisés ne mangeaient pas toujours à leur faim et où le contexte climatique, politique et international était fort différent du nôtre. Cependant, risquons-nous vraiment de commettre un anachronisme en considérant que, nonobstant ces réserves, les questions de la santé dans la société comme à l’école, de la nécessaire modération de notre consommation, des conditions de travail dans les écoles, de la réhabilitation du travail dans la formation des enfants-élèves, de l’orientation vers une forme scolaire réellement émancipatrice, ne restent-elles pas toujours à l’ordre du jour ? Finalement, les préoccupations des époux Freinet dans l’Entre-deux-guerres nous sont-elles vraiment exotiques ?

La Machine Freinet s’incarne dans un lieu, que les auteurs nomment à la suite de Foucault une hétérotopiescolaire, celui de l’École Freinet de Vence, installée sur un terrain acheté par les époux Freinet au début des années 1930. Élise Freinet a théorisé cette hétérotopie sous le terme de la « réserve d’enfants » en faisant allusion aux réserves naturelles, aux espaces protégés destinés à sauvegarder les espèces végétales et animales menacées. En effet, cette école devait offrir un milieu à l’éducation qui concilie l’école et l’enfance, selon une continuité entre la vie et l’école, refusant la logique de l’école républicaine qui sépare l’élève de l’enfant en l’assujettissant aux normes de l’institution scolaire. Cette école repensait les conditions de l’accueil matériel des enfants mais aussi les conditions et la temporalité des apprentissages. C’est pourquoi cette école à Vence articulait (et articule encore aujourd’hui) différents milieux de vie : le milieu écologique de l’école dans la nature (les arbres, le jardin, les coins de nature), le milieu géographique de l’école dans une commune des Alpes-Maritimes, le milieu sociologique accueillant des enfants de milieu populaire et un milieu didactique (la salle de classe, le matériel pédagogique et technique).

Après la guerre : l’institutionnalisation de l’École Freinet

Les années d’après-guerre sont marquées par un processus d’essaimage dans l’institution scolaire, en France et au-delà. L’élargissement de l’audience des Freinet suppose des adaptations et des réajustements (par exemple, en 1945, le titre de la revue du mouvement L’Éducateur prolétarien devient simplement L’Éducateur ; plus tard, l’École prolétarienne devint l’École du peuple puis l’École moderne) car le monde qui a vu naître la Machine Freinet a disparu avec la Seconde Guerre mondiale. L’objectif de Freinet était désormais de se rapprocher de l’Éducation nationale pour y essaimer et participer à la réforme en gestation de l’école. Pour décrire les combats menés par les époux Freinet, les auteurs mobilisent le concept de collectif de pensée de Fleck (1935), un ensemble constitué d’agents qui échangent des idées, qui partagent des savoirs considérés comme stables et qui s’accordent sur la nature des problèmes qu’il convient d’investiguer. Le concept d’institution, au sens où il est entendu par Durkheim (1894, p. 89-90), peut également convenir. Une institution est une forme d’organisation sociale qui institue des modes de pensée et de conduite partagés et considérés comme légitimes par les membres de cette institution. Il nous semble que le second volume de l’ouvrage décrit la Machine Freinet comme une institution didactique (Sensevy, 2011) elle-même traversée par des conflits et qui se trouva progressivement confrontée à d’autres institutions avec lesquelles elle s’entendit ou entra en conflit.

Un premier conflit opposa Freinet au Parti communiste tout au long des années 1950. Ce conflit permet aux auteurs de l’ouvrage de préciser encore davantage les ressorts de la pensée de Freinet. L’œuvre de Freinet fut critiquée par Henri Wallon et quelques « intellectuels » du Parti. Pour ces derniers, l’étude psychologique de l’enfant devait fonder l’épistémologie de la pédagogie. La théorie de la psychopédagogie inspirée du marxisme devait irriguer les pratiques enseignantes et, selon eux, la démarche de Freinet relevait en conséquence d’un pur empirisme. En outre, la multiplicité de ses références – Nietzsche, Bergson, Krishnamurti, Marx, Condorcet, Teilhard de Chardin, les médecins naturistes, etc. – relevait à leurs yeux d’un éclectisme coupable. Freinet pensait au contraire que la pratique permettait de questionner les problèmes travaillés en convoquant la théorie, la connaissance pratique précédant la science. Il était donc nécessaire de lancer un important travail de description et de théorisation des pratiques construites dans l’Entre-deux-guerres afin de se protéger des attaques du Parti communiste et d’éviter leur dissolution dans les pratiques habituelles de l’Éducation nationale. Mais sa position était fragilisée par les militants pédagogiques qui, se revendiquant de la légitimité de la pratique pédagogique contre la position surplombante des universitaires, justifiaient finalement le dualisme, combattu par Freinet, opposant les universitaires aux instituteurs primaires, la pensée scientifique à l’empirisme. Deux collectifs de pensée, deux institutions, s’affrontèrent ainsi. Mais l’affrontement était aggravé par la fragilité interne de l’institution École Freinet.

En effet, à partir de la fin des années 1950, le Mouvement Freinet, en élargissant son audience, développa également en son sein de nombreux conflits et de multiples fractures. Le mouvement de la Pédagogie institutionnelle derrière Fernand Oury se détacha tout d’abord du Mouvement Freinet, en se présentant comme un dépassement et une adaptation au monde moderne de la « pédagogie Freinet ». De nombreuses incompréhensions générèrent également des tensions. Selon Freinet, les pratiques pédagogiques éprouvées, les Techniques Freinet (du nom de la revue Techniques de vie, publiée à partir de 1959), résultaient d’une histoire et d’une logique qu’il fallait décrire minutieusement pour les partager et les faire proliférer. Les auteurs montrent que ce projet fit long feu et que les époux Freinet ne parvinrent pas, malgré tous leurs efforts, à faire partager l’histoire de ces techniques et la culture dont elles relevaient. Ils ne parvinrent pas à constituer un collectif de pensée ou une institution dans laquelle chacun aurait pu se reconnaître et qui aurait été susceptible de faire penser tout le monde dans une même direction. Certains militants souhaitaient s’emparer de méthodes à dupliquer dans leurs classes sans forcément prendre le temps d’en comprendre les ressorts. On sait que cette tentation reste très forte dans une profession soumise à de nombreuses contraintes. D’autres militants ne partageaient pas non plus toutes les références à l’origine de la « pédagogie Freinet » et n’en identifiaient pas tous les ressorts. Or, les époux Freinet partageaient une conception très radicale de la profession d’enseignant qui relevait selon eux tout à la fois d’un engagement intellectuel, personnel, par le rapport à soi, à son mode de vie et à son engagement, et éthique, par le rapport aux autres, l’intérêt pour le débat et la coopération.

Ces difficultés internes à l’institution Freinet furent exacerbées par la confrontation à l’institution Éducation nationale. Pour intégrer cette dernière, le Mouvement Freinet dut procéder à certains compromis pour rendre la « pédagogie Freinet » compatible avec le cadre institutionnel général, au risque d’un grand flou conceptuel. Selon les auteurs, cet assujettissement du Mouvement Freinet à l’Éducation nationale produisit une vision minimaliste de la « pédagogie Freinet » réduite à ce qui la rendait acceptable, telles la coopération et la mise en activité de l’élève. Cette confrontation entre deux institutions, au poids respectif très inégal, produisit des débats au sein du Mouvement Freinet qui témoignèrent de la difficile conciliation de deux cultures institutionnelles. Ainsi, les militants de la région parisienne estimaient nécessaire de remettre en cause l’expérience spécifique de l’école de Vence plongée dans le milieu naturel et rural des Alpes-Maritimes, au nom de leur pratique d’une école dans un milieu très urbanisé et sociologiquement très défavorisé. De même, certaines écoles Freinet rétablirent l’usage de la récréation, au grand dam des Freinet pour lesquels la récréation n’était pas nécessaire si les élèves étaient passionnés par leur travail et investis dans leurs enquêtes. Selon eux, la récréation n’était utile que dans les écoles où les élèves, peu intéressés par des pratiques scolaires peu enrichissantes, avaient besoin de se défouler régulièrement.

Selon les auteurs, l’expérience de l’école de Vence et les époux Freinet eux-mêmes furent marginalisés au sein de l’Institut Coopératif de l’École Moderne (ICEM). La transmission de la pensée de Freinet s’effectuait difficilement auprès des nouveaux acteurs qui affluèrent en grand nombre à partir des années 1960. Deux points de vue s’opposèrent désormais : l’ICEM s’enrichit de la diversité des points de vue de ses membres qui permettent une évolution des pratiques pédagogiques versus l’ignorance de l’histoire du Mouvement Freinet conduit à une désagrégation de la pédagogie de Freinet. Ce n’est pas la « pédagogie Freinet » qui doit bouger, c’est elle qui doit faire bouger ceux qui la pratiquent, en retrouvant la dimension profondément politique et émancipatrice de l’œuvre des époux Freinet. Ce second point de vue, celui des auteurs, justifie l’approche généalogique illustrée par cet ouvrage et motive les recherches sur les pratiques qui se poursuivent à l’école de Vence.

Pour conclure ce compte-rendu très partiel, il me semble que l’histoire du Mouvement Freinet peut conduire à poser une question sur le plan institutionnel. Les auteurs montrent une certaine dilution de l’institution Freinet dans l’institution Éducation nationale au point que cette dernière a parfois repris certaines techniques de la « pédagogie Freinet » (le fichier pour le travail autonome des élèves, le « conseil » des élèves) et s’est emparée de certains concepts (l’autonomie, la coopération) en les vidant soigneusement de leur contenu politique. Dans le même mouvement, les écoles Freinet se sont détachées du modèle de l’école de Vence, même si, personnellement, je suis heureux qu’elles existent et que se maintiennent ici et là quelques îlots échappant partiellement à la forme scolaire dominante. La question qui se pose à mon avis est la suivante : entre le repli sur la seule école de Vence et la dilution dans l’Éducation nationale à quelles conditions pouvons-nous construire une institution scolaire garante d’une forme scolaire garantissant de réels apprentissages ?

    • Chapoutot, J. (2021). Les 100 mots de l’histoire. Presses universitaires de France.
    • Chauvier, E. (2014). Les mots sans les choses. Éditions Allia.
    • Durkheim, E. (1894/1988). Les règles de la méthode sociologique. Flammarion.
    • Fleck, L. (1934/2008). Genèse et développement d’un fait scientifique. Flammarion.
    • Go, H.-L. (2007). Freinet à Vence. Vers une reconstruction de la forme scolaire. Presses universitaires de Rennes.
    • Sensevy, G. (2011). Le sens du savoir. Éléments pour une théorie de l’action conjointe en didactique. Éditions De Boeck.Consulter sur Cairn.info 
    • Vincent, G. (dir.) (1994). L’éducation prisonnière de la forme scolaire ? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles. Presses universitaires de Lyon.